ATRI
abeille royale, i Mot de prélat, un peu maniéré peutêtre, mais juste en somme. L'abeille royale a soigneusement fait son miel.
L'Allemagne moderne, quoique victorieuse, n'est ni repue, ni assouvie. Cette vieille nation qui a tant rêvé, et rêvé à nos dépens, rêve encore. Les Allemands qu'on croit occupés de leur passé sont toujours préoccupés du demain et en mal d'idées futures : il n'est pas de peuple qui ait la gestation plus longue et plus douloureuse.
La face de l'empire peut changer demain. Chacun le sent. Aussi le prince royal et la grande-duchesse de Bade, le fils et la fille de l'empereur, sont-ils attentivement regardés quand ils passent. Le prince royal, qui sent que sa lâche sera rude, a déjà dans les yeux le souci de ceux qui ont régné. Quand son heure viendra, il sera prêt.
L'impératrice d'Allemagne était, il y a quelques années, dangereusement malade. Chaque matin l'empire tressaillait et attendait une mauvaise nouvelle. Si l'impératrice était morte, beaucoup de pauvres auraient pleuré. Le jour où cessera pour elle le pénible métier de reine, elle pourra dire le grand mot qu'aimait à dire George Sand : 9 J'ai bu la vie »; et l'Allemagne, en regardant son fils et sa fille qui l'aiment tant et qu'elle a si soigneusement formés à son image, dira sans doute : Elle n'est pas morte tout entière.
Ei*eiiipereiir d'Allemagne.
No hay padre siendo rey. t On ne peut être père quand on est roi », dit le titre d'une comédie espagnole de Francisco de Rojas.
On peut dire que Tempcreur d'Allemagne a fait mentir ce titre. On vit rarement sur le trône un roi plus occupé de son rôle de père. Tout le monde connaît la photographie qui représente la reine Victoria entourée de ses enfants et petits-enfants. On a de même représenté Tempereur Guillaume ayant autour de lui toute sa famille . On a peiiîe à retrouver tous les noms. Une autre photographie représente l'empereur tenant sur ses enfants le petit-fils du prince Wilhelm, un baby dans une pelisse de dentelles. Le vieux roi est grave et fier, il a ce sourire des vieillards qui veulent sourire encore, un sourire où il y a comme une ombre de tristesse et de la mélancolie dans le coin des lèvres. On dirait qu'il ne regarde pas Tenfant, mais qu'il regarde dans le lointain, et cherche à voir ce que sera dans Timpénétrable avenir ce petit-fils de tout-puissant.
L'empereur tient l'enfant avec cette gaucherie attendrissante, et cette maladresse touchante des vieillards qui, portant ce tout petit fardeau vivant, ont peur de le laisser tomber et le serrent trop fort. Toute l'Allemagne, l'Allemagne tendre qu'on retrouve toujours sous l'Allemagne farouche, s'est attendrie en voyant cette photographie.
L'empereur qui a consenti à poser daiis cette posture devant l'objectif du photographe a été un père tendre. Je suis forcé de dire ici ce que l'Allemagne sait depuis longtemps et répète chaque jour : il y a eu souvent dissentiment entre Tempereur et Timpératrice. En changeant un peu le titre de la comédie espagnole, il serait vrai de dire : « On ne peut être à la fois roi et mari. > Et ce titre dix-huit siècles d'histoire le justifieraient. Il y eut vite incompatibiliU (Thumeur dans le ménage royal. Mais c'est à peine si les enfants s'en aperçurent, et jamais du moins ils n'en laissèrent rien voir. L'impératrice, résignée, soumit toute sa vie à celle de l'empereur, qu'elle aimait. Le prince royal, qui va être empereur, ne parla jamais de son père qu'avec le plus profond respect, et de sa mère qu'avec la plus grande tendresse. J'ai su, par une vieille femme qui l'a beaucoup connu autrefois, à Bonn, quelles étaient ses pensées de tout jeune Kronprinz. c II aimait sa mère, et parlait d'elle avec vénération >, me disait cette vieille femme qui avait le don de lire dans les cœurs.
Est-ce que cet éloge du prince n'est pas aussi l'éloge du vieil empereur?
Quant à la princesse de Bade, dévouée à son père autant qu'à sa mère, elle allait sans cesse de l'un à l'autre, donnant à l'empereur des nouvelles de l'impératrice quand celle-ci était malade, et, quand l'impératrice allait bien lui racontant qu'elle avait vu l'empereur, qu'il avait assisté à telle ou telle petite fête ou comédie, qu'il s'était amusé. Et l'impératrice souriait d'un bon sourire.
N'est-ce pas encore un signe de puissance chez Tempereur? Il savait se faire aimer, sinon comme mari, au moins comme père et comme roi.
La princesse de Bade était d'ailleurs un peu la favorite de l'empereur. Au moins la voyait-on auprès de lui aussi souvent qu'elle le pouvait. Et détail qui n'est pas sans grâce, cette princesse, fille d'un des plus puissants empereurs que le monde ait vus, appelait son père;?a;?a, tout simplement comme l'eût fait une petite bourgeoise de Carlsruhe ou deCoblentz. « Papa va bien ; papa s'est amusé. >
Quelque mal que nous aient fait les dynasties allemandes, il est impossible de nier qu'il y a chez elles une simplicité de mœurs, une espèce de candeur et do foi robuste que nous pourrions envier sans rougir, et que beaucoup de gens envient en France, ceci sans préjudice de la haine que les Allemands peuvent nous inspirer en tant qu'ennemis.
Le Gemtilh allemand n'est pas une invention des écrivains ; toute la famille foyale, et l'empereur, tout le premier, en donne Texemple.
J'ai raconté déjà quelques traits de la grande simplicité du prince royal ; j'ai parlé de sa politesse parfaite, de son excellente mémoire qui lui permet de reconnaître les gens qu'il n'a vus qu'une fois, et en passant. J'ai su bien des menus faits aussi de la vie de la grande-duchess»^ de Bade, tous témoignant une simplicité rare même chez les grands seigneurs. Par exemple, à Carlsruhe, résidence du grand-duc, il arrivait souvent que la grande-
duchesse montait en voiture, et allait, elle, la fille de l'empereur, rendre visite à la femme d'un professeur qu'elle voulait remercier.
Toutes ces qualités, le prince royal et la grande-duchesse de Bade les tiennent de leur père plus encore que de leur mère. L'idéal d'éducation de l'empereur avait été certainement l'édjication un peu rude et simple de 1810, rappelant encore l'éducation sévère du xvni* siècle.
Et comme tout en Prusse se fait par tradition, et respectueusement, ces qualités que le prince royal et la grande-duchesse de Bade ont héritées de leur père, ils les ont transmises à leurs enfants, au prince Wilhelm, au grand-duc héritier de Bade.
Le prince Wilhelm est très aimé de son grand-père ; lorsqu'il était étudiant à Bonn, c'était la cassette impériale qui payait les menues dépenses un peu coûteuses, l'achat d'une nouvelle voiture, d'un bateau anglais pour se promener sur le Rhin.
€ Mon grand-père est très riche », disait quelquefois le prince. Et le gouverneur militaire faisait observer au prince que l'empereur ne lui refusait presque rien, et se montrait habituellement très libéral.
Quant au grand-duc héritier de Bade, l'empereur avait pour lui une affection toute spéciale. Le prince de Bade est très beau; il a des yeux bleus très doux, dans une figure un peu longue et rose. Il y a trois ans, il était encore timide. Sérieux d'ailleurs, élevé sous une discipline assez sévère dont il n'avait jamais tenté de s'affranchir, il devait plaire tout particulièrement à
Tempereur d'Allemagne. Et cette prédilection avait été remarquée par ceux qui, dans les cours, observent tout et voient tout. Lorsque ce grand jeune homme blond et timide entrait, le visage de l'empereur s'éclairait.
Voilà ce qu'on dit de l'empereur d'Allemagne en Allemagne, et ce que tous les Allemands savent comme je le sais moi-même. Il n'y a rien là d'indiscret ni de mystérieux. Je ne dis que ce qui peut être dit, et ce que tout le monde répète.
L'empereur a, comme tous les Allemands, le culte des anniversaires ; anniversaires de batailles, qui sont souvent des anniversaires de victoires, anniversaires de fondations d'universités ou de collèges, anniversaires de mort.
L'habitude de ne rien laisser passer dans la vie, et d'envoyer chaque jour, et presque à toute heure du jour des félicitations à celui-ci, à celui-là, à propos de sa naissance, de son mariage, de la fête du saint dont il porte le nom, cette habitude complique étrangement la vie allemande, si elle lui donne du charme, et oblige chaque Allemand à consulter sans cesse son calendrier et son agenda.
L'empereur, qui a, je l'ai dit, le culte de la tradition et le respect aveugle du passé, se soumet à cette coutume, et chaque jour le secrétaire particulier télégraphie des vœux, des félicitations à tel ou tel roi, à tel ou tel grand prince, à tel ou tel ami ou amie.
L'empereur, qui n'aime pas beaucoup à donner (peutêtre pour cette seule raison que la dynastie des Hohen-
zollern n'a jamais été très donneuse) donne pourtant très libéralement et à beaucoup de personnes ses photographies et ses autographes, quelquefois photographie et autographe ensemble.
Un soir, à Coblentz, pendant que l'impératrice était malade, l'empereur vint au thé. Quelques dames d'honneur de la cour de Coblentz et de la cour de Bade apportèrent de petits éventails faits de minces lames d'érable ou de hêtre reliées par des rubans.
L'empereur, en souvenir de sa visite, consentit à signer son nom sur la première lame de chacun des éventails, et pria chacune des personnes présentes de signer leur nom à la suite du sien. Puis il tira, un à un, de sa poche de gros écrins de cuir noir, qu'il donna aux dames. Chaque écrin contenait une parure, un bracelet ou des boucles d'jreilles.
L'empereur, dont toute la vie est réglée d'avance, est d'une exactitude militaire. Quand il voyage, une députation va Taltendre à chacune des gares du parcours, ou tout au moins à la gare du départ et à celle de l'arrivée.
Le préfet, le maire, les principales autorités de la ville se rendent, dans ce cas, à la gare en habit noir et en cravate blanche, pour faire la conduite à l'empereur ou le recevoir au débarqué. Souvent l'empereur arrive à l'heure exacte, ou même quelques minutes trop tôt. Il y a parfois des retardataires qui comptaient avoir quelques minutes de répit. On en voit qui arrivent essoufflés, hors d*haleine. Dans ce cas-là, l'empereur sourit.
Si Texaclitude est la politesse des rois, plus qu'aucun roi l'empereur d'Allemagne a cette politesse.
Je puis ajouter, pour achever son portrait, qu'il a l 'estomac robuste ; non gros mangeur ni grand buveur. L'empereur qui boit sans cesse du Champagne est l'empereur de la légende. Mais, dans les grands dîners de gala, tandis que la musique placée dans une tribune joue un air de Schubert ou une marche de Wagner, l'empereur, ayant à sa droite et à sa gauche ses deux grands chasseurs verts (deux Sosie), se laisse assez volontiers distraire de la musique ou de la conversation par les plats qu'on lui sert, et mange de bon appétit. Au dessert, il boit avec plaisir deux ou trois verres de Champagne.
Quand il assiste à un dîner officiel, il prolonge assez longtemps les conversations d'avant ou d'après-dîner, pendant lesquelles se font les présentations ; il ne se retire jamais sans avoir dit à chacun quelque chose d'aimable, et lorsqu'il part, il s'incline deux ou trois fois en saluant toute l'assemblée, comme avec un peu de timidité, en tous cas sann aucune morgue, sans ce qu'on se figure, de loin peut-être, être rair royaL
L'empereur a auprès de lui de vieux serviteurs : son secrétaire particulier descend d'une famille qui a déjà servi le roi, son prédécesseur.
Il y avait, il y a encore, bien que la mort en ait pris quelques-uns, beaucoup de vieillards à la cour d'Allemagne. Ceux-là, ce sont ou les amis de jeunesse, ou les compagnons de l'âge mûr. Le comte Pûkler, le vieux
L'EMPEREUR b'ALLEMAGNE 151
maréchal Herwart von Bittenfeld, lorsqu'il quittait Bonn pour venir à Berlin, étaient traités par Tempereur avec une politesse toute spéciale, et une tendresse particulière : politesse du cœur, cette fois, et non plus politesse de cour.
Quant le comte de Saint- Vallier était ambassadeur à Berlin, il put s'apercevoir bien vite par lui-même combien il était important d'être, à Berlin, un homme du monde, et même plus que cela, un véritable grand seigneur, affable envers tous. Ce fut parce que l'ambassadeur avait au plus haut degré ces qualités de savoirvivre, ce don charmant de plaire partout et à tous, que l'empereur le traita toujours d'une façon particulièrement gracieuse, et que Tentourage du roi et l'entourage de la reine lui montrèrent, en toute occasion, une très réelle et très rare sympathie.
L'empereur a deux médecins en titre : le docteur Grimm, que je n'ai jamais vu lorsque j'étais en Allemagne, et le docteur Lauer, que n'oublient plus ceux qui l'ont vu quelquefois. Imaginez une fine, fine tète de vieillard qui a encore le beau regard, le regard un peu triste de la première jeunesse ; un visage un peu pâle, une peau comme satinée; sur le nez, des lunettes que la main relève par moments; parfois un peu d'ironie (le docteur sait dire les méchancetés) dans les yeux qui reprennent bien vite leur regard jeune et rêveur. Si j'ai voulu faire le portrait du docteur Lauer, c'est qu'il a une figure qu'on n'oublie plus. Ceux qui ont vu, dans le musée de BerUn, cet admirable petit buste de porphyre
vert, qu'on appelle : Cœsar, peuvent se figurer un peu le docteur Lauer.
Le docteur, qui est très ami du docteur Velten, un des médecins de l'impératrice, est un des rares Allemands qui causent très bien, et qu'on écoute toujours avec plaisir. Le docteur, qui sait se taire quand il veut se taire, sait aussi conter avec charme et grâce; et quand, à table, il laisse tout à coup sa main droite retomber sur la table, à demi fermée, c'est que le docteur vient de dire une chose amusante ou une méchanceté.
La vie du docteur Lauer sera bientôt finie, au moins sa vie auprès du roi, qu'il accompagne partout et qu'il soigne depuis bien des années.
Eie prinee royal. — Eia prineesse royale. — Eie prince Wllhelm.
Le Kronprinz,
Berlin, et l'Allemagne entière avec Berlin, ont célébré il y a quelques années les noces d'argent du Kronprinz. C'est le nom allemand du prince royal. C'est peut-être l'instant de regarder le personnage qui a joué un si grand rôle dans l'Europe moderne, et qui en jouera bientôt un bien plus grand encore.
On sait que les peintres, quand ils veulent faire un bon portrait, sont tenus de chercher la ressemblance absolue dans deux ou trois traits. — A ce compte seu-
lement le portrait vit ; sinon il n'y a que des couleurs sur une toile.
Si on demandait quelle est, entre toutes, la qualité dominante du prince royal, je dirais de lui, sans hésiter: c'est un voyageur, c'est un curieux. — Et chacun sait que dans notre siècle, c'est aux curieux qu'appartient le royaume de la terre.
Le prince royal a toujours voyagé toute sa vie, et il voyage toujours. Depuis son premier voyage à Paris en 1856, quand s'est-il arrêté? Il va deux ou trois fois par an en Angleterre chez la reine, dont il est le gendre; en 1881 il s'y trouvait à l'époque d'un congrès scientifique, et se foisait présenter M. Pasteur et M. Charcot. — Il était en Egypte, lors de l'inauguration du canal de Suez ; et dans son impatience d'être le premier, sentant déjà l'orgueil allemand lui gonfler le cœur, il s'irritait sourdement de voir le navire français passer devant le navire allemand qui le portait, et il n'était pourtant alors que bien jeune prince royal! Ce petit fait m'a été raconté par des gens si dignes de foi et si bien informés que je ne puis le mettre en doute.
Depuis, je l'ai vu plusieurs fois à Bonn, plusieurs fois à Coblentz, tout près de la chambre, tendue de soie rouge, où a couché le sultan Abdul-Aziz, l'assassiné. Et cette année encore, à Nuremberg, dans la maison de Durer, son visage s'est présenté à moi.
— Voyez-vous ces flambeaux de cuivre à trois branches, me disait le bonhomme qui montre la maison aux étrangers? ils sont très beaux. Et la preuve, c'est que le
prince royal les a beaucoup admirés quand il est venu ici ; il les retournait dans ses doigts et a dit : « Je m'en commanderai de pareils. »
Il y a à peine deux ans, le prince royal était en Russie, pour les funérailles du czar. On tremblait alors à Berlin à peu près autant qu'à Saint-Pétersbourg. Les deux empires sont si voisins, et ils sont si amis!
On tremblait à Berlin, et on pleurait. L'empereur, qui aimait tendrement le czar mort, restait seul des soirs entiers, la tête dans ses mains. L'impératrice qui avait pris pour un mois sa robe de deuil, ne sortait plus. Et on attendit anxieusement le retour du prince royal, qui avait fait le voyage de Russie au lieu et place de son père. Lorsque le prince fut de retour, j'eus l'occasion de me faire raconter quelques particularités du voyage, celle-ci entre autres que j'ai retenue : « Sur tout le parcours du chemin de fer, de Saint-Pétersbourg à la frontière allemande, la police russe avait, de cent mètres en cent mètres, fait placer des hommes qui tenaient à la main des torches enflammées. » Voilà, ce me semble, la contre-partie des villages sortis de terre en une nuit, et improvisés sur le passage de Catherine IL
Le prince royal a sans doute gardé le souvenir de ces porteurs de torches. Quant à moi, je songeais à eux chaque fois que je voyais déboucher de l'Oberwallstrasse, lancée à fond de train, la lourde voiture noire des pompiers de Berlin, sur laquelle il y a toujours huit ou dix hommes noirs, porteurs de torches qui répandent dans la nuit une traînée d'étincelles.
Le prince royal a dû songer, et dès longtemps déjà, aux meilleurs moyens d'éteindre certains incendies plus dangereux que ceux qu'on voit flamber parfois dans la nuit de Berlin, incendies qui dévorent des royaumes et des empires. Ce qui le prouve, c'est l'attention profonde avec laquelle le prince suit les moindres faits de la vie allemande, et spécialement de la vie de Berlin.
Lorsqu'il est à Berlin, on le voit partout, dans les théâtres, au musée, et l'après-midi dans une des allées latérales du Thiergarten, où souvent en hiver, il se promène à pied sur le chemin couvert de neige. Que de fois je Tai rencontré là, marchant vite, la tète haute, le regard fier, en compagnie de la princesse royale, enveloppée dans sa grande pelisse de velours bordée de fourrures noires. Les promeneurs, qui sont nombreux au Thiergarten dans l'après-midi, se montraient des yeux le couple royal ; les valets de pied se retournaient sur leur siège, pour avertir leurs maîtres distraits. Et l'on entendait chuchoter dans toute l'allée: der Kronpririz, der Kronprinz,.. le prince royal, le prince royal.
Bien souvent, lorsque j'étais en Allemagne, j'ai eu l'occasion de voir le prince; lors de l'enterrement du grand général von Gœben, je le vois encore en grand uniforme, suivant à pied le convoi funèbre qui traversait les rues silencieuses et la grande place morte de Coblentz ; et je vois aussi toute la population de la petite ville, les marchandes de légumes, les ouvriers et les petits gamins blonds des bords du Rhin, regardant de tous leurs yeux celui qu'en Allemagne on regarde le plus après l'em-
pereur : le prince royal. Plus tard^ j'ai revu plusieurs fois le prince, à Coblentz encore, où il venait prendre des nouvelles dB sa mère, alors gravement malade ; et à le voir entrer dans le grand salon, parler à chacun selon son rang, on pouvait se convaincre qu'il sait parfaitement son métier de roi.
Comment le prince royal gouvernera-t-il, lorsqu'il sera appelé à gouverner ?
D'aucuns prétendent que le prince royal inaugurera une ère nouvelle dans la politique intérieure allemande, et que certain que les mesures de rigueur ont fait leur temps, il se fera doux, s il le faut, pour réconcilier les mécontents. Ceux qui parlent ainsi sont les optimistes politiques, les hommes qui, lorsque le ciel est noir, vous montrent un coin de bleu, et vous disent : « Dans une heure, il fera beau temps; vous verrez.» Les autres, ceux qui ont lu l'histoire et l'ont méditée, disent : c Le prince royal, alors même qu'il aurait une préférence marquée pour le régime libéral, alors même que des voix qu'on écoute lui prêcheraient des réformes, ne pourra changer que fort peu de choses à la politique intérieure prussienne, et s'il y fait un changement quelconque, ce sera à une époque qu'il est impossible de prévoir maintenant. >
L'histoire apprend que Frédéric II, le grand Frédéric, n'osa faire du nouveau qu'au bout de vingt ans de règne. Or, essayer même de prévoir ce qui se passera dans le xx* siècle est tout à fait chimérique. Ce qui paraît certain, c'est que si Dieu prête vie à M. de Bismarck, s'il diminue
la violence des tics nerveux qui lui agitent le visage, s'il lui donne le désir et le pouvoir de tenir tète pendant longtemps encore à tout le parlement allemand, le prince royal gouvernera avec M. de Bismark comme Tempereur a gouverné avec lui. La race des Talleyrand commence à s*épuiser, et on ne saurait traiter avec assez de respect les derniers représentants de la suprême habileté diplomatique.
Voilà ce qu'on entend dire à Berlin.
Veut-on à toute force avoir une opinion sur la politique de rhéritier de la couronne d'Allemagne ? Voici ce que je lisais, il n*y a pas huit jours, dans un livre allemand plein de faits et d'enseignements. L'auteur parlait du roi Frédéric-Guillaume P, qui régna de 1713 à 1140, et voici ce qu'il en disait :
c On n'estime pas encore assez ce roi en Allemagne. On croit toujours qu'il ne savait que houspiller des recrues et tyranniser des hommes. Biais celui qui examine le développement des affaires intérieures, celui-là voit tout ce que ce roi a fait pendant les vingt-sept années de son règne. A la place du ridicule train de maison français à la Versailles, il plaça la jsévérité de la vertu civile et militaire; à la place de la dissipation, l'économie; à la place de l'oisiveté, le travail sérieux et honorable.
c Les ministres arrivaient chez lui à sept heures du matin et y restaient jusqu'à ce que tout fût examiné, jusqu'au dernier feuillet. Voulaient-ils s'en aller chez eux pour manger le Mittagsbrod (collation de midi), le roi faisait venir quelque chose de la cuisine de la cour, et,
quand on avait mangé cela eu hâte, on recommençait à travailler. Il est dit dans V Instruction : « Car nous les payons (les ministres) pour qu'ils travaillent. »
« Il cherchait à faire rapporter beaucoup aux domaines, mais en y faisant des améliorations considérables et en payant les dettes qui pesaient encore sur eux. Il a aussi augmenté le rendement des forêts, en établissant une exploitation plus rationnelle. »
Suit la liste de toutes les réformes pensées et exécutées par Frédéric-Guillaume P'. Si le prince royal imite quelqu'un parmi ses ancêtres, ce sera peut-être le roi qui fit tant travailler ses ministres, « car nous les payons afin qu'ils travaillent ».
Voyage du prince royal d'Allemagne en Espagne. — Conversation ayec un journaliste allemand. — Opinions du prince royal sur le roi d'Espagne, sur la France.
U décembre 1883.
Le voyage du prince royal d'Allemagne en Espagne a fait assez de bruit, et a fixé pendant assez longtemps l'attention souvent distraite du grand public européen, pour que les moindres détails du voyage soient intéressants à connaître. On a lu la description des fêtes auxquelles le prince a assisté, et on sait comment le monde officiel de l'Espagne a accueilli l'illustre voyageur. Après avoir suivi le prince à travers les salles des palais et les représentations de gala, il est intéressant peut-être d'entendre causer l'homme. Tous ceux qui ont vu de près le prince royal savent qu'il est causeur habile, disant ce
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qu'il veut, et comme il veut le dire, sachant parfaitement comment on doit parler à un général, à un préfet ou à un savant, en un mot connaissant à fond ce métier de roi que Ton dit si difDcile. Nos savants de France, MM. Pasteur et Charcot, qui ont vu le prince à Londres il y a quelques années, doivent se rappeler comment il parle, sur quel ton, avec quelles nuances.
Or, le prince royal ne s'est pas contenté de répondre aux toasts royaux et aux vivats des foules espagnoles, chose assez facile pour un homme qui a écouté tant de discours et qui y a répondu si souvent. Le prince, pendant la traversée de Gênes à Valence, s'est fait présenter, à bord du Prinz Adalbert^ un journaliste allemand, correspondant de la National Zeilung^ et il a causé avec lui. Le journaliste s^est empressé d'écrire à son journal, et nous avons eu des fragments de la conversation, qui sont intéressants à connaître. Ils influeront peut-être sûr l'opinion publique qui s'égare souvent.
Le roi Alphonse, a dit le prince royal, est peut-être le plus remarquable des princes que j'ai connus depuis vingt ans. Dès ma première entrevue avec le jeune prince Alphonse, je le remarquai. C'était à Vienne, à Tépoque où il faisait ses études au Theresianum. Il parlait couramment rallemand ; il parle d'ailleurs très facilement cinq langues. Il ne voulut pas alors se soustraire à la discipline de rétablissement où il étudiait, et il refusa les cigares que nous lui offrions. Mais c'est à Hombourg que j'ai appris à bien connaître ce jeune roi. Il est toujours franc et simple, dans les choses graves comme dans les
choses sans importance, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait porte sa marque. Pour moi, ie roi Alphonse a tout ce qu'il faut pour devenir le réformateur de TEspagne.
c Je lui ai demandé à Hombourg pourquoi il ne nous avait pas fait une visite, il y a de cela plusieurs années, à l'occasion d'un voyage qu'il fit à Berlin. 11 me répondit qu'à cette époque le roi Amédée régnait en Espagne, qu'il était lui-même un rebelle^ et qu'il ne voulait pas nous créer des embarras. Le roi Alphonse sait ce qu'il veut. Il ne peut compter que sur lui-même et il trouve son chemin hardiment et sûrement à travers les difficultés. Il sait s'entourer des hommes nécessaires à telle ou telle situation. Ses choix sont résolus; il a la main heureuse; et surtout l'&me d'un roi. Il l'a bien prouvé lors des derniers pronunciamientos. Dans cette occasion, il s'est montré un homme. Il n'ignore pas qu'en Espagne, dans les pronunciamientos, la question de l'avancement joue un grand rôle. Il a réuni ses officiers autour de lui et s'est contenté de leur dire : t II faut faire votre devoir, Messieurs. * Ce langage a fait grand effet.
« Son récent voyage en Allemagne, qu'on a tant voulu empêcher, prouve qu'il ne se laisse pas intimider. C'est un très bon roi. Je suis heureux de lui faire une visite, d'abord pour ma satisfaction personnelle, puis parce que mon voyage consolidera peut-être la monarchie. D'ailleurs j'ai toujours rêvé un voyage en Espagne. Depuis ma jeunesse, j'étais poursuivi par le désir de voir ce pays. Mais comment réaliser mon projet? C'est à Wiesbaden où je comptais prendre quelques semaines de
repos, que j'entendis parler tout d'abord d'un voyage à Madrid — et tous les préparatifs furent faits dans la plus grande hâte. >
Parlant de la nomination du roi Alphonse comme chef honoraire du 15* uhlans, le prince royal a ajouté :
€ Le roi Alphonse aurait bien voulu avoir un régiment de hussards, mais il n'y en avait aucun de vacant. Lorsqu'on lui proposa un régiment de uhlans, il choisit l'uniforme à revers jaunes, parce que cette couleur lui plait. Il est en effet très bien en uniforme de uhlan. Quand il l'endossa, la princesse royale rétrécit elle-même la casquette qui était un peu trop large. Personne alors ne songeait à des considérations politiques et notre surprise fut grande lorsqu'on France on commença à faire du bruit à ce propos. »
Puis le prince royal a parlé de la France et des Français. Il a rendu justice aux qualités du caractère français, et a raconté, à l'appui de son jugement, divers épisodes caractéristiques de ses aventures pendant la campagne de France; il a cité des traits qui sont à Thonneurde l'armée française et de la population. Enfin il a ajouté : < Je ne me serais fait, le cas échéant, aucun scrupule de traverser la France pour me rendre en Espagne. »
Cette conversation, parfaitement vraisemblable pour tous ceux qui connaissent le prince royal d'Allemagne, ces menues phrases où on retrouve sa façon nette et vive de parler, ont été reproduites non seulement par la National Zeitung^ mais par plusieurs autres journaux allemands; elles ont été très lues et commentées en
Allemagne où l'Espagne est en ce moment ici l'objet d'une attention toute spéciale.
On sait combien le commerce de l'Allemagne est intéressé dans cette affaire; on se rappelle, au commencement de celte année, les longues discussions qui ont précédé le renouvellement du traité hispano-allemand. Aussi à Hombourg, aussi bien qu'à Francfort, les paroles du prince royal ont-elles produit un grand effet. J'ai pensé que le grand public de France aimerait, lui aussi, à les connaître. Les complications actuelles de la politique française exigent que l'opinion publique soit toujours avertie. Au retour de son voyage, le prince royal ne manquera pas de parler, et il en dira plus long encore. Ce prince a la mémoire longue et fidèle. Tous les HohenzoUern ont d'ailleurs le don héréditaire de graver dans leur mémoire les traits des gens qu'ils ont vus, ne fût-ce qu'une fois et pendant quelques minutes, de retenir même d'anciennes conversations qu'on pourrait croire oubliées. Aussi n'ont-ils qu'à puiser dans leur souvenir, et lorsque l'un d'eux aime à parler, comme le prince royal, on peut l'écouter.
L'empereur, lui aussi, le vieil empereur a parlé dans la dernière semaine. Et en ce moment, où on n'est pas encore bien remis, à Berlin pas plus qu'à Paris, de récentes inquiétudes, la parole de l'empereur toujours écoutée a, cette fois encore, produit un grand effet. L'empereur a parlé. Le 27 novembre, en recevant le bureau de la Chambre des députés, il a dit, en parlant de la situation extérieure : t qu'il pouvait assurer de la
façon la plus formelle, que pour le moment le maintien de la paix est parfaitement assuré et que, à sa grande joie, notamment les relations avec la Russie se sont établies de la façon la plus heureuse». On a, en effet, beaucoup remarqué en Allemagne le diner donné au palais, lors du passage du ministre de la guerre de Russie à Berlin; on a beaucoup remarqué les visites faites récemment par l'empereur à l'ambassade de Russie, lors du passage à Berlin des Altesses russes ; enfin on a affirmé que l'ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg; le général baron de Schwcinitz, qui a dîné plusieurs fois au palfi^is tout récemment, et qui le 30 novembre chassait avec l'empereur d'Allemagne à Gôhrde, avait emporté une lettre de l'empereur Guillaume au tzar, une réponse à la lettre de l'empereur de Russie que M. de Giers avait apportée à Berlin. Tous ces faits sont évidemment des symptômes de paix, au moins de paix pour le moment, comme l'a dit l'empereur; ces paroles ont rassuré beaucoup d'inquiétudes, mais tant qu'on ne connaîtra pas nettement les résultats du voyage de M. de Giers, les doutes persisteront.
26 décembro 1883.
Quelques détails sur le pavillon, nommé Palazzino, que le prince royal d'Allemagne occupait au Quirinal. C'est un journal de Vienne, la Nouvelle Presse libre, qui les a le premier publiés ; ils ont été reproduits par tous les journaux de l'Allemagne : « Un superbe escalier en marbre, richement tapissé, conduit à une antichambre
spacieuse, d'où l*on entre dans un petit salon rococo. Les murs de ce salon sont recouverts de papier-cuir rougebrun, Tameublement est blanc et or.
« Une porte de ce salon donne dans le cabinet de travail du prince, dont Tes tentures sont jaunes; ce cabinet est garni de meubles de la renaissance italienne. Puis vient la chambre à coucher, meublée aussi dans le style de la renaissance italienne : à la tète du lit, un magnifique baldaquin sculpté, et sous le baldaquin, une image de la, madone. C'était autrefois le lit du roi Victor-Emmanuel. Au plafond, sous une figure symbolique, représentant le sommeil qui plane au-dessus du globe terrestre, on voit encore le chiffre du défunt roi. Auprès de la chambre à coucher, un cabinet de toilette, où se trouve une baignoire de marbre. — Une autre porte du petit salon rococo conduit dans un grand salon tout tendu de bleu et de blanc, aux couleurs de la maison de Savoie.
c Devant la cheminée, sur un socle doré, on a posé un grand bouquet de roses, de camélias et de pensées. Les meubles sont recouverts de brocart bleu et blanc. A la suite de ce grand salon se trouve la salle à manger, très simple, d*où Ton arrive aux appartements occupés par la suite du prince. Du couloir qui sert de communication entre les appartements du prince et ceux du prince Humbert, on a une vue splendide sur la ville de Rome. »
Tout est d*ailleurs contradictoire dans les nouvelles qu'ont données jusqu'à présent les journaux sur les motife du voyage du prince royal et sur les incidents même du séjour à Rome. D'après les uns, l'idée du voyage à
Rome serait une idée du prince de Bismarck, idée à laquWle le prince ne se serait soumis qu'avec répugnance et à contre-cœur. Selon d'autres, l'idée appartiendrait à l'empereur lui-même, qui aurait voulu donner une haute marque de son estime au roi d'Italie. Il est évident que ce n'est pas la curiosité qui a poussé le prince à faire un séjour à Rome et à rendre une visite au pape. Le Kronprinz connaît l'Italie mieux que personne ; il la connaît au point de dire : c Quand je suis à Rome, il me semble que je suis chez moi », parole qui ne doit pas laisser d'inquiéter certains Italiens, si elle a été dite avec un sourire. D'autre part, la presse officieuse a déclaré que le Kronprinz n'avait pu accepter une mission, et surtout une mission dont le résultat était douteux. Le fils de l'empereur d'Allemagne est un trop grand personnage pour qu'on fasse de lui une sorte d'envoyé extraordinaire.
Il est facile de conclure qu'il y avait bien mission, et même que le résultat de la mission n'élait pas douteux, puisque le prince a bien voulu accepter le rôle qu'on lui donnait. On a remarqué que le prince avait l'air inquiet avant l'audience, qu'il avait abordé le pape d'une manière un peu hésitante^ et que ces deux hauts personnages s'étaient un moment considérés dans le blanc des yeux. Au contraire, lorsqu'il sortit, le princeavait l'air joyeux et souriant qu'il a souvent. Mais voici que d'autres témoins affirment qu'au contraire, en sortant, le prince avait l'air sombre et la mine désappointée. Qu'en conclure, sinon que les visages des princes changent d'as-
pect suivant l'œil qui les contemple, et qu'une parcelle de vérité historique est difficile à dégager de ce fatras d'informations? La vérité est qu'on ne sait rien encore, ni de la conversation, ni des dispositions du pape, ni de celles du prince royal d'Allemagne. Le secret est bien gardé.
Ce qui est probable, c'est que la situation religieuse en Allemagne sera très peu modifiée, même par cette entrevue. Ce n'est pas en un jour qu'on change les dispositions d'une masse aussi considérable que celle des catholiques allemands, et, quant au centre, il a trop de fois senti la griffe du chancelier pour se fier beaucoup aux protestations. Donnant, donnant : telle est la politique du jour. Ce n'est qu'au mois de janvier, lorsque la Chambre allemande reprendra ses séances, qu'on pourra d'après les votes du centre, deviner ce qui s'est passé à Rome pendant cetle dernière semaine. En attendant, il n'est question à Berlin que du voyage à Rome.
Le prince royal, qui a passé la nuit de vendredi à samedi à Bolzano, et qui est parti de Bolzano samedi matin, est arrivé à Berlin dimanche dans la matinée.
La lettre encyclique du pape sur la franc-maçonnerie a été très lue en Allemagne et très commentée. J'ai dit plus haut que Frédéric II fut reçu franc-maçon à Braunschweig, dans la nuit du 14 au 15 août 1738, et qu'il fonda, au château de Rheinsberg, une loge, dans laquelle entrèrent ses amis. Frédéric II était alors prince royal; lorsqu'il fut roi, il témoigna toujours une grande sympathie à la loge dont il faisait partie, alors même que son
métier de roi l'empêchait de prendre part aux réunions ; après une bataille perdue, une lettre mystérieuse fut en* voyée au roi, dans laquelle on lui offrait Taide de la Société des francs-maçons. Mais Frédéric n'ayant vu là qu'une machination, la lettre fut renvoyée aux Archives ; on n'en tint pas compte.
Le Kronprinz actuel est franc-maçon, et, en maintes circonstances, il a témoigné aux francs-maçons ses sympathies. L'année dernière encore, dans une réunion de loge à Berlin, il déclarait qu'il connaissait parfaitement les sentiments des francs-maçons allemands, et qu'il était certain de pouvoir compter sur leur patriotisme.
Au moment où le centre redouble ses attaques contre le gouvernement allemand et réclame la fin du Culturkampf, il est peu probable que la lettre encyclique conduise à une période d'apaisement.
Une note communiquée par Tamirauté allemande aux journaux de Berlin donne de curieux détails sur un incident du voyage du prince royal en Espagne. On sait que, dans la Méditerranée, l'escadre qui escortait le prince, dans la traversée de Gènes à Valence, fit la rencontre d'un bâtiment français. Le bâtiment français n'ayant pas salué l'escadre allemande, on fit courir le bruit que le gouvernement allemand se tiendrait pour offensé et demanderait une réparation. La note de l'amirauté rétablit les faits dans leur vérité :
« Après avoir quitté Gènes^ dans la nuit du 19 au 20 novembre, l'escadre fut assaillie par une violente tempête, dans le golfe du Lion. Cette tempête dura jusqu'au
29 au soir, et, quoiqu'elle eût diminué de violence, la mer, en ce moment, était encore très houleuse.
€ Dès le 19 au soir, le pavillon jaune du prince impérial, qui avait été hissé à Gênes sur YAdalbert, fut amené et remplacé par le pavillon de guerre allemand, sous lequel les vaisseaux continuèrent leur route jusqu'au 21, jour de la naissance de la princesse impériale.
€ Ce n'est que dans la matinée du 21 que le pavillon du prince impérial fut hissé de nouveau. Dans la même nuit, entre deux et trois heures, un grand navire étranger essaya de se frayer un chemin entre VAdalbert et la Sophie^ qui étaient séparés par une assez grande distance. Répondant à une question posée par les Allemands, ce navire aurait déclaré qu*il était un transport français ayant quitté Marseille à destination du Tonkin. Cette réponse doit avoir pleinement satisfait nos officiers, car ils n'ont pris aucune disposition pour empêcher la marche du navire étranger.
« Il n'a pas été invité à rendre le salut; d'ailleurs, il n'y avait aucun motif pour cela, car, ainsi que nous l'avons dit, le pavillon du prince impérial n'était pas hissé en ce moment au mât de VAdalbert y et, même dans ce cas, en admettant qu'il fût armé de canons, il n'avait pas besoin de rendre le salut, puisque, d'après le règlement international, le salut n'est pas d'usage entre le coucher et le lever du soleil. Notre escadre a pu en juger dans le port même de Barcelone. Les navires devaient prendre la mer à cinq heures de l'après-midi, mais ne
levèrent Tancre qu'à huit heures; le soleil ayant disparu, sur ces entrefaites, le fort, situé en avant du port, sur un rocher, se dispensa de saluer notre escadre au départ. Nul ne s'en est étonné. »
Répétition, au yieoi château, do la félo en Thonnour du prince royal d'Allemagne. — Les noces d'argent : arriTCo & Berlin du prince Rodolphe d'Autriche, et soirée musicale chex l'impératrice. — Cologne : mort do la comtesse de Falkenberg."
7 mars 1883.
Dans la Salle-Blanche du Schloss a eu lieu dimanche soir, 25 février, la répétition générale de la fête costumée qui avait lieu le 28 en Thonneur du prince royal et de la princesse royale, à Toccasion de leurs noces d'argent. — La fête du 28 n'a différé de celle du dimanche, que par la présence du couple royal et de quelques princes ; tous ceux qui devaient prendre part au défilé étaient présents le 25 dans les costumes que leur assignait le programme; chaque détail était d'une exactitude absolue. Une description de la répétition peut donc rem^ placer la description de la fête véritable, s'il était possible de décrire tant de splendeurs.
A la tombée du jour, à six heures du soir, on alluma, dans b grande cour du ScfilosSy deux grosses lampes électriques qui éclairèrent la cour de leur lumière bleuâtre. Le château semblait baigné dans des rayons de lune. Des voitures arrivent de tous côtés, à six heures précises, et entrent dans la cour ; il en sort des personnages costumés qui montent le grand escalier d'honneur; on
dirait un long défilé de siècles sortis du tombeau pour se promener encore une fois à travers les salles royales ; imaginez une salle de musée, où les personnages sortis des cadres se promèneraient en causant. Voilà Taspect de la fête.
A sept heures précises, Tempereur parait ; il est accompagné du prince de Galles, du grand-duc de Bade, qui paraît assez bien portant, et du grand-duc de Mecklembourg. La salle est éclairée par un grand lustre, où la lumière électrique se mêle à celle des bougies.
La musique joue la marche allemande, et le défilé commence, vrai défilé de légende des siècles, comme vous en jugerez par une courte description. En tète, quatre trompettes, quatorze soldats et quatorze hérauts d'armes, qui s'arrêtent et font front devant l'empereur. M. de Hûlsen, le fils de l'intendant des théâtres de la cour, habillé lui aussi en héraut d'armes, vient se placer à quelques pas en face de l'empereur, et lit un prologue en vers composé par M. Wildenbruch, qui s'adresse au prince et à la princesse royale. Le prologue présente ses vœux au couple royal, et annonce Tarrivée du cortège d'amour des temps passés.
Voici maintenant le cortège lui-même : en tête, le comte de Pourtalès et la comtesse Szechenyi, un groupe de cavaliers ; et derrière eux le cortège d'amour du mariage de l'empereur Maximilien, tous en costumes espagnols du commencement du xv* siècle; d'abord l'empereur Frédéric III et Éléonore de Portugal (le grandduc de Hesse et la princesse Frédéric-Charles), derrière
eux le grand-duc Maximilien et Marie de Bourgogne (le prince et la princesse Albrecht), puis une suite nombreuse de seigneurs des maisons de Habsbourg et de Bourgogne — parmi eux Kunz de Rosen ; un groupe princier de la maison de Brandebourg, le duc et la duchesse de Juliers avec leur fille, un groupe d'Orientaux en costumes magnifiques ; tous ces personnages servant de hérauts et annonçant l'arrivée de la reine du cortège d'amour qu'ils précèdent.
Enfin, sous un baldaquin de satin rouge, brodé d*or, parait la reine elle-même (la princesse Wilhelm de Prusse). Elle est assise dans une sorte de chaise ouverte que portent six cavaliers ; autour de la voiture, des pages portant des étendards et des guirlandes ; des cavaliers couronnés de roses. La reine fait halte devant l'empereur. Les groupes se divisent et commencent à danser un quadrille à droite et à gauche de la reine, qui les regarde en souriant. Ce quadrille a été très remarqué et très applaudi; on trouvait cette danse ancienne infiniment plus gracieuse que les danses modernes, toujours un peu raides et apprêtées.
La danse finie, le cortège anglais s*est avancé pour rendre hommage à la princesse royale. Encore des hérauts, encore des trompettes, six officiers habillés de rouge ; puis apparaît le personnage principal du cortège, la reine Elisabeth (la blonde comtesse Stolberg, très belle dans son grand col de hautes dentelles, exactement copié sur un des cols que la reine porte dans un de ses portraits). A citer encore : le prince et la princesse de
Navarre (la princesse est représentée par la princesse héritière de Meiningen, coiffée d'un haut bonnet, de la pointe duquel tombe un voile). Puis commence le quadrille anglais sur de vieux airs anglais; costumes du temps des Stuarts ; tous les yeux sont fixés sur lady Amptill et sur le prince Wilhelm. Enfin un quadrille allemand, dansé par des personnages vêtus de costumes Louis XIV et de costumes de la Régence. Cette partie du cortège est celle qui a le moins plu ; on a trouvé que les seigneurs Louis XIV manquaient un peu de majesté, et que les seigneurs Louis XV n'avaient pas toute la grâce de personnages de Watteau.
La fête s'est terminée par un défilé des artistes. Une jolie idée : les personnages qui prenaient part au cortège étaient précédés d'une troupe d'enfants portant des couronnes de roses, et chantant. Puis toute la corporation des artistes de Berlin, bannière en tête; d'abord l'école des artistes allemands, ensuite les Italiens portant les riches habits vénitiens du temps de la Renaissance, et enfin le groupe des artistes des Pays-Bas. C'était M. Burger qui conduisait le groupe des artistes allemands. Entre le groupe allemand et le groupe italien parait le vase colossal, offert au couple royal par les artistes berlinois, il est porté sur une sorte de socle recouvert de soie; le peintre Dielitz débite un prologue du poète JuUus Wolff, témoignant des sentiments respectueux deTart allemand.
L'empereur s'est beaucoup amusé de ce bariolage de couleurs; ces divertissements sont de son goAt; il a de-
mandé que le cortège déûlàt une seconde fois devant lui, et la reine, la princesse Wilhelm, en s'arrétant devant lui, lui a présenté en souriant un bouquet. — Nombreuses félicitations venues de toutes parts aux organisateurs du défilé, qui a été trouvé très beau.
Le 27, un mouvement extraordinaire sous les Tilleuls. Beaucoup d'uniformes comme toujours; des généraux en grande tenue allant s'inscrire au palais de Tempereur et au palais du prince royal ; tous les grands personnages du corps diplomatique allaient présenter leurs hommages au couple royal; beaucoup de maisons étaient pavoisées ; des régiments, musique en tête, traversaient les principales rues de la ville. A deux heures de l'après-midi, le prince Rodolphe d'Autriche est arrivé par un train spécial ; il était attendu à la gare par l'empereur Wilhelm, le prince royal et le prince Wilhelm, tous en uniformes autrichiens; le prince Rodolphe portait l'uniforme du régiment de la garde Kaiser-Frantz. Au moment où le train qui menait le prince entrait en gare, la musique de ce régiment a joué l'hymne populaire autrichien. Ou a beaucoup remarqué que, de part et d'autre, l'accueil a été très cordial.
L'empereur a fait quelques pas avec le prince Rodolphe devant la garde d'honneur du régiment placée là en son honneur. On voyait, autour de l'empereur et du prince, le gouverneur de Berlin, le commandant et le président de la police — le comte de Schlotheim. Le prince Rodolphe a été logé au Vieux-Château, où l'empereur l'a accompagné. A peine arrivé, le
prince Rodolphe a reçu la visite du prince de Galles.
A trois heures, le roi de Saxe est arrivé.
Le 28, le cortège a défilé devant le prince royal, la princesse et leurs invités, qui étaient nombreux. Berlin a vu passer dans les carrosses royaux, non seulement le prince de Galles et le prince Rodolphe d'Autriche, mais le duc et la duchesse d'Edimbourg, le comte de Flandres, qui a été nommé par l'empereur chef du 2*" régiment de dragons hanovriens, le duc de Gènes, le grand-duc de Weiraar, etc. Tous ces princes ont dîné le 1**^ mars chez le prince royal,, et, le même soir, rimpéralrice a donné sa première soirée musicale, où étaient engagés tous les princes, les ministres, les ambassadeurs et d'autres personnes de distinction. Ces soirées, où l'on entend M"*« Artot de Padilla, M"* Brandt, où l'an dernier on entendit la belle voix de M"* Baldi, sont très belles, et c'est toujours un grand honneur d'y être invité.
Aujourd'hui Berlin a repris sa physionomie de tous les jours. Le prince Rodolphe, après avoir fait une visite au chancelier, après avoir assisté en compagnie du prince Wilhelm h des exercices de pompes à feu, est reparti pour Prague; tous les princes, l'un après l'autre, ont quitté le vieux château, et le poste d'infanterie, placé sur les Linden, en face le palais du prince royal, ji'a plus à prendre les armes toutes les cinq minutes, au passage des carrosses.
Pendant que les princes étaient en fête, à Berlin, une fille de roi, dit la rumeur publique, mourait, près de Cologne, dans la plus noire misère. Voici l'histoire : A
Lindenlhal, près de Cologne, vient de mourir une vieille fille si pauvre que la commune dut faire les frais de son enterrement. Elle se nommait M"* Falkenberg. Elle habitait une misérable chambre, remplie de portraits de la famille Bonaparte. Il y a quelques mois, elle tomba malade, et se sentant bientôt en danger de mort, elle dit à la garde-malade qui la veillait d'ouvrir une commode et de lui donner un paquet de lettres, qu'elle brûla aussitôt. Dans son délire, elle dit qu'elle était la fille de Napoléon.
Un journal de Mûlheim, la Miilheimer Volkszeitungy dit qu'il sait de source certaine qu'en 1811, une enfant est née dans le palais de l'archevêque de Cologne; que cette enfant avait pour mère une demoiselle noble, non mariée, qui aurait eu des rapports intimes avec Napoléon. L'enfant eut pour parrain Guillaume III, et reçut le nom de comtesse de Falkenberg. Elle fut élevée à Montjoie aux frais de Napoléon, puis emmenée en Italie dans un couvent, d'où elle ne sortit qu'à l'âge de trente ans. Aimant trop le luxe, disent les uns, donnant trop d'aumônes, disent les autres , elle dépensa tout son patrimoine, qui était assez considérable. La comtesse, ruinée, revint à Cologne, âgée de cinquante ans.
Un notable citoyen de la ville envoya une pétition à i^apoléon III, demandant des secours pour elle ; la pétition resta sans réponse. La comtesse fut obligée de travailler pour vivre et devint M"° Falkenberg, couturière, elle vécut misérablement. C'est elle qui est morte la semaine dernière. Le Tageblatt de Berlin prétend sa-
voir que la morte recevait une pension de 30 marcs par mois qui lui était payée par une riche famille habitant les bords du Rhin. Cette famille descend, illégitimement, de Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. — Si Balzac vivait, quelle suite aux Parents pauvres!
La princesse royale de Prusse.
Dans le premier acte de la Tempête, de Shakespeare, Gonzalo, qui, dans l'indication des personnages du drame^ est qualifié : un honnête vieux conseiller, Gonzalo conseille un peu de patience au maître d'équipage.
« Gonzalo. — Voyons, mon brave, un peu de patience.
Le MAITRE d'équipage. — Lorsque la mer en aura. Décampez donc.
Quel souci, je vous le demande, cette mer rugissante de la tempête a-t-elle du nom de roi ? A vos cabines et silence ! Ne nous troublez pas. »
J'ai toujours pensé aux rois ou futurs rois de l'Europe moderne, en relisant cette scène de Shakespeare. Dans chaque royaume d'Europe, il y a eu un maître d'équipage assez courageux pour avertir ses maîtres que la mer rugissante n'avait pas souci d'eux. Il s'est appelé Samarine et Miloutine, en Russie, sous Alexandre II ; il eu nom : Gavour, en Italie; en France, il s'est appelé Lamennais, Proudhon, Mérimée ; en Allemagne, il s'est nommé tour à tour, Lassalle et Bismarck, Strauss et Mommsen.
D'ordinaire, dans la tempête moderne, on écoute peu
le maitre d'équipage; on prend plutôt Tavis du bon vieux conseiller qui conseille la patience.
Mais le ciel s'assombrit, la mer moutonne, comme Feau à reflets sulfureux qui danse autour de la barque de Dante, dans le tableau de Delacroix; et quand ils voient Napoléon III tomber, le czar tomber, les attentats se renouveler chaque année en Europe — les rois crient encore comme dans la tempête :
— Miséricorde ! nous sombrons, nous sombrons ! Adieu, ma femme et mes enfants! Adieu, mon frère ! nous sombrons! nous sombrons! nous sombrons!
C'est ce cri-là qu'une oreille exercée peut entendre en Europe depuis plus de cent ans ; Louis XV, l'insoucieux, l'avait poussé le premier : « Après nous le déluge. • Le déluge est venu et la pluie tombe, non depuis quarante jours, mais depuis plus de quatre-vingts ans, pluie serrée et froide qui mouille les trônes, détrempe les couronnes, éteint les lustres et bat les murs du palais, jusqu'à ce qu'ils s'écroulent.
Il peut donc être intéressant de savoir quels princes, en Europe, ont une idée exacte du déluge, et consultent l'horizon.
Un de ces princes est, je crois, la princesse d'Allemagne. Elle a, ce me semble, quelque chose de la vaillance de Marie-Thérèse, qui dictait des lettres toute la nuit, et, du fond de l'Autriche, surveillait si attentivement Versailles ; elle a quelque chose aussi de cette grande impératrice des Russes, qui déclarait qu'elle voulait regarder la mort en riant.
La princesse royale veut vivre; elle a adopté la fière devise de Napoléon l*': Vouloir vivre et savoir mourir. Aussi, lorsqu'elle entra, en 1838, dans cette Allemagne des vieilles légendes qui sent toujours un peu le spectre et le chanci (Heine lui-même l'avoue), dut-elle avoir un peu rétonnement d'un jeune étudiant d'Oxford, qui, élevé en plein air, accoutumé à boxer et à ramer, serait introduit tout à coup dans le monde un peu hoffmanesque d'une petilc université allemande.
Qu'on suppose un Byron à Tubingue — même à Weimar : — il s'y serait certainement trouvé mal à l'aise et empêché comme un rossignol mis en cage. Il faut à ces oiseaux anglais de grande envergure une large mer, de vastes océans, les voyages en lointain pays.
La princesse royale vint vivre très jeune — elle n'avait que dix-huit ans quand elle épousa, en 1858, \e prince royal de Prusse — dans cette Allemagne un peu enténébrée d'alors.
C'était répoque où M. de Bismarck allait en Russie ; il n'était pas encore César-Auguste, il n'était qu Octave ; et Berlin, qui n'avait pas encore de belles maisons à six étages et de grands musées, Berlin s'occupait encore beaucoup de la gloire de Gœthe et du prince Pûckler- Muskau. — Cela a beaucoup changé.
Quelque fermée et étroite que me paraisse, de loin, la cour d'Angleterre, elle était pourtant plus accueillante, plus ouverte que la cour d'Allemagne d'alors. Et même dans le petit cercle de la reine Victoria, la jeune princesse avait pu respirer un peu du grand souffle anglais.
La princesse royale pouvant comparer deux cours, et juger, resta Anglaise de mœurs, ti'op Anglaise, a dit parfois TAUemagne. Mais les peuples sont parfois aussi mauvais juges des vertus de leurs princes que certains pères du talent de leurs fils.
Le rôle de princesse royale est toujours fort difficile à jouer, témoin la Cordelia du roi Lear. Comment employer, sans régner et sans s'ennuyer, ce long stage au trône qui dure parfois vingt et trente ans. La princesse royale décida vite en elle-même qu'elle vivrait beaucoup avec son mari, qu'elle élèverait ses enfants et qu'elle voyagerait.
Elle fut de ces princesses avenantes et accueillantes, qui savent oublier leur grandeur, et reçoivent sans habit noir les savants qui n'ont pas d'habit noir. On dit qu'elle se plut beaucoup à entendre causer Strauss, qui n'avait qu'une assez mauvaise redingote de drap grossier, mais qui avait bien lu les deux livres que recommande Lamennais : le Moniteur et les Prophètes. Elle écouta longtemps ce grand homme qui avait respiré }e parfum de la Bible, et qui a fait des vers sur la senteur des fleurs du tilleul. Elle l'écouta comme la reine d'Allemagne écoutait autrefois Mariette-Bey.
Mais, très pratique, la princesse royale ne se contenta pas du plaisir d'écouter ce savant qui parlait avec son àme ; elle voulut, sans doute, docile écolière, réaliser quelques-uns des projets de Strauss.
L'auteur delà nouvelle Foi aimait l'art, et recommande au néo-croyant d'entendre beaucoup de musique. Plus
large d'esprit que son maître, la princesse royale encouragea tous les arts.
Si Berlin a deux musées, dont l'un, le vieux, est plein de chefs-d'œuvre ; si le cabinet des estampes de Berlin a une réputation européenne, si les salles du vieux. château sont pleines de beaux tableaux d'histoire, parmi lesquels beaucoup de Watteau ; si la galerie de sculpture italienne de Berlin a acquis à très bas prix des bronzes et des bois sculptés merveilleux ; si le musée de l'Art industriel attenant au Reichstag a été fondé ; si les cours du Yictoria-Lycœum, sous la direction de miss Archer, ont été organisés et bientôt suivis par presque toutes les jeunes bourgeoises riches de Berlin, c'est que la princesse royale, qui aime Tart, veille à tout, visite elle-même les expositions étrangères, en rapporte des notes, des vues nouvelles, encourage les artistes, fait voter les fonds nécessaires aux grands achats. — Le prince royal, qui connaît tous ces goûts de la princesse, dit à tout solliciteur qui le fait juge d'une question d'art : « Parlez à ma femme. » Le prince dit ina femme bourgeoisement.
La princesse n'est donc pas de ces rois contre lesquels tonnait Ronsard :
Bien que toujours les monarques sceptres Soient soupçonneux des peuples trop lettrés.
Son rêve, j'en suis sûr, est d'être plus tard la reine lettrée et artiste d'un peuple lettré. Elle a dû tressaillir souvent en lisant l'histoire des papes et celle des Médicis, surtout si elle l'a lue dans une saison à Pegli, près de
Gènes. La princesse fait penser à cette Catherine, dont Ronsard disait :
Pour ne dégénérer de ses premiers aïeux. Soigneuse a fait chercher les liyres les plus vieux, Hébreux, grecs et latins, traduits et à traduire, Et par noble dépense elle en a fait reluire Son château de Saint-Maur
Malheureusement, le peuple allemand ne suit pas toujours la princesse. L'Allemagne, en 1830, sur la foi de Henri Heine, de Laube, de Hebbel, confondait Léopold Robert avec Delacroix, Ary Scheffer avec Horace Vernet. Y a-t-il deux cents personnes à Berlin iqui connaissent autrement que de nom Millet, Théodore Rousseau et Courbet?
L'Allemand a Toreille fine, il n*a pas d*yeux, au moins' pour faire la différence d'un ton avec un ton sur une toile; il en a pour pointer les canons et distinguer dans les verres d'une jumelle un mouvement militaire. Un peintre allemand, qui me parlait avec bonne foi de lui et de ses confrères, me disait : « Que voulez- vous ? En Allemagne, on ne nous apprend pas les éléments du métier; on nous fait faire des tableaux de genre avant de nous avoir fait dessiner d'après le modèle nu. Aussi, vers quarante ans, nous nous apercevons que nous ne savons rien; et alors, que voulez-vous, il est trop tard. »
C'est donc l'enseignement du dessin qui est mauvais en Allemagne. II semble que la pudique et inconséquente Allemagne en soit encore, en fait d'art, à la peur du mo-* dèle nu. — Et chacun sait qu'en peinture, l'amour du nu
est le commencement de la sagesse. De là tant de mauvais tableautins signés de noms cho.rs à Munich, à Diisseldorf, voire même à Berlin.
Et puis, rimpulsion a beau venir d'en haut, la masse de la nation ne suit pas le mouvement. — Je sais bien qu'on bâtit un palais pour loger les objets donnés à TEmpire par M. Schliemann. — Mais où le peintre non officiel sérieusement encouragé? Il se passera plus de quarante années encore avant qu'un Manet allemand soit décore, ou qu'un Courbet berlinois soit placé au musée. — D'ici longtemps l'Allemagne n'aura ni Manet ni Courbet.
Enûn, si une princesse artisleaime lart enÂllemagnc, la chromolithographie à l'usage des tètes couronnées remplit encore plus d'un château, plus d'un palais alle- •mand. — Et nunc reges, intelligile, erudimitd, quijtidicatis terrain. Et maintenant, rois, comprenez ; cherchez autour de vous des Titiens et, si vous voulez être immortels, commandez-leur votre portrait. N'imitez pas Napoléon III, qui ne s'est fait peindre que par Flandrin.
La princesse royale a compris, et j'imagine que dans les grands voyages qu'elle a faits, çà et là, un peu dans toute l'Europe, elle a cherché des peintres. Les a-t-elle trouvés ? J'en doute.
Pour les livres, la tâche était plus facile. Maintenant qu'on s'est mis à faire le tour du monde, ces livres ne manquent pas qui montrent au lecteur le fond des mers et le fond des forêts. II y en a moins qui montrent le fond des âmes ; cela tient d)ans doute à ce qu'il est plus impé-
nétrable. Et puis la censure allemande est sévère ; les poètes allemands sont peu audacieux.
L'Allemagne, qui pendant les cinquante premières années du siècle, a surtout vécu de contes et de légendes semble avoir pris goût décidément à l'histoire, et préférer Tacite aux frères Grimm.
Ce n'est pas déraisonnable. Aux princes surtout. Ta* cite, Suétone et Shakespeare en disent plus que les conteurs de légendes.
Quand on est sur le trône ou qu on y sera, il faut acquérir le plus tôt possible ce que Concourt a si bien nommé l'optique du trône.
La princesse royale me parait être une des voyantes du siècle.
On veut des rois modernes, c'est-à-dire des rois sans cérémonial et sans pourpre, des rois songeant à leur peuple, des rois qui voient l'avenir.
Et c'est vers l'avenir que la princesse royale a les yeux tournés. C'est pour cela que l'Allemagne lui a pardonné ses goûts anglais et ses préférences anglaises.
Le prince Wilhelm de Prusse.
Si le lecteur veut avoir quelque idée de Téducation que Ton donne de nos jours à un prince en Allemagne, qu'il ne lise pas nos traités d'éducation moderne, tout encombrés de préceptes et embarrassés de formules. Qu'il relise ou l'admirable Rabelais, ou le sage Montaigne, ou mieux Tun et l'autre s'il en a le temps.
€ Aussi bien est-ce une opinion reçue d'un chacun, dit Montaigne, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cet amour naturel les attendrit et relâche, voire les plus sages : ils ne sont capables ni de chastier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement comme il faut et hasardeusement ; ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ni le voir sur un cheval rebours, ni contre un rude tireur le fleuret au poing, ou la première arquebuse. Car il n'y a remède : qui en veut faire un homme de bien sans doute, il ne le faut épargner en cette jeunesse. »
Ne pas répargner en cette jeunesse ! C'est bien là la maxime allemande, qui veut qu'on demande trop aux jeunes princes, afin d'obtenir assez. De même on charge outre mesure le dos des chevaux de course qui doivent sauter l'obstacle pour que le jockey leur paraisse léger.
Le prince Wilhelm n'était pas précisément nourri pendant les dix-huit mois qu'il a passés à Bonn, grossièrement et hasardeusement. Mais ses repas, correctement servis, dans une vaisselle et une argenterie à ses armes, étaient très simples et duraient peu.
Le prince a toujours été très matinal. Bien que n'allant au lit qu'assez tard (il passait une partie de ses soirées dans le monde ou à la Kneipe des Borusses), il était levé avant tout le monde, et de très bonne heure, à cinq heures ou cinq heures et demie en été.
Il mangeait vers midi peu et vite : on servait deux plats de viande, quelques légumes, deux desserts. Le
prince mangeait à peine de deux plats et buvait de grands verres d*eau de seltz mêlés d*un peu de vin. Puis il regardait manger ses convives, causant volontiers, avec beaucoup d'entrain et de jeunesse, questionnant, sachant écouter, avec un beau sourire intelligent.
Je Tai vu souvent, dans cette petite salle à manger donnant sur un jardin rempli de roses, où les heures étaient sonnées par un coucou de la forêt Noire.
Les jours où le prince recevait (et presque tous les jours il y avait un diner) le menu était un peu plus long et plus varié. Je vois encore le prince, du bout de son crayon, corrigeant en souriant les fautes d'orthographe du menu écrit en français.
Le matin, leçons jusqu'au déjeuner. Parfois Tété un bain froid dans le Rhin, pris au milieu de tous les autres nageurs, dans rétablissement public. L'après-midi, leçons ou cours à l'Université. En dix-huit mois, le prince a suivi des cours de droit, d'histoire, de chimie, d'économie politique; et tout cela sans plier, sans pâlir — lisant, à travers cela, beaucoup de livres français et anglais.
Le jeune prince est polyglotte, et peut continuer en anglais on en français une conversation commencée en allemand, comme ces clowns qu'on entend, au cirque, jouer tout un air en agitant des clochettes de métaux différents.
Ne semble-t-il pas que toute cette éducation ait été dirigée du fond d'un palais ou d'un ministère prussien, par
quelque La Bruyère allemand, pensant, comme le La Bruyère français, « qu'on ne saurait charger Fenfance de la connaissance de trop de langues » .
11 y avait pourtant des heures de répit dans cette vie bien tendue. Presque tous les jours le prince montait à cheval, souvent seul, en uniforme d'officier, suivi d'un seul domestique qui, les pans de sa livrée retroussés et attachés sur la cuisse par un bouton, galopait derrière lui sur un gros cheval.
Je les ai rencontrés souvent, le long du Rhin; le prince allait souvent faire de longues galopades sur la berge, comme attiré par ce beau fleuve dont l'eau est tantôt verte comme une infusion de violettes, tantôt trouble comme une tasse de thé très fort coupé de lait.
Il y a une chanson d'étudiant allemand qui dit : « 0 Rhin ! ô père Rhin ! puissè-je être près de toi ! »
Que de fois le prince dira cela plus tard en songeant aux bonnes années de l'Université !
Qui sait même s'il ne Ta pas dit déjà?
Souvent aussi le prince Wilhelm montait dans une sorte de haut tilbury, attelé de deux grands chevaux poméraniens, qu'il conduisait lui-même, assez loin de Bonn, de préférence dans les Sept-Montagnes, du côté d'Heisterbach, ce cloître qui aurait pu être peint par un Rogier van der Weyden ou un Memling dans le fond d'une Adoration ou d'une Nativité. Arrivé là, le prince mettait pied à terre, visitait les ruines, respirait ce bon air des montagnes qui sent le noisetier et le fraisier. Il se faisait
servir un petit goûter à Tauberge et reparlait. Et comme cela devait lui sembler meilleur que les dîners de gala, avec des musiciens dans une tribune !
L'hiver — et comme ils sont longs et silencieux les jours d'hiver au bord du Rhin glacé, — le prince allait souvent chasser le sanglier, plus loin que Meckenheim, entre le Rhin et TEifel. Vêtu d'un très coquet costume marron foncé, en pantalons courts, un feutre sur la tète, le large couteau de chasse attaché autour des reins par une ceinture de cuir, il montait en voiture et s'en allait attendre la grosse bote derrière un arbre. Il devait revenir de ces chasses bien fatigué, ce qui ne Tempéchait pas d'aller le soir au théâtre voir Lewinskî, dans V Avare, de Molière, ou M"' Ziegler jouant Judithy et le surlendemain de danser chez le prince de Reuss ou chez un professeur de rUniversité.
De temps en temps, une fois ou deux par an, le prince royal ou la princesse royale arrivaient à Bonn, pour une journée, pour une demi-journée. Il faut toujours se hâter dans cette vie royale qui fait parfois songer à la toupie hollandaise heurtant, affolée, de ci, de là, ses petites barrières de cuivre.
Le prince royal ou la princesse royale venaient voir le prince Wilhelm, en passant, à la hâte, s'informant si on lui avait bien raidi Tàme et raidi les muscles.
Le précepteur du prince Wilhelm était alors le major von Liebenau. Il remplissait de son mieux, avec beaucoup de circonspection et une vigilance inquiète, de délicates, de périlleuses fonctions. On ne saurait croire combien les
petites villes de province, même en Allemagne^ ont la peau sensible et Tépiderme chatouilleux.
— Le prince est venu chez mon collègue, disait tel professeur, et il n'est pas venu chez moi.
— Le prince s'est amusé chez un tel, disait un autre, et chez moi il a bâillé, ou il a mordu son gant, ou il a eu Tair distrait.
— Le prince ne vient guère chez nous, reprenaient à leur tour les officiers ; on Técarte bien de notre société. Il vit trop avec les étudiants, beaucoup trop.
— Le prince travaille trop.
— 11 ne travaille pas assez.
Voilà le fonds des conversations qu'on put entendre à Bonn pendant dix-huit mois, le thème habituel sans cesse repris, corrigé, amplifié. Le major von Liebenau restait calme et prudent. D'ailleurs dés ordres venus de haut, et qu'il suivait ponctuellement, lui dictaient sa conduite; et quand il eut quitté Bonn à la suite du prince, on put voir qu'il avait, en somme, parfaitement rempli sa mission.
Quand le prince s'est marié, en 1881, le major von Liebenau est resté auprès de lui.
Non seulement Bonn, mais toute la rive du Rhin, assez loin dans la campagne, avait les yeux fixés sur le prince, étoile de première grandeur.
Il y eut même quelques scènes vraiment comiques au milieux du sérieux habituel de cette vie. Un jour le prince, traversant un village, s'arrête dans une boutique de pâtissier, mange un gâteau, paye et s'en va. Il n'a pas
fait mille mètres que les voisins du pâtissier de campagne accourent chez lui :
— Tu ne sais pas, X..., qui est entré chez toi tout à rheure, qui a mangé un gâteau?... C'est le prince Wilhelm.
— Ah!... C'est le prince Wilhelm!
Le pâtissier reste coi pendant huit jours. Mais le huitième jour, le major décachetait, dans sa correspondance du matin, une pétition du pâtissier demandant à être autorisé à faire mettre sur sa boutique une enseigne annonçant qu'il était fournisseur de S. A. R. le prince Wilhelm de Prusse et de la cour d'Allemagne, HofUeferanU
Le major répondit au pâtissier qu'il enverrait sa pétition à qui de droit, et l'histoire amusa Bonn pendant huit jours.
Bonn était souvent en fêtes dans ce temps-là. On célébra, pendant le séjour du prince, le cinquantième anniversaire de la fondation de l'Université; il y eut à cette occasion force discours prononcés, force tonneaux de bière défoncés et bus, force Hum/pchen humés et vidés religieusement, selon la formule. Des corporations bariolées comme des pages de la Renaissance, cavalcadèrent toute la journée, sabre au poing, dans Bonn et aux alentours; et le soir, à la Beethovenhalle, dans la' paisible et toute musicale maison de Beethowen, il y eut un Commets monstre ; des hurrahs renforcés et soutenus par d'éclatantes fanfareâ de cuivres résonnèrent sous les solives de bois, en l'honneur de l'Université, et de for-
midables Salainander roulèrent d'un bout à l'autre de la salle, sur les tables de bois.
Vers onze heures du soir, ce jour-là, la musique jouait toujours, les cuivres jetaient des appels strid'^nts, les professeurs parlaient toujours et toujours avec la même éloquence; les toasts des Hanséatcs succédaient aux toasts des Borusses; mais pourtant ça et là un Steen ou un Brauwer, entré subrepticement dans la salle, eût surpris autour des tables des attitudes prostrées, des affaissements extraordinaires, de curieuses hébétudes, des jambes allongées sous la table, des bras pendants, des regards morts et figés.
Toute fête d'Université allemande, lorsqu'elle est vraiment joyeuse, a toujours l'air de la Kermesse de Rubens, sans les femmes.
Le prince Wilhelm a vu tout cela de près. Il présidait cette grande fête, buvant à peine. Les princes, en Allemagne, ont seuls le droit de refuser de boire, tandis que le reste de la nation s'alcoolise méthodiquement et ingurgite, bon gré mal gré, du houblon. C'est la mode. J'ai entendu un étudiant dire: « C'est mon plaisir! »
Le prince Wilhelm a vu tout cela, et il est bon qu'il l'ait vu. Un homme qui doit gouverner un peuple doit avant tout avoir vu ce peuple boire et manger, pendant ■ longtemps. Le Harry des comédies de Shakespeare n'en est pas un plus mauvais roi pour avoir bu avecBardolph, Nyni, Pistol, et causé quelquefois avec la bonne DoU. Il se dégage de toute grande assemblée humaine qui boit ou qui chante une philosophie un peu grossière, mais
très saine, très essentielle à connaître pour un futur prince. Le prince Wilhelm la connaîtra.
Il a eu d'autres spectacles depuis, et qui ont pu lui faire oublier ceux-là. Il a vu l'Egypte. C'était son rêve ; sur le Rhin il rêvait le Nil, parlait sans cesse du Caire, des Pyramides. En 1881, lorsqu'il s'est marié, il a vu l'Europe accourir à Berlin et défiler devant lui dans les grandes salles du Schloss^ ces salles où un roi du quatorzième siècle ne se sentirait pas trop dépaysé.
Mais, j'en suis certain, le prince songe souvent à Bonn, à Cologne, aux Sept-Montagnes, aux grands vapeurs blancs et verts qui remontent et descendent le Rhin, aux voyages à Coblenz et à Darmstadt, aux chasses au sanglier.
Aujourd'hui, il est père; il a un fils qui, pourvu que Dieu lui prête vie, ira étudier et boire de la bière, dans une vingtaine d'années d'ici — vers 1900.
Et c'est probablement à Bonn que son père, qui sans doute sera Kronpinnz, l'enverra.
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