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CHAPITRE VI

Le gouvernement allemand n'avait pas profité de la guerre des Boers, suivant à un an de distance l'incident de Fashoda, pour se rapprocher de la France. L'hostilité, qui s'était alors âprement manifestée en Allemagne contre l'Angleterre, lui avait servi à obtenir du Reichstag les crédits nécessaires à la construction d'une puissante marine militaire. Mais tout de suite il s'était rendu compte de la nécessité de mettre une sourdine à cette animosité bruyante, en adoptant lui-même vis-à-vis du gouvernement britannique une attitude plus correcte que celle que faisait prévoir le télégramme impérial au président Kruger. Il voulait, comme on le sait, lancer en paix, sans risquer un conflit sur mer, les navires de sa flotte de guerre, la grande pensée de la première partie du règne de Guillaume II.

Après le règlement de la question de l'Afrique du Sud, des événements sont survenus presque sans interruption d'année en année, qui ont contribué

largement à la conflagration actuelle. On peut dire avec certitude qu'ils en ont hâté et précipité l'explosion. Ils se rattachent les uns aux autres par un fîl quelquefois à peine visible, mais toujours continu, et se sont développés sur deux théâtres très différents, le Maroc et l'Orient européen.

Les Anglais et les Français applaudissent de concert aujourd'hui à la pensée généreuse et dune grande prévoyance politique qu'a eue Edouard VII, dès que la paix fut rétablie en Afrique, de tendre la main à la France. Ce noble geste, si conforme aux sentiments que le Souverain britannique avait nourris dès sa jeunesse pour les Français et répondant si bien à la déférente sympathie dont sa personne était entourée dans la société française, a été le prélude et le signal de l'Entente cordiale. La première visite qu'il fît à Paris comme roi, après un intervalle qui dut paraître long à ce vieux Parisien, eut lieu au printemps de 1903, au retour dune croisière dans la Méditerranée. Un haut fonctionnaire du Foreign Office de la suite de Sa Majesté m'écrivait de Malte quelques semaines auparavant : « Je ne sais trop quel accueil ménage à notre Roi la population parisienne. » L'accueil fut ce qu'il devait être, respectueux et amical. Un an après, le 8 avril 1904, étaient signés des accords qui ont été les premières assises de l'Entente cordiale, mais ils allaient ouvrir du même coup la question marocaine.

Je n'ai pas la prétention de faire ici l'historique

de cette question ; de l'étudier successivement sous tous ses aspects, français, espagnol, méditerranéen, européen ; d'en dérouler les différentes phases, depuis la convention de Madrid jusqu'à celle de Berlin. Il y faudrait pour le moins un volume ; l'affaire marocaine est une mer où je me noierais avec mon lecteur. Je voudrais seulement exposer les conséquences qu'elle a eues sur les relations franco-allemandes, montrer la brèche irréparable que son passage y a ouverte et dont mes yeux ont pu mesurer la largeur.

Les traités ou accords du 8 avril 1904 sont un règlement général de toutes les questions qui divisaient la France et l'Angleterre sur divers points du globe. Ils mettaient fin, en Egypte et au Maroc, à leur long et stérile antagonisme africain, pierre d'achoppement d'un rapprochement entre les deux grandes Puissances occidentales, devenu indispensable au maintien de l'équilibre européen, depuis qu'il était menacé par la prépondérance de l'Allemagne. Par ces accords était reconnue l'autorité que l'Angleterre exerçait en fait sur l'Egypte, après avoir réprimé la révolte d'Arabi-Pacha. La contrepartie consistait dans la reconnaissance de l'influence politique et du développement financier et économique de la France au Maroc. En signant ces actes diplomatiques, M. Delcassé a signé la charte du futur protectorat français sur la plus riche région du nord-ouest de l'Afrique et complété d'un trait de plume le magnifique domaine colonial,

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dont la conquête de l'Algérie avait formé le noyau originaire. Une entente, plus délicate à négocier, réserva les droits et les prétentions séculaires de l'Espagne sur la partie du Maroc qui lui fait face. Une convention antérieure avec l'Italie (1902) eut pour résultat le désintéressement de cette dernière, à qui une sphère d'influence avait été reconnue sur une autre étendue du littoral méditerranéen. L'adhésion des Puissances riveraines du bassin occidental de la Méditerranée était de la sorte assurée. Quant aux autres, on leur donna connaissance des accords intervenus entre l'Angleterre et la France et des arrangements pris par cette dernière avec le Makhzen, en conformité de ces accords.

L'Allemagne ne jugea pas suffisant d'être informée parla voie diplomatique des engagements relatifs au Maroc, « estimant que ses intérêts exigeaient qu'elle fût plus directement consultée1 ». Les signataires des traités du 8 avril avaient-ils donc quelque chose de plus à faire qu'une simple notification, pour éviter que le gouvernement impérial ne mît obstacle à leur application ? C'est l'opinion qu'on professait à Berlin, où je l'ai entendu maintes fois développer, non sans amertume, de la manière suivante :

1, Livre jaune concernant le Maroc, année 1905.

« L'Allemagne n'est pas une Puissance méditerranéenne ; mais elle avait pris part à la Convention de Madrid de 1880 qui a réglé la condition des protégés dans l'empire chérifïen et elle avait conclu en 1890 un traité de commerce particulier avec le Makhzen. Ses échanges commerciaux restaient très inférieurs, il est vrai, à ceux de l'Angleterre et de la France, mais dans le mouvement d'extension du commerce germanique, qui se dessinait largement depuis vingt-cinq ans, le Maroc n'était pas considéré par les industriels et les commerçants comme une quantité négligeable. Ils visaient au contraire à y augmenter le chiffre de leurs transactions ; ils tenaient aussi les yeux ouverts sur ses richesses minières. Ils avaient donc avantage à ce que le Maroc demeurât un champ de concurrence européenne complètement indépendant. Peu leur importait qu'il fût livré à l'anarchie ; c'était son état normal, son choléra endémique, qui ne pouvait prendre fin qu'à la longue. Au point de vue politique, le gouvernement impérial devait être enclin à considérer comme une atteinte à son prestige sa mise à l'écart des tractations poursuivies avec d'autres Etats, pour les amener à reconnaître la validité des traités anglo-français. L'Empereur avait annoncé clairement, dans un discours prononcé le 3 juillet 1900, qu'ilne permettrait pas que le peuple allemand fût laissé de côté, lorsqu'il s'agirait d'une décision à prendre dans les affaires extérieures. L'avenir du Maroc était une de ces

affaires et la plupart des affaires se règlent par un compromis ou un marché. Le consentement de l'Allemagne eût été obtenu en y mettant le prix, en lui offrant, par exemple, des compensations territoriales dans une autre partie de l'Afrique, puisqu'elle bouillait d'une fièvre de colonisation que l'imprévoyance de Bismarck ne lui avait pas permis d'apaiser, lorsqu'il en était encore temps. »

La guerre de 1914 aurait-elle été évitée, si, dix ans plus tôt, la question marocaine, à peine discutée, avait été aussitôt close au moyen dun accord avec le gouvernement impérial ? Nous n'avons aucune raison de le croire. Sans parler des projets secrets de l'impérialisme allemand, aujourd'hui dévoilés, plusieurs facteurs n'existaient pas en 1904, qui ont contribué à l'ouverture de la crise de 1914, et se sont formés en dehors du Maroc. Les conflits balkaniques, les démêlés austro-serbes, étaient bien suffisants pour faire jaillir les épées hors des fourreaux et enflammer la poudre sèche. Mais les tensions dangereuses qui se sont produites en 1905 et en 1911 n'auraient sans doute pas eu lieu ; l'Europe aurait vécu, pendant ces deux étés orageux, des heures plus tranquilles ; l'animosité, réveillée de plus belle entre les deux nations que séparent les Vosges n'aurait pas atteint le même degré d'irritation et d'acuité. Les conflits marocains ont fait considérer à beaucoup d'Allemands, jusquelà pacifiques, une nouvelle guerre comme un malheur nécessaire.

C'eût été mal connaître la rancune et l'orgueil du caractère germanique, c'eût été ignorer absolument l'envers menaçant du pacifisme dans lequel se drapait Guillaume II, que de croire ce souverain et son peuple capables de pardonner jamais l'oubli volontaire dont ils avaient été l'objet. Il eût donc été prudent à la France et à l'Angleterre d'augmenter toutes deux, dès cette époque, leurs forces militaires, afin de n'être point victimes plus tard du ressentiment d'une rivale avide qu'elles avaient écartée délibérément de l'empire chérifien.

Quant à des compensations territoriales en Afrique, on oubliait à Berlin que l'Allemagne s'était mise alors en grande difficulté d'en demander et même d'en accepter décemment. Pendant le voyage qu'il avait fait en Syrie, au cours de l'automne de 1898, Guillaume II avait prononcé à Damas d'imprudentes paroles. Il avait engagé les trois cents millions de musulmans, épars sur la surface du globe, à compter en tout temps sur l'amitié de l'empereur allemand. Pourquoi se déclarer ainsi le protecteur de l'Islam, au risque d'inquiéter les Etats ayant des sujets mahométans ? Il suffisait à Guillaume II, au lieu de prendre cette pose de dieu tutélaire, de se dire l'ami des Turcs et des Syriens, puisqu'aussibien son voyage avait pour principal objectif de faciliter l'envahissement de la Turquie d'Asie par l'industrie et la finance allemandes. Toujours est-il qu'après cette promesse solennelle, l'Empereur allemand risquait d'indigner

ou de faire rire à ses dépens tout l'Islam, s'il avait offert à la France de lui vendre les prétentions de l'Allemagne sur le Maroc et la protection des fanatiques Marocains pour un plat de lentilles africaines.

Pendant près d'un an après l'accord anglo-français de 1904, le Gouvernement impérial cacha son jeu. Il se donna le temps de la réflexion, avant de prendre nettement position contre la France au Maroc. Des publicistes français n'ont pas manqué d'observer que cette évolution eut lieu après la bataille de Moukden. L'Allemagne était dès lors tranquillisée sur l'appui que la Russie pourrait prêter, en cas de conflit, à son alliée d'occident.

Le prince de Bùlow s'est vanté d'avoir conseillé à son maître au printemps de 1905 le coup de théâtre de Tanger. Malgré son penchant décidé à se donner en spectacle, Guillaume II hésita, paraît-il, jusqu'au dernier moment devant la gravité de cette démonstration. Enfin il débarqua le 31 mars avec une suite nombreuse dans la vieille cité maugrabine, où il promit aux représentants du Sultan de défendre sa souveraineté et l'indépendance de ses Etats. Promesse qu'il ne devait pas tenir et qui n'eut d'autres effets que de prolonger les illusions des cheiks marocains et leur résistance

à la France. Répétition sous une forme plus maladroite de la faute commise lors de l'envoi de la dépêche à Kruger, parce qu'elle engageait et compromettait la personne de l'Empereur plus complètement qu'un message télégraphique aux yeux du monde chrétien et du inonde musulman.

Les dés étaient jetés. L'attitude du gouvernement impérial contre l'action française devint menaçante ; il se plaça résolument derrière le Maroc, en défenseur de son intégrité et des droits du Sultan, tandis que toute la presse germanique protestait avec une indignation de commande contre la tentative de « tunifier » l'empire du Maghreb. La politique intransigeante de l'Empereur et du chancelier remporta un premier succès, en contraignant M. Delcassé à la retraite et en imposant aux cabinets de Paris et de Londres la réunion d'une conférence à Algésiras, ce qui valut à M. de Bùlow le titre de Prince. Mais la conférence ellemême trahit les espérances allemandes.

Le cabinet de Berlin, commentant les résultats obtenus à Algésiras devant le Reichstag ou par la plume de ses rédacteurs officieux, a revendiqué le mérite d'avoir maintenu la souveraineté du Sultan et la liberté commerciale avec son corollaire obligé, le principe de 1'adjudicatiou publique sans distinction de nationalité. C'était enfoncer des portes ouvertes, que la conférence n'aurait consenti à fermer en faveur de personne. Il obtint, à vrai dire, un contrôle international de la police et de la

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banque d'Etat marocaines. La France réussit, de son côté, à ne pas laisser discuter les droits qui lui appartenaient dans la région frontière et à se faire réserver de réels avantages dans l'organisation de la banque d'Etat. Son succès le plus important fut de ne pas permettre qu'une troisième Puissance occupât sur un point quelconque du Maroc une place semblable à celle qu'elle et l'Espagne seules tenaient de leur situation géographique et de leurs intérêts politiques. La police chérifîenne dans les ports resta placée sous les ordres d'officiers et de sous-officiers français et espagnols.

Le prince de Biïlow a-t-il cru sérieusement alors qu'Edouard VII et M. Delcassé avaient conçu le dessein machiavélique d'isoler et d'encercler l'Allemagne dans un réseau d'alliances, afin de pouvoir l'écraser un jour sous le poids dune coalition européenne ? Il a réussi à faire partager cette opinion au public allemand et elle règne aujourd'hui encore à Berlin. Une impression bien différente s'impose aux esprits qui ont suivi attentivement le cours changeant de la politique impériale. A Algésiras, Guillaume II, furieux du rapprochement de la France et de l'Angleterre, dont la réussite avait dû lui apparaître comme une chimère irréalisable sur cette terre d'Afrique, théâtre de leurs vieilles compétitions, a essayé brutalement d'y mettre fin, en prouvant aux deux Puissances occidentales l'inanité de leur œuvre diplomatique, sur laquelle l'Allemagne n'avait qu'à souffler pour

quelle s'écroulât. Il voulait les renvoyer de la conférence dos à dos, convaincues de leurs vains efforts et mécontentes l'une de l'autre, au moment où l'alliance franco-russe se montrait incapable, comme un arbre stérile, de porter aucun fruit.

La visite à Tanger a été là première manifestation extérieure de la transformation morale que j'ai signalée déjà chez l'Empereur. La part faite en Europe au germanisme grandissant en forces, augmentant sans relâche en population et en richesse, ne lui paraissait pas à la mesure de sa puissance. Et voilà qu'en même temps que se précisaient ses rêves ambitieux, il voyait l'Allemagne habilement expulsée du Maroc, au lieu de conquérir dans ce refuge de la barbarie musulmane, que voulait envahir la civilisation, la première place et la plus grande. L'espoir de l'Empereur, partagé par son peuple, a été de prendre pied au Maroc à la faveur de la conférence. Espoir déçu qui laissa dans son âme un mauvais levain de rancune et de colère.

Aussi n'est- il pas étonnant qu'avant la réunion de la conférence, à laquelle il attachait tant de prix, et pour l'obtenir de la résistance des deux Puissances contre lui coalisées, Guillaume II ait fait pour la première fois usage de la manière forte. Ses menaces furent encore quelque peu atténuées, mais dans les salons des pourparlers diplomatiques, ses représentants firent déjà surgir la vision d'une Allemagne, cuirassée de son armure

de guerre, casque en tête et l'épée au poing-, toute prête à s'en servir. Cette image, nous lavons revue ensuite en d'autres occasions, avant qu'elle ne devînt une impitoyable réalité.

La conférence offrit à l'Europe le frappant spectacle qui devait se reproduire en 1914 : l'Empire allemand isolé avec son « brillant second » austrohongrois ; la France, la Russie et l'Angleterre groupées, comme par un pressentiment du danger futur, pour former une digue contre le flot montant du germanisme, première ébauche ainsi de la Triple Entente, dont le nom allait être prononcé. La conférence nous montra enfin une transfuge de la Triplice, passée, comme aujourd'hui, au camp de ses adversaires. L'Italie se permettait là plus qu'un tour de valse, et le prince de Bùloweut tort de qualifier si légèrement cette infidélité éclatante. Après ce premier coup de canif dans le contrat de la Triple Alliance, l'Italie ne se gêna plus pour reprendre sa liberté d'action, chaque fois que son intérêt personnel parut l'exiger.

Cependant l'enfant mis au monde laborieusement par la conférence n'était pas viable. Pour imposer le respect de l'ordre et le goût de la civilisation aux tribus maures et kabyles d'une sauvagerie invétérée, réprimer l'anarchie, établir une

sécurité inconnue, construire des ports, créer des voies ferrées et des routes, il fallait qu'une Puissance, possédant la force militaire nécessaire, eût reçu le mandat d'agir seule à son gré dans la zone qui lui était réservée. Il ne fallait pas surtout qu'elle y rencontrât l'hostilité toujours en éveil des consuls d'Allemagne ni qu'elle se butât continuellement aux intrigues des sujets et des protégés de cette nation, dont les frères Mannesmann étaient le type le plus complet. Pendant près de deux ans après Algésiras, dix-huit mois remplis de difficultés et d'explications sans cesse renouvelées avec le cabinet de Berlin, qui aurait voulu s'en tenir à la lettre la plus étroite de l'acte de la conférence, la France, amenée à placer des postes militaires sur une partie de l'empire du Mahgreb, fut forcée de disperser à coups de canon les soulèvements et les attaques des tribus. Sans la politique tracassière de l'Allemagne et les excitations de ses agents, y aurait-il eu une occupation de la Ghaouia après le guet-apens de Casablanca et aurait-on vu surgir l'incident, qui faillit tourner au conflit, des déserteurs allemands de la Légion étrangère? Entrée dans l'engrenage marocain, la République était obligée évidemment daller jusqu'au bout, quels que fussent ses sacrifices d'hommes et d'argent, sous peine de perdre son prestige et de compromettre son autorité sur les musulmans de l'Afrique française.

Vers la fin de 1908 une politique plus sage et

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plus rationnelle commença à prévaloir à la Wilhelmstrasse. L'idée de la prépondérance de la France au Maroc, qui semblait insupportable trois ans auparavant, avait fait des progrès dans l'esprit des dirigeants de l'Office impérial des Affaires Etrangères et prenait à leurs yeux l'aspect d'un sacrifice inévitable. Une déclaration fut échangée le 9 février 1909 entre M. de Kiderlen, gérant intérimaire du département, et l'ambassadeur de France, M. Jules Cambon, aux termes de laquelle le gouvernement impérial affirmait qu'il ne poursuivait au Maroc que des intérêts économiques et reconnaissait que les intérêts politiques particuliers de la France y étaient étroitement liés à la consolidation de l'ordre et de la paix intérieurs. Décidé à ne pas entraver ces intérêts, il s'engageait à chercher avec le gouvernement de la République, résolu lui-même à ne pas entraver les intérêts commerciaux et industriels allemands, à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourraient obtenir l'entreprise.

On se rabattait donc à Berlin sur une exploitation économique, partagée avec la France, de l'empire chérifien, puisqu'on ne pouvait pas y exercer une influence politique. Malheureusement cet essai d'entente ne devait pas aboutir ; l'heure ne devait jamais sonner d'une coopération franco-allemande loyale et pacifique. A la suite des incidents des années précédentes, compliqués par l'insécurité de la situation européenne, les relations ne s'étaient pas améliorées entre l'Allemagne et la France.

L'opinion à Paris, dans le public comme au Parlement, était en grande partie hostile à toute association qui aurait ressemblé à une concession faite aux Allemands. La presse germanique du reste n'avait pas désarmé et continuait de dénoncer comme des infractions à l'acte d'Algésiras chaque pas en avant des troupes françaises au Maroc. Dans ces conditions, les ministres français ne jugèrent pas prudent ou opportun de faciliter pour le moment l'exécution des projets, qui leur furent soumis, d'associer les nationaux des deux pays pour la poursuite en commun d'entreprises économiques .

La seconde crise marocaine survint à la fin du printemps de 1911, après la marche sur Fez et l'entrée dans cette ville de la colonne du colonel Brulard. Le gouvernement allemand a toujours nié que cette expédition fût nécessaire : la sécurité des étrangers établis dans la capitale chérifienne, prétendait-il, n'était pas menacée. Tout autre est la version des autorités françaises : elles affirment, — et il faut les croire, — que la vie des Européens courait à Fez les plus grands dangers. La tournure, plutôt rassurante, que prirent les conversations diplomatiques entamées entre Paris et Berlin au lendemain de cet événement militaire,

malgré l'excitation enfiévrée des esprits en Allemagne et le langage violent des journaux, rendit incompréhensible le coup soudain porté par M. de Kiderlen au gouvernement français sans défiance, l'envoi du « Panther » à Agadir. Il lui aurait suffi d'un peu de patience pour arriver à un résultat satisfaisant. Il avait senti que le jour était venu de régler définitivement la question marocaine. Le grand mot de protectorat, pour désigner l'action politique de la France, ne lui écorchait plus la bouche et venait enfin sur ses lèvres. Mais il demandait en échange des compensations territoriales en faveur de l'Allemagne : « Quand on « veut manger des pêches au mois de janvier, « disait-il, on doit les payer. » Quel chemin la diplomatie allemande n'avait-elle pas parcouru depuis six ans ! Et c'était au moment où le secrétaire d'Etat avait abattu ses cartes et montré son jeu, c'était après avoir dit à M. Cambon, en prenant congé de lui à Kissingen : « Rapportez-nous quelque chose de Paris ! » qu'il se livrait à un acte de provocation brutale qui pouvait mettre en question la paix européenne !

J'avais été pendant plus de huit ans le collègue de M. de Kiderlen à Bucarest, avant de le retrouver à Berlin. Nos anciennes et cordiales relations m'autorisaient à lui poser des questions que je n'aurais pas adressées, à peine arrivé, à un autre secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères. Je lui demandai donc pourquoi il avait fait le coup d'Aga-

dir. Voici son explication, que j'ai pris soin de transcrire, aussitôt après l'avoir quitté :

« Quand je suis arrivé à la Wilhelmstrasse, me dit-il, j'ai assisté, sans pouvoir élever de protestation, aux empiétements successifs de la France au Maroc, qui violaient assurément l'acte d'Algésiras, pacte fondamental des relations des Puissances avec l'empire chérifien. Si le gouvernement de la République avait continué d'avancer avec une lenteur calculée nous aurions dû subir ses usurpations et ronger notre frein. Tantôt il eût invoqué l'hostilité d'un village qui constituait un point stratégique important, pour l'occuper militairement ; tantôt il eût prétexté l'inexactitude des limites géographiques portées sur les cartes, pour en sortir. C'eût été l'envahissement de la tache d'huile. J'ai béni le ciel, continua le secrétaire d'Etat avec son petit rire malicieux, quand j'ai appris la marche sur Fez, violation flagrante de l'acte d'Algésiras.

« Ce coup de force que l'insécurité des Européens demeurés dans la capitale ne justifiait pas, nous rendit notre liberté d'action. Nous n'avons pas voulu cependant agir, sans faire une dernière tentative pour parvenir à une entente. J'avais répondu par un simple accusé de réception à la notification, adressée au gouvernement impérial, de l'expédition de Fez. Mais quelque temps après, à Kissingen, où M. Cambon était venu me rendre visite, j'ai parlé pour la première fois d'une com-

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pensation qui était due à l'Allemagne. Nous admettions qu'il était impossible de ramener la France à l'observation de l'acte d'Algésiras ; nous consentions à lui abandonner le Maroc sous de certaines conditions, mais nous demandions, de notre côté, une cession de territoire en Afrique.

« Cet entretien amical étant resté sans suites, de même qu'on avait éludé à Paris nos propositions en vue d'une coopération de nos nationaux dans les entreprises économiques projetées au Maroc, conformément à notre accord de 1909, nous nous sommes décidés à envover le « Panther » à Agadir.

« Cet envoi signifiait à la France la rupture du pacte d'Algésiras, dont elle s'était dégagée la première. L'Allemagne, ayant des protégés dans le sud, voulait dorénavant assumer elle-même leur protection. Mais elle ne se refusait pas à causer en même temps avec la France et à régler une fois pour toutes les conditions de la reconnaissance du protectorat français sur l'empire chérifien.

« C'est là ce qu'avait très bien compris M. Cambon, ajouta M. de Kiderlen, en faisant un grand éloge du représentant de la République. Malheureusement les différents projets de convention, une fois arrêtés à Berlin, étaient toujours remaniés au quai d'Orsay. C'est pourquoi la conversation diplomatique, dont la longueur a énervé l'opinion publique et provoqué des polémiques de presse dangereuses dans les deux pays, au lieu de durer

quinze jours, s'est prolongée pendant quatre mois. » M. de Kiderlen ne connaissait pas la France, sinon il aurait su que blesser ainsi le sentiment national était un moyen infaillible d'imposer silence aux divergences des partis politiques, de réunir tous les Français dans un même élan de patriotisme et de rendre les plus modérés aussi résolus que les plus exaltés à affronter une guerre, si terrible qu'elle pût être, plutôt que de continuer à subir une existence devenue intolérable par les provocations de l'Allemagne. Mais lui-même ne voulait pas la guerre. L'Empereur, qui ne paraissait pas alors la désirer davantage, s'était tenu visiblement à l'écart des négociations. L'armée allemande, quoique puissamment renforcée par la loi de 1911, n'avait pas encore atteint son maximum de préparation. L'armée française avait pris une avance considérable dans l'utilisation des mitrailleuses et dans l'emploi de l'aviation. Enfin l'Allemagne aurait rencontré cette fois encore, comme à Algésiras, l'Angleterre à côté de la France ; les discours des ministres anglais, MM. Asquith et Lloyd George, dont on avait ressenti autant de surprise que d'irritation à Berlin, ne permettaient aucun doute à cet égard. La perspective d'une guerre navale troublait plus que jamais le monde commercial allemand. Pour toutes ces raisons un accord devait se faire et la paix fut enfin signée. Elle porte le nom de convention du 4 novembre.

Les garanties, obtenues par l'Allemagne pour ses ressortissants, consistaient principalement dans le maintien de la liberté du commerce et de l'égalité économique, dans la faculté par conséquent de prendre part aux adjudications publiques à conditions égales avec les Français. Elle était assurée aussi que son industrie pourrait s'approvisionner au Maroc en minerai de fer, une des richesses du sous-sol, car aucun droit de sortie ne serait appli que dans les ports sur ce produit. De son côté, elle promettait de ne pas entraver l'action de la France, prêtant son assistance au Sultan pour l'introduction de réformes administratives, judiciaires, économiques, financières et militaires. Les lettres explicatives, échangées, le même jour entre l'ambassadeur et le secrétaire d'Etat, étaient plus formelles encore. « Dans l'hypothèse où le gouver- « nement français, écrivait M. de Kiderlen, croi- « rait devoir assumer le protectorat du Maroc, le « gouvernement impérial n'y apporterait pas d'obs- « tacle. » Une conséquence forcée de cette promesse était la disparition de la juridiction consulaire. « Le gouvernement allemand, disait la lettre « explicative, le jour de l'entrée en vigueur du « nouveau régime judiciaire, après entente avec « les Puissances, consentira en même temps

« qu'elles à la suppression de ses tribunaux con- « sulaires. »

Les concessions territoriales, stipulées en faveur de l'Allemagne paraissaient à première vue sur la carte d'Afrique assez peu de chose : un morceau de territoire projetant deux bras allongés, qui s'élançaient de la côte de l'Atlantique pour atteindre, l'un, la rive droite du Congo inférieur jusqu'à l'embouchure de la Sanga sur une étendue, à fixer plus tard, de 6 à 12 kilomètres, l'autre, le grand affluent du Congo, FOubanghi, au confluent de la Lobay sur une étendue équivalente. Cependant ces deux antennes ou ces deux tentacules, comme on les a appelées plus tard, étaient assez fortes pour accrocher les Allemands au bassin du Congo, d'où ils avaient été écartés jusqu'alors. Voilà ce qui constituait l'importance ou plutôt la gravité de l'acquisition. Au cours des négociations, M. de Kiderlen avait déclaré que son gouvernement faisait de l'accès au Congo une condition sine quà non de l'entente.

Au dernier moment il exigea même la cession à l'Allemagne du droit de préférence ou de préemption que possédait la France sur les territoires de l'ancien Etat indépendant et qu'elle avait conservé, lorsqu'ils passèrent à la Belgique. Celle-ci n'aurait pu admettre qu'un droit pareil fût cédé à une tierce Puissance sans son assentiment, sans même qu'elle eût été consultée. Le droit de préférence n'est pas une créance ou une hypothèque

transférable à un tiers. Il avait été accordé par le roi Léopold à la France seule, dans des circonstances spéciales, comme un avantage éventuel et en compensation de sa renonciation au droit de premier établissement dans certaines parties du Congo inférieur, dont Brazza et Stanley s'étaient disputé la priorité d'occupation. A plus forte raison la Belgique n'aurait-elle pas compris que l'abandon d'un droit aussi personnel et visant une colonie belge fît partie des stipulations d'un traité relatif au Maroc. Le gouvernement de la République, prévoyant son opposition et en appréciant les raisons, ne consentit pas à ce que le droit de préférence fût mentionné dans les lettres explicatives. Sur le conseil de M. Cambon, l'article XVI suivant, qui, à son avis, constituait pour la Belgique une garantie contre toute spoliation, fut inséré dans le texte de la convention : « Dans le « cas où le statut territorial du bassin convention- « nel du Congo, tel qu'il est défini par l'acte de « Berlin du 26 février 1885, viendrait à être modi- « fié du fait de l'une ou de l'autre des Parties con- « tractantes, celles-ci devraient en conférer entre (( elles, comme aussi avec les autres Puissances « signataires du dit acte. » En réalité, en vertu de cet article, l'exercice du droit de préférence était soumis au contrôle de l'Allemagne.

Le public belge apprit avec une pénible surprise les visées allemandes sur le Congo et la presse donna libre cours à son mécontentement et

à ses craintes. M. de Kiderlen conçut autant de dépit de la divulgation de ses exigences que de l'accueil qu'elles avaient rencontré chez nous. Il ne dissimula pas son irritation à mon prédécesseur, en exagérant à dessein, avec une vivacité calculée, les inquiétudes que lui inspirait le maintien, après ces démonstrations, des bonnes relations entre les deux pays.

C'est ainsi que la Belgique, tandis qu'elle travaillait en toute tranquillité à son œuvre colonisatrice, s'est trouvée atteinte par le conflit sorti du coup d'Agadir. Les prétentions allemandes sur le Maroc avaient fait ricochet dans le bassin du Congo, où nous allions être exposés en deux endroits à un voisinage suspect, étant données l'avidité et l'audace qui caractérisaient les nouveaux venus. Combien nos appréhensions étaient fondées, je crois Favoir démontré, en relatant dans un autre chapitre les desiderata de la politique africaine des milieux officiels de Berlin.

« Vous êtes les maîtres au Maroc », avait dit le chancelier à l'ambassadeur de France après la signature de la convention1. Était-ce bien vrai?

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