L'INDUSTRIE ALLEMANDE ET LE SOCIALISME
leur front sans obtenir antre chose que leur nourriture de chaque jour.
« On voit combien les mille difGcultés de la vie sociale moderne sont favorables au développement de la doctrine communiste. Quand on souffre, on cherche un remède aux souffrances. Mais où trouver ce remède? est-il réel ou seulement imaginaire? La souffrance de l'ouvrier vient-elle de sa propre faute^ ou provient-elle de circonstances extérieures? Il est difficile d'apprendre à l'ouvrier à résoudre ces questions. Comment lui persuader que dans les moments de crise il doit travailler double, économiser doublement? Ces vérités n*ont guère d'influence sur lui dans une époque de dures expériences ; dans ces moments c'est l'égoïsme, c^est la passion qui prévaut toujours. Lorsque, après la guerre, l'industrie prit un développement légitima en soi, mais certainement exagéré, ce furent les agitateurs qui poussèrent l'ouvrier à exiger des salaires de plus en plus forts ; ils amenèrent ainsi une hausse des prix, qui fut cause que bientôt les produits du travail ne trouvèrent plus de vente. La crise commença ; et cette crise amenée en somme par la faute des travailleurs, les agitateurs en profitèrent pour mener les ouvriers au combat.
c II y a sans doute une notable partie des ouvriers qui ignorent les enseignements de la démocratie socialiste, et qui se tiennent à l'écart des idées révolutionnaires ; mais l'enseignement des docteurs de la démocratie s'est déjà tellement étendu que beaucoup d'ouvriers croient que ces docteurs ont raison, et les soutiennent dans les
7i L'ALLEMAGNE DE M. DE BISMARCK
élections politiques et communales. Il est certain que la misère a été autrefois bien plus dure qu'aujourd'hui; mais cela ne change rien au danger de la situation présente. L'assertion de RichI est absolument juste : c La pauvreté d'autrefois et la pauvreté d'aujourd'hui sont des grandeurs qui ne peuvent pas être comparées l'une à l'autre ; on ne peut raisonner de l'une d'après l'autre. Le paupérisme, ce fantôme, ne provient pas de l'appauvrissement des masses, mais de la conscience chaque jour croissante dans les masses de leur pauvreté. »
« Cette conscience de la pauvreté amène ou le sentiment du désespoir, ou le mécontentement et les réclamations supérieures. Le triste matérialisme a fait naître des générations toutes disposées à accepter les enseignements des agitateurs : ces générations considèrent tout d'abord la jouissance comme le but de la vie, et ne reculent devant aucun moyen d'atteindre ce qui leur paraît êire leur droit.
€ L'ordre établi dans la société civile doit être changé d'après ces idées. Si le droit de vote ne suffit plus, les masses excitées et conduites par la passion font des barricades ; et les ennemis de la quatrième classe commencent à se servir du pétrole, de la dynamite, de tous les moyens de destruction.
c II y a en Allemagne, comme partout, deux classes de prolétaires :
« Le prolétaire qui travaille sans espoir, et toute sa vie, et arrive à peine, en usant ses forces, à gagner ce qui lui est nécessaire pour les besoins de la vie;
c Le prolétaire, qui travaille peu et veut gagner beaucoup. Ces deux classes d'hommes, si différentes Tune de l'autre, sont également dangereuses ; on Ta bien vu en France et en Angleterre. C'est en 1845 que l'économiste français Léon Faucher dit dans ses Études sur V Angleterre :
€ L'état des populations ouvrières en Angleterre montre quelle connexité remarquable il y a entre la paresse et la misère, Tînactivité et le vice. En somme, la misère d'un peuple tient au défaut d'activité, et la moralité des différentes classes est en rapport direct avec son travail. Mais le mauvais emploi du travail conduit aux mêmes résultats que Toisiveté : à la dégénérescence du corps et de Tâme. »
« De tout temps, il y a eu des paresseux et des travailleurs. Quels rapports il y a entre le travail et l'honneur, l'oisiveté et le vice, un vieux proverbe le dit : « L'oisiveté est le commencement du vice. >
l«e Rclehstag. — Les socialistes an ReiehsCag.
13 décembre 1882.
La saison politique a, cette année, en Allemagne un intérêt particulier. Tandis qu'on va commencer au Reichstag la discussion du double budget pour 1884 et 4885, au Landtag, à propos de la gendarmerie, on s'est occupé de la question du vagabondage et à ce propos les leaders des différents partis de la Chambre des députés ont échangé, selon leur habitude, des paroles aigres. Il
y a en Allemagne deux cent mille vagabonds^ oui, deux cent mille vagabonds dans la paisible, sage et industrieuse Allemagne. Ce chiffre seul vous laisse à penser ce qui se commet annuellement de vols et d'assassinats dans le royaume. On évalue à cent millions de marcs, chiffre un peu exagéré peut-être, la proie annuelle des tire-laine, coupe-bourses et coupe-jarrets.
Ce qui parait à peu près certain, c*est que la loi qui s'applique à ce vilain monde est trop douce, et que le juré allemand est sensible ; il acquitte trop souvent des gens qui ne sont dignes d'aucune pitié. On a bien organisé, dans toute l'Allemagne, des sociétés contre la mendicité dans les maisons {VereinegegendenHambettel), sociétés qui manquent en France. Quand on se promène dans les rues, à Berlin ou à Cologne, on peut voir à droite ou à gauche de la porte d'entrée de certaines maisons, de petites plaques de porcelaine indiquant que le propriétaire ou le locataire est membre d'une des sociétés susdites.
Mais il parait que ces sociétaires eux-mêmes ont le cœur trop tendre et donnent tout de même aux quémandeurs ; de sorte qu'il y a dans Tempire d'Allemagne quantité de vauriens gagnant, à ne rien faire, trois ou quatre fois la journée d'un ouvrier. C'est contre 'ces gens-là qu'il s'agit maintenant de sévir. Et à ce propos, on a débattu la question des origines. D'où viennent tous ces vagabonds ? Des écoles du ministre Falk, a dit M. Windthorst, l'orateur du centre; tout le mal vient du Culturkampf. Le mal vient non pas des écoles Falk, lui
fut-il répondu, mais des écoles fondées par les catholiques ; les catholiques traquent le peuple et le gâtent. — Les catholiques ne sont pas dangereux, a répliqué M. Windthorst; les gens dangereux sont les francsmaçons. — Là-dessus querelle et bataille. Le Culturkampf est toujours à Tordre du jour en Allemagne.
Les dernières séances du Reichstag, au mois de janvier» ont été particulièrement intéressantes. Le 20, on a discuté la proposition de M. de Wedell-Malchow sur les impôts de Bourse, et, au cours de la discussion, M. Lœve, dans un discours très éloquent, a dit des duretés à la droite du Reichstag.
Il a rappelé les spéculations qui ont suivi la guerre de 4870, et montrant la droite, il a dit aux membres du parti gouvernemental : « Vous en étiez aussi. ^ M. Lœve, qui a défendu la légitimité des opérations de Bourse sérieuses, a été très applaudi par tous ses collègues de la gauche, et a réussi, plusieurs fois au cours de la séance, à exaspérer la droite. Autre séance, très intéressante et très mouvementée le 22 janvier, où on a discuté le budget de Tarmée. Plusieurs démocrates célèbres, M. Schott, député de Stuttgard, et M. de Vollmar ont pris la parole. Us ont rappelé Ténormité du budget de la guerre, les mauvais traitements infligés aux soldats, la vénalité de certains sous-officiers qui inventent tous les prétextes imaginables pour tirer de l'argent de la poche des volontaires d'un an, l'accaparement des grades supérieurs par la noblesse, principalement dans certains régiments de cavalerie, et enfin (chose grave) l'institution même des
régiments de la garde, où il n'y a que des officiers nobles.
M. Richter (de Hagen), parlant de ces régiments de la garde, a dit qu'il ne s'y trouvait pas plus de vingt ou vingt-deux officiers, portant des noms bourgeois : que la bourgeoisie sentait douloureusement cette exclusion injustifiable ; que les MuUer et les Schulze étaient tout tout aussi dignes que les nobles les plus huppés de servir dans la garde, que d*ailleurs la balle était parfaitement égalitaire, frappant les nobles comme les vilains, et que devant l'ennemi un bourgeois valait un noble, e Nos meilleurs généraux, a dit encore M. Richter, viennent de la bourgeoisie. Scharnhorst était un bourgeois ; et on doit être assuré de l'équité non seulement quand on a le c von 9 mais quand on a des ancêtres qui ont bien servi.» M. de VoUmar, le démocrate, a rappelé ce fait monstrueux : des officiers ont mis leurs cigares allumés sous le nez de simples soldats ; en Bavière, des sous-officiers ont obligé des soldats à monter sur des chaises, ayant un fusil dans chaque main et sous chaque bras un fusil, la baïonnette au canon .
C'est le ministre de la guerre, M. deKamecke qui s'est chargé de répondre à ce trio de démocrates. Il a dit que l'empereur se faisait faire des rapports spéciaux sur les mauvais traitements dont certains soldats étaient victimes, et que parmi les généraux, un quart à peu près était sorti de la bourgeoisie. Mais M. Richter nié l'utilité des gardes du corps, qui sont de si beaux hommes, et font si bien, en culotte blanche, le sabre au poing, dans
les grandes cérémonies. Nier les gardes du corps, qui font battre le cœur des Allemandes de Berlin !
G*est presque un blasphème, comme c'en eût été un, sous l'Empire, de nier l'utilité des centrgardes et de Thabit bleu ciel. Toute la droite a prctesté, et le pauvre M. Richter a été rappelé à Tordre. Les bourgeois ont rarement raison en Allemagne, même lorsqu'ils parlent bien et qu'ils donnent de bonnes raisons.
Hier, 2 février, le Reichstag a ri, et c'est M. Stœcker, l'anti-sémite, qui l'a fait rire. M. Stœcker avait un discours à placer ; il voulait absolument obtenir le repos dominical pour les facteurs ruraux qu'on empêche d'aller au prêche, et il a interrompu le cours des travaux du Reichstag pour placer son discours et le faire écouter bon gré mal gré. Le Reichstag s'est impatienté, a murmuré et a fait taire M. Stœcker, le malencontreux pasteur.
18 avril 1883.
La police de Copenhague a été mise en émoi pendant les derniers jours du mois de mars. Un certain nombre d'étrangers aux allures mystérieuses, arrivèrent à Copenhague le 30 mars ; ils s'inscrivirent dans les hôtels sous de faux noms ; lorsque la police leur demanda leurs papiers, ils furent forcés de décliner leurs vrais noms, et le Danemark apprit qu'il avait pour visiteurs MM. de Vollmar, Auer, Bebel, Bios, Liebknecht, Hasenclever, Krœcker, Kasper, Geiser, Grillenberger, Frohme, Dietze, SchoUe... et autres, membres du Reichstag allemand ou
du Landtag de Saxe, toute la fine fleur du socialisme. Des socialistes de Paris, de Londres, de Suisse, étaient venus rejoindre leurs coreligionnaires d'Allemagne, et plusieurs séances secrètes avaient eu lieu à la maison de réunion des socialistes de Copenhague. Tous ces messieurs furent priés de décamper au plus vite. Mais la police était arrivée trop tard.
Dans les trois séances qui ont eu lieu, on a discuté les mesures à prendre pour les élections au Reichstag de 1884; on a décidé qu'on continuerait à combattre par tous les moyens possibles les projets de politique économique de M. de Bismarck, et qu'on mènerait vigoureusement la lutte contre le capital. La police allemande, prévenue à son tour, a fait arrêter à Kiel deux des membres du congrès, MM. Frohme et de Yollmar, tous deux députés au Reichstag, qui ont été interrogés et relâchés presque immédiatement. On a su que le congrès avait reçu des adresses de socialistes français et russes, et qu'on s'était entendu sur ce point que la démocratie sociale danoise et allemande était décidée à n'user jamais que de moyens parlementaires pour arriver à ses fins. M. de VoUmar l'avait dit déjà : La démocratie allemande entend combattre M. de Bismarck non par l'émeute, mais par des moyens légaux.
La chasse. — Les socialistes.
2 ayril 1884.
Un débat extrêmement curieux a eu lieu le 27 mars
au Landtag, à propos de la chasse. Un député, M. Rin- ^
telen, a fait une vigoureuse sortie contre les malheureux chasseurs du dimanclie qui sont sa bête noire. En France on se contente de rire beaucoup du chasseur improvisé, qui n'a pas l'habitude de porter le fusil, crible de grains de plomb les jambes de ses voisins et revient souvent bredouille, à moins qu'il n'aille acheter chez le marchand le lièvre ou le lapin pendu par les pattes. Les journaux illustrés, les vaudevilles s'amusent de ce personnage vraiment comique, et le traitent comme un être inotfensif. Gomme les choses sont différentes ici ! Dans ce chasseur devenu presque légendaire, que les générations de vaudevillistes se transmettent l'une à l'autre avec un soin pieux, M. Rintelen a découvert tout à coup une sorte de nouveau fléau. On se demandait en Allemagne ce qui pouvait bien troubler le repos des campagnes, démoraliser le paysan, empêcher les bonnes gens d'aller aux vêpres et les petites filles de chanter des cantiques. C'est le chasseur du dimanche, a répondu M. Rintelen.
On cherchait pourquoi les églises étaient moins fréquentées, pourquoi le sermon du pasteur était écouté d'une oreille plus distraite. C'est, a dit M. Rintelen, parce que le chasseur du dimanche débauche les paysans, les entraîne à sa suite hors des villages, les associe à sa ^ passion coupable, les fait complices de son abominable I divertissement. Vous voulez connaître l'ennemi de la 1 religion, des bonnes mœurs, l'homme qui met TÉtat en < danger et qui s'attaque aux consciences? Cherchez le \* chasseur, le chasseur du dimanche. Supprimez le chas-
seur, OU liez-lui les mains par une loi ; faites que les carnassières ne pendent plus sur les reins des marchands de petites villes allemandes, obtenez que les fusils à un ooup ne soient plus décrochés, et que les hommes vêtus de vestes d*un vert pâle ne se répandent plus dans la campagne, et voici venir Tâge d'or. « 0 grande vertu du remède ! ô admirable médecin ! > s*écrie Géronte fasciné par Sganarelle. Il y a des Gérontes dans le Landtag qui ont pris au sérieux les développements ambitieux de M. Rintelen, et qui Font écouté patiemment. M. Lucius, le ministre du commerce, et après lui M. de Rrosigk, ont heureusement fait briller quelques lueurs de bon sens aux yeux des députés allemands. M. Lucius a défendu le chasseur du dimanche ; il a plaidé la cause du malheureux qui a peiné toute la semaine, et qui, le dimanche, va s'amuser à tirer des coups de fusil en Tair ; il a dit que la chasse était un des plaisirs les plus nobles, une récréation salutaire, qu'elle ne mettait en danger ly l'État ni la religion ; il a refusé de voir dans le chasseur du dimanche un ennemi public. Et pourtant, M. Lucius est un homme religieux ; il va à l'église.
Quant à M. de Krosigk il a dit quelques paroles sages sur la façon dont le repos du dimanche est observé dans les campagnes; en Allemagne, comme chez nous, le peuple des campagnes se repose le dimanche en dansant toute la journée et une grande partie de la nuit : la danse altère; on vide des bouteilles de vin et des pots de bière ; une espèce de joie furieuse, une joie de kermesse, anime les buveurs; souvent dans la nuit, à la sortie des bals, les
coups pleuvent. Si vous prétendez que le dimanche est sacré, et si les coups de fusil troublent la paix du Seigneur, soyez logiques : fermez les cabarets, fermez les bals. Ou plutôt ayez du bon sens pendant cinq minutes, et laissez le chasseur du dimanche tirer des bécasses, quand bon lui semblera. G*est ce que le Landtag a enfin compris. Il a traité le député Rintelen en Sganarelle et a refusé son récipé. Il y aura encore de beaux jours pour les gens à carnassières. On cherche des causes profondes au mal dont souffre 1* Allemagne moderne ; pour moi, il me semble souvent qu*une des causes des souffrances de rAUemagne, c'est qu'on n'y lit pas assez les contes de Voltaire. Supposez qu'un exemplaire des contes soit déposé un matin sur le pupitre de chaque député, et les Rintelen seraient impossibles. On leur fermerait la bouche. On rirait.
Comme pour protester contre les exagérations de Tennemi des chasseurs, l'empereur vient de souscrire à un très intéressant ouvrage du premier lieutenant Corneli sur la chasse, et a fait adresser à l'auteur ses félicitations.
Le 21 mars, au Reichstag, séance intéressante dans laquelle on a discuté la prolongation de la loi contre les socialistes. MM. Hasenclever, Grillenberger, Bebel, Hànel, Sonnemann, ont parlé. M. Hasenclever, entre autres, a dit sur le parti socialiste quelques vérités bonnes à retenir. Dans un discours très habile, il a montré combien les socialistes sont forts et comme ils sont sûrs d'eux; dans un seul cercle électoral il y a eu douze mille
votes socialistes. La police les traque. Mais que peut la police contre des gens parfaitement organisés, et qui s'entendent à demi-mot ? « On n'empêchera pas les congrès socialistes», a dit M. Hasenclever. Et on sentait qu'il disait vrai ; l'histoire Ta d'ailleurs prouvé ; on envoie le policier en Suisse pour épier les socialistes : pendant ce temps-là le congrès se tient à Londres ; l'agent de police part pour Londres : les socialistes sont à Copenhague, parfaitement en sûreté.
M. Hasenclever a eu des paroles de pitié pour le malheureux agent, M. Prûfer, chargé de suivre la piste d'un gibier aussi capricieux, et il a proposé ironiquement au gouvernement allemand un moyen de contrôle plus sûr : permettre aux socialistes de tenir leurs réunions à Berlin ou dans un autre endroit de l'Allemagne, sous les yeux même de la police.
Il a demandé au gouvernement pourquoi Breslau, Dresde, Munich, Stettin, n'étaient pas en état de siège comme Berlin ; on sait pourtant qu'il y a des socialistes partout. Il a dit qu'on voulait pousser les socialistes à bout et les obliger à se servir des armes. M. Hânel a dit sur le parti Bismarck sans phrase^ et sur les tendances du chancelier à imiter la politique intérieure de Napoléon III, des choses curieuses. Selon lui, la bourgeoisie allemande s'aveugle en dispersant ses forces au lieu de songer à l'ennemi commun. L'antisémitisme n'aurait pas pris un développement aussi grand si la loi contre les socialistes n'avait pas existé. Les ouvriers seront en défiance tant que cette loi existera.
M. Liebknecht a parlé sous le regard de M. de Bismapck. Il a attaqué directement M. de Puttkamer, lui reprochant de fonder son opinion sur tel ou tel passage de discours, de livres socialistes, tandis qu'il pourrait trouver dans les œuvres de Shakespeare, de Dante, de Luther^ vingt passages suspects ; il a accusé la police allemande d'être une école d'espionnage, et rappelant la Commune qui a jeté bas la colonne Vendôme, a osé prononcer cette phrase : t Les colonnes Vendôme de TAUemagne tomberont aussi. » Là-dessus, tempête. La droite rit. M. de Bismarck parait nerveux. Nouvel incident à propos de quelques paroles de M. Liebknecht, qui prétendait que la tribune des journalistes était pleine d'employés de la police secrète, de ^ secrets *, comme on les appelle à Berlin. Le président a dû protester et déclarer qu'il ordonnerait une enquête dont les résuhals seraient communiqués au Rcichstag ; M. Windthorst a ajouté que, quant à lui, il lui était parfaitement égal qu'un employé de la police secrète écoutât ou non ce qu'il disait.
Et vainement M. de Bismarck prophétise ; vainement il déclare que le socialisme ayant un avenir assuré, il importe que l'État se mette lui-même à la tète du mouvement, et se fasse le plus tôt possible socialiste, on parait peu disposé à le croire ; on se demande quel nouveau tour prépare ce chat qui fait la chattemite. On écoute davantage M. Windthorst, lorsqu'il affirme que la religion seule peut ramener la paix dans Tâme allemande et faire le bien que le socialisme rêve de faire.
Il demande toujours la fiii du Culturkampf, le retour à TanciQnne politique prussienne, tolérante et protectrice de toutes les religions. Le centre a de bonnes raisons pour parler ainsi ; c'est lui qui tient en ce moment la balance dans ses mains, et il peut à son gré faire incliner les plateaux à droite ou à gauche ; c'est l'affaire de quelques votes.
30 arril 1884.
Réunions d'ouvriers, congrès de catholiques, assemblées politiques préparant les prochaines élections au Reichstag : rAllemagne s'agite beaucoup, parle beaucoup. Et partout des menaces de grèves. A Berlin, trois mille ouvriers charpentiers se rassemblent dans un théâtre de la Dresdenerstrasse et réclament un salaire de quatre marcs au moins par jour, dix heures de travail, et un minimum de quarante pfennigs par heure. Quelques orateurs font preuve de bon sens, montrent combien les grèves sont funestes aux ouvriers, et comme il est plus avantageux pour tous, patrons et ouvriers, d'essayer de s'entendre.
L'assemblée nomme une commission chargée de défendre ses droits.
A Tivoli, réunion de quinze cents maçons, préparant une autre assemblée fixée aux 28 et 29 avril, et où l'on fondera une Association générale de tous les maçons allemands. Dans le jardin d'hiver du Central-Hôtel, réunion de cinq mille ouvriers menuisiers qui réclament un salaire minimum de vingt marcs par semaine et la durée
du travail fixée à neuf heures et demie ; en ce moment, la journée est de douze heures, le salaire minimum pour une semaine est de quinze marcs. Les charpentiers disent qu'avec cette somme, il n'est pas possible de vivre à Berlin et de nourrir sa famille. Grève de maçons et de charpentiers à Leipzig, grève soutenue par des sommes envoyées par les ouvriers de Berlin. Les maçons ont envoyé cinq cents marcs aux maçons et aux charpentiers de Leipzig. D'autres grèves reçoivent aussi des secours des ouvriers de Berlin.
A Cologne, dans la salle de Gîirzenich, grande réunion des catholiques du Rhin, présidée par le baron de Loê. L'assemblée a, de nouveau, protesté contre le Culturkampf, demandé le rappel des archevêques de Cologne et de Posen, ainsi que la nomination de titulaires aux cures vacantes, et voté des remerciements aux membres du parti du centre.
il mai 1884.
M. Richter a révélé à la Commission chargée d'examiner la loi sur les socialistes que l'an dernier un attentat avait été préparé par les anarchistes au moment des fêtes du Niederwald. Il ne s'agît pas seulement d'une explosion qui eût fait sauter le monument du Niederwald, mais d'un attentat contre l'empereur et contre le prince royal. L'été dernier on trouva à Barmen une grande quantité de dynamite ; au moment de la célébration de la fête de Sedan à Elberfeld, les anarchistes avaient préparé une explosion formidable. A l'automne, une explo-
sion eut lieu dans la maison de la Société évangélique ; mais ce ne fut qu'une explosion partielle. D'après le plan des anarchistes, une partie de la Wupperthal devait sauter. Si Tattentat du Niederwald a manqué, c'est que rhumidité a empêché un fil conducteur de s'enflammer. On instruit en ce moment le procès de ces criminels, et on s'attend à de curieuses révélations.
Ce qu'on sait déjà, c'est que seize livres de dynamite avaient été placées dans un conduit à drainage dans un endroit où l'empereur et le prince royal devaient passer. A quelque distance de là les anarchistes étaient attablés, faisant semblant de prendre grand plaisir à manger et à boire. Us ont été arrêtés un peu après Pâques.
On voit d'après cela que tout ce qui a été dit au Reichstag n'est que l'exacte vérité. Les anarchistes deviennent de jour en jour plus dangereux, plus audacieux. Si M. de Puttkamer n'a rien dit, c'est que l'instruction n'est pas encore terminée. Ce procès sera plus curieux encore que le procès Rraszewski.
On aurait tort de se figurer en France une Allemagne parfaitement tranquille et unie, et des cœurs allemands débordant tous d'enthousiasme. Quatre jours avant la grande fête au Niederwald, la police de Nippes, près de Cologne, escortée d'une troupe de soldats, surprenait une réunion de cent cinquante socialistes-démocrates à Mùlheimer-Heide. Ces socialistes étaient presque tous des ouvriers de Cologne, de Deutz, de Kalk, de Miilheim, d'Ehrenfeld, de Nippes. On a arrêté environ trente des meneurs, et la police a saisi un grand nombre de bro-
chares socialistes. A Berlin, la loi d'octobre 1876 contre les socialistes, loi exceptionnelle, vient d'être aqpliquée. On a expulsé de Berlin un ouvrier menuisier, le viceprésident de l'Association pour la sauvegarde des intérêts des menuisiers à Bei*lin. Tout cela n'indique pas un état fort tranquille.
La loi sur les socialistes.
28 mai 188i.
Ce fut le comte de Stauffenberg qui parla le premier, et il dit pour quels motifs il refusait de voter la loi, telle que la veut le gouvernement. Selon M. de Stauffenberg, si le parti anarchiste est en ce moment si fort, c'est précisément à cette loi sur les socialistes qu'il doit sa force. La loi ne garantit pas davantage la sécurité publique : elle est cause que l'organisation du parti, publique autrefois, est devenue secrète ; le but de la loi était de détruire cette organisation, elle n'a pu la détruire : elle ne pourra pas la détruire. Toute police secrète suppose l'emploi d'agents provocateurs ; la Gazelle de la Croix a reconnu elle-même que c'était là le point faible de la loi. L'exemple de la Russie montre le danger des polices secrètes.
La loi a un avantage, il est vrai : elle a permis de poursuivre la presse socialiste. Mais, en dépit de toutes les mesures prises, les démocrates socialistes se sont accrus d'une façon étonnante. Et M. de Stauffenberg, pour prouver qu'il est renseigné, a cité ce fait qui lui a été
raconté par un patron à Zurich : tous les ouvriers employés par ce patron (ils sont tous démocrates) se cotisent pour payer Tun d*entre eux qui, tandis que les autres travaillent, leur lit à haute voix des écrits socialistes. Ce qui se fait dans cette fabrique, a-t-il ajouté, se fait dans des milliers de fabriques. Si on essaye de prendre des mesures vexatoires, c'est encore pire; dès qu'on commence à poursuivre les ouvriers, la contagion augmente. Dans les motifs de la loi de 1878, le gouver* nement disait que la loi devait durer autant que rexigerait la sûreté de TÉtat et de la paix publique. Ces motifs ne furent plus répétés en 1881 ; en 1884, la situation est la même qu'en 1881 ; si on veut que la loi dure tant que la démocratie socialiste durera, autant dire que cette loi durera toujours. On a atteint Textrème de la sévérité, il est impossible d'aller plus loin.
Ce discours, très sen*é, a été applaudi à plusieurs reprises par la gauche, et notamment par M. de Vollmar.
Le comte de Minnigerodc, qui a parlé ensuite pour défendre le projet de loi, a rappelé au Reichstag les théories de Most, d'Hasselmann, de Bebel, les propositions des démocrates -socialistes de réduire Tarmée à vingt-sept mille hommes, de limiter à huit semaines l'éducation militaire ; il a rappelé le livre de Bebel sur le mariage, les théories de Frohme sur la propriété (Frohme ne reconnaît comme propriété que les vêtements d'un homme, ses livres et son mobilier). Il a cité la Révolution française de 1789, et la Terreur, et la Commune, et
Tassassinat de M'' Sibour. II a dit au Reichstag : < Souvenez-vous que dans leur congrès, les socialistes parlent sans cesse de Vinfâme gauvemementy de Vinfâme bourgeoisie; ils n'ont pas encore osé ajouter: Vinfâme aristocratie. » c Oui, oui », a crié de sa place M. Hasenclever. i C'est le laissez-aller qui a produit la démocratie socialiste. Plus de laissez-aller , il nous faut des armes en main. Celui qui veut la paix doit être armé. » L'éloquent discours du comte de Minnigerode a été très applaudi.
M. Windthorst a parlé ensuite, et contre la prolongation de la loi. Il a redit ce qu'il avait dit bien des fois déjà : f La meilleure arme contre la démocratie envahissante, c'est la doctrine catholique. Or, le gouvernement allemand a affaibli l'église catholique ; on a enlevé aux paroisses leurs desservants ; on a empêché les prêtres de s'acquitter de leur mission. Q'on ne s'étonne donc plus si les apôtres de la démocratie rencontrent tant de partisans dans les districts catholiques. Acceptez mes amendements. Si vous les rejetez et qu'il n'y ait pas de compromis possible, nous n'en serons pas responsables. »
La discussion interrompue , a été reprise dans la séance de vendredi; M. de Puttkamer, répondant à M.Windthorst, a déclaré qu'il reconnaissait les intentions bienveillantes du chef du parti catholique ; mais que sa proposition n'est pas compatible avec la responsabilité du gouvernement.
Entrée du chancelier, et grand discours où selon sa
coutume, l'orateur n'a pas ménagé le Parlement. — La loi ne peut être adoucie : c'est à l'aide de réformes sociales que le gouvernement veut donner aux ouvriers ce à quoi ils peuvent prétendre : du travail, tant qu'ils sont valides ; l'entretien, quand les forces leur manquent. C'est le Parlement qui, par son obstination, entrave les efforts du gouvernement ; si la loi est rejetée, le gouvernement la présentera à un nouveau Parlement ; si celui-ci refuse encore de voter la loi, le gouvernement aura du moins la conscience en repos, et assistera au développement de la démocratie qu'il ne craint pas plus qu'il ne craint le paisible bourgeois.
La loi a été votée.
Dans la soirée de vendredi, une grande réunion politique a eu lieu chez le prince de Bismarck ; une partie du Reichstag était invitée. Le Reichstag a voté une loi relative au placement dans les asiles spéciaux des enfants dont les parents négligent Téducatîon, loi utile entre toutes et qui montre avec quel soin on prépare l'avenir de TAUemagne. La loi a été adoptée en troisième lecture, sauf un paragraphe qui s'attaquait à l'autorité paternelle et qui la déclarait, dans certains cas, sans effet jusqu'après la^majorité de l'élève placé dans ces asiles spéciaux. Le Reichstag a voté ensuite sans discussion, des modifications à la loi sur les poids et mesures ', après quoi on a discuté la loi sur la fabrication, la possession et Tusage de la dynamite ; une légère modification a été proposée par le député Munckel; il demandait que la loi s'appliquât non pas à ceux qui ont chez eux de la
dynamite^ mais à ceux qui en ont sciemment. Il y a eu des protestations de la part du conseiller d'État Schelling; MM. Windhorst et KardorfTont pris part au débat. Le Reichstag a enfin adopté une partie de Tamendement Munckel : toute personne ayant sciemment de la dynamite en sa possession sera punie de réclusion pouvant aller jusqu'à cinq ans au maximum. Les socialistes quittèrent la salle avant le vote, et la loi fut votée à l'unanimité. Le Reichstag est en vacances jusqu'après les fêtes de la Pentecôte ; les députés vont-ils, comme les y a invités leur président, profiter de ces loisii*s pour travailler dans les commissions et préparer le travail des prochaines séances?
Juin 1884.
Le 10, le Parlement a voté en deuxième lecture, par 157 voix contre 144, la motion Ackermann, par laquelle les patrons membres de confréries de métiers peuvent seuls avoir des apprentis. La motion avait été présentée deux fois déjà et repoussée. Cette fois les conservateurs libéraux ont voté avec les libéraux et avec le centre. Les libéraux espèrent encore faire rejeter la motion en troisième lecture.
Juin 1884.
Les trois premiers articles de la loi sur l'assurance des ouvriers contre les accidents ont été votés : ils sont relatifs à l'étendue de l'assurance et à la fixation du gain annuel de l'ouvrier. Les libéraux ayant attaqué la
rédaction du gouvernement, en prétendant qu'il était fâcheux de voir de nombreuses classes d'ouvriers exclues de la loi, M. de Bôtticher a défendu le projet. Plus tard le gouvernement compte étendre le bénéfice de la loi à tous les métiers où l'ouvrier est exposé à quelque danger. Le 10, un curieux cortège a traversé Berlin. La corporation des cordonniers célébrait son sixième anniversaire. Tous les cordonniers de Berlin, accompagnés d'autres corporations, ont parcouru les rues de la ville, musique en tète, avec drapeaux et bannières. Le cortège costumé a défilé devant le château, sous les yeux de l'empereur^ du Kronprinz et de plusieurs princes de la famille impériale. Chaque drapeau ou bannière s'inclinait en passant devant l'empereur : les musiques jouaient l'hymne national. On a fait à Tempereur une longue ovation. Du palais, le cortège s'est rendu au palais du prince de Bismarck dans la Wilhelmstrasse^ il a défilé devant le prince et sa famille. La foule se pressait dans les rues pour voir le cortège, et on se montrait 'du doigt la reproduction du monument de Hans Sachs à Nuremberg ; comme dans les grands jours, les promeneurs des Tilleuls avaient des bleuets à leur boutonnière, et l'on voyait des bleuets dans des verres sur les tables des cafés : le bleuet est la fleur favorite de l'empereur d'Allemagne.
Juillet 1884. •
Le petit état de siège a été déclaré à Leipzig pour la quatrième fois. MM. Bebel et Liebknecht, qui sont établis
vîv
dans un village aux environs de Leipzig sont obligés, chaque fois qu'ils traversent la ville, de se faire accompagner par des hommes de la police.
6 aodt 1884.
La police allemande a dispersé à Chemnitz une assemblée de socialistes. Liebknecht a été arrêté et conduit devant le procureur du roi. 11 a été mis en liberté et a aussitôt quitté Chemnitz. A Berlin, la police a pris d*un coup de filet quarante repris de justice. Des mesures sévères ont été prises contre tous les Russes qui n*ont pas une autorisation spéciale pour séjourner à Berlin, les ordres d'expulsion n'épargnent personne. On cite au nombre des expulsés un élève de l'École des beaux-arts qui a obtenu le premier prix au dernier concours.
L'opinion publique s'est émue de ces expulsions et a voulu y voir une conséquence des arrestations qui ont été faites à Varsovie. On a parlé aussi d'un projet formé par les divers grouppe du parti international révolutionnaire de convoquer à Copenhague un congrès de délégués, projet qui aurait été éventé et rendu impossible par la police russe. La police aurait découvert en même temps un projet de complot contre la famille impériale russe. Â Berlin, les expulsions se font méthodiquement, et la loi va être appliquée contre tous les Russes qui se trouvent en contravention avec elle.
On continue à expulser les Russes, et chaque jour, la voiture verte amène à l'administration de la police quelques individus auxquels on signifie l'ordre de déguerpir
dans un délai de quinze jours ou un mois. Un tailleur^ de la Russie méridionale, habitant Berlin depuis deux ans, a été prévenu qu'il devait partir avant la Qn du mois, sous peine de cent marcs d'amende ou de vingt jours de prison. Un ouvrier qui habitait Berlin depuis quinze ans a reçu le même avertissement. Un homme d'affaires qui a vingt ans de résidence à Berlin et qui était marié à une Berlinoise depuis douze ans^ a été invité à quitter la ville avant un an. ^ femme et ses enfants doivent partir avec lui. Cet ordre a été trouvé bien dur. D'autres enfants ont été autorisés à séjourner encoi*e à Berlin pendant un an tandis que le père, représentant d'une maison de Varsovie, recevait Tordre de partir dans un délai de quinze jours. L'antisémitisme, qui poursuit sa campagne par tous les moyens, a dit qu'il ne s'agissait que de juifs russes. Hais on cite parmi les expulsés deux catholiques du rite russe, pourvus de passeports.
20 août 1884.
Un fonctionnaire judiciaire, accusé de haute trahison, vient d'être arrêté à Elberfeld, sur un ordre du parquet de Diisseldorf.
3 septembre.
L'Allemagne poursuit, de concert avec les Etats-Unis, l'arrestation des anarchistes. On avait affiché à New- York des proclamations où les assassinats de Stellmacher étaient donnés en exemple et glorifiés. Les auteurs des proclamations ont été arrêtés. La police a, depuis, mis
la main sur des matelots du vapeur anglais YElisabeth^ affiliés à une société secrète dont le siège est à HulL Ces matelots, qui ne sont pas des Anglais comme on Tavait cru d'abord et annoncé, mais des Allemands des environs de Stettin, répandaient à Hambourg des exemplaires du Rebell et de la Freiheit, journaux socialistes. La police de Hull surveillait depuis longtemps les membres de Tassociation communiste. Les marins allemands ont été arrêtés et écroués à Altona. G*est là qu'ils seront jugés.
On s' occupe beaucoup à Berlin des prochaines élections. Les socialistes ont présenté leurs candidats, qui sont : MM. von VoUmar, dans la première circonscription; Tatzauer, dans la seconde ; Dietz, dans la troisième ; Singer, dans la quatrième ; Grillenberger, dans la cinquième, et Hasenclever, dans la sixième. MM. Lœwe, Virchow, von Saucken-Traputschen, Tràger, Eugène Richter et Klotz.
Le 15 août, grande réunion électorale dans les deux salles Gratweil. 11 y avait une telle affluence de monde à cette réunion qu'on a dû enlever les tables pour faire de la place. Le président était le tailleur Pfeifer. On a chaudement recommandé la candidature du socialiste M. Tutzauer. En revanche la candidature du pasteur Stœckera été vivement attaquée. Un orateur, M. Vogt, a dit que si le pasteur Stœcker était nommé, ce serait une honte pour le xix"" siècle. Mais, quand M. Vogt s'est permis d'attaquer la candidature de Virchow, sous prétexte que les hommes de science n'ont rien à
faire avec la politique, il y a eu des protestations dans la salle. En somme, tout T intérêt de la discussion s'est concentré autour des noms deHM. Tutzauer et Stœcker. Ce dernier a été défendu par M. Knapperanda, qui s'est fait huer lorsqu'il a dit quMl appartenait depuis bien des années au parti conservateur. Il s'agissait surtout de disculper M. Stœcker d'avoir prêché la haine, et ameuté les chrétiens contre les juifs. H. Knapperanda a trouvé une explication ingénieuse, il a déclaré que H. Stœcker n'était pas l'ennemi du juif en tant que juif, mais qu'il^poursuivait dans le juif l'ennemi de l'Église chrétienne, et que les juifs traînaient dans la boueTËglise chrétienne et la nation allemande.
Comme conclusion H. Knapperanda a poussé un Uoch à l'empereur, qui a été répété par une partie de l'assemblée. Enfin H. Fritz Gorki a déclaré qu'un homme comme le pasteur Stœcker pouvait être nommé dans un pays arriéré comme la basse Poméranie, mais que son élection serait une honte pour Berlin, la Ville de Vintelii' gence. On voit que la lutte sera vive, et que les élections auront lieu en grande partie pour ou contre l'antisémitisme.
Aux élections pour le Reichstag du mois de novembre 1884, les socialistes ont eu 600,000 voix, d'après un calcul de la Gazette populaire de Cologne.
Us avaient eu à peu près 300,000 voix en 1884.
La q|Be»li«B religieuse en Allemagne. — Eie pasleur Siceeker, rennenii de» Joifs. — Eie» Joifs. — Eie» ealholiqaes allemands. — Frédérle le Cîrand, franemaçan.
Le pasteur Stœcker, — Le Pierre VHermite de V Allemagne.
M. Adolf Stœcker {Hof und Domprediger in Berlin) a publié à Berlin, en 1876, une brochure intitulée : r Esprit religieux dans le peuple et Varmée pendant la campagne française.
Cette brochure de soixante pages est grosse de révélations; elle vaut son pesant d*or.
Elle commence par des considérations philosophicohistoriques sur le génie de la nation allemande.
Selon H. Stœcker, le génie de la nation allemande est intimement uni avec la religion. Je traduis : c Dans les profondeurs de sa vie intellectuelle est enracinée la joie provenant de la considération des choses supra-terrestres et invisibles {die Betrachtung der ûberirdischen und unsichtbaren Dingé) ; et dans sa forte conscience personnelle, la capacité a une haute force morale. »
Toute la brochure est sur ce ton ; c'est du pathos de pasteur, du galimatias pompeux et mal clarifié. Évidemment M. Stœcker a voulu être le Chateaubriand de la Sprée.
Rien ne lui coûte pour cela ; il accumule les images, il les presse, il les torture, il les agrandit et les allonge; il tire dessus comme un enfant sur du caoutchouc.
Après avoir parlé de la rose sauvage de la mythologie du Nord et de la rose de Jesséy il feuillette Thistoire de l'Église. Il y trouve encore des arguments pour sa thèse. € L'Allemagne, dit-il, n'a craint ni les guerres terrestres, ni les luttes de l'esprit. »
M. Stœcker arrive à la Réformation : c'est, dit-il, la plus grande époque religieuse depuis les apôtres; la Réforme a trouvé en Allemagne un sein maternel.
Arrivé aux temps modernes, M. Stœcker voit dans Paul Gerhardt, Arndt, Schleiermacher, Fichte, Schenkendorf et Rûckert, autant de précurseurs.
L'époque où ils ont vécu est pour lui le printemps de la vie intellectuelle, de la piété et de la théologie.
Dans son enthousiasme, il s'écrie: « Toute l'Allemagne est un champ de bataille », et il se voit, en esprit, parcourant ce champ de bataille épée et torche en main, comme un jeune Torquemada ou un Luther botté et éperonné.
M. Stœcker était né pour être pape en 1500. Mais tout cela n'était qu'une préparation. L'Allemagne de 1820 était faite pour produire M. Stœcker, comme Beethoven, selon Wagner, a été créé et mis au monde pour annoncer et préparer Wagner. L'Allemagne en 1820 était en mal d'enfant ; elle allait produire M. Stœcker.
Enfm nous l'avons, et il a paru. Qui nous disait donc que le xix* siècle était un siècle sans foi ? Il a produit M. Stœcker, en qui revivent à la fois Amos, Isaïe, Ézéchiel et Osée, tous les grands et tous les petits prophètes.
Et devinez où M. Stœcker a eu ses révélations, son
LA QUESTION RELIGIEUSE EN ALLEMAGNE lOi
chemin de Damas, dans un village des environs de Berlin, au Wannsee ou à Spandau ?
Pas du tout. C'est en 1870, pendant la campagne française que Dieu — le Dieu du shapska sans doute, le dieu des cuirassiers blancs — s'est montré à M. Stœcker.
C'est à Carlsruhe, dans le tranquille royaume de Bade, que M. Stœcker a été illuminé; inebriabuntur ah uber^ tate DominL
M. Stœcker a vu un colporteur qui vendait bien son stock de Bibles, et retournait en chercher à Carlsruhe pour les revendre; il a vu des soldats protestants (et les trois médecins!) communier avant d'aller au feu, et cela a suffi pour le conva^incre.
On voit que les pasteurs évangéliques allemands sont plus faciles à persuader que les centurions romains. Il foUut que saint Paul fût renversé de son cheval sur le chemin; il n'a pas été nécessaire à Dieu de renverser M. Stœcker, qui était à pied sans doute, et de le traîner dans la poussière de la forêt Noire.
Il n'a eu qu'à lui montrer un colporteur vendant des Bibles, et quelques soldats communiant avec trois médecins. M. Stœcker a été touché, charmé, converti, atteint de la grâce, du prosélytisme et de toutes les vertus des prêtres belliqueux.
Voilà un miracle qui a coûté au ciel moins de préparations que ceux de Lourdes et de la Salette.
A partir de cet instant, la conviction de M. Stœcker était faite. De simple petit pasteur prussien, il était passé prophète, apôtre, porte-épée céleste... que sais-je encore ?
Il pouvait demander ce qu'il voulait, aspirer à tout, devenir Luther et fonder une nouvelle réforme, ou se faire nommer pasteur de cour, et prêcher des sermons guerriers à des gens bien élevés et un peu froids.
M. Slœcker est devenu pasteur de cour.
Hais on comprend que ces nouvelles fonctions n'étaient pas faites pour épuiser une imagination de cette trempe.
Songez à la situation d'un Pierre l'Ermite qu'on nommerait chanoine à Notre-Dame.
Aussi M. Stœcker a-t-il feuilleté, dans ses moments de loisir, l'histoire allemande.
Ce qu'il y a vu, je l'ai dit : que l'Allemagne est la terre de la religion, qu'elle a toujours combattu et qu'elle est encore prête à combattre, que les jeunes gens ont formé des associations où on chantait des chorals de Luther, et qu'ils sont prêts à en former encore, que l'heure de la lulte a sonné, etc.
Rien détonnant dès lors que l'an dernier M. Stœcker ait été des premiers à prêcher la guerre juive, et à exciter les gens qui jetèrent des pierres dans les vitres du café Bauer, pour en faire sortir plus vite les gens à long nez.
M. Stœcker, dans ses années d'enthousiasme silencieux (les années d'apprentissage), avait amassé des trésors de foi et des provisions d'arguments, en faveur de la bonne cause, la cause du coup de poing. Pendant l'hiver de 1880, M. Stœcker a plongé à pleines mains dans ces trésors, et les a répandus sur l'Allemagne.
Pendant quelques mois, M. Stœcker a joué, presque seul, avec M. Treitchke, des soli de trompette militaire.
c Réveille-toi, Juda, saisis ton glaive! » comme dans le Judas Hachabée d*Hœndel.
On ne parlait de rien moins que d'examiner les juifs igni et ferro. Voyez- vous cela d'ici? Abraham, Isaac et Jacob mis aux fers ; les ghetto rétablis, M. de Rothschild reconduit à Francfort et enfermé à clef dans le quartier juif.
Je suis sûr que M. Stœcker ne dormait plus guère, et qu'il voyait passer dans ses songes des troupeaux de juifs enchaînés et conduits à coups de plat de sabre par un Sennachérib poméranien.
M. Stœcker a dû se commander alors un justaucorps d'acier comme celui de Lohengrin, et une masse d'armes tout à fait moyen âge en rapport avec ses convictions moyen âge.
Malheureusement, Juda ne s'est réveillé que d'un œil. L'Allemagne, qui a, comme on dit^ d'autres chiens à fouetter, a écouté M. Stœcker d'une oreille distraite, l'autre oreille écoutant les discours du Reichstag.
H. de Bismarck, sur lequel H. Stœcker avait compté sans doute, laissa, un jour, en souriant (cela lui arrive quelquefois), tomber de sa bouche de chancelier des paroles réfrigérantes à l'adresse du brûlant pasteur.
11 dit, ou laissa deviner qu'il se souciait de la chasteté allemande comme d'un fétu ! Et, lui aussi, il est un des porte-voix de l'Allemagne, de la religieuse Allemagne de M. Stœcker.
Berlin ne saisit pas son glaive, ni Potsdam, ni Charlottenbourg, ni Spandau. Il y eut bien quelques pétitions
d'étudiants anti-sémites, mais il y en eut d'autres absolument favorables à la liberté de penser.
M. Mommsen ne saisit non plus aucun glaive, ni glaive allemand, ni glaive romain, ni glaive moyen âge. Mais il prit sa plume, la trempa dans Tencre, et envoya au nez du pauvre M. Stœcker et de toute rAllemagno fougueuse et belliqueuse quelques-unes de ces bonnes grosses vérités qui dégrisent les hommes, et les remettent dans ce que les Normands appellent leur frais sang,
La cour avait gardé un silence prudent.
Voilà donc le zèle de M. Stœcker fini: sa Réforme a fait long feu comme une pièce d'artifice mouillée-, cet homme, qui partait si bravement en guerre avec une masse d'armes et vingt citations empruntées aux meilleurs historiens, est rentré dans le silence d'une cure évangélique allemande, et dans Tombre d'où, Luther incomplet et mal en point, il n'aurait, jamais dû sortir.
Voilà une mauvaise campagne pour M. Stœcker, une campagne qui ne comptera pas double.
Que d'onctueuses, que de touchantes homélies il lui faudra pour faire oublier ses éclats de voix ! Je suis sûr que M. Stœcker voudrait bien s'envelopper maintenant de silence, et déposer sa trompette pour prendre la flûte d'un berger. C'est le rêve de tous les grands capitaines. M. de Bismarck, lui aussi, demande depuis vingt ans, à aller se promener dans un jardin et à planter ses choux. Hais il n'a planté jusqu'ici que des articles de lois, dont quelques-uns n'ont pas germé.
Donc, M. Stœcker devra se résigner, et reprendre sa
Bible. Il est capable, le jour où il la rouvrira, de tomber sur ce passage bon à méditer :
Moïse était le plus doux des hommes.
Ce petit paragraphe émollient pourra peut-être mettre un peu de baume sur le cœur ulcéré de M. Stœcker, et l'inviter à reprendre la carrière de la douceur, puisque la carrière des armes ne lui a pas réussi.
Et si, par hasard, l'ombre de Luther vient le hanter encore pendant son sommeil, le Luther réjoui et bien portant qu'a vu et peint Cranach est capable de lui murmurer à l'oreille sa vieille maxime :
« Celui qui n'aime pas le vin, les femmes et la musique, est un sot. »
Voilà une phrase bonne à méditer, et qui vaut bien un choral.
Les juifs en Allemagne.
Me trouvant en Allemagne à l'époque où commença la campagne contre les juifs, et habitant Berlin le jour même où un pavé fut lancé dans les vitres du café Bauer, jem'enquis soigneusement des causes de cette persécution.
J'ai connu en Allemagne "beaucoup de juifs que j'ai fait parler. Mais leur témoignage pourrait être suspect. J'aime mieux répéter au lecteur ce que m'ont dit des gens mieux informés que moi, et peu suspects de partialité.
Je vois encore mes deux interlocuteurs, comme s'ils étaient en ce moment même devant mou
lOG L'ALLEMAGNE DE M. DE BISMARCK
Le premier, c'était un de ces jeunes diplomates si fms et si déliés que TAIlemagne moderne fait éclore dans ses serres chaudes, un homme de la race des Gentz, des RadowitZ; des Molike, des Arnim, un homme de trente ans qui, vivant dans une cour, ayant pu en quelques années voir l'Europe et jauger l'Europe, avait gardé son franc-parler et s'épanchait quelquefois, à mots couverts.
Il me parlait de la question juive en Allemagne, le lendemain des discours du pasteur Stœcker, après le pavé lancé dans les vitres du café Bauer (le café Riche de Berlin), après les longues harangues pour ou contre le sémitisme, dans cet hiver de 1881 où Berlin ressemblait à une fourmilière bouleversée d*où les fourmis s'enfuient, courant en tous sens.
Nous causions, M. de X... et moi, à deux pas du palais de l'empereur et de l'Opéra , dans une petite chambre donnant sur les Linden. En soulevant les doubles rideaux de la fenêtre, on pouvait voir passer toute la haute banque juive, qui va à la Bourse vers une heure.
M. de X..., qui connaissait Berlin mieux que moi, me disait (j'ai ses paroles aussi présentes que si je l'entendais les dire aujourd'hui même) :
— Je ne comprends rien à cette agitation contre les juifs. Nous avons en Allemagne assez de sujets qui nous préoccupent ; à quoi bon tourmenter encore les esprits inutilement ? Sans doute on peut adresser aux juifs bien des reproches : F Allemand entre les mains du juif est un peu trop comme le puceron dont parle Michelet,
LA QUESTION RELIGIEUSE EN ALLEMAGNE i07
qui travaille pour les fourmis, et qui se laisse traire.
L'Allemand travaille , et c'est le juif qui mange; r Allemand peine, et c'est le juif qui remplit sa caisse, l'Allemand lit, et c'est le juif qui devient intelligent et qui protège l'intelligence; l'Allemand se lève matin, et c'est le juif qui danse le soir. L'Allemand a la foi, une foi bien vague souvent et bien nébuleuse, mais enfin il croit, et c'est le juif qui fait bâtir des synagogues ; vous avez vu celle de Cologne, celle de Berlin, et vous avez pu comparer le luxe juif à la pauvreté et à la laideur protestantes. L'Allemand sait combattre et fait la guerre; c'est presque là son seul talent, sa seule fonction, son seul rôle en Europe; mais c'est le Juif qui achète des villas à Godesberg et qui se fait bâtir un hôtel dans les plus belles rues de Berlin.
Tout cela est vrai, malheureusement vrai. Où est le remède? je n'en sais rien. Peut-être dans les projets de réforme d'un Richelieu, d'un Colbert moderne ; peut-être dans les projets fumeux de quelque rêveur socialiste qui n'a pas encore sa place au soleil.
En tous cas, le remède n'est pas dans la guerre au juif . Dès qu'on attaquera le juif, le juif est assez puissant pour forcer l'Europe à crier au nom de la liberté, au nom de l'égalité, au nom du progrès. C'est bien, au fond, le juif qui protestera, au nom de l'intérêt juif. Mais comme il aura eu l'habileté de prendre des chrétiens pour porte voix, comme la protestation sera chrétienne, on croira que c'est vraiment l'Europe qui proteste. Et le juif pourra revenir tranquillement à ses moutons, c'est-à-dire
108 L'ALLEMAGxNE DE M. DE BISMARCK
à ses millions, et se remettre doucement à la tonte de rinfidèle.
Quand Tagitation anti-sémitique a commencé, j'ai cru d'abord que c'était la vieille Allemagne qui se levait, que c'était notre vieille foi allemande qui jetait son cri de guerre. Mais je n'ai pas l'habitude de croire beaucoup à ce que j'imagine. Je me suis renseigné, et j'ai su que toute cette petite guerre était menée par des incrédules, des intrigants et des ambitieux.
Or, c'est une loi en histoire, une loi invariable. Pour inspirer la foi, il faut croire. Pas de Pierre l'Hermite sans la foi, pas de Jeanne d'Arc sans la foi, pas de Luther sans la foi. Toute cette campagne est menée par des athées fougueux, des sceptiques ambitieux et turbulents. L'esprit moderne n'est pas crédule. On ne le mène pas longtemps avec des paroles vaines. L'agitation antisémitique fera long feu comme une fusée mouillée ; et il restera à ceux qui l'ont menée un peu de honte et beaucoup de dépit.
Ainsi parlait le jeune diplomate, que j'écoutais attentivement, ayant pris depuis longtemps l'habitude d'écouter ceux qui savent.
L'autre, c'était une de ces grandes dames russes qui ont tout lu, depuis les Mémoires de Catherine H, jusqu'à la Justicey de Sully-Prudhomme, ce beau poème qui ressemble à une allégorie de Cazin, le peintre-poète, la Justice, de SuUy^ à Bade, dans l'allée de Lichtenthal, les Mémoires de Catherine 11^ dans un des somptueux hôtels de Berlin,
C'était une de ces femmes qui, comme nos femmes du XVIII* siècle, les d'Épinay ou les d'Houdetot, font un journal où elles notent tout pèle -mêle, amours, rêves et pensées, l'écho de leurs pensées, à elles, et Fécho de la pensée de leur siècle — curieux journal dont on tourne précipitamment les pages à tranches dorées, lorsqu'une main amie a ouvert le petit fermoir d'acier.
La grande dame, qui relit ce journal tous les matins, le sait par cœur, et en parle volontiers de longs fragments, quand elle se sent écoutée par un curieux, et qu'elle veut bien prendre la peine de l'instruire ou de l'analyser ; — la grande dame, assise devant une petite table de thé, faisant des gestes rares et un peu hautains, disait à peu près ceci :
€ Pour ma part, je n'aime guère les juifs. Je ne suis pas si indulgente que votre prince de Ligne, et je n'ai pas été charmée, comme votre Mirabeau. — Je n'aime pas les juifs, et je ne m'efforce pas de les aimer ; tout me déplaît en eux, depuis leur visage jusqu'à leurs maximes — depuis leur nez jusqu'à leur bon Dieu, le Dieu du trois pour cent. — Et vous savez que lorsqu'on n'aime pas les yeux d'un homme , on est bien près de ne pas aimer la morale de cet homme.
« Mais j'essaye d'être juste — parce que je tiens beaucoup à l'équilibre et à l'indépendance de ma pensée — et aussi parce que la recherche de la justice en tout et partout est un amusement philosophique de haut goût, le dernier qui nous reste, à nous autres les blasées.
« Ces pauvres juifs ! Ck)mme ou les attaque ! comme on les malmène ! Vous connaissez le proverbe : , € Quand on veut tuer son chien...
€ On n*a pas dit encore qu'ils étaient enragés. Mais c'est tout juste. Pillards, avares, paresseux, cruels, débauchés même... Que d'épithètes ajoutées au nom d'Israël !
c Ils ne sont pas polis, dit-on, ni serviables, ils sont seulement patelins et doucereux. Ils ne sont pas cultivés par amour de l'intelligence, mais par amour de l'argent; quelques-uns placent leur esprit sur une science ou sur un art comme les autres placent leur argent sur des fonds sûrs. Ce qu'ils voient tout d'abord dans la science, c'est le diplôme, et le rang qu'il donne. Ce qu'ils voient dans l'art, c'est le succès, et la petite auréole qu'il mettra autour de leur tète méprisée. D'ailleurs le chrétien est maintenant si universellement intelligent et artiste qu'il faut bien le devenir pour séduire le chrétien. — Tout de suite, ils vont au profit, comme un bon chien de chasse court à la perdrix. Race de marchands, race de vendeurs du temple, race de Caïn, dirait Bau delaire.
« Tout cela est vrai, d'accord. Si vous causez avec un juif berlinois, au bout de cinq minutes, il vous aura énuméré ses alliances, vous saurez quelles sont ses relations à Madrid, à Londres, à Pétersbourg. S'il a un livre rare dans sa bibliothèque, il l'en tirera pour vous montrer que le livre est à lui; s'il a une idée juste dans la tète, il la fera voir tout de suite à ce que nul n'en
ignore; s'il a un beau tableau, il vous le décrochera en vous disant ce qu'il a coûté.
c Je parle ici des meilleurs; je ne veux même pas citer ceux qui se vantent de monter dans la voiture du grand-duc de X... et de rendre à la comtesse Y... des services dont elle est reconnaissante.
€ Certes, tout cela n'est pas bien joli, et les êtres qui ont encore un peu d'aristocratie dans la tête, sinon dans le cœur, ne sont pas heureux près de ces gens-là.
« Mais ces défauts sont-ils bien spéciaux à Israël ? Je ne le crois pas. Vous les trouverez aussi flagrants, aussi palpables chez le H. Prudhomme allemand, chez Schuize et chez Muller.
< Montrez-moi l'homme en Allemagne qui ayant diné au château — ou en face du château — n'ira pas raconter vingt fois par jour ce qu*il y a entendu.
c Voleurs? Mais nous vivons depuis bientôt cent ans en pleine démocratie. Le siècle qui s'amuse encore avec Freytag et Ebers, comme il s'est amusé avec Chateaubriand et Walter Scott, a une âme d'ouvrier ou de petit bourgeois : il lit de l'histoire moyen âge ou de l'histoire ancienne comme une grisette lit les romans de cape et d'épée pour se distraire et pour s'étonner. Mais y a-t-il vingt mille tètes en Europe qui comprennent ce que fut un Louis XI, un Luther, ou même un Richelieu ?
€ Le siècle est à l'aident — c'est la seule vérité que votre Balzac ait bien vue; le siècle pue l'argent, et son âme, s'il en a une, est précise et nette comme un billet de mille francs tout neuf.
c Tout le siècle a Tàme juive, et il n'y a pas moins d'accapareurs romains qu'il n'y a d'accapareurs en Israël.
c Reste la question de civilisation, sur laquelle Mommsen, Renan, tous ceux qui ont dit leur mot sur cette question, reviennent toujours.
c Or, il est certain qu'en Allemagne la civilisation est une petite fleur délicate et malade qui fleurit dans une maison juive, à l'ombre d'une caisse bien pleine, et à deux pas d'une banque bien achalandée. Les belles juives qui s'appelaient Rahel Levin ou Henriette Herz , ont des filles ou des cousines, qui sont belles et gracieuses comme celles-là étaient gracieuses et belles. Nos maris vont chez elles; leurs salons sont plus gais que les nôtres ; on y est mieux informé, on y connaît mieux l'esprit du siècle que chez nous ; le vin même qu'on y boit est meilleur que le nôtre, les fleurs y sont plus belles et plus parfumées. On y boit du thé de Kiachta devant des corbeilles de fleurs qui viennent d'Italie.
c Cologne, Godesberg et Francfort sont plus beaux que beaucoup de résidences royales. On y vit délicatement, humainement, les portes ouvertes, tandis qu'on commence à étouffer dans nos maisons aux portes si bien barricadées.
€ L'étranger anglais ou italien qui vient faire son tour d'Allemagne, et veut respirer la fleur de l'esprit du Nord, ne se fait pas inviter à la cour. II va chez les juifs ; et les juifs l'accueillent, le retiennent, le charment.
c Et s'il écrit quelque chose le soir, sur son carnet
de voyage, ce quelque chose, je le parierais, ressemblera beaucoup à ce que Mirabeau, à ce que le prince de Ligne écrivaient, il n'y a pas cent ans.
c Reste à savoir si Tàpre sol allemand qui a produit tant de fruits bizarres et amers, depuis la philosophie noire de Schopenhauer jusqu'aux écrits rouges de Lassalle, peut se passer de la petite fleur juive qui ne demande qu'à grandir, pourvu qu'on lui prête vie, et si le premier pasteur protestant venu peut encore, au nom de la Bible, se permettre de la faucher comme on fauche un bleuet. J'en doute fort ; est-ce que vous n'en doutez pas aussi ?
€ Les fleurs, quelles qu'elles soient et d'où qu'elles viennent sont si rares maintenant, et nous en avons tant besoin pour vivre !
c Enfin le juif, quand il fait l'aumône, donne un peu à l'hôpital ; il donne surtout beaucoup à la bibliothèque et à l'observatoire.
c Mais où est le mal? Est-ce que depuis longtemps les temples ne sont pas aussi abandonnés que les synagogues ? Est-ce que l'âme des jeunes gens modernes, qui sera l'âme des hommes mûrs de demain, ne se forme pas tout entière avec un livre de science et un télescope?
c On ne regarde plus guère les ostensoirs, de nos jours ; mais on regarde beaucoup les étoiles. C'est peutêtre encore une façon d'adorer Dieu. A ce compte le juif, qui est de son siècle, et donne cent mille francs aux astronomes, est un croyant, lui aussi, et fait son œuvre de foi.
f Vous connaissez les beaux vers de Lamartine :
Marchez, Thumanité ne vit pas d^uno idée Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée.
c Bien des vieilles idées sont éteintes.
c Qui sait si ce n'est pas Tidée juive qui va gouverner le monde et le transformer ?
c Et s*il en ^est ainsi, pourquoi l'éteindre comme on marche sur un ver luisant ? »
C'était bien dit, et justement pensé, tout ce que disait cette grande dame.
Depuis, rentré en France, je me suis souvent rappelé ces deux conversations, et pour savoir ce que j'en devais retenir, j'ai voulu entendre ce que disaient, il y a un siècle bientôt, deux hommes qui, eux aussi, connaissaient les juifs : Mirabeau et le prince de Ligne. Il est bon, sur une question aussi grave, d'entendre parler alternativement un vivant et un mort.
c Les juifs, dit Mirabeau (Supplément aux lettres, p. 51, Histoire de Moïse et (Tlsaac), sont tout puissants à Berlin. Ils prêtent de l'argent aux jeunes gens un peu dérangés, et leurs femmes et leurs filles achèvent ce que l'argent n'a pu faire. La galanterie y est portée jusqu'au débordement. Aussi n'y a-t-il pas lieu de se plaindre des infâmes usures que cette vile canaille exerce partout ailleurs^ et si à Berlin quelques personnes fréquentent tant les juifs, il faut d'abord observer que ce ne sont pas les gens délicats — et puis on peut les excuser , parce que les Israélites berlinois ne sont pas sales,
corrompus, enfin la lie du genre humain comme dans la Pologne, la Lorraine et presque toute l'Allemagne.
c Au reste le testament qui donne lieu à ces réflexions devait être cassé et il ne Ta pas été ; trois personnes à Berlin en savent la raison, mais de ces trois, le roi n'est pas une, malheureusement. »
Page 61 : c On ne saurait imaginer Tinfluence qu'ont maintenant les juifs dans toutes les affaires du pays. Leurs connexions, depuis les premiers de l'État jusqu'au moindre écrivain, sont inconcevables; tout est électrisé par eux, tout leur est redevable^ tout, tout leur est connu. Ils épient dans chaque procès le rapporteur, et alors il faut être honnête homme et même plus que riche pour résister à leurs machinations. Qui oserait même douter de leur mérite et de leur grande influence, lorsqu'on voit des ministres de la justice se promener avec un H. Marburg et lui donner publiquement le bras. Quel espoir a-t-on ?
c Leur influence dans les procès est énorme. »
Le prince de Ligne^ qui pouvait compter peut-être parmi les gens délicats, avait pourtant vu beaucoup les juifs pendant son séjour en Allemagne et en Russie, et son jugement est moins sévère : «
c Us ne sont, dit-il, ni voleurs, ni assassins, ni méchants; donnez-leur un état ou un bon asile, et ils cesse* ront d'être ce que j'ai dit qu'ils sont. Si même ils sont filous dans leurs marchés, c'est qu'ils apprécient les peines qu'ils se donnent, et qu'ils veulent se faire payer des humiliations continuelles qu'ils éprouvent. >
On leur a donné Tétat et le bon asile que le prince de Ligne réclamait pour eux, mais à litre précaire seulement, car Tasile où il pleut des pierres n'est pas précisément un bon asile; et la pierre qui a traversé les vitres du café Bauer est tombée du même coup dans toutes les maisons juives. C'est donc tout simplement un coup de force, et un coup de force contre une des plus grandes royautés modernes, la royauté de Tor, la seule qui soit maintenant à peu près incontestée.
Le juif en Allemagne n'est pas officier, mais il est roi, ce qui est mieux peut-être. — Il n'a pas d'épaulettes, mais il a des chevaux et des chemins de fer, un portefeuille garni de billets de banque. Et aujourd'hui un banquier, si petit qu'il soit, est plus fort qu'un colonel, si beau que soient ses galons. Une traite ou un chèque voyagent plus vite et plus sûrement qu'un mot d'ordre, • et surtout ont plus d'action efficace. — En face des Nucingen, les barons Hulot, Montriveau lui-même, sont bien petits, il faut l'avouer.
En France; nous savons comment se venge M. Million ou le baron Milliard, quand on touche à ses petits. C'est autre chose encore que la louve à laquelle on voudrait prendre son louveteau.
Napoléon 1" a dit : « L'Europe sera républicaine ou cosaque. >
Après Disraeli, après Rothschild, après tant d'autres, il dirait peut-être :
— L'Europe sera juive — ou elle no sera pas.
Tout le monde est juif, juif d'esprit, juif en pratique, sinon juif de cœur.
La grande dame qui demandait qu'on épargnât la petite fleur juive n'avait donc pas tort. Car faire le procès au juif, c'est faire le procès à tout le siècle. L'Allemagne devrait comprendre qu'il est toujours dangereux d'attaquer une royauté, la chute de l'une entraînant parfois celle de l'autre. Le prince de Ligne le lui a dit, il n'avait pas la voix assez forte, sans doute. M. Mommsen le lui a redit : elle ne Ta pas écouté davantage. Et quand un ministre allemand écoute quelqu'un maintenant, ce quelqu'un, c'est M. Stœcker.
31 octobre 1883.
Nombreuses réunions électorales à Berlin pendant toute la semaine passée. Il s'agissait de préparer l'élection d'un député de la ville. Le professeur Adolphe Wagner, député, grand ami de M. Stœcker, et défenseur des antisémites, s'est fait entendre. Voici sa conclusion : « Plutôt un ouvrier qu'un progressiste! » M. Wagner a rappelé qu'un juif est à la tète des députés de la ville, qu'on en compte dix-sept parmi les représentants. — Chacun sait qu'il y a à Berlin cinquante-trois mille juifs, et qu'ils comptent pour un quart parmi les élèves des gymnases.
On vient de juger devant la cour d'assises de Kœslin le procès relatif à l'incendie de la synagogue de Neu- Stettin. Procès énorme : trente-deux témoins. Il y a eu quatre condamnations. Les deux Heidemann, père et fils, .coupables de n'avoir pas révélé le projet d'incendier la
synagogue, ont été condamnés Tun à trois mois, l'autre à six mois de prison. Deux autres accusés, les deux Leisheim, père et fils, qui ont pris part à Tincendie, ont été condamnés Tun à quatre ans de détention, l'autre à Tintemement dans une maison de correction. On a acquitté le suisse de la synagogue. Les accusés étaient tous des juifs.
On a beaucoup parlé, ces jours-ci, du professeur Riess, qui vient de mourir à Berlin, à Tàge de quatre-vingts ans. Il était membre de TAcadémie des sciences ; fils du banquier juif Riess, il était le premier juif qu'ont eût admis, sous Frédéric-Guillaume IV, à faire partie d'une académie prussienne. Au temps de Frédéric le Grand, un juif bien connu, Moses Hendelssohn, avait été nommé membre de cette académie; mais comme l'impératrice de Russie Catherine II était membre honoraire de la Société, on n'avait pas osé l'exposer à avoir pour collègue un juif. L'élection avait donc été purement et simplement annulée, et Frédéric le Grand avait refusé de signer la nomination. — Que les temps sont changés !
19 mars 18S4.
Voilà longtemps que les antisémites n'avaient fait parler d'eux, du moins en Allemagne. Ce silence qui se faisait autour d'eux leur paraissait insupportable.
Une petitevilledehuit mille&mes, Neu-Stettin, recommence les hostilités contre les malheureux juifs. Un procès, relatif à l'incendie d'une synagogue venait d*ètre jugé à Konitz. Des juifs accusés furent acquittés; les
antisémites se sont sentis blessés, atteints dans leurs plus chères convictions. Les juges avaient osé déclarer que des juifs étaient innocents ; les juifs Lesheim et Lowe rentraient tranquillement chez eux. Quand le train de Konitz arrive à Neu-Stettin, les juifs montent en omnibus; on les insulte, on les poursuit. La foule déclare que le samedi précédent il y avait bal masqué dans la maison Martini^ et que des fenêtres d'une maison juive on avait jeté des pierres sur les passants, sur les masques.
De là^ matière à représailles. Des pierres avaient été lancées par les fenêtres d'une maison juive : il fallait bien se ruer sur les juifs à coups de cannes, enfoncer leurs boutiques et les piller. G*est très logique, et surtout très humain ! De pareilles monstruosités n'étonnent pas en Allemagne, pays du pasteur Stœcker. On envoie des gendarmes qui ne font rien ; il y a dans cette ville un bourgmestre : le bourgmestre assiste aux excès et prend des notes ; c'est un bourgmestre dilettante ou un bourgmestre prudent. Pendant ce temps-là les juifs sont assommés ; s'ils montent en omnibus, on brise les vitres de Tomnibus à coups de canne et on arrête la voiture. La foule, qui est toujours juste comme on sait, exerce librement ses petites vengeances privées. On court à la maison du juif; on la démolit en partie ; les fenêtres sont enfoncées ; les furieux détruisent tout ce que leur main peut atteindre. Si le juif a des enfants, une femme, vous pensez ce qu'il advient des enfants et de la femme, quand ils entendent tomber les vitres de la maison et la foule hurler sous les fenêtres. Us se sauvent où ils
peuvent; et le lendemain, les journaux de .la ville déclarent que dans le récit de Témeute, il y a eu peut-être quelque chose d'exagéré.
Ces persécutions d'hommes contre des hommes qui les valent bien^ ces exécutions sommaires de malheureux qui n'en peuvent mais, tout cela est odieux. L'Europe tout entière devrait s'intéresser à de pareils faits, et protester. — Notez que depuis trois ans bientôt la persécution contre les juifs ne s'est pas arrêtée un instant. Vous savez ce qu'ils ont souffert en Russie, en Autriche, et les réunions d'antisémites à Berlin, les pétitions signées. Lasker a bien fait de mourir; on prétend qu'il est mort de fatigue et de dégoût. S'il vivait encore, il aurait un suprême dégoût : celui de voir que les jugements des tribunaux eux-mêmes ne sont pas respectés , et qu'un juif devient coupable parce qu'on le renvoie chez lui innocent.
Les sectes et corporations sont assez nombreuses en Allemagne, comme on sait. Le pasteur Stœcker, le célèbre antisémite, a en projet une association nouvelle. Après avoir signalé, comme son devoir de pasteur lui ordonne de le faire, les scandales de Berlin ; après avoir dit en public que les jeunes gens et même les hommes mariés de la bourgeoisie sont perdus de débauche, que le sens moral du peuple est abaissé, que Berlin ressemble à la Rome des Césars, et que ses crimes lui vaudront le sort de Rome, le pasteur Stœcker, voulant sans tarder récolter les fruits de son éloquence, a proposé sérieusement aux hommes et aux jeunes gens de Berlin de former
une société dont les membres feraient vœu de chasteté. Ce vœu de chasteté a été déjà imposé à certaines corporations d'étudiants allemands, et introduit dans les statuts, c Mais, m'a dit un étudiant^ jamais cette clause n'a été exactement observée. » Qui sait pourtant? Le pas^ teur Stœcker est si éloquent! Il est capable de ramener les Berlinois de 1884 aux mœurs des Germains de Tacite ! Mais comme Voltaire, s'il était encore à Potsdam, rirait de la société que va fonder M. Stœcker! et, à défaut de Voltaire, comme M. de Bismarck en rira, lui qui n'a pu parler sans rire, au Reichstag^ de la chasteté allemande.
Catholiques allemands,
19 septembre 1883.
Le 9 septembre à Dûsseldorf» dans la grande salle de la Tonhalle, a eu lieu une importante réunion des catholiques allemands. Le parti catholique allemand est puissant; il est mené par des chefs habiles; il tient souvent en échec le gouvernement. Enfin, en toute circonstance, il y a lieu de compter avec lui. On se rappelle quel rôle actif M. Windthorst joua à Francfort, à l'époque des dernières élections, et avec quelle assurance il exposa tout le programme du parti, promettant des combats d'arrièregarde qui seraient pleins d'intérêt. Depuis cette époque, les négociations entreprises à Rome par M. de Schlœzer ont été rompues ; on prétend qu'elles vont être bientôt renouées^ et ce fait seul attire l'attention de nouveau sur le parti catholique.
La salle de la Tonballe, où les catholiques s'étaient donné rendez-vous cette année, avait été ornée pour la circonstance. Sous un dais, le buste du pape, un peu plus bas le buste de Tempereur sur lequel on avait posé une couronne d'or — tous les deux, pape et empereur, entourés de drapeaux et d*un buisson de fleurs. De chaque côté de Testrade, les armes de la Prusse, les armes du pape^ celles de la ville. C'est le comte de Frentz qui avait la présidence ; c'est lui qui ouvrit la première séance le 9, à huit heures moins un quart; il salua l'assemblée, donna la parole à M. Kribben, qui fit un petit discours ; après quoi deux cents chanteurs entonnèrent un chœur. C'est le docteur Schmilz^ de Dûsseldorf, qui prit ensuite le parole pour exposer le but de la réunion. Voici à peu près ce que dit le docteur. C'est, à peu de chose près, ce qu'avait dit quelques mois auparavant M. Windthorst. « La société moderne est malade; l'incrédulité et le désespoir sont des ferments violents qui travaillent la société allemande aussi bien que les autres sociétés. Heureusement, les catholiques sont là; c'est par eux que le monde moderne sera sauvé; ils ont des armes puissantes : la charité et Tamour. Les missions sont à l'œuvre : en Angleterre, en Danemarck, en Suède, leur œuvre grandit chaque jour. Ce n'est pas l'État qui sauvera le monde moderne, comme semblent le croire quelques économistes, c'est l'Église. »
Voilà, en substance, ce qu'a dit le docteur Schmitz à une assemblée de catholiques convaincus^ que l'orateur a facilement persuadés. L'entrée de Windthorst, présent
à cette première réunion, fut saluée par de longues acclamations. Entre autres personnes considérables composant le comité catholique , il faut citer M. Lucius, député au Reichstag, le frère du ministre de l'agriculture.
Les réunions ont été depuis se succédant sans relâche du 9 au 13 septembre, jour où les catholiques allemands se sont séparés et ont quitté Dîisseldorf ; et pendant cinq jours, toute l'Allemagne a eu les yeux sur Dûsseldorf ; les journaux ont tous parlé de ces intéressantes réunions ; la Gazette de Cologne, entre autres, en a parlé plusieurs fois avec un dédain plus affecté que sincère. Selon la Gazette y les remèdes prêches par les catholiques, tels que la chasteté, la résignation et Tobéissance, sont absolument insuffisants; la Gazette tient pour TËtat guérisseur et nie Tinfluence des idées catholiques. Ce qui parait surtout exaspérer le journal libéral, c*est que les catholiques se soient contentés de répéter ce qu'ils répètent des milliers d'années, sans formuler à nouveau un programme politique spécial.
Les catholiques, avant de se séparer, ont fait encore une fois appel aux femmes allemandes, et leur ont répété que la société ne pouvait être sauvée sans elles. Cet appel sera certainement entendu. Une réunion des femmes allemandes doit avoir lieu à Dûsseldorf même, dans les derniers jours de septembre.
Janvier 1883.
Le prédicateur Hapke, appelé comme témoin devant an des tribunaux de Berlin, a refusé de prêter serment,
parce que le président des échevins était un juif, nommé Lion. Le tribunal a donné au prédicateur Hapke du temps pour réfléchir, et on appela un autre témoin. Le témoin entendu, M. Hapke avait réfléchi, et il persistait à refuser le serment.
Le tribunal décida alors qu'il serait condamné au maximum de l'amende : trois cents marcks ou trente jours de prison, et que les frais d'une nouvelle assignation lui incomberaient. L'affaire en est là; si le pasteur Hapke persiste dans son refus, il est passible de six mois de prison. Le pasteur Stœcker, Tantisémite, doit être heureux, voici de beaux jours pour Tantisémitisme.
J*ai dit qu*il faudrait un Voltaire pour parler de certaines choses deTAIlemagne. Il faudrait. un Lessing pour mettre de Thuile sur ses plaies, et lui donner un peu de repos, dont elle a besoin.
21 février 1883.
Le vieux conflit entre Rome et Berlin est entré depuis le commencement de Tannée dans une nouvelle phase. Il y a eu échange de lettres entre le pape et Tempereur^ lettres polies, assez froides et pleines de part et d'autre de réticences. La lettre du pape Léon XIII à l'empereur Guillaume a. été envoyée au commencement du mois de décembre dernier. Le pape disait à l'empereur c qu'il était enchanté de l'activité de la légation prussienne accréditée auprès du saint-siège, et qu'il faisait des vœux pour une franche et solide réconciliation » . Ce qui signiflait, pour ceux qui savent lire entre les lignes.
LA QUESTION IIELIGIEL'SK EN ALLEMAGNE 125
que Roroe demandait au gouvernement prussien : la suppression du tribunal laïque auquel les affaires ecclésiastiques sont déférées; Témancipation de l'éducation des séminaires soumis par la loi au contrôle de l'État. Et déjà les optimistes parlaient de la fin du Kulturkampf et de la radiation pure et simple des lois de mai, prétextant le besoin senti par le gouvernement prussien de conquérir les voix du centre, qui ne cesse, sur toutes les questions, de faire échec à sa politique.
C'était aller un peu vite en besogne. L'événement l'a prouvé. Trois semaines après qu'il eut reçu la lettre du pape, rcmpcreur Guillaume lui répondit : f Je vois avec plaisir que Votre Sainteté reconnaît que ma légation a rendu des services. Si je l'ai rétablie, c'est pour donner une preuve saisissable de mon sincère désir d'arriver à la paix. Maintenant que j'ai fait à TÉglise cette concession, dont Votre Sainteté apprécie toute la valeur, m'est-il permis de lui demander qu'elle fasse à son tour une concession réelle et aussi importante sur la question qui fait le nœud du conflit, c'est-à-dire la nomination régulière par les évéques de nouveaux curés et de nouveaux vicaires ? »
On attendit dès lors à Berlin la réponse du pape, qui ne se montra pas pressé de dire son avis. Aussitôt les conservateurs de murmurer : « Comment le pape se permet-il de faire attendre l'empereur, alors que celui-ci se montre si bien disposé envers Rome? On ne fait pas attendre l'empereur. Le pape s'est engagé moralement, qu'il paye sa dette. » Il y eut beaucoup de pourparlers à
Rome, mais pas de réponse. Voici alors ce qu'on inventa à Berlin.
Depuis une vingtaine d'années, les ecclésiastiques que recommandent les évèques, reçoivent du Vatican certains titres honorifiques qu'ils aiment à porter. On les nomme protonotaires, prélats domestiques ^ camériers secret s, chevaliers. Récemment, un aumônier militaire d'Alsace- Lorraine reçoit un de ces titres, et il a la malencontreuse idée^ en communiquant la nouvelle au gouvernement allemand, de demander l'autorisation de porter son nouveau titre. On lui répond: «Oui, certainement; portez votre titre. » Mais^ le lendemain, une circulaire ministérielle est envoyée à toute la Prusse : ordre est donné aux présidents des provinces de veiller à ce que désormais nul protonotaire ou camérier n'ajoute à sa signature un titre non reconnu par le souverain national. Les protonotaires et camériers étaient mis dans Talternative ou de supplier l'empereur, ce qu'un prêtre catholique allemand ne fait jamais volontiers y ou d'abandonner leur titre. Que faire? Se plaindre au pape? C'était inutile. Faire comme l'aumônier alsacien, et demander l'autorisation? Mais tous les journaux du centre accablaient l'au* mônier de reproches. Ce n'était guère l'instant de l'imiter. On parla de protester au nom du droit. Mais en examinant la loi prussienne, on vit qu'elle est formelle : tout titre doit être soumis à l'approbation du roi avant qu'on en fasse usage. Jusqu'alors on avait oublié^ négligé peut-être volontairement les membres du clergé , qui tombent comme les autres sous le coup de la loi. Aujour-
d*hui, on les rappelle brusquement au droit commun. Et les voilà bien embarrassés. Le Vatican est averti ; qu'il se hâte de répondre, ou bien l'on trouvera contre lui quelque nouvelle loi tombée en désuétude.
Il est peu probable que ces façons d'agir un peu violentes arrangent les choses. Le centre allemand se sent plus que jamais en excellente position. Il regarde tranquillement la Gazette de la Croix se quereller avec la Gazette de l* Allemagne du Nord; il fait régulièrement tomber, par la puissance de ses votes, tous les projets du gouvernement ; le fin M. Windthorst avait bien raison d'annoncer, il y a quelques mois, des combats d'arrièregarde. Pendant toute la session parlementaire qui vient de s'écouler, le centre s'est bien battu.
9 janvier 1884.
Est-ce déjà un résultat du voyage du Kronprinz à Rome? Le gouvernement semble montrer quelques égards pour le clergé allemand. Une décision ministérielle, parue à la fin de décembre, annonce qu'à partir du l""** octobre 1883, les émoluments et le temporel sont rendus aux diocèses de Gulm, d'Ermland et d'Hildesheim dont les évèques n'avaient pas été destitués. Dans la plupart des diocèses de l'Allemagne, émoluments et temporel avaient été rendus aux évèques en vertu des lois de 1880 et 1882. L'exception préjudiciable aux trois diocèses précités était inexplicable. Le centre est content; les journaux libéraux trouvent la mesure juste.
La suspension des émoluments et du temporel existe
encore dans trois diocèses : Cologne, Posen et Munster. A Munster, M^*" Brickmann, Tévèque, a, dit-on, des chances d*être bientôt replacé sur son siège. Les libéraux sont d*avis que, même à Cologne, même à Munster, le clergé inférieur qui n'a pas transgressé les lois comme M^' Melchers et M»*" Ledochowski, devrait être excepté des mesures de rigueur prises contre les archevêques. Mais le gouvernement allemand mesure ses faveurs au clergé; il s'en tient à des actes de bon vouloir purement gracieux, et n'abandonne aucune de ses armes. Le rappel des archevêques de Posen et de Cologne n'est pas près d'être signé.
Un petit fait assez curieux prouve quelles sont les dispositions du gouvernement vis-à-vis des archevêques. Tout récemment, une liste de contribuables invités à payer les impôts arriérés était affichée au tribunal de Cologne, Parmi les contribuables, se trouvait nommé le docteur Paul Mekhers, domicilié ancienne^nent rue Géréon, et dont le domicile actuel est inconnu. Le docteur est M^*" Melchers; l'ancien domicile de la rue Géréon est le palais épiscopale. L'archevêque doit un arriéré de trois mille cinq cent cinquante-deux marcs.
Le cardinal de Hohenlohe a dîné, le 26, chez le prince royal, en compagnie du comte Benomar, auquel le prince avait fait la veille une visite.
Quant à la visite du roi et de la reine d'Italie à Berlin, il en est plus question que jamais, et on l'annonce pour le commencement du mois de mai.
Le 31 décembre, M. Scholz, ministre des finances de
TÂllemagne, a donné un grand diner, à Toccasion du cinquantième anniversaire de la fondation du ZoUverein : les ministres prussiens, beaucoup de fonctionnaires de l'empire et de membres du Conseil fédéral étaient invités au diner. Le ministre des finances a porté un toast ': il a parié des résultats bienfaisants que Tunion douanière, fondée par la Prusse, a eus pour l'unité allemande. A cette occasion, large distribution de décorations prussiennes.
Frédéric le Grand, franc-maçon.
M. Kari-Theodor Heigel a publié dans le journal /a Gazette d'Augsbourg du 29 juillet 1883, une étude sur les principaux événements de la jeunesse de Frédéric, étude fidèle et perspicace. Il y fit le tableau des jours dorés {goldene Tage), que Frédéric, alors prince royal, passa au château de Rheinsberg les jours les plus heureux de sa vie.
Autour de lui, hôtes assidus : le gai Césarion {der heitere Césarion) Keyserlingk, le capitaine et peintre Knobelsdorf, qui fait des plans de châteaux et d'opéi^s pour Tavenir, enfin Jordan, qui était en commerce littéraire avec Voltaire.
Un fait moins connu, c'est que Frédéric II fut reçu franc-maçon dans la nuit du 14 au 15 août 1138, à Braunschweig, et qu'il fonda, au château de Rheinsberg, une loge, où entrèrent ses amis. On a émis sur les relations de Frédéric avec les francs-maçons les opinions
130 t' ALLEMAGNE DE M. DE BISMARCK
les plus extravagantes : il faut rétablir la vérité sur des documents authentiques; le plus grand roi de Prusse a constamment gardé ses sympathies à la loge, même quand les affaires de TÉtat l'empêchaient de prendre part aux réunions. Ainsi tombe la fable que Frédéric, quand il fut régent, se sépara de la loge, persuadé que les secrets militaires avaient été révélés à TAutriche par un francmaçon. On a encore orné cette fable romantique : le roi, connaissant le traître, serait entré dans l'assemblée d*une façon théâtrale, et aurait exigé du faux frère un aveu, lui promettant son pardon à cette condition. L'homme n'ayant Yien avoué, Frédéric se serait retiré de la francmaçonnerie. Pour qui connaît le caractère de Frédéric, on voit tout de suite que ceci est un conte. Il n'y a pas un mot de vrai dans ce récit; le roi ne se serait pas contenté d'une retraite aussi sentimentale, et aurait puni sévèrement le coupable. Mais qui a pu donner lieu à cette légende? Un autre fait. Quand la bataille de Kollin fut perdue, une lettre d'une main inconnue parvint au quartier général ; on y offrait l'aide de la société des francs- maçons. Cette lettre singulière portait la signature de la commission {habenden Gliedern des Ordens) des membres de Tordre. Le roi fut assez fin pour ne voir dans cette offre qu'une manœuvre ; la lettre, qui sûrement ne venait pas des francs-maçons, mais était une machination des jésuites, fut renvoyée aux archives; on n'en tint pas compte.
La preuve que Frédéric le Grand n'eut pas de déboires dans la loge se trouve, entre autres, dans un écrit de
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la loge de Berlin (la Royale York de T Amitié), fait longtemps après la guerre de sept ans. La lettre est en français; le texte est du 1 février mo, daté de Potsdam.
Dans le Recueil de Discours prononcés Tannée 1781, se trouve la lettre suivante (en français) :
« Le roi a été très sensible aux hommages que la loge de TAmitié, à Berlin, vient de rendre à Sa Majesté par le discours prononcé par son orateur à l'anniversaire du jour de sa naissance. Sa Majesté a trouvé les expressions très conformes aux sentiments qu'elle a toujours connus à cette loge pour sa personne, et elle est bien aise de l'assurer à son tour qu'elle s'intéressera toujours avec plaisir au bonheur et à la prospérité d'une assemblée qui, comme elle, met sa première gloire dans une propagation infatigable et non interrompue de toutes les vertus de l'honnête homme et du vrai patriote.
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Donc le roi non seulement proteste de ses bonnes intentions envers la loge, mais il reconnaît formellement son patriotisme. On en trouve encore la preuve dans les dix dernières années du gouvernement de Frédéric. Voici comment Frédéric était devenu franc-maçon. En août 1136, le jeune prince va de Neu-Ruppin à Rheinsberg; l'année suivante (6 décembre 1737), la 1" loge, en Allemagne, est fondée à Hambourg. Quelques mois après, le prince voyage avec son père en Hollande, pour faire visite à la nièce du roi, la femme du prince d'Orange ;
au château de Loo, dans la Gueldre, par hasard, pendant un repas, la conversation tombe sur la franc-maçonnerie. Dispute. Le roi Frédéric Wilhelm exprime une opinion peu favorable sur la société ; le comte de Schaumbourg- Lippe avoue, sans ambages, qu'il est franc-maçon. Les anciens dissentiments entre le père et le fils se montrent de nouveau en cette occasion. Après le repas, le jeune prince confie au comte de Schaumbourg-Lîppe qu'il veut entrer dans la société ; le discours si vrai du comte avait fait grande impression sur le prince. Il est convenu entre eux deux que Frédéric, qui pensait arriver à Braunschweig avec son père pendant la Sommermesse, serait reçu le jour même franc-maçon. Mais il n'y a pas de loge à Braunschweig, le comte Schaumbourg parle de la chose au baron von Albedyll à Hanovre; celui-ci informe la loge de Hambourg. Le meister vom Stehl vom Oberg arrive avec des membres de la loge, le 11 août 1738, à Braunschweig; le prince arrive le lendemain avec son père. Le roi n'a rien su du projet de son fils; on convient que personne, excepté le comte de Lippe, ne se fera présenter à la cour. La nuit du 14 au 15 août est fixée pour la fête : l'hôtel Zum Schloss Salzdahlum est le lieu de la fête. Sur cette fête, on a beaucoup de documents, car dans les grandes loges de Berlin on fête cet anniversaire ; on a des actes authentiques.