‹ L'Allemagne de M. de BismarckChapitre 11 sur 32 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'empereur et l'impératrice d'Allemagne .

L'empereur d* Allemagne.

Le prince royal. — La princesse royale. — Le prince Wilhelm,

La Tie de la cour est an jea sérieux, mélancoliqae, qai appUqne.

(La BiiCTiRi.)

Li'emperear et l'impéralriee d'Allemagne.

Je voudrais dire ici sur la cour d'Allemagne, sur Berlin, sur l'Allemagne, tout ce que j'ai vu, entendu, deviné. Ce ne sera pas toujours facile : non qu'il s'agisse de grands secrets surpris ; je n'ai pas la prétention d'avoir vu ce que personne n'a vu, mais seulement de faire voir un peu de ce que tout le monde peut voir. Les Français ne vont guère à Berlin que pour affaires ; et de ceux qui en reviennent on tire habituellement des phrases comme celles-ci : « Ah ! c'est moins beau que Paris ! Quelle ennuyeuse ville , sans eau ! Comme la Sprée est noire ! »

C'est vraiment trop peu. Berlin n'est pas beau, quoique les Berlinois soient fiers de leur ville. Mais quel est l'homme assez peu curieux pour ne jamais regarder que de belles femmes : je suis de ceux qui pensent que les femmes laides ont leur beauté.

Obligé de traverser Berlin, non pas une fois, mais

dix fois dans ma vie, je n'ai pas seulement parcouru les Linden, la Frederichsirasse et la Wilhelmstrasse. J'ai beaucoup erré, flâné, vagabondé dans cette grande ville morne : je Tai écoutée, comme à Paris j'allais écouter l'orgue à Notre-Dame et le roulement des voitures aux Champs-Elysées.

Et, s*il faut dire toute ma pensée, Berlin n'est ni ennuyeux, ni difficile à voir. Il n'est pas muet, il est moins sourd encore. On y peut voir les gens vivre et les écouter penser.

On chante beaucoup en Allemagne, et fort bien. On y parle encore ; et je pourrais citer tel salon de la Matthœikirchstrasse ou de l'Alsenstrasse où on peut causer et entendre causer.

Cela dit, nous irons d'abord chez le roi. Il ne faut jamais oublier que pendant deux siècles, TAllemagne entière a copié Versailles ; je ne suis même pas sûr qu'il y a vingt ans elle ne copiait pas Saint-Cloud et Fontainebleau.

La cour d'Angleterre est un peu une cour ouverte; y pénètre à peu près qui veut. La cour d'Allemagne est un peu plus fermée, pas beaucoup plus ; en tous cas, elle se montre souvent au public ; elle aime à se voir regarder, elle se laisse approcher. L'empereur est :.t Table, l'impératrice aumônière, et quiconque veut parler à l'un de la partie valide du peuple, à l'autre de la partie malade, est à peu près sûr de trouver audience.

Il y a toujours vingt ou trente Berlinois campés sur leurs jambes, vers deux heures, en face du Palais, pour

voir sortir Tempereur. On ne les chasse pas ; ils peuvent regarder. Faisons comme eux.

L'empereur passe en voiture; il est accompagné d'un de ses aides de camp, le général Albedyll, M. de Plessen ou M. de Lindequist.

Il a quaire-vingt-quatre ans, et il lès porte vaillamment, quelques-uns disent allègrement. Quel que soit le poids qui pèse sur ses épaules, il ne les a pas voûtées ; d'ailleurs elles sont robustes, extraordinairement larges. Et puis, elles ont pu, malgré tout, se reposer souvent. Un empire qui a pour cariatides des hommes tels que de Roon, Bismarck, de Moltke, n'est jamais accablant pour l'empereur. — Un homme qui sait ce que c'est qu'un État, écrivait il y a quelques années : « Les rois ne donnent pas l'impulsion, et quand ils la suivent, c'est contraints et forcés, avec des reculades et des demimesures. B

Maintenant, en Europe, la plupart des souverains suivent l'impulsion, mais sans reculades.

L'empereur d'Allemagne n'a jamais senti la terrible solitude qui entoure les rois : il a toujours eu non seulement des amis, mais des enthousiastes, des fidèles. C'est peut-être là le secret de sa longue, de sa robuste vieillesse. Il n'a jamais dû s'écrier, comme le Henri V de Shakespeare : t II faut que nous répondions de tout, 0 dure condition, sœur jumelle de la grandeur l b II a toujours eu de bons répondants.

L'autre raison, c'est que l'empereur a peut-être le meilleur estomac de l'empire : dans les longues et fati-

gantes fêtes de la cour, il se tient deux heures debout dans une atmosphère où les camélias se fanent, où les jacinthes "meurent, et où la sueur perle en gouttelettes sur les fronts et les épaules poudrés de riz. L'empereur parle à toutes les femmes, les fait rire et les regarde rire; il s'amuse vraiment, et de cœur, comme un grand père qui voit danser ses petits-enfants. A minuit, il soupe au Champagne, souvent debout.

Depuis quelques années pourtant, l'empereur s'est affaibli. Il ne monte plus à cheval aussi facilement qu'autrefois, mais quand il est en selle, il se tient aussi droit que le plus jeune de ses sous-lieutenants.

On sait qu'un beau jour Louis XIV invita M"** de Sévigné à danser. M"' de Sévigné fut conquise et ne tarit plus en éloges sur le grand roi. Dans notre siècle qu'on dit démocratique, il est fort rare que les rois, même les jeunes rois, fassent encore danser les femmes. L'empereur d'Allemagne les regarde danser autour de lui dans la Salle-Blanche; il leur dit, en passant, quelques mots à toutes, ou à presque toutes. Et c'est un spectacle curieux de les voir s'avancer, à la fois audacieuses éi timides, quêtant, implorant un regard de l'œil royal, un mot de la bouche royale. Toutes sont conquises, ou presque toutes. Et s'il y a des plumes fines à Berlin , il sera peut-être curieux un jour de noter une impression \ ive écrite sur un carnet, au retour du bal. On verra là Je curieux portraits de l'empereur, et qui vaudront bien les petits tableaux de Menzel.

L'empereur, en Allemagne, personnifie l'empire. Or,

l'empire allemand est enthousiaste, courageux , sérieux, robuste, tenace. Le Prussien est froid, circonspect, hautain ; il n'a pas des dons extraordinaires, mais il n'a pas de grands vices. Il est né pour faire un banquier habile, un gentilhomme de province, économe, un officier irréprochable. Il est avant tout, il sera toujours Vhomme qui ramasse Vépingle dans la cour de Laffitle. Ah ! que d'épingles ils ont déjà ramassées, et pour les piquer à leur pelote dans cette grande cour de Laffitte qui s'appelle maintenant l'Europe.

C'est à nous d'agir en conséquence, et de songer à faire revivre en France les qualités des rudes Français dont a parlé Augustin Thierry, et qui songeaient à gaigner.

Le Prussien, TAllemand y songe ; il y a songé pendant de longs siècles déjà; il y songera toujours.

J'ai dit qu'en Allemagne, l'empereur personnifiait l'empire.

Ces quelques mots sur l'empereur expliqueront le ton, les manières, les habitudes de la cour allemande. Au XVII* siècle, toute la France avait les yeux sur Versailles et se commandait l'habit et la perruque de Louis XIV. Ici, le spectacle est un peu plus curieux et instructif. Le roi a vu son peuple, il l'a connu et sondé jusqu'aux moelles; et, flatterie délicate, il imite et copie à ravir, non sans plaisir, j'en suis certain, les habitudes simples, bourgeoises, presque patriarcales de ce peuple. De là, j'en suis sûr, l'extraordinaire popularité d'un empereur qui reflète exactement en lui les goûts et les mœurs de ses sujets.

La cour d'Allemagne citait, avec une sorte d'épouvante, il y a peu d'années encore, la prodigalité, les dépenses fastueuses, l'extraordinaire gaspillage de la cour de Russie. On parlait du train du czar, un peu comme M. Grandet parlerait du baron Hulot ou de Nucingen. On ne se gênait guère alors pour dire : t Tout va très mal là-bas. » Et, en effet, tout là-bas allait très mal; l'événement l'a prouvé depuis. C'est pourquoi lorsqu'un Allemand intelligent (il y en a beaucoup) formule un jugement quelconque sur un coin d'Europe qu'il a pu observer, je n'ai jamais envie de rire. Car, hélas ! M. Grandet a toujours raison du baron Hulot.

L'impératrice d'Allemagne est l'aide de l'empereur, la grande associée à l'empire. Elle aime beaucoup les Français qui la connaissent peu et la jugent mal.

Elle lit notre littérature, suit nos expositions, écoute de loin le bruit de nos théâtres, s'intéresse aux discussions, aux querelles et aussi au rire et au sourire de Paris. Elle aime les Français, parce que la grande éducation qu'elle a reçue lui a montré que si toute la lumière ne venait pas de France, du moins il venait de France beaucoup de lumière, et de la belle lumière claire et dorée. Or l'impératrice a toujours préféré le soleil mèiDe au plus fin, même au plus poétique des brouillards.

L'impératrice vit donc en Allemagne, les yeux fi\és sur la France; elle a beaucoup lu, et lit beaucoup. Elle connaît Bossuet, et elle n'ignore pas Theuriet, ni Sully Prudhomme.

Elle donne, l'hiver, à Berlin, le jeudi, des concerts où

Ton entend M"' Artot de Padilla chanter du Gliick, M"* Tagliana chanter Carmen.

L'impératrice a toujours fait résolument et complètement son métier d'impératrice. Mais chacun sait qu'il y a deux femmes en elle : celle qui traverse la Salle- Blanche, en manteau impérial , couverte d'émeraudes et de diamants (c'est celle-là que beaucoup d'Allemands connaissent), et celle qui, entourée de ses dames du palais, de ses dames d'honneur et de son secrétaire, lit ou se fait lire une belle étude d'histoire, une curieuse correspondance diplomatique, et, de son fauteuil, la joue appuyée sur sa longue main de reine, regarde la grande lanterne magique du monde.

Un Dangeau suffirait peut-être à raconter la vie extérieure de l'empereur ; il faudrait, pour raconter par le menu celle de l'impératrice, un Doudan, un Mérimée, peut-être même un prince de Ligne.

L'impératrice d'Allemagne a vu beaucoup, et retenu beaucoup. Ceux qui l'ont entendue parler d'un de ces hommes qui représentent une des grandes idées du monde moderne, de lord Beaconstîeld , de Carlyle, de Mariette-Bey, de M. de Lesseps, ne l'oublient plus : ils savent combien une âme, qu'on a accusée quelquefois de froideur, et qui n'est que tranquille, est au contraire capable d'enthousiasme et même d'exaltation.

Mais, absorbée par ses devoirs de reine, l'impératrice n'a pas toujours le temps de causer. Et puis, il est certain que ceux auxquels elle accorde une audience n'ont pas tous le don d'écouter. Et la conversation de cette

grande et très grande dame veut être entendue par une oreille fine.

Je ne sais quels sont les hommes, à Paris, qui la connaissent et pourraient bien parler d'elle.

L'un d'eux n'est autre que M. de Saint-Vallien, notre ex-ambassadeur en Allemagne, qui, par son exquise, politesse, avait su se faire à la cour de Berlin une situation exceptionnelle.

Ce serait à ces Français-là, qu'on pourrait demander ce qu'au xvu' siècle on appelait un crayon de la reine. Et, vraiment, ce portrait, il faudrait l'écrire avec des mots d'un autre siècle, avec la langue que le prince de Talleyrand a parlée le dernier.

J'ai dit que les Français connaissaient mal l'impératrice d'Allemagne; les Allemands la connaissent peutêtre plus mal encore, au moins les Allemands qui n'approchent pas de la cour. On la juge hautaine et froide, elle n'est que réservée et calme. 11 est probable que si une des grandes dames du dernier siècle, une du Deffand, par exemple, pouvait revivre et traverser le Berlin moderne, elle y serait peu comprise. L'impératrice est une de ces grandes dames de race perdue, elle doit évidemment étonner ceux qui n'aiment pas les portr. 's de la Tour et de la Rosalba. Et, comme tous les nu- -unus, elle cherche l'ombre.

Mais dans cette ombre il y a bien des choses curieuses à voir. On raconte que M^^ Dupanloup, passant àCoblentz, dit, après avoir visité la salle des Grands-Électeurs : € Vraiment, tout ceci est parfait; l'impératrice est une

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