‹ L'Allemagne de M. de BismarckChapitre 13 sur 32 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les théâtres. — Les faubourgs; la vie nocturne. — Le monde <: : crime i Berlin.

Les crimes.

Les musées. — Les expositions d'art.

Gomment on mange à Berlin.

L'année 1883 en Allemagne. — Congrès des calluliquo.^ Romands. — Les grandes manœuvres de Hambourg. — L^ rod'Espagne en Allemagne. — Les fêtes en Thonneur «le Lut ne»-.

— Les fêtes de Noël à Berlin.

L'année 1884 en Allemagne. — L'empereur et la cour. — S/vi 'irs i Ems et à Gastein. •— Mort du maréchal Harwart von Bilten eld

— Statue du général Gœben à Coblentz. — Inauguration d v la statue*

MatM théâtres. — lies faubourgs; la vie noetnme. — Eie monde du erlme à Berlin.

Quand on parle aux Allemands qui viennent à Paris de notre Opéra, ils répondent presque invariablement : € Oui, le bâtiment est très beau, mais on n*y chante pas bien ; nous n'avons pas été contents. » Si on insiste un peu, on apprend alors que l'homme qui vous conte ses impressions est venu à Paris en été, au moment où la salle de TOpéra est pleine d'Anglais en vestons de couleurs variées.

D'habitude, TAllemand qui voyage à Paris va plutôt au Théâtre-Français qu'à l'Opéra, où les places coûtent cher. L'Allemand est économe, et habitué à payer cinq ou six francs la meilleure place dans le meilleur théâtre de Berlin, il ne se résigne qu'à contre- cœur à donner douze francs pour entendre bien chanter les Huguenots ou le Prophète.

Il ne faut donc pas prendre trop au pied de la lettre les jugements sévères des Allemands sur notre Opéra : tel qu'il est, il vaut mieux que le leur.

19o BERLIN

Je ne parle pas des décors qui,, à TOpéra de Berlin, sont médiocres et tristes à l'œil : que ce soient les jardins de Sardanapale ou le palais d'Armide ; que le théâtre représente un château de Touraine ou un paysage italien, les toiles sont brossées avec la plus stricte économie ; les palais égyptiens et assyriens ont un air de pinacothèque qui donne froid dans le dos, et des figurants tristes évoluant parmi des architectures régulières ne donnent au spectateur bénévole qu'une dose infinitésimale d'illusion. Les Allemands n'ont pas de Chéret, ils n'ont pas de Robecchi. Le budget de rOpéra, strictement mesuré et équilibré comme tout budget allemand, ne permet pas les dépenses folles, et les yeux accoutumés aux magnificences des scènes parisiennes sont plus d'une fois attristés, à Berlin, par la pauvreté d'un décor économique.

Un enthousiaste de musique m'objectera qu'on ne vient pas à l'Opéra pour voir, mais pour écouter. Parlons donc du chant :

Quelques acteurs de l'Opéra de Berlin sont agréables à entendre : Betz chante avec goût et méthode, et il est aussi bon comédien que Faure ; d'ailleurs, myope comme Madeleine Brohan. Erollop a une belle voix de baryton qu'il conduit bien ; bon comédien, lui aussi, jouant sans exagération, ce qui est assez rare en Allemagne pour qu'on le dise. Enfin M"® Brandt joue avec talent certains rôles de Gluck, de Mozart et de Meyerbeer ; mais entre "° Krauss, par exemple, il n'y a pas de compassible.

Quant au reste de la troupe, sauf M"** Lehman et Voggenhuber, il est presque lamentable. Deux acteurs surtout, le jadis illustre Niemann et M*""* Mallinger donnent presque chaque soir au public berlinois le spectacle d'une longue et douloureuse agonie.

J'ai vu Niemann dans bien des rôles : j'ai vu son grand corps, un peu épais et alourdi, moulé dans Tarmure blanche de Lohengrin et dans la veste de Fra Diavolo ; je l'ai vu coiffé tour à tour d'un casque d'argent aux ailes d'or et d'un simple chapeau tyrolien. Dans les rôles héroïques, il est superbe d'attitude; dans Fra Diavolo, il jn'a donné l'impression comique d'un géant qui voudrait singer un personnage de Watteau; l'hercule Farnèse, prenant le costume de l'Indifférent, de la salle Lacaze, ne serait pas plus drôle que Niemann en bandit italien ; et j'ai souvent été sur le point d'éclater de rire pendant que la salle entière applaudissait.

C'est que Niemann, malgré sa démarche lourde et sa voix mourante, est encore le benjamin, l'enfant gâté du public berlinois, qui est constant et même tenace dans ses goûts. Les applaudissements donnés à Faure quand 41 file des sons en se haussant sur la pointe des pieds, sont froids en comparaison des bravos qui éclatent chaque soir à Berlin quand Niemann, à bout de souffle, pousse tristement une note pénible et désespérée.

Quand à M*"^ Mallinger, je suis vraiment incapable de la juger impartialement ; car je ne l'ai jamais entendue que gémir et se lamenter d'une voix déchirante. M"° Mallinger a été, dit-on, une très belle femme et une chan-

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teuse agréable à entendre. Elle s'est attaquée aux rôles les plus difficiles du répertoire, elle a chanté Yalentine et Eisa. Berlin Ta applaudie.

Aujourd'hui M™* Mallinger n'est pas seulement fatiguée ; elle entre en scène comme épuisée, et elle en sort agonisante, après avoir pleuré son rôle, seule ou eh compagnie de ses camarades, solides et bien portants.

Le naïf étranger s'imagine que lorsque M"** Mallinger quitte la scène, la salle va garder le silence morne des profondes douleurs. Au contraire, les applaudissements éclatent, aussi bruyants que s'il s'agissait de témoignera une Nilsson ou à une Patti une admiration sans bornes «

L'Allemand qui a entendu chanter M*"* Mallinger et Niemann il y a trente ans, entend encore chaque soir les sons qu'ils ont poussés il y a trente années, sons qui, parait-il, étaient purs et jeunes. Quant à ceux qu'il est donné au public moderne d'entendre, ce n'est qu'une longue, une interminable et navrante lamentation. On écoute anxieux une note qui sort, douloureuse, d'une poitrine haletante; est-ce l'opéra, est-ce un supplice d'un nouveau genre, le supplice de l'opéra obligatoire imposé à l'acteur agonisant? Les applaudissements éclatent frénétiques, et l'homme sensé, l'homme à l'oreille juste et facilement impressionnable, demeure stupéfait.

Un jour, en lisant les impressions de voyage de l'américain Marc Twain, j'eus l'explication de ce bizarre phénomène. Gomme moi, Marc Twain, il y a longtemps déjà, avait entendu Niemann surmener un gosier qui n'est plus souple ; comme moi il avait vu des centaines

de mains allemandes applaudir , et toute une salle allemande témoigner bruyamment une incompréhen-sible joie.

Marc Twain fut curieux ; il interrogea une dame allemande, sa voisine, qui fut sincère :

— Madame, pourquoi donc applaudit-on Niemann? Il me semble qu'il détonne affreusement, et que sa voix est usée.

— Ah! Monsieur! Niemann a été un si bel homme et un si grand chanteur.

Et Marc Twain partit, convaincu que les Allemands sont un peuple reconnaissant plutôt que des êtres doués d*une fine esthétique.

II y a quatre à cinq mois pourtant, Berlin eut comme un vague désir de faire une bonne action. Avait-on reçu des plaintes d'abonnés? Un directeur vigilant lisait-il la lassitude dans les yeux des claqueurs les plus obstinés ? M"""" MalUnger fut priée de se reposer et on lui laissa entendre que le public consentait à se priver pour quelques mois de ses gémissements. C'était une bonne occasion pour elle d'aller reprendre des forces, quitte à recommencer plus tard son agonie. Les journaux malicieux de Berlin annoncèrent, avec de fins sourires, le congé de santé donné à la chanteuse.

Mais on s'émut, parait-il, en haut lieu; une voix auguste et qu'on écoute toujours dit : c Mais pourquoi donc n'entend-on plus M"* Mallinger? elle chante depuis si longtemps ! » Et huit jours après la chanteuse venait

reprendre un rôle célèbre qu'elle chante en effet depuis bien longtemps.

L'Opéra berlinois, tel qu'il fonctionne en 1881, n'offre donc que de médiocres plaisirs à l'étranger aux oreilles délicates. Mais les graves Berlinois y vont volontiers s'y montrer pendant un acte ou deux. L'empereur et l'impératrice paraissent dans leur petite avant-scène du côté gauche, et ces jours-là la grande loge de la cour, placée au milieu du théâtre, s'emplit d'uniformes.

Le prince royal et le prince Wilhelm y viennent aussi assez souvent passer une heure après diner.

L'empereur a une prédilection pour les ballets qui sont parfaitement dansés, et l'impératrice ne se lasse pas d'entendre Carmen.

Plusieurs des grands personnages de la cour occupent presque chaque soir, au moins pendant quelque temps, leur baignoire. L'Opéra de Berlin est un peu, comme celui de Paris, un salon diplomatique.

Quant au reste du public, il se compose en grande partie de fonctionnaires et d'excellents bourgeois qui regardent attentivement, écoutent de toutes leurs oreilles, arrivent avant le lever du rideau, et partent après l'apothéose. Quelques jeunes filles suivent Fopéra sur la partition. Dans les premières loges on voit à peu près toute la haute finance de Berlin ; mais les loges sont louées pour un soir; personne, que je sache, à Berlin, ne se donne le luxe de louer une loge à l'année, et les épaules sont toujours soigneusement voilées.

Un détail d'aménagement intérieur utile à noter. Dans

tous les théâtres allemands le vestiaire est confié à des hommes, qui reçoivent uniformément de chaque spectateur vingt pfennige, environ vingt-cinq centimes. Les paletots et chapeaux sont pendus côte à côte dans le couloir, aux yeux de tous ; et c'est un spectacle assez curieux de voir en hiver, dans le couloir de Torchestre et des premières loges, les pelisses de fourrures et les bonnets de loutre ou de renard.

Autre détail bien significatif. Jamais, jamais je n*ai vu un Berlinois lire dans un théâtre, un journal qui ne soit pas le programme. Le Parisien, toujours affairé et curieux, s'inquiète souvent assez peu de la pièce qu'il est venu voir et si les acteurs lui déplaisent, il ne se gène pas pour tirer de sa poche un journal du soir. A Berlin, l'homme qui va au théâtre veut en avoir pour son argent; il écoute, recueilli; il a l'applaudissement facile, le rire d'un enfant, et il ne bâille qu'à la dernière extrémité. — Le Berlinois, dans quelque théâtre qu'il soit, a toujours un peu l'air solennel et important du monsieur qui conduit ses filles à l'Opéra-Comique pour voir la Dame Blanche. Il y a dans la salle vingt personnes qui le connaissent; il se sent vu, étudié, observé; et pour lire son journal il attendra qu'il soit rentré chez lui et que sa femme ait apporté le thé.

Le seul théâtre qui, à Berlin, fasse concurrence à l'Opéra, c'est le Schauspielhaus^ la Comédie, l'équiva-^ lent berlinois du Théâtre-Français. Les efforts de la direction sont louables ; elle fait tout pour satisfaire un public qui tient plus, ce me semble, à la quantité qu'à la

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qualité. Aussi les auteurs morts et les contemporains se succèdent-ils sans cesse sur l'affiche : Gœthe après Shakespeare, et après Shakespeare, M. Paul Lindau, un des grands fournisseurs du théâtre Berlinois. — On peut voir jouer dans le même hiver et par les mêmes acteurs Hamlet, Othello, le Songe d'une nuit d'été, Êmilia Galotti, Gœtz von Berlichingen, Guillaume Tell, Verschâmte Arbeit et un joli petit acte de Eotzebue : die Ungliicklichen, joué bien finement par deux excellents acteurs, Krause et Vollmer. M"* Frieb Blumauer excelle dans les rôles de M"* Thierret; c'est une vieille juive qui a l'air un peu d'une figure de potiche japonaise, mais qui joue de sa laideur d'une façon bien amusante et bien spirituelle. M"* Conrad, une toute jeune et jolie débutante^ était vraiment exquise dans le rôle de Puck, du Songe d'une nuit d'été; elle s'y montrait si poétiquement espiègle, mutine et joyeuse, que les vrais admirateurs de Shakespeare, toujours nombreux en Allemagne, devaient être contents.

Mais l'ensemble de la troupe est assez faible : M"^ Mariott, cédée par Cologne à Berlin, est lourde et sans grâce; elle porte des toilettes qui imitent celles de Paris, qui sont peut-être à Vinstar de Paris, mais qui ne sont certainement pas parisiennes. Quelques autres sont tout à fait mauvaises et jouent faux. Défaut grave, les mauvais acteurs allemands crient à tue-tête. Ludwig, qui s'attaque à tous les grands rôles de Shakespeare, est un Hamlet bien peu prince, bien peu gentilhomme. 11 use, pour donner à sa physionomie une finesse qui lui

manque naturellement, d'un perpétuel clignement d'yeux^ qui à la longue est bien fatigant; il aurait besoin de relire à son usage les conseils que le prince de Danemark donne aux comédiens, et de dire les passages d'amour en amoureux et non en acteur qui fait l'amoureux avec des roucoulements forcés et des effets de voix tellement connus et banals qu'ils ne peuvent plus émouvoir que le plus indulgent des Berlinois. Mais à part Salvini, qui n'est pas parfait, y a-t-il en ce moment en Europe un acteur capable de jouer Hamlet ?

Le meilleur théâtre de Berlin est peut-être le Wallner Theater^ perdu dans un quartier pauvre et qui, le soir, devient sinistre, mais où va pourtant toute la bonne société de Berlin, toute celle qui aime à rire. M'^^Niemann-Raabe, la femme du ténor Niemann, y a joué cet hiver Divorçons I pas du tout comme W"" Ghaumont, mais d'une façon intéressante, avec des nuances tendres et assez de gaieté pour égayer un homme du Nord, auquel la bonne gaieté et l'amusante folie de notre Palais-Royal paraissent presque du dévergondage et du délire.

A ce propos, il est curieux de noter un trait d'hypocrisie berlinoise. Quand on eut traduit la pièce de Sardou, Divorçons ! en lui donnant le nom de Cyprienne, il y eut à Berlin un moment d'attente. Comment allait-on accueillir, aux bords de la Sprée, cette jolie et spirituelle bouffonnerie dont Paris d'abord, et toute l'Europe qui est à Paris, avait ri? Siffler était bien dangereux, c'était s'exposer à se faire appeler teuton et à se faire dire les duretés qu'on dit à ceux qui ne comprennent pas.

Applaudir, c'était faire indirectement Téloge de la gaieté et du rire parisiens. Et puis, applaudir une bonne et amusante pièce venue de France, c'est bien peu patriotique !

Des auteurs dramatiques allemands, avec qui je causai alors, étaient visiblement inquiets. On prit un moyen terme : on applaudit la pièce le soir de la première, mais le lendemain les journaux de Berlin dirent : t On a joué hier une nouvelle pièce traduite du français, Cyprienne. Ah! comme c'est joli! comme c'est fin! comme c'est français ! Ce n'est pas nous, Allemands, qui avec nos lourdes mains de cochers (sic) ferions de pareilles choses. Il faudra donc aller voir cette jolie pourriture, cette fleur de marais (Sumpfblume). »

Fleur de marais I en parlant de Divorçons! comme c'est allemand, comme c'est berlinois !

Des autres théâtres de Berlin, tels que le Victoria Thea^ ter^ leFriedrich'Wilhelmstœdtiches Theater ^ily a peu de choses à dire. Le Victoria Theater^ situé dans un quartier populaire, est à Berlin ce que sont à Paris le Chàtelet ou la Gaieté. On y joue habituellement des féeries ; c'est là qu'au mois de mai Wagner a donné, avec une troupe de chanteurs dont les premiers sujets venaient de Munich, une série de représentations des Niebelungen.

Signalons, à ce propos, une coutume allemande. Les acteurs d'un théâtre passent volontiers d'une scène à une autre, dans Berlin même, et jouent trois semaines, un mois, quelquefois plus, sur le théâtre ami qui leur donne l'hospitalité. Ces représentations s'appellent Gastspiele ;

et Ton dit de Facteur en représentations qu*il joue als Gasty comme hôte. J'ai même vu la Comédie berlinoise se transportant un soir à l'Opéra pour jouer le Wilhelm Tell, de Schiller, tandis qu'on donnait le même soir, à rOpéra, un opéra de Mozart.

Deux mots d'un petit théâtre de faubourg, le National TheateVy pauvre petite baraque aussi lamentable et abandonnée que le Théâtre-Montparnasse ouïe théâtre des Gobelins, et où on a joué cet hiver : Un Échappé du bagne y qui doit être un frère allemand de Lazare le Pâtre.

Ceci, à titre de curiosité. Mais si l'on veut passer à Berlin une bonne soirée, et emporter le souvenir d'un bon acteur, il faut aller voir Haase jouer le Kœnigs lieutenant (le lieutenant du roi). Costumes, diction, gestes, tout est très près de la perfection.

D'aucuns qui ont pu comparer disent que Haase, dans Kœnigs lieutenant, vaut Delaunay dans le Menteur. Et ce n'est pas peu dire.

30 septembre 1883.

Le 30, on a inauguré au Friedrich-Wilhelms Theater ce que les Allemands nomment le Théâtre- Allemand^ par opposition au Théâtre-Français, qu'on a la prétention de faire oublier. Les auteurs allemands sont visiblement agacés de voir que les pièces de Sardou, d'Augier, de Meilhac et Halévy, ont autant de succès en Allemagne qu'en France, de là ce nouvel essai de Théâtre- Allemand, se posant en rival de notre Théâtre-Français. Comme nouveauté, on a donné Cabale et Amour ^ de Schiller!

Les faubourgs; la vie nocturne.

Quel est Fétranger qui, ayant vu la ligne des boulevards, les Champs-Elysées, la rue de Rivoli et le Palais- Royal, pourrait dire : je connais Paris. Pour connaître Paris, il faut non seulement avoir monté l'escalier des restaurants à la mode, avoir déjeuné chez Durand, dîné chez Laurent ou au Moulin-Rouge, mais être entré dans les gargotes, et avoir mangé, assis sur un tabouret, des portions à soixante centimes, être monté sur les Buttes- Montmartre et à la Butte-aux-Cailles, et, quitte à se boucher le nez de temps en temps, n'avoir pas dédaigné de traverser les Halles à six heures du matin.

Pour connaître Paris, il n'est même pas mauvais d'avoir vu, ne fût-ce qu'en passant, la rue des Filles-Dieu et la rue Maubuée.

Théophile Gautier, qui était un grand parisien, aussi vrai parisien peut-être que Montaigne, amoureux de Paris jusqu'aux verrues, Gautier se vantait de connaître toutes les rues de Paris sans exception. 11 n'y en a pas une, disait-il, où je n'aie eu la curiosité de passer. Victor Hugo pourrait en dire autant, je croîs, et à coup sûr Ignotus et Maxime Du Camp, qui tous deux, et presque en même temps, ont ausculté Paris, comme un médecin pose son oreille contre le dos du malade pour l'entendre respirer.

Chaque fois que j'ai traversé une ville étrangère, je me suis senti mordu de la même curiosité, et j'avoue que mon ambition, en arrivant dans une ville inconnue.

était de voir sans en excepter une seule toutes les rues, ruelles, venelles, impasses, carrefours, passages et culsde^sacs que je rencontrais sur mon chemin; et que je partais désolé, plein de regrets et de remords, quand par nécessité j'avais négligé de considérer quelque pâté de maisons pittoresquement sordides ou quelque bouge à la mine curieusement suspecte. Mon opinion bien arrêtée est qu'on ne voyage pas pour revoir la rue de Rivoli et Tavenue de TOpéra; laissant donc aux amoureux de la ligne droite et des maisons à arcades toutes les rues régulières et tirées au cordeau, pprtout où j'ai été je me suis enfoncé de préférence dans les quartiers les plus abandonnés et dans les coins les plus ténébreux.

Aussi que de courses pleines de trouvailles pour mes yeux et pour ma pensée : à Cologne, dans les environs de la Hochstrasse, et dans le quartier perdu qui entoure Saint-Géréon ; à Francfort, autour des étaux sanglants des bouchers, près du Dôme, et dans ce merveilleux ghetto que la pioche du démolisseur va abattre, qui branle déjà et menace ruine, mais dont les vieilles maisons de bois, si justes de proportions, si finement ciselées et fouillées, m'ont apparu une dernière fois, comme un bijou rare et démodé qu'on aperçoit dans la vitrine poussiéreuse d'un brocanteur, et qui demain va être refondu.

Oui, dussent les riches habitants de Cologne et de Francfort frémir d'indignation et me huer en masse; dussent les juifs opulents qui ont leur maison de campagne à Godesberg m'accuser de mauvais goût, j'avoue

que la plus pauvre maison des faubourgs de Cologne, que la plus petite baraque, la plus misérable échoppe du quartier juif de Francfort, m'intéresse plus que les palais massifs sortis de la cervelle des Viollet-le-Duc et des Garnier allemands.

Pour moi (et je ne suis pas le seul de cet avis), le XIX" siècle qui a tant de choses, n'a pas d'architecture, c'est-à-dire pas d'architecture que j'aime. Latour, le grand portraitiste Latour, quand il allait aux dîners de M"» Geoffrin, disait : « Lorsque la figure des invités ne me dit rien, je fais le portrait des laquais. » J'ai toujours cru pouvoir user de la même liberté que lui, et là où les maisons à cinq étages ne m'ont rien dit, j'ai cherché à faire parler et à écouter les maisons à deux étages et les sous-sols.

Aussi, à Berlin, ai-je vu en huit jours, en moins de huit jours, toute la partie ouverte et accueillante de la • ville, la partie cosmopolite et moderne, celle où le Berlinois enrichi ou ambitieux plante sa tente, les quartiers d'hôtels, de restaurants, de changeurs et de bijoutiers ; les Linden, qui font l'effet de la promenade chic d'une très grande ville de province ; la place de Paris où sont les ambassades; laFriedrichstrassc et la Leipzigerstrasse, deux des plus grandes, des plus vivantes rues de Berlin.

Et que de Français, même de ceux qui veulent voir et savent voir, m'ont dit, après six mois de séjour à Berlin : « Nous n'avons rien vu, rien découvert ; nous tournons toujours dans le même cercle, des Linden à la place

Belle-Alliance. II doit pourtant y avoir ici comme partout des faubourgs curieux, des environs intéressants. » Ils disaient cela, et huit jours après partaient tous sans être sortis du cercle.

C'est qu'en effet il faut une certaine volonté, et un commencement de ténacité pour voir d'une ville autre chose que ce qui est signalé par un Bœdeker ou un Guide Joanne. L'étranger, instinctivement, va aux chefsd'œuvre, aux points de repère : à Paris, il verra les musées et une dizaine d'églises ; c*est miracle si, avant qu'il parte, un ami intelligent Ta conduit à Châtillon, à Villejuif ou au moulin Saquet. C'est miracle s'il part ayant découvert Bicétre, Gentilly ou Bièvre.

J'ai voulu être à Berlin, non pas l'étranger qui voit tout, je n'ai pas cette prétention : il faut plus de temps peut-être pour voir une ville que pour voir un homme, c'est dire qu'on ne la voit jamais complètement, mais j'ai voulu du moins voir des choses variées, et les voir à ma façon.

C'est pourquoi, moitié par prédilection d'homme aimant Téniers et Van Ostade, moitié par amour de l'inconnu et passion de l'inédit, j'ai beaucoup couru dans les faubourgs et les quartiers populaires de Berlin.

Pour en donner au lecteur une idée un peu précise, je n'aurai presque qu'à recopier les notes que j'ai prises, jour par jour, chaque fois que je me suis trouvé en face d'un spectacle curieux et nouveau pour moi. La note quotidienne a bien ses inconvénients : elle est nécessairement fragmentaire et morcelée, et n'a pas sur certains

esprits la puissance de la phrase du livre rédigée après coup. Mais à ceux qui veulent connaître, aux véritables curieux de peuples et jugeurs d'hommes, elle donne, elle donne seule Taspect saisissant, vivant, palpitant des choses. Je suis, en ce point, de Técole de Stendhal et de Taine : la petite note vraie, c'est la vie.

26 janvier.

L'autre jour, après un assez long temps de vie sédentaire, je fais une grande promenade à pied dans les rues pauvres de Berlin (Commandantenstrasse, Oranienstrasse jusqu'au Gœrlitzer Bahnhof). A partir de la Commandantenstrasse, les boutiques deviennent pauvres, humbles, mais d'autant plus curieuses. Ce ne sont plus les luxueux magasins de la Leipzigerstrasse, mais des vitrines où tous les objets sont affichés, marqués; et à quels prix? Des bretelles à 15 pfennige, des corsets à 3 marcs et même à 1 marc, des bandagistes, des marchands d'ustensiles de ménage, des marchands de nouveautés, de petits libraires, des fleuristes à bon marché. Tout cela sent déjà un peu le pauvre, la très petite bourgeoisie, par conséquent m'intéresse vivement. Enfin, je vais donc voir autre chose que des gens riches et bien mis ! La population qui court et grouille dans ces rues déjà sombres et un peu tristes pour l'étranger est des plus intéressantes à observer.

D'abord, des bonnes, fraîches^ rougeaudes ; des figures comme de grosses pommes, les mains fendillées et gercées ; elles ont l'air de petits soldats du train habillés en

femmes; et des regards brillants et sauvages à la Hais. Des modistes, des petits trottins berlinois, l'air éveillé ou timide, mais toutes amoureuses, toutes regardant le monsieur qui passe, surtout quand il a un chapeau de soie; de pauvres petites prostituées bien humbles (à Berlin la prostitution commence avant quinze ans), coiffées d'invraisemblables castors, de feutres bizarres, de plumes qui ont Tair de sortir de Teau, et enveloppées dans des tartans, avec des robes trop courtes qui laissent voir leurs grands pieds chaussés de bottines neuves; Tair lugubre, le regard navré. Il y a de quoi.

La prostitution, la basse surtout, n'est pas gaie à Berlin ; on paye mal, on exige beaucoup, et on méprise pardessus le marché. Les Berlinois, eux aussi, disent qu'ils reviendront et ne reviennent pas. Il y a là, comme partout, des bandes de gens, déjeunes gens, pour qui c'est un plaisir et un amusement de duper les filles. Quelquesunes sont jolies; presque toutes ont Tair doux et craintif d'êtres qu'on bat, qu'on rudoie, qu'on dupe et qui ne comprennent rien à la vie. Il y aurait là de quoi toucher un Dickens, et tenter un Goya, même un Gavarni.

Quelques-unes, belles d'une beauté de béte, des cheveux d'or liquide, bien entretenues, gaies, rieuses.

On m'en a montré qui, entretenues par cinq ou six juifs à la fois, ont tout l'argent qu'elles veulent. A Berlin le juif est, plus que tout autre, c l'homme sérieux ».

Des paysannes, des femmes qui vendent du café dans les marchés publics, des marchandes de jacinthes et des marchandes d'oranges : celles-là belles comme partout,

encapuchonnées, emmitoufflées dans des tricots noirs^ les mains sous leur tablier de cotonnade, des figures fripées et crevassées, criant : Madame, qu'est-ce que vous cherchez ? — Deux oranges pour trois sous. — Celles-là sont toujours belles : j'en atteste les grands peintres flamands qui ne se sont pas lassés de les peindre.

Quant aux hommes, des avoués, des huissiers, des marchands, des hommes d'affaires, des médecins, dans de grands manteaux de drap vert doublés de fourrures, une toque de fourrure sur la tète, une variété de types infinie. Quoi de surprenant d'ailleurs que l'Allemand de Munich ne ressemble pas à l'Allemand de Stettin, ni l'habitant de Breslau à l'habitant de Hambourg? La plupart des yeux sont froids, précis, d'un bleu dur et sombre, ou étincelant.

Beaucoup de juifs, naturellement, dont les yeux noirs disent tous : t J'agiote, j'achète bon marché et revends cher; je gaignSy j'entasse des millions et je sais les cacher. »

Au marché : des hommes de peine en veste grise doublée de vert, casquette à oreilles, gants tricotés ou fourrés ; ils portent sur l'épaule d'énormes quartiers de viande, des moitiés de cochons coupés en deux et tout sanglants. Des boutiques en plein vent, comme aux marchés du dimanche, à la barrière d'Italie, sur la route de Villejuif à Paris ; il y a une section pour la charcuterie, une pour les oranges et les légumes (du côté de la Cornmandantenstrassé)^ une pour les fleurs (du côté de la Leipzigerstrasse) . En somme, c'est l'aspect d'un marché

hollandais, mais avec quelques types vraiment spéciaux à Berlin.

Quel spectacle pour un Zola ou pour un Concourt allemands! mais TAllemagne aura-t-elle jamais un Zola ou un Concourt? Il y aurait une brochure à faire avec ce titre, sous forme de lettre à M. Bamberger.

Qu'on imagine sur tout cela un beau soleil de janvier, rouge à neuf heures du matin, et qui vers onze heures devient couleur d'or, jette à travers les rues de grands rayons lumineux, et fait danser sa lumière chaude sur mille nuances de blond, de fauve, de roux, sur les cheveux blonds de la Silésie, de la Poméranie et du Mecklembourg, un soleil qui joue dans les barbes couleur ventre de chamois et couleur ventre d'écureuil, tout cela devient beau un moment, d'une beauté étrange, inconnue, et qui grise, puisque, malgré le froid très vif et mille choses à faire, j'y reviens trois matins de suite sans me lasser.

La figure humaine est toujours une merveilleuse chose,

et le spectacle d'une foule humaine, et surtout d'une

' foule étrangère, dont on commence seulem ent à sentir

les mœurs, à pénétrer la langue, à comprendre l'esprit,

est toujours fait pour griser.

26 janTier.

Je suis retourné ce matin à YOranien Platz. L'église Mariannen, toute rouge au milieu de cette grande place couverte de neige, est d'un effet merveilleux. J'ai longé le Mariannen-Ufer et traversé le Iwillings-Brucke. La

Sprée est prise ; c'est ici une immense nappe de glace et de neige, avec trois beaux grands arbres sur le bord tout noirs, penchés et éplorés, des arbres pour un Ruisdaël.

Mais Berlin n*a même pas de Vollon, de Herpin, de Guillemet. Berlin est trop jeune, trop neuf; il n*a pas encore d'œil qui sache le voir. Vollon, qui a fait au fusain de si beaux paysages de neige, en ferait ici un merveilleux. C'est plus grand que la Seine, plus grandiose dans la tristesse, plus nu, plus désolé ; et ces hautes églises rouges et nues,, si laides par un ciel gris, sont sous le soleil d'hiver et dans la neige d'un effet fantastique.

Passé le pont, c'est un quartier tout à fait pauvre {Andreaestrasse-Frankfurter Bahnhof). Les maisons sont toujours aussi hautes, aussi grises, aussi nues, aussi neuves ; elles sont toujours coupées à angle droit, ont cinq étages, des sous-sols lugubres et sales où est réfugié le petit commerce ; mais ici on sent déjà la misère noire, la très petite vie.

Qu'on compare à cela l'avenue des Gobelins, quartier fort pauvre pourtant, mais gai encore et relativement heureux, d'un bonheur inconnu ici.

Le peuple ici est fort, lourd, parfois brutal, souvent déplaisant, mais puissant; et puis, il a cette qualité des gens sérieux et souvent tristes : il aime. Je ne sais comment rendre cela ; mais rien qu'à regarder le visage des passants, je sens qu'il y a à Berlin des milliers de gens qui s'aiment.

LES FAUBOURGS 2i6

On s'aime sur la glace ; on s*aime en allant faire des courses ; on s'aime à l'Opéra ; on s'aime dans ces petites sauteries si laides, dans ces soupers si mornes^ dans des salles d'une nudité qui désole mes yeux de Parisien ; on s'aime à l'église; on s'aime même chez Anton et au Central-Hôtel. On s'aime partout, et cela donne à Berlin une physionomie.

Berlin, d'ailleurs, n'a rien à nous envier en fait de corruption^ au contraire. Chaque soir, dès six heures jusqu'au milieu de la nuit, le torrent des prostituées descend dans les rues et encombre les trottoirs, sans que personne s'en offusque. Un Parisien qui sait voyager et voit les choses finement, me disait : c N'est-ce pas, à Berlin, la prostitution a l'air honnête et admise; elle a un aspect décent et bourgeois, mais elle existe. > C'est exact. Dans le grand passage qui va de la Friedrich^trasse aux Linden, on voit chez les marchands de pho* tographies des collections de beautés et des collections de Lédas dans toutes les attitudes qui sont de Tobscénité pure. Presque tous les libraires en étalent dans leur boutique, et quand l'édition illustrée de Nana parut à Paris, trois jours après, Nana, dans son peignoir transparent, paraissait dans la montre de tous les libraires au premier rang, et les Berlinois de quinze à vingtcinq ans s'arrêtaient tous devant elle et la buvaient des yeux.

Au théâtre, les féeries et les pièces à femmes font de l'argent. Le corps de ballet a donné, l'hiver dernier, deux bals au Central-Hôtelj où tout le demi-monde de

2lo BERLIN

Berlia s*est montré, bals aussi fous sinon aussi Joyeux que ceux de TOpéra, et auxquels il manquera toujours un Grévin pour en faire la chronique, et en dégager la philosophie, si philosophie il y a. C*était d'ailleurs le ton, et un peu les manières du bal de TOpéra; la jeunesse dorée y venait en habit noir, et donnait dans les coins à souper aux danseuses. S'amusait-on ? Je n'en sais rien. S'amuse-t-on jamais beaucoup entre gens qui ne se connaissaient pas hier et ne se connaîtront plus demain ? Mais on riait bruyamment. Et puis, on singeait Vienne et Paris. A ce propos, un détail comique : les jeunes gens se demandaient anxieux si, pour être chiCy ils devaient garder ou non leur chapeau sur la tète. Il y avait deux camps, les coiffés et les nu-tète; et ceux qui se promenaient tète nue étaient un peu ridicules.

Quant aux bals quotidiens, Tivoli^ Orpheum, Colasseum, etc., ils ne désemplissent pas; le Berlinois ordinaire a une grosse sensualité facile et exigeante qu'il satisfait un peu partout et comme il peut ; tout lui est bon pour cela : les cafés de femmes, à l'imitation de ceux de Paris, les cafés turcs, indiens, bohèmes, tziganes, chinois; les débits de bière et les débits de thé. Qu'importe que les banquettes soient graisseuses, la table poissée, et la beauté de l'endroit suspecte : le Berlinois qui n'est pas gâté en amour se contente de peu, et pourrait dire, lui aussi, en variant un peu le mot célèbre de Diderot : t Un verre de bière et la première venue, i

' ilice, comme partout, ferme les yeux et ne les l'à bon escient; elle se montre particulièrement

polie et circonspecte envers les étudiants qui, à Berlin, comme partout ailleurs en Allemagne, jouissent des privilèges des anciennes corporations. — Et quand le Schutzmann pose sa large et lourde main sur l'épaule d'un buveur qui, en titubant, accoste une fillelte dans la rue, si celui-ci tire de sa poche une carte prouvant qu'il suit un cours de droit ou de médecine, le Schutzmann neuf fois sur dix se contente de lui adresser quelques bonnes paroles et de l'inviter à passer tranquillement son chemin.

Aussi l'Allemand de bonne foi, celui qui sait que chaque nuit, et spécialement dans la nuit du samedi au dimanche, le café Bauer et le café National regorgent de monde, au point qu'il est souvent difficile d'y trouver une table pour s'y asseoir, cet Allemand-là ne se donne plus le ridicule de parler de Peters et des Folies-Bergère sur le ton de Jérémie.

Chaque soir donc, quand le crépuscule commence à tomber sur l'eau noire de la Sprée, et à faire jouer un moment ses lueurs changeantes sur cette eau morne, au moment où la massive porte de Brandebourg, se détachant en masse sombre sur le ciel, devient belle pour quelques minutes, que ce soit l'été aux Linden et au Thiergarten, que ce soit l'hiver dans les passages, dans les rues à angles droits des quartiers neufs, ou dans les rues torses des faubourgs, chaque soir Berlin boit, Berlin danse, Berlin s'amuse, Berlin mâle suit Berlin femelle, et d'innombrables rendez-vous se donnent, comme il s'en donne à Londres, comme il s'en donne à Paris, comme il s'en

donne dans chaque grande ville de l'ancien et peat-ètre du nouveau monde.

Ce qui est certain, au dire de tous les voyageurs, c*est que la débauche berlinoise est lourde et sans esprit; on m*a affirmé qu'elle était plus dangereuse que partout ailleurs, la police ayant des tolérances coupables.

Voilà le jugement d'un Parisien sur Berlin.

Veut-on celui des Berlinois sur leur ville ?

Même chez le Berlinois instruit, lettré, parlant plusieurs langues, il y a, surtout quand il se trouve vis-à-vis d'un Français, de la timidité, une gène inexplicable. Il se sent en face d'un homme qui le juge ironiquement; cela le déconcerte, le paralyse. Si on lui dit que Berlin n'est pas beau, il approuve : Ah ! sans doute ce n'est pas à comparer à Paris! — Mais, Parisiens, ayez la patience de ne pas vanter Paris; laissez parler le Berlinois; son enthousiasme va éclater; il vous dira :

c N'est-ce pas qu'il n'y a pas une si grande différence avec Paris ? »

Oh! que si. Il y a entre Paris et Berlin la différence qu'il y a entre une vieille ville et une ville neuve, entre une ville où on s'amuse en sachant travailler et une ville où on travaille sans savoir s'amuser, entre une ville gaie et une ville sérieuse, beaucoup disent une ville morne. Malgré ses écrivains, ses ouvriers merveilleux, ses grands artistes, malgré tout le beau et intelligent travail qui s*y fait, Paris a toujours un peu l'air d'une grisette ou d'une fille qui s'amuse; la vie facile s'y est tellement répandue sur la vie active et laborieuse qu'elle l'a recouverte, et

que l'œil de l'étranger n'y voit tout d'abord que le plaisir et pas du tout l'effort; tandis que Berlin, malgré sa prostitution si jeune et si nombreuse, malgré ses vices cachés et son besoin de grande ville de s'amuser et de jouir, Berlin malgré ses pièces traduites du français, ses affiches françaises, ses bals, ses cafés de filles, Berlin a plutôt l'air d'une ville où on pense et où on travaille.

D'abord, les flots d'uniformes militaires qui, tous les jours, de neuf heures du matin à une heure, se répand sur les Linden, leur donne une physionomie que n'ont ni les Champs-Elysées, ni les boulevards. Et puis, à Berlin, les honnêtes femmes ne s'habillent pas comme les filles. Elles s'habillent même bien mal, surtout celles qui sont riches. Beaucoup de toilettes viennent de Paris ; mais il semble qu'à la frontière une fée les touche de sa baguette, et qu'elles arrivent déjà à Berlin fripées, fanées, ayant perdu leur air de joie et de triomphe. Enfin, il n'y a plus, dessous, le corps delà Parisienne pour leur donner la vie.

Aussi faut-il terminer d'un mot qui dise tout, la comparaison entre les deux villes : c II est bon par curiosité de voir Berlin, mais il faut vivre à Paris. >

17 mars 1881.

J ai commencé une série de promenades matinales dans la banlieue de Berlin. Il faut tout connaître.

Hier, j'ai traversé le Thiergarten tout lumineux et criblé de soleil, et par la Bellevue Allée, le long du parc du château de Bellevue, par un petit chemin qui longe

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Teau , j*ai été jusqu'au quartier de Moabit {Holsteiner Ufer). Là, des péniches deux par deux, des dragues, des toues, un chantier de construction, un énorme pont de fer peint en rouge, qu'on jette sur la Sprée pour y faire passer le chemin de fer. Dans le silence qu'il y a près de tous les fleuves, on entend le bruit régulier des marteaux sur les douves de fer du pont en construction. A gauche, legrandparc avec grille à claire-voie, des bâtiments de domestiques , et le joli château xvni® siècle à deux étages, avec des canons enchaînés dans la cour.

Quand on se retourne, on aperçoit au loin un coude de la Sprée, la ligne d'arbres du Thiergarten , les voitures revenant du bois, roulant sans bruit sur la terre molle, et là-bas, tout aufond,'dans le ciel, l'énorme Victoire de la Siegessaule. Si j'étais peintre ou aquarelliste berlinois, je peindrais ce coin-là.

Moabit. — En quittant le Holsteiner Ufer on passe sur un vieux pont de bois du xvm'' siècle, très petit, très vieux, très pauvre. Et tout de suite, à gauche, une immense maison neuve à 5 ou 6 étages, massive comme une caserne, toute en pierres de taille. Près du petit pont, maisons énormes et laides. À Berlin, il y a à tout moment de ces contrastes : le xix* siècle, et surtout Tannée 1870 poussée subitement sur le xvm* siècle, l'écrasant de tout son poids : le xyu!"" siècle était plus petit, plus pauvre, mais proportionné.

Dans tous ces bâtiments neufs, rien de beau : des masses rouges, grisâtres ou jaunâtres — des colosses de mauvais goût.

Juste en face, des petites maisons basses, au fond d'une cour; des débits de vins, de liqueurs, rappelant Debucourt et Jeaurat, des jeux de boule, des débits de bière blanche — des Kneipe pour le peuple — quelque chose comme le quartier de Boulogne (en sortant de Paris).

On arrive dans VAlt Moabit Strasse. Une église en briques rouges, puis des jardins; des maisons neuves à gauche, colossales; à droite, la misère : des terrains vagues, des cours abandonnées, six petits arbres souffreteux, malingres, noirs, et au fond un bicoque à volets verts. Les maisons du siècle dernier ont des volets.

En se rapprochant de Berlin, à droite une prison sur le modèle de Mazas. On arrive à un pont, avant la Lehrte Bahnhofy d'où on ne voit que des bâtiments administratifs, tous plus massifs et plus laids les uns que les autres. Caserne des uhlands, maison d'arrêt, gare, état-major (Moltke Strasse). Derrière Tétat-major, le panorama qui représente la bataille de Saint-Privat.

Ce matin, Il mars, c'est le printemps; pour la première fois, depuis quatre mois, Berlin est inondé d'un soleil chaud et doux; les rues sont pleines; les bonnes d'enfant promènent leurs bébés dans des pelisses à carreaux blancs et rouges. Je vais explorer un côté nouveau pour moi, la Rosenthalerstrasse et Brunnenstvasse, rue qui monte jusqu'à la plaine. Quartier pauvre, et pourtant la plupart des maisons ont cinq étages ; beaucoup de fenêtres n'ont pas de rideaux.

Des femmes du peuple qui vont aux provisions au

marché, le chàle gris serré autour du cou et attaché par une épingle, pour cacher le linge sale ou voiler Tabsence de linge : presque toutes les femmes pauvres à Berlin portent ce châle gris sale. Quelques-unes sont très coquettement peignées et pommadées, avec une coiffure compliquée, des faux cheveux : contraste touchant et significatif de ces tètes soignées, avec le vêtement sale, les chaussons de feutre.

Beaucoup de tètes fines, pensives et tristes, pour Petrus Cristus^ et souvent une infinie douceur de regard, des mélancolies de femmes surmenées, battues et anémiques ; qu'on ne se figure pas seulement des yeux bleus et des cheveux blonds, ce serait une erreur ; beaucoup d'yeux noirs, mais d'un noir doux, humide et lumineux, dans des teints très blancs de blondes. Et puis des nuances inquiétantes, indécises, charmantes et changeantes ; des yeux gris bleu, gris vert, gris de fer, gris souris, gris lilas, et toutes les nuances du blond depuis le jaune pâle presque blanc jusqu'à Yauburn.

Beaucoup de femmes ont un regard malicieux, malin sans méchanceté, et un œil à demi fermé, l'autre grand ouvert, regard défiant de gens susceptibles et qui se sentent laids. Mais beaucoup aussi ont des regards de la plus divine, de la plus touchante innocence, des yeux indiquant des cœurs malheureux, des yeux qui supplient et qui demandent grâce, des yeux noyés dans un rêve d'une infinie douceur, des yeux de petite fille de douze ans très tendre qui vient de faire sa première communion au bon Dieu.

A côté de cela, des bandes de petites ouvrières sortant de Tatelier, rieuses et impudentes, dévisageant les hommes avec un aplomb de filles du peuple.

J'avais acheté un bouquet de violettes qui embaumait, je l'avais mis à ma boutonnière ; il paraît qu'ici ce n'est pas l'usage, les hommes sont trop sérieux et trop lourds pour s'amuser à ces bagatelles. Mon petit bouquet m'a valu, dans ma promenade matinale de deux heures, des milliers de regards qui considéraient d'abord ma boutonnière, puis moi. Ils disaient tous : c Quel est donc ce monsieur qui a des violettes? »

Rencontré une des plus jolies danseuses de l'Opéra en très coquet costume gris clair, presque blanc. Demeuret-elle de ce côté? Elle aussi, elle a regardé ma boutonnière.

Quelques femmes du peuple, femmes d'ouvriers, servantes, femmes à châles, massives, rouges, lourdes, la femme rouge dont parle Michelet, avec des regards étonnants. Une à flgure longue, mince, un peu le type de Julien de Médicis, mais plus puissant et plus étrange, très belle. Une autre, d'un rouge flamboyant, des cheveux rouges et frisés.

A midi, les sorties d'école ; les grandes rues désertes se remplissent de petites filles portant des paniers d'osier, et des livres sous le bras; les cheveux nattés dans le dos, elles reviennent lentement, en causant deux à deux avec l'amie intime. L'enfance, dont on prend tant de soin, est toujours belle à voir en Allemagne.

En rentrant chez moi, je me rappelais le mot de Gon-

court sur Paris : ville où ça pue, et où on n'aime pas. On ne pourrait pas dire ça de Berlin ; c'est une ville où les femmes ne savent faire ni le café ni le beefsteak , mais où elles savent aimer, et très bien. La cuisine y est mauvaise, l'amour y est de tout îœur, et la débauche même parfois sentimentale.

J'ai eu des détails par des Français qui sont ici. Les maisons où des femmes servent : un monsieur se met au piano, joue une valse, puis fait la quête.

Dans ma promenade, à mesure que ce millier de figures humaines passait devant moi, éclairé par un beau soleil de mars, je faisais à part moi le roman et la vie de chaque passant ; je regardais les regards, en imaginant dessous les passions qui les faisaient si vifs, si perçants ou si tendres.

La Rosenthalerstrasse-Brunnenstrasse : rues neuves ; je suis sûr qu'elles n'ont pas dix ans. Quartiers d'abattoirs, beaucoup de magasins d'outils de bouchers, beaucoup de magasins de cercueils : Téternelle boîte à bonbons de 1850, plus ou moins enjolivée.

Si j'avais un conseil adonner à un prince d'Allemagne, ce serait de se commander un cercueil simple, égyptien.

Comme Concourt souffrirait ici par les yeux, par les maisons, les hideuses voitures (fiacres rapiécés, rafistolés, recousus, réparés ; omnibus verts à conducteurs en costumes d'infirmiers, couleur graine de lin; voitures à lait). Mais son cœur d'homme qui aime le peuple serait content ; car celui-ci est beau, puissant, ardent et rusé,

très voisin de l'état primitif, encore très neuf. Il y a, par exemple, des petits brosseurs d'officiers, des enfants de troupe de seizeans, innocents comme de grandes fillettes, avec des bras pendant le long du corps et de grands yeux bleus limpides, naïfs, étonnés, qui feraient le bonheur de Watteau, ou d'un homme comme Ribol, qui sait peindre les regards jeunes.

Au bout de la Brunnenstrasse, une allée d'arbres. À droite et à gauche surtout, la campagne illimitée, mais plate; au fond, des lointains gris-perle, des lignes d'arbres gris de fer.

La Humboldt'Hairij square pour les pauvres, quelque chose dans le goût du parc Montsouris, mais moins beau, moins grand — et surtout on ne voit pas Gentilly dans le fond.

Des voyous, des vagabonds, des loqueteux assis sur les bancs (le monde de Raffaëlli), la Butte-aux- Cailles berlinoise. Ah ! un Raffaëlli, un Forain ! voilà ce qu'il faudrait aux Berlinois, et pour romancier un Concourt, un Huysmans, un Dickens.

Évidemment, M. Juuus Rodenberg, le directeur de la Deutsche Rundschau, aime sa ville et la comprend ; mais ce n'est pas suffisant, il manque Fenthousiasme, le feu sacré, et surtout l'éducation littéraire.

Une partie de T Allemagne en est encore à Corinne.

19 mars.

Promenade ce matin au Weinberg à la Kastanien Allée,

Pappel Allée ; (du côté de Pankow) des théâtres populaires : le National-Theater ; des bals publics : le Berliner Prater, près l'allée de Pankow, et en face, près d'un chantier à charbons, une sorte de bal borgne entouré de planches» un bal fermé et impénétrable, qui sent le crime, les coups de poing.

Plus loin, des débits de bière, des maisons de pauvres, à sous-sols. A la porte d'un Bier-Local, une grosse boule i de cuivre surmontée d'un aigle aux ailes déployées, que i j'avais déjà vue la veille dans la Rosenthalerstrasse ; des | magasins de cercueils, entreprises de cercueils, comp- | toirs d'ensevelissement, Eingrabungs-Comptoir.

Zionskirche. À gauche, dans la Pappel Alise, une i grande maison à cinq étages, en briques rouges, à peine i finie, les fenêtres vides, béantes, comme des orbites \ sans prunelles. Je pense à tous les petits et pauvres, i ménages qui viendront vivre, vivoter et mourir là, à deux pas de l'école, en vue des terrains vagues.

Beaucoup de petites filles, trottant, trottinant, leur petit sac à livres sur le dos.

A droite, un cimetière bizarre fermé par une grille, et cette inscription : Freighubige Gemeinde. J'ai pensé à l'avenue d'Italie.

Presque en face du Berliner Prater, une inscription de logements à louer : Freindliche Wohnungen (logements amis).

Des Milchniederlage , des geindres et des mitrons allemands sur le pas d'une porte, causant dans la bruine ; en face, un magasin à fourrage, et deux servantes, les

pieds dans des sabots qui donnent, les bras nus, les regards effrontés, sortant d'une maison de briques rouges.

Enfin, à la limite des maisons, une plaine nue comme à Gentilly; à gauche, un moulin immobile ; au fond, deux autres moulins tournant dans du brouillard; un autre moulin encore, à gauche, du côté de la gare de Waissensée^ tournant follement, et qui me rappelle les gamins qui font la roue.

A gauche, au delà du chemin de fer de ceinture, un p&té de maisons vagues, d'où sortent des garçonnets de quinze ans qui se poursuivent, Tun joli et frêle, dans un costume de velours brun passé, un mouchoir de soie blanche autour du cou, et qui m'a donné, un moment, je ne sais pourquoi, l'image d'une vie heareuse, ridée d'un enfant choyé, g&té, à qui on passe ses fantaisies.

Un enfant rougeaud et gourmeux qui joue avec de la terre. Une femme robuste, une belle gaillarde blonde, bien cambrée, qui vient vider un seau d'eau sale, et s'en retourne en faisant claquer ses sandales et en montrant un bas de laine rose. Trois corbeaux s'enlevant près d'un tas de fumier.

Dans la plaine, des files de gens qui passent, petites ombres noires, dans des chemins à peine frayés. Mélan** colie grandiose des faubourgs de grandes villes. Une tuilerie, des dépôts de charbons, et puis les trois com- . merçants du pauvre : le boulanger, le marchand de bière, l'épicier. Des charcuteries propres et même

luxueuses, comme toujours; dans l'une d'elles, une montre d'une simplicité puissante : neuf grands saucissons pendus l'un près de l'autre. Dans une autre^ une assiette de saucissons entre deux pots d^azalées roses.

Partout, aux fenêtres des maisons bourgeoises, dans des petits pots de porcelaine blanche^ des jacinthes lilas, blanches, roses. Il y en a dans toute la ville, jusque dans les sous-sols^ et dans tous les marchés .aux fleurs. Pas de musées : ils sont fermés le lundi. Promenade à la place Belle-Alliance, par la Friedrichstrasse, la grande rue de Berlin. Des maisons uniformes ; architecture d'une lourdeur monotone, s'étendant partout du nord au sud, de l'est à l'ouest. Impossible de noter des différences entre les rues, les maisons, qui ont toutes le même aspect. S'il n'y avait pas des écriteaux bleus au coin des rues, on pourrait croire que c'est partout la même, construite sur le même plan. Des maisons couleur de plomb sur un ciel couleur de cendre ; un horizon gris, et des silhouettes noires. Parfois la grande maison lourde, à cinq ou six étages, est en briques, d'un rouge foncé, ou badigeonnée en jaune terne. C'est tout. C'est navrant. Quelques boutiques sont jolies : les plus caractéristiques sont celles des charcutiers, des papetiers, des tailleurs et des marchands d'ustensiles de ménage. De la charcuterie comme base d'alimentation, des habits chauds, beaucoup d'ustensiles de cuisine commodes et de toutes formes ; enfin du papier pour noter le rêve de la vie. Quelle vie, et quels rêves sous ce ciel ! Passé la place Belle-Âlliance, je veux continuer par le Plan Ufer.

C'est tellement lugubre, que je m'arrête et reviens sur mes pas. D'ailleurs à quoi bon? c'est toujours la même rue : qui en a vu une en a vu cent. Et il y a des gens qui se plaignent que Paris est uniforme !

Mais les visages sont intéressants à regarder : c*est de la vie humaine, du rêve humain dans des corps de chair; c'est toujours curieux et plus intéressant que les maisons. Dans les belles rues, beaucoup de jolies femmes, et surtout de jolies jeunes filles, bien mises et modestement, heureuses d'un beau chapeau, d'un vêtement neuf. Les enfants, tous charmants, le sac au dos, et haussés sur leurs petits pieds pour voir les images et lire les titres de livres dans les vitrines de libraires. Noël est dans quinze jours. Beaucoup délivres illustrés. Les petites filles sont arrêtées, deux par deux, se consultant, devant les montres pleines de poupées : il y en a de fort jolies. Dans toutes les vitrines de libraires : Nana, et le Roman expérimentaly de Zola. Zola, A. Daudet, et G. Droz (pour les officiers), voilà les trois noms qu'on entend citer partout. On n'en connaît presque pas d'autres.

Cependant M. Brandes annonce pour le 13 une conférence sur Balzac.

Après la place Belle-Alliance, la Sprée n'est plus qu'un fossé noir et horrible, avec de misérables petits chalands; tout cela a un aspect nu, navrant, presque sinistre.

Dans la Wilhelmstrasse, la belle rue, la rue riche, les maisons ont un peu l'air de casernes dorées. Elles sont

comme barricadées, fermées comme des maisons d'Orient, quoique percées de fenêtres.

L'attitude des gens : l'ouvrier, comme partout, toujours affairé, préoccupé, sérieux et simple ; parfois une nuance de brutalité, mais pas toujours ; Tofficier, raide comme un piquet, l'air important et dédaigneux, sec comme un bâton de chaise ; l'étudiant, pauvre et bourré de science; beaucoup ont l'air très intelligents* Le bossu à lunettes, vu au Musée, et revu le soir à la Comédie. Ils lisent et pensent. Quelques-uns tout à fait beaux : un juif à grosses lèvres qui a un peu Tair de Laurent le Magnifique.

Us dinent ensemble, vont ensemble au théâtre. La question théâtre est importante ; on s'en occupe beaucoup.

Les péripatéticiennes, comme les appelait Heine, les errantes, les vendeuses d'amour, nombreuses dans les belles rues, sur les Linden, de 2 heures à 10 heures du soir. Aux vitrines, des photographies d'artistes, comme à Paris : M"** Lucca, M"' Hofmeister.

6 février 1881.

A Paris , première représentation de Nana. — Vu journal allemand qui en rend compte ; termine en disant : c Le public n'a pas devant lui une œuvre d'art, mais une simple spéculation. >

Et cela, parce que Zola dit quelques grosses vérités évidentes comme le soleil, et qu'à la fin dé la pièce Nana se montre en scène défigurée par la petite vérole.

En France, on tolère les polissonneries : Gustave Droz, Monsieur j Madame etfiébé; la Vie Parisienne, les chansons des cafés -concerts, les pièces des Variétés et du Palais-Royal, pleines d'équivoques, même Manon Lescaut et la Dame aux Camélias.

Mais on ne veut ni M"** Bovary, m V Éducation sentimentale, ni la Fille Élisa, ni Germinie Lacerteux, ni Nana,

Des gens qui ont lu pendant un an, chaque matin, une obscénité dans le Gil Blas se récrient.

A Berlin, Nana et Zola font leur chemin. On a commencé par traduire F Assommoir, et l'étaler en gros caractères à toutes les vitrines.

Avant-hier, l'édition illustrée par Gill a paru à Paris ; aujourd'hui elle est dans toutes les vitrines, et se vend à Berlin autant qu'à Paris. Ceux qui n'ont pas encore lu le roman sont attirés par l'image.

Le monde du crime à Berlin.

M. Paul Lindau a publié dans le numéro de janvier de la Nord und Sud un très intéressant article intitulé : le Monde du crime à Berlin.

M. Lindau a bien visité la ville qu'il habite, il la connaît bien. Il a tout vu : les cafés viennois de la Friedrichstadt, et les cafés viennois des faubourgs, les soussols et les bouges delà Langentrasse, de la Krautstrasse, tous les Assommoirs et tous les Lapin blanc de Berlin. M. Lindau sait, voir et sait faire voir. Il y a en lui un

moraliste et un philosophe. Il est rare, d'ailleurs, que la vue de la grande misère n'amène i^as sur les lèvres d*un homme qui pense juste des paroles de pitié. Cette étude, pleine de renseignements, se termine par quelques paroles émues sur ces affamés et ces misérables qui volent pour voler, dérobant des choses sans valeur, poussés au crime par une sorte d'effrayante fatalité. Cette étude classe M. Lindau au nombre des écrivains qu'on relit.

Tout le temps que les criminels passent en liberté (et c'est presque toujours un moment de répit entre deux condamnations) ils en sont réduits à peu près forcément à ne compter que les uns sur les autres. Il est naturel qu'entre ces gens mis au ban de la société il se forme des liens intimes, qu'ils se sentent obligés de se serrer les uns contre les autres et comme enchaînés par la communauté de leurs intérêts. Ces gens sont pour la plupart parfaitement connus des employés de la police; les profanes sont étonnés quand l'occasion se présente pour eux d'observer les rapports entre les policiers et les criminels, de voir ces ennemis mortels se rapprocher sans bruit, avec une sorte de bonhomie amicale. Les policiers les plus redoutés sont sur le pied d'une intimité confiante avec les criminels les plus dangereux, lorsque ceux-ci sont lâchés et errent en liberté. On les rencontre assis les uns près des autres à la même table dans les bouges que

fréquente le crime; ils boivent leur bière ensemble, causent ensemble sans la moindre gène de tout, et spécialement de ce qui intéresse le plus les deux parties : la personnalité des criminels.

Le policier, à cause de son emploi, est obligé de vivre constamment avec les criminels, et il reste dans la société des voleurs avec effraction et des voleurs simples sans éprouver ni gène ni terreur, pas plus que le médecin qui fait Tautopsie d'un cadavre. La prudence même exige que le policier vive en bonne intelligence avec les criminels, et qu'il ait leur confiance; car il a besoin des criminels pour découvrir le crime. Les débats publics font connaître quels services rendent constamment les individus punis quand il s'agit de découvrir un fait punissable.

Ces individus sont connus sous le nom de vigilants. Ce fut un vigilant, le tailleur de pierres Enden, qui dans une conversation confidentielle avec le serrurier Inun condamné pour vol avec effiraction, parvint à découvrir ce secret : que Dickhoff avait été complice du premier vol. Ces vigilants ne sont pas uniquement séduits par Tespoir d'une somme d'argent à gagner, ils veulent aussi qu'on leur donne de bonnes paroles. Même ils sont plus contents d'un bon procédé que d'une forte récompense. Méprisés, tenus à l'écart par la société tout ^tjère, ils n'en sont que plus sensibles et reconnaissants pour toute marque de sympathie qui leur vient d'un homme respectable ; et dès qu'ils sont convaincus qu'ils peuvent se confier à celui qui leur parle amicalement, ils lui rendent

tous les services qu'il attend d'eux alors même que le questionneur est le commissaire criminel.

Ils vivent d'ailleurs tout à fait entre eux, et dans la grande corporation du crime, chaque variété a son petit monde à part. Certains lieux de réunion sont fréquentés exclusivement par une certaine sorte de criminels. Les voleurs avec effraction ont leurs maisons, les voleurs de colis ont les leurs, etc.

Au milieu de leur triste vie, lorsqu'ils cherchent des distractions et qu'ils en trouvent, ils se retrouvent toujours aux mêmes endroits.

Un fait certain, c'est que le monde des criminels de Berlin a une société de chant spéciale, à laquelle n'appartiennent que les individus qui ont subi une peine. Dans les réunions de cette société on entend des chœurs d'hommes à quatre voix; et on affirme que l'exécution en est parfaite ; il y a en particulier un ténor condamné bien des fois déjà pour vol dans les poches, dont la voix est célèbre. Si l'un des membres de la société vient à mourir, les autres suivent son cercueil, et chantent des chorals devant la fosse ouverte.

Ils ont aussi un club à eux, qui se nomme le club des Athlètes. On y donne de temps en temps des spectacles de lutteurs devant un public de criminels invités. La force corporelle est nécessaire à beaucoup de ces individus ; on trouve parmi les voleurs de colis qui ont souvent de lourdes caisses à porter, les plus forts de ces gens-là — et parmi les souteneurs de filles les plus corpulents et les plus grossiers.

Us donnent aussi dans un endroit de la rue d'Alsace des bals, pour lesquels il faut des cartes d'invitation spéciales. Les invitations sont réservées aux criminels et à leurs fiancées ; par politesse on en réserve quelquesunes pour certains policiers préférés, qui les gardent pour leur propre usage ou s'en servent pour y faire pénétrer un étranger. Du reste, ces bals ne diffèrent presque pas de la plupart des bals organisés par la basse classe du peuple. Ce spectacle, qui n'a pas de charme bien spécial en lui-même, ne devient intéressant que pour celui qui sait exactement qui sont les danseurs et les danseuses.

Les endroits où l'on peut faire les observations les plus complètes sur le monde des criminels sont naturellement les lieux publics.

Où trouve-t-on les criminels ? Réponse : Partout. — C'est une grande naïveté de croire que tous les débuts du procès Dickhoff ont instruit la poli ce du danger qu'il y a de visiter certaines maisons, que fréquente sans méfiance le bon bourgeois, et qui jouissent d'une bonne réputation, comme les fameux Rathhauskeller dont il a été si souvent question. La police connaît parfaitement les endroits que fréquentent les criminels; elle est en bons termes avec les hôteliers, les patrons de salles de bals, les maîtres (comme on les appelle), les garçons, les servantes et même les habitués de ces sortes d'endroits. C'est une grande erreur de croire que le Rathhauskeller soit un des rares endroits où la bonne société se rencontre pèle-mèle avec la pire canaille. On peut afiirmer, au contraire, qu'il n'y a pas à Berlin une seule maison ouverte

au public (un Local, en langage berlinois) où ne s'introduisent des individus bien connus de la police par leurs exploits, des individus ay^nt subi déjà mainte et mainte condamnation. Quelques-uns de ces criminels sont même signalés pour leur spécialité dans les meilleures et les plus considérées de ces maisons : les grecs, les gens qui jouent avec de fausses cartes, les escrocs n'ont pas d'autre champ d'opérations ; il faut bien qu'ils aillent là où ils trouvent l'occasion d'entrer en relations avec des gens jeunes, riches, menant une vie facile, avec des ruraux arrivés de leur province, avec des étrangers qui dépensent beaucoup d'argent.

Autrefois, les lieux de réunion de la dangereuse bande des criminels étaient les fameuses confiseries ouvertes la nuit; maintenant ce sont les cafés viennois qui les ont remplacées. Pendant la nuit ces cafés sont visités par cette espèce de femmes qui sont elles-mêmes en lutte constante avec les lois, et qui, par leurs amis, les souteneurs, vivent en rapports constants avec la société irrégulière où se mûrissent les crimes. C'est au milieu même de la ville que s'opère le plus complètement le mélange de la bonne société avec la plus mauvaise; à mesure qu'on s'éloigne du centre, la société devient plus distincte; aux extrémités elle est exclusivement mauvaise. Le café Bauer lui-même, qui tient autant que possible à la décence et au bon ordre, n'a pu malgré tous ses efforts se préserver de la contagion. Là aussi, chaque nuit, s'assemblent quantité de personnes suspectes des deux sexes. Et les gens appartenant au meilleur monde ne soupçon-

nent pas souvent que ce monsieur habillé décemment qui se trouve à une table, près d'eux, est un individu dangereux qui a déjà subi plusieurs condamnations. — Un autre café, le café National, situé au coin de la Jâgerstrasse et de la Friedrichstrasse mérite une mention spéciale à cause du monde qu'on y trouve pendant la nuit : c'est le rendez- vous des dames de la Friedrichstadt, dames bien connues de la police. D'après les prescriptions de la police, elles n'ont pas le droit d'entrer seules dans un local ouvert au public, elles doivent être accompagnées par un homme ; mais qui accompagne ces dames ? Dans des cas extrêmement rares, une fois par hasard, un de ces provinciaux naïfs très peu nombreux, dont le nombre décroit d'année en année; ceux-là exceptés, il n'y a pas d'homme à qui cette pensée vienne à l'esprit . Gomme elles trouvent rarement Quelqu'un qui les accompagne de plein gré, elles se sont trouvé elles-mêmes des compagnons. Dans la classe des hommes les plus méprisés et les plus odieux, dans la classe des souteneurs, qui se tient tout proche d'elles, elles ont trouvé des hommes d'un extérieur décent, qui se tiennent prêts, moyennant le payement d'un honoraire, à aller au café avec ces personnes. Le café National est fréquenté presque exclusivement pendant les heures de la nuit par ces hommes qu'on appelle des meneurs S ours, par les personnes en question, par des jeunes gens qui veulent s'amuser et par des étrangers curieux de voir une fois ce spectacle de nuit.

Les cafés viennois de la Friedrich stadt se distinguent,

à l'extérieur, d'une façon très nette, des cafés viennois situés dans des parties de la ville plus éloignées. Tandis que les premiers sont meublés avec un luxe exagéré, ou tout au moins avec élégance, les autres, par exemple les qaifés viennois de la Kônigstadt ont peu de prétentions au luxe extérieur ou même n!en ont pas du tout. Seuls les garçons en frac et en cravate blanche irréprochable, et les petites corbeilles pleines de pâtisseries au sucre placées sur les tables nous rappellent qu'ici encore nous sommes dans un café viennois. Mais les salles sont ordinairement étroites et enfumées, les housses et les tapis en mauvais état. On y est aussi beaucoup plus gai que dans les autres cafés. Les scènes désagréables y sont si peu rares qu'elle sont constamment prévues; et que dans la plupart de ces endroits un être remarquable par sa force athlétique se tient toujours là, prêt à poser sa forte main sur les adversaires quand les conflits deviennent trop vifs et à mettre dehors ceux qui troublent la paix. — C'est l'homme qui porte le nom de « Herausschmeisser » ; il reçoit quelquefois de l'hôtelier un petit salaire, dans tous les cas on lui donne la consommation gratuite. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'en général ces fonctions ne sont, pas remplies par des individus d'une moralité très élevée.

Parmi les gens qui visitent ces cafés, on trouve, pour un fort contingent, des gens qui ont un dossier à la police : ils représentent souvent une moitié des consommateurs. Le ton est très différent de celui qui règne dans les cafés plus distingués de la Friedrichstadt. Tandis que

dans ceux-ci la société est divisée en une quantité de petits groupes qui n'ont aucun rapport les uns avec les autres, dans ceux-là au contraire les gens se rapprochent dans une fraternité familière, et de table à table on échange des confidences. Là nous trouvons le farceur qui, élevant la voix, parle non seulement pour ses plus proches voisins, mais pour toute l'assistance. Il est bien connu de la plupart des habitués, on connaît aussi son répertoire et on Texcite à faire telle ou telle plaisanterie en prose ou en vers. Il a chaque fois un succès bruyant. Ses mots sont presque toujours des mots à double entente, et plus les mots sont équivoques, plus chaude est l'approbation du public enchanté. Cet homme est le vrai Berlinois ; c'est un trésor inépuisable de métaphores et de façons de parler du dialecte berlinois.

C'est un véritable plaisir de visiter ces maisons en compagnie d'un policier connu de tous les criminels^ comme le commissaire Weien, et connaissant personnellement ' la plupart de ces criminels. Aussitôt que le commissaire entre dans le Local, quelques-unes des tables deviennent tout à coup étonnamment tranquilles; on se fait des signes; quelques consommateurs semblent gênés ; ils attendent un peu, puis, dès qu'ils peuvent le faire sans attirer l'attention^ ils s'éloignent. D'autres qui, pour le moment, ont la conscience tranquille, se montrent pleins de bonhomie et commencent à causer avec l'employé de la police. II s'asseoit auprès d'une fille qu'il sait être la maltresse d'un des voleurs avec effraction les plus dangereux, et il s'informe de ceci, de cela; cette fille parait

être une très bonne et aimable personne; elle à été déjà quelquefois là-hàut (en prison)^ notamment à Hoabit : mais admettons que c'est seulement comme témoin. Elle répond avec un remarquable sans-gène a toutes les questions, tant qu'il s'agit d'affaires de sa compétence, et les choses les plus incroyables, les vols avec effraction les plus osés sont traités par elle avec une compétence et un naturel vraiment étonnants.

Dans toutes ces maisons on rencontre toujours des criminels qu'on pourrait appeler aristocratiques, ceux dont le costume n'indique pas qu'ils appartiennent à la dernière, à la plus dangereuse classe delà société, ceux qui, au contraire, paraissent plus ou moins au-dessus de tout soupçon, ceux qui sont encore en état de payer un costume relativement cher, ceux qui, pour la plupart, ont un logement. Là, les criminels sont mêlés à l'élément honnête, composé des gens qui, par ignorance, par indifférence ou par curiosité; fréquentent ces maisons.

Les bouges qu'on appelle Klappen sont les véritables lieux de rendez-vous du crime ; ces bouges sont exclusivement fréquentés par des gens qui ont subi des condamnations, par des gens sans ressources, sans asile, dont quelques-uns ne sont même pas inscrits à la police. Il faut marcher sous la conduite d'un guide expérimenté pour trouver ces bouges. Il ^est très rare que le hasard seul y amène un homme comme il faut. Quand un ouvrier honnête s'y égare, il voit tout de suite au milieu de quelle société il est tombé; et les autres n'ont pas d'intérêt à lui dissimuler qu'il n'a rien de commun avec eux. L'ouvrier

honnête, se sentant mal à l'aise dans de pareils endroits, paye son écot, sort et ne revient plus.

Chaque fois qu'on tire d'un de ces bouges, asiles du crime, un accusé qu'on soupçonne être l'auteur d'un crime grave, il y a toujours dans la presse une voix pour dire qu'il est incroyable qu'on souffre dans une grande ville de pareils Locale. Mais demander qu'on ferme ces maisons c^est méconnaître absolument l'état vrai des choses. D'abord la suppression totale des bouges est un fait absolument impossible : fermez ceux-ci aujourd'hui, demain il s'en rouvrira d'autres à deux pas des anciens. Même la suppression partielle de ces maisons serait une grosse faute : en somme ces maisons du crime sont bien plus utiles qu'elles ne sont dangereuses. Il est très rare qu'un véritable crime, comme l'attentat contre le gardien de la paix Eckert à la place Saint-André, se passe dans une de ces maisons. Habituellement on y trouve les gens qu'on cherche, ou tout au moins on trouve leur trace. C'est un fait bien connu pour qui connaît les habitudes des criminels, pour qui sait comment ils se séparent, comment ils se réunissent, qu'ils sont les hôtes très assidus de ces maisons, de véritables habitués. C'est là qu'ils retrouvent leurs amis, les seuls sur lesquels dans les mauvais jours ils peuvent compter pour une petite somme; c'est là aussi qu'ils peuvent chercher des complices pour une nouvelle entreprise. C'est là seulement qu'ils sont connus et qu'ils peuvent trouver des connaissances.

J'ai visité, le jour et le soir, en compagnie de quelques

policiers et sous la conduite du commissaire Weien, les plus connus et les plus suspects de ces Locale dans Touest de la ville, dans la Langenstrasse, la Krautstrasse, la grande rue de Francforf et à T Andreasplatz.

Ce sont d'horribles endroits, d'une saleté repoussante. Les patrons de ces maisons se rendent si bien compte qu'une réparation est inutile, qu'ils ne font rien pour tenir les salles propres; ils savent parfaitement quelle espèce de visiteurs fréquente ces salles, et les hôteliers ne tiennent guère non plus à ce que le local soit en bon étac. Le papier des murailles, là du moins où il y a du papier sur les murs, est déchiré partout, le plâtre s'est écaillé, le plafond est d'un noir brun, tout^ali par la fumée des lampes à pétrole et par la fumée de tabac. On voit s'y balancer des choses qui pendent, ce qu'on appelle des Hâringsseelen y qu'en dépit de tous les avertissements les consommateurs lancent au plafond, et qui restent collés là pour toujours.

Le Local situé dans la Langenstrasse, que j'ai visité vers midi, est situé au rez-de-chaussée; la fenêtre qui donne sur la rue est fermée par un rideau sale; dans la première salle, où se trouve le débit de boissons, une lumière trouble, couleur de cendre. La salle principale qui donne sur la cour n'est pas beaucoup mieux éclairée. La société qui est rassemblée là est couverte de haillons étonnants, merveilleusement sordides. Sur tous les visages, la fatigue des gens qui ont passé la nuit. Les uns raccommodent leurs bas et leurs pantalons, d'autres lisent des journaux judiciaires. Le numéro d'aujourd'hui

contient une communication qui paraît les intéresser tous : on a mis la main sur un voleur avec effraction qui s'était évadé. L'individu en question semble être parfaitement connu de tous les habitués de la maison; la feuille passe de mains en mains ; on se raconte les détails de l'affaire. On lit tout ce qui concerne le crime et les criminels avec le même intérêt qu'on lit les nouvelles de la cour dans la société aristocratique. On parle assez haut; mais le ton montre plutôt encore de la bonhomie que la rudesse. Sur les murs, des lithographies polychromes dans des cadres de carton : çà et là quelques compliments calligraphiés , des félicitations pour le jour de naissance des habitués. Au bas d'un des portraits, une couronne de laurier; celui qui est ainsi fêté est, soit dit en passant, un détenu qui a subi de nombreuses condamnations.

Nous nous asseyons. Partout on ne boit que du schnaps; le cabaretier nous apporte un grand verre de famille, un véritable bol à schnaps, contenant un mélange de mauvaise eau-de-vie, de kummel et de gingembre. Cette dose considérable de schnaps coûte dix pfennige; je donne au cabaretier une pièce de cinquante pfennige ; il commence aussitôt à compter et à étaler devant moi une quantité de pièces d'un pfennig. Cela ne suffit pas encore; il ramasse alors tout le cuivre et me dit : c Je ne puis pas feire la monnaie; il faut que j'ouvre un nouveau cornet de papier. » Il ouvre un rouleau d'argent et y prend quatre pièces de dix pfennige.

Dans un autre Kellerlocal situé dans la Krautstrasse,

et fréquenté aussi seulement par des criminels, on boit de préférence de la bière. Il y a là aussi une table de déjeuner à trente pfennige, et une table de dîner à vîngtcinq pfennige. Pour trente pfennige, on vous donne de la soupe, des légumes, de la viande — et, dit le cabaretier, seulement des marchandises de choix. — Il a son boucher à lui, qui lui achète la viande dont il a besoin; et cet homme ajoutait d*un air pénétré que la cuisine ne lui rapportait rien, qu'elle lui coûtait plutôt quelque chose de sa poche. Sur les murs de ce Local, je remarquais quelques dessins à la craie très intéressants : la figure d*un type de vagabond qu'on trouve dans un des journaux humoristiques de Berlin, un sous-officier dessiné d'une main alerte, et une personne de mœurs légères coiffée d'un grand chapeau Rembrandt à plume ondoyante. Excepté ces décorations faites par un artiste de bonne volonté, je n'ai rien vu de remarquable, comme œuvre d'art, sur le mur d'un gris sale. Je me rappelle seulement une affiche pour l'émigration en Amérique collée au mur ; on y voyait la façon la plus rapide et la plus économique de faire la traversée, et des dates de départ. Le cabaretier avait soupçonné sans doute que ce voyage en Amérique devait avoir pour ses hôtes un intérêt tout spécial. Dans la salle, l'air d'une cave, et la lumière d'une cave, cette lumière grise, sans joie.

A cette heure matinale, \e Local était encore assez vide. Auprès de moi était assis un homme mieux habillé que les habitués du Local de la Langenstrasse. L'homme de la police qui m'accompagnait m'ayant fait un signe des

yeux et ayant entamé avec Thomme une conversation amicale, je pensai que cet inconnu devait être une des personnalités les plus intéressantes pour la police. Je le considérai très attentivement sans pouvoir découvrir sur son visage rien de criminel. Invité par le policier à prendre part à notre conversation, il s'exprima avec une sorte de politesse native, une simplicité de bon ton et en termes purs. Je pensais que si c'était un criminel il devait appartenir à la classe des escrocs; mais rien dans son extérieur n'indiquait cela. Quand nous fûmes dans la rue, le policier m'apprit que c'était un voleur avec effraction condamné déjà trois fois au séjour dans une maison de détention.

Les hommes de la police ne portent pas d'armes. Je pensais qu'ils avaient au moins un revolver ou un coupde-poing pour se défendre en cas d'attaque; mais ma supposition n'était pas juste. La plupart d'entre eux dédaignent même de prendre un bâton; on m'expliquait qu'en cas de mêlée le bâton était plutôt une gêne qu'un secours. Ils se fient uniquement à leur force, à la sûreté et à la vigueur de leur poigne. Pour le transport des prisonniers ils ne se servent, de même que les agents en uniforme, que très rarement des menottes. Quant aux récalcitrants et aux criminels dangereux, qui pourraient faire des tentatives d'évasion, l'agent qui les transporte s'assure d'eux d'une façon très simple. Il a une courroie assez courte, longue d'un pied environ, fine et faite de cordes a boyaux tressées : à chaque bout deux

petits garrots. L'agent entoure avec cette courroie le poignet droit du criminel et prend dans sa main gauche les deux garrots. Cette corde suffit parfaitement à rendre ragent maître absolu de son prisonnier. Le prisonnier ne peut faire avec la main aucun mouvement un peu vif ' sans que la fme corde à boyaux lui entre douloureusement dans le poignet; et il n'est pas nécessaire de faire un grand effort pour tenir très ferme les deux garrots. De cette façon l'agent a la main droite absolument libre, ce qui a bien de l'importance en cas de résistance.

J*ai visité le Refuge pour les gens sans asile, dans la Friedenstrasse. Il y a des salles distinctes pour les hommes et pour les femmes. Sur chaque banc sont couchés deux de ces malheureux. Il y a aussi sur le plancher nu deux mendiants fatigués, étendus comme des chiens. Ce plancher de bois, voilà tout ce que la ville leur donne; pas un oreiller, pas une couverture, pas même cette litière de paille qu'on donne aux bestiaux. La plupart d'entre ces malheureux ont retiré leur habit et leurs bottes ; ils ont roulé l'habit pour s'en faire un oreiller, et ils ont mis les bottes sous le banc. Il peut tenir soixante ou quatre-vingts de ces infortunés dans chacune de ces salles étroites; il y fait une chaleur insupportable. On ne s'occupe pas de la ventihtion ; mais on emploie les désinfectants, car toute la maison sent le phénol et le chlore ; mais cela ne sert à rien. Je visite Tasile à une heure relativement matinale, à dix heures, et l'atmosphère est déjà tellement viciée qu'un séjour d'une demi-minute me fait mal ; je ne pour-

rais pas rester plus longtemps dans cet air empesté. Comment un homme qui a passé la nuit là peut-il le lendedemain être capable de travailler ? Gomment peut-il avoir le désir de travailler ? Jamais la misère humaine ne m*est apparue sous une forme aussi terrible que dans cet asile.

Eies erlmes.

Mars 1883.

Le 14, de midi à deux heures,cérémonie funèbre à la chapelle russe de Bade, en l'honneur du prince Gortschakoff; quatre prêtres russes ont reçu le cadavre placé dans un cercueil ouvert et Tont béni. Étaient présents : le prince Guillaume de Bade, frère du grand-duc, et M. de Gemmingen, représentant le grand-duc; les deux fils du prince, les princes Michel et Constantin Gortschakoff, la princesse Urussoff, et presque tous les membres de la colonie russe, qui est nombreuse à Bade. Les bruits les plus singuliers continuent à circuler : la maladie du prince Gortschakoff a commencé le 11 février; peu de temps après, le prince fut pris de vomissements, qui firent soupçonner qu'il avait été empoisonné.

On analysa les matières vomies; on y trouva du phosphore; la justice s'émut. Le docteur Schliep, lejeuneet célèbre médecin de Bade, qui soigne Timpératrice pendant ses cures, fut appelé chez M"** Braun et chargé de donner son avis. Il fut tel que la justice ordonna d'envoyer les intestins à Fribourg, où ils vont être soumis à une nouvelle analyse médicale. Il n'est donc pas pro-

bable que le corps parte tout de suite pour Saint-Pétersbourg comme on Ta dit d'abord. Naturellement, ou fait dés hypothèses, et quelques personnes affirment que l'empoisonnement du prince serait maintenant un fait certain. Mais pourquoi le prince aurait-il été empoisonné, comment, par qui et quand? On n'en sait rien encore. Sans doute, les savants de Fribourg donneront bientôt leurs conclusions.

La police de Berlin n'est pas la seule en mouvement. La police de Bade est fort occupée, elle aussi, par la mort du prince GortschakofT. On pensait que le prince avait été empoisonné. Les soupçons de la police se sont portés, paraît-il, sur deux personnes au service du prince, et habitant avec lui la villa où il est mort. On parie d'une forte somme d'argent que le prince aurait promise à ces deux personnes, et qui lui aurait été réclamée quelques jours avant sa mort. Les deux fils furent prévenus, mais trop tard. La petite ville de Bade, si paisible d'ordinaire, est absolument bouleversée par cette affaire. On attend le résultat de l'enquête et la décision des experts de Fribourg. Ce qui est certain, c'est que le corps ne retournera pas en Russie de sitôt. On se rappelle les dernières paroles du prince quand il quitta la Russie pour la dernière fois, paroles témoignant un dévouement absolu à son empereur et à son pays.

Une nouvelle intéressante : le prince Gortschakoff laisse des mémoires très circonstanciés sur sa vie et les événements dont il a été témoin ; on fait espérer la prochaine publication de ces mémoires. Les héritiers commence-

ront le classement des papiers d'ici à peu de temps. Qui sait si nous n'aurons pas les mémoires du prince Gortschakoff avant les mémoires de Talleyrand? Nous les aurons certainement avant d'avoir les vrais * mémoires d'Henri Heine.

On lit dans le Berliner Tageblatt du 6 : Un événement tragique vient de produire une grande sensation à Berlin. On vient de relever, dans une allée du jardin zoologique, le cadavre du lieutenant de police Evers, un des personnages les plus connus de la capitale. Le lieutenant tenait encore à la main le revolver dont il s'était servi pour se suicider. Les journaux n'indiquent pas le motif de cette fin tragique.

Le 9, à six heures du matin, les rues qui entourent la prison de Moabit étaient pleines de monde. On devait, ce matin-là, trancher la tète au tailleur Conrad, qui a assassiné sa femme et* ses quatre enfants. Le peuple berlinois court aux exécutions capitales aussi fiévreusement que le peuple de Paris ; et pourtant il n'a que la moitié du spectacle. Les exécutions, à Berlin, se font à huis-clos, ou à peu près, dans l'intérieur de la prison. Le peuple voit passer dans des fiacres quelques personnages en habit noir et en cravate blanche, qui sont le président du Landsgericht, le premier procureur du roi, le président du jury qui a déclaré Taccusé coupable, le juge d'instruction chargé du procès, le greflTier, douze conseillers communaux, deux médecins judiciaires et une trentaine de fonctionnaires divers. Ajoutez quelques journalistes qui, par faveur exceptionnelle, sont admis au spectacle .

tout entier. Voilà tout ce qu'il est donné aux curieux de voir. Gela suffit aux curieux, dont Timagination passe les murs de la prison et devine le reste.

Donc, lundi matin, dès Taube, le lugubre cortège s'est arrêté devant les portes de la prison de Moabit, et a pénétré dans le préau. Le billot, en forme de pyramide tronquée, avait été préparé sur une estrade carrée. Près "^ du billot, une table en bois blanc, couverte d'une nappe

^^"■'N blanche. Sur la nappe, dans un fourreau de cuir noir, "la

hache du bourreau, d'un côté ; de l'autre côté, un dossier contenant les pièces du procès et le jugement de l'assassin. A six heures, tous les témoins obligés de Texécution sont rangés en demi-cercle autour de l'estrade, devant laquelle on a jeté du gravier. On attend le bourreau de l'empire (c'est là son titre officiel), Tathlétique M. Krauts. Il arrive, accompagné de ses quatre aides, en tenue officielle de bourreau prussien : habit noir et cravate blanche. Il monte sur l'échafaud et pose sa main sur le couperet.

A six heures et demie précises, le directeur de la prison parait, précédant le condamné, qui marche les mains liées derrière le dos, accompagné par plusieurs geôliers. Arrivé devant l'échafaud, Conrad déclare encore une fois qu'il n'est pas coupable. Personne n^a réussi à lui faire avouer sa culpabilité, pas même le prêtre chargé de l'assister à ses derniers moments. La clochette des pénitents tinte. Le procureur du roi montre à Conrad Tacte qui le condamne à mort; puis il lit le refus de grâce de l'empereur. S'adressant alors au bourreau, il

ajoute : « Monsieur l'exécuteur, je vous livre le condamné pour que vous accomplissiez le jugement. » M. Krauts ôte son chapeau, salue les magistrats, fait un signe à ses aides qui saisissent le malheureux. Conrad a eu le temps de crier : t Dépêchez- vous. » Un instant après la tète était tombée, et on jetait sur elle un drap noir. Les suppliciés sont enterrés dans le cimetière de la prison, sans aucune cérémonie. Le corps est porté par des condamnés ; ce sont des condamnés qui préparent la fosse, y descendent le corps, la ferment. Le prêtre qui assiste à Tensevelissement peut prier, il n'y est pas obligé. La loi ordonne Tensevelissement sans prières.

Deux heures après, une affiche placardée sur toutes les colonnes d'annonces apprenait au peuple de Berlin que l'exécution avait eu lieu. Les fréquents assassinats commis en Allemagne, pendant ces derniers mois, ont motivé le retour à la peine de mort, accompagnée de cette solennelle et funèbre mise en scène. On veut au moins effrayer les coupables. Il y aura sans doute une autre exécution bientôt dans la même prison. Sobbe, l'assassin du facteur Cossath, est toujours sous les verroux; son affaire s'instruit, et il est probable qu'il sera condamné à mort.

4 avril 1883.

Cossath, facteur de Berlin faisant le service del'Adalbertr strasse, fut assassiné et volé dans la matinée du 12 mars. Le meurtrier fut dérangé et s'enfuit^ laissant sur un canapé la sacoche ouverte du facteur, qui contenait encore

24 billets de 100 marcs et 185 marcs en or. Détail horrible^ le facteur avait été assassiné à coups de marteau. La police se mit immédiatement en campagne, et ses soupçons se portèrent d'abord sur un nommé Sander, qui avait loué, disait-on, des chambres garnies dans deux rues différentes. Mais on apprit bientôt que Sander, qui s*était embarqué pour TAmérique et avait été retrouvé à Chicago, avait quitté l'Allemagne avant le jour où le crime avait été commis. La police recommença ses recherches. Un patron de restaurant de TAdalbertstrasse se souvenait d'avoir entendu un homme qui buvait chez lui se vanter qu'il était sous-officier de cuirassiers, montrer son passeport militaire. Le sous-ofBcier, qui logeait dans une chambre garnie, avait découché dans la nuit du 11 et avait passé la nuit avec une fille publique. On retrouva cette fille ; on lui montra la photographie d'un nommé Ernest Sobbe, sous-offîcier au V régiment de cuirassiers ; elle le reconnut. Le 22 mars, les journaux annoncèrent que la police de Gernrode avait arrêté l'assassin du facteur Cossath, le sous-officier Sobbe.

C'est à Magdebourg que Sobbe a été arrêté par deux détectives berlinois. Il était chez son beau-frère nommé Miller, qui tient un cabaret. Il lisait les journaux en prenant du café avec sa sœur. Quand les agents de police entrèrent et arrêtèrent Sobbe, il ne broncha pas; il dit qu'il y avait méprise, qu'il n'avait jamais été à Berlin. Mais sa sœur était terrifiée.

Depuis qu'il était revenu à Magdebourg, Sobbe lisait tranquillement dans les journaux le récit de l'assassinat

du facteur; il plaignait la victime, s'intéressait à la recherche de l'assassin, disait que Sander (celui qu*on a d'abord soupçonné) devait être en colère s'il lisait les journaux, en voyant qu'une partie de Targent du facteur lui avait échappé.

Depuis lors Sobbe est le héros du jour ; ceux qui n'ont pas réussi à le voir passer, dans le trajet de la gare de Potsdam à la prison Moabit, viennent rôder autour de la prison, dans Tespoir de quelque nouvelle fraîche. Car on est aussi badaud à Berlin qu'à Paris, et une cause célèbre émeut les Linden, autant qu'un crime affreux occupe le boulevard des Italiens. Sobbe, après avoir nié impudemment et essayé de s'établir un alibi, a tout avoué; et il a signé, à l'appui de son dire, la déclaration suivante : t J'avoue que le 12 de ce mois, j'ai tué et volé le facteur Cossath. » Et il a signé d'une grosse écriture parfaitement lisible son nom : Ernest Sobbe. Le juge d'instruction a été lui-même fort surpris d'obtenir aussi promptement un aveu écrit d'un coupable, qui d*abord avait nié si obstinément son crime. Sobbe avait hérité de ses parents environ cinq cents marcs, qu'il mangea à Berlin en une semaine. C'est lorsqu'il se vit absolument sans ressources qu'il connut Tidée de son crime. Il n'a jamais eu aucun rapport avec Robert Sander, l'homme sur qui s'étaient égarés tout d'abord les soupçons de la police.

Lorsqu'on a arrêté l'assassin, on a trouvé sur lui 500 marcs et un revolver à six coups ; il a répondu que les cinq cents marcs lui avaient été donnés par un de

ses oncles qui vit à Gernrode. Mais il est bien certain maintenant qu'il les a volés. Depuis qu'il est en prison, Sobbe a perdu toute assurance; il pleure, se lamente, ou reste au milieu de sa cellule, affaissé sur une chaise, les yeux fixes. On attend à Berlin le jugement de cette affaire, comme autrefois on a attendu à Paris le jugement de l'affaire Troppmann. On sait maintenant comment la police a obtenu un aveu complet de Sobbe; c'est en lui faisant, jour par jour, et presque heure par heure, le récit de toutes ses actions jusqu'à l'assassinat, jusqu'au retour à Magdebourg. La netteté du récit, la * précision des détails, ont tellement surpris l'assassin qu'il n'a plus songé à nier.

Jamais les cours d'assises allemandes n'ont eu autant à faire que depuis quelques mois : à Erfurt, un fratricide. C'est un nommé Erhard Elster qui vient de tuer son frère; il a été condamné à mort. — Dans la province de Saxe, à EUenberg, un maçon a tué ses quatre enfants. — A Saabor, près Grûnberg, près d'un village, on a trouvé une jeune fille égorgée. — A Skardupœnen, près de Tilsitt, un ouvrier tue trois personnes : son beau-père, sa belle-mère, sa belle-sœur. — Dans le district de Saxe-Cobourg, le ministre des cultes et de l'instruction publique, M. de Wangenheim, a été assassiné par un individu nommé Hanf, qui avait attendu sa victime caché dans le parc de Gotha. — On croirait lire quelque sombre légende, et ce ne sont là que quelques exemples pris dans l'innombrable liste des crimes qui épouvantent l'Allemagne en ce moment. Enfin il y a

à Berlin une épidémie de suicides : jamais ils n'ont été aussi fréquents que celte année.

Avril 1883.

Le Tageblatt, de Berlin, appâte en ce moment sa clientèle avec les mémoires d'un M. Claude berlinois. L'ancien chef de la police secrète et politique de Berlin a nom Stieber, et, dans ses confidences à sa femme, il se qualifie représentant de l'énergie et de la grossièreté. M. Stieber était une sorte de maître Jacques de l'empire allemand ; il était à la fois chef de la police et directeur des postes de Prusse, c'est-à-dire directeur du ca binet noir; il se montra, paraît-il, homme supérieur dans ces deux métiers, et, sur l'ordre de M. de Bismarck, auquel il fallait l'Alsace et la Lorraine (ce sont les paroles mêmes du prince), il inonda la France de ses agents. On apprend de singulières choses à la lecture de ces mémoires : M. Régnier, ce ténébreux négociateur, qui allait de Metz aux lignes prussiennes, était un agent de M. Stieber. Il y a bien d'autres révélations dans ces mémoires, qui sont à lire d'un bout à l'autre. On connaît mieux, après les avoir lus, cette puissante machine qui s'appelle la police prussienne, machine mise en mouvement par un homme, M. de Bismarck. M. Stieber avait, paraît-il, pour second, un M. de Zernicki, qui représentait, au dire de son chef, V amabilité et la politesse. Quel couple !

18 avril 1883.

Les mémoires de Stieber sont toujours sur le tapis. La

Bavière, grossièrement insultée dans ces mémoires, avait demandé en haut lieu une rectification de quelques passages des mémoires, où Thonneur de Tarmée bavaroise était attaqué. Les soldats bavarois étaient simplement traités de bandits. L'opinion publique s'émut. Une première note parut, donnant satisfaction à la Bavière. La note disait que M. Stieber, mort, devait garder seul toute la responsabilité de ses assertions. Aujourd'hui, la Gazette de V Allemagne du Nord publie une nouvelle note faisant savoir aux lecteurs du Tageblatt de Berlin qu^ils ont été dupes d'une mystification.

Les mémoires de Stieber, si lus, si commentés, traduits par une grande partie des journaux français, sont apocryphes. M. Paul Stieber, fils de l'ancien préfet de police, les a formellement démentis; il a protesté en son nom, au nom de toute sa famille, tontre Tabus qui a été fait du nom de son père. Voilà qui est bien ; le Tagblatt est pris en flagrant délit dUnvention de faux mémoires. L'Allemagne s'en souviendra. Mais prétendre que les fameux mémoires apocryphes ont été publiés pour servir de pâture à MM. Tissot et Deroulède, c'est faire bien sottement injure à deux Français qui ne méritent, à aucun titre, d'être mis au rang des gogos allemands.

La veille de Noël, le soir, un crime horrible a été commis à Cologne. Dans une des rues les plus fréquentées de la ville, la Glockenstrasse , se trouve une petite boutique d'horlogerie, qui était habitée par un homme âgé d'environ trente ans, nommé Bernard Stockhausen. Dans la même maison habitaient la mère de Stockhausen, âgée

d'environ soixante ans, et une de ces étonnantes vieilles qu'on rencontre à Cologne dans les églises, immobiles comme des statues de pierre, une vieille de quatre-vingtdix ans, sourde et à demi paralysée. Un compositeur des ateliers de la Gazette de Cologne habitait aussi une chambre dans cette maison ; il avait son domicile dans un quartier de la ville assez éloigné de son journal, et il couchait dans la petite chambre lorsque son travail Tavait tenu longtemps à Timprimerie et qu'il était trop tard pour rentrer chez lui. — Le compositeur venait de faire un voyage de trois jours. A son retour, il alla frapper à la porte des Stockhausen, qu'il connaissait, pour leur faire une visite.

C'était dans l'après-midi du 26 décembre. Ce jour-là, Cologne, ville catholique, était encore en fête. Les petits marchands surtout profitent presque tous d'une belle journée pour aller faire un tour sur le Rhin ou revoir leurs promenades favorites, la Flora, le Thiergarten. Ceux qui sont pieux vont à l'église, et elles sont si belles les vieilles églises de l'antique Cologne ! les offices y ont une poésie si pénétrante! Aussi le compositeur ne fut pas étonné de ne pas trouver chez eux les Stockhausen ; ils étaient sans doute à l'église ou à la promenade.il était tout naturel que la devanture et les volets fussent fermés. Il prit son passe-partout, ouvrit la porte de la rue, et, dans la demi-obscurité du couloir, il aperçut un corps étendu à terre : c'était le corps de l'horloger Stockhausen. Épouvanté, il court dans la rue, appelle les voisins. On apporte une lampe, et on voit du sang sur le corps de

rhorloger : il avait été percé de trois coups de couteau. Un peu plus loin, la mère de Stockhausen était aussi étendue à teiTe, frappée de trois coups de couteau. Autour d'eux, dans la petite boutique, les traces d'un pillage : des montres, des breloques éparpillées sur une table. Les assassins sont partis les mains pleines; on a pris dans la boutique ce qu'il y avait de plus précieux. On alla aussitôt chercher des médecins, et, d'après leurs observations, les meurtres doivent avoir été commis dans la soirée du lundi 24.

Ce qui est vraiment extraordinaire, c'est que les voisins n'aient rien entendu. Si le fait s'était passé dans une de ces petites rues obscures et mal famées qui entourent la cathédrale, soit du côté de la gare, soit en face du Dôme, on eût trouvé moins extraordinaire que les voisins n'^aient rien entendu. Mais la Glockenstrasse est une des rues où il passe du monde ; elle est à deux pas du théâtre, de la préfecture de police, de la grande poste. Il est vrai que les théâtres finissent tôt en Allemagne; que, passé dix heures et demie, il n'y a plus beaucoup de monde dans les rues et que les maisons se ferment de bonne heure.

La police s'est mise en mouvement. Mais la police allemande est un peu comme les carabiniers des Brigands^ qui arrivent toujours trop tard. A propos des assassinats commis récemment à Strasbourg , on s'est beaucoup plaint déjà de la police allemande. Depuis 1871, huit assassinats commis impunément, sans que les policiers aient rien retrouvé. Le toujours trop tard va

devenir bientôt la devise de cette police mal informée.

Le 29, on a enterré les Stockhausen mère et fils. Tous les parents, tous les amis, tous les voisins des morts étaient là, et aussi un grand nombre de curieux sympathiques, venus pour rendre un dernier hommage à ces malheureux. Bernard Stockhausen, Thorloger, élait^ comme beaucoup de ses compatriotes^ un amateur de musique ; il appartenait à deux sociétés musicales de la ville : le Liederkranx,, de Cologne, et le Manner-QuarlelL Les membres des deux sociétés se sont joints au convoi funèbre, et l'émotion a été grande lorsqu'on a chanté le chœur Stumm schlaft der Sanger (le chanteur dort maintenant, muet). Le 40'' régiment d'infanterie avait envoyé aussi sa musique, qui suivait les deux cercueils. Lé convoi^ au milieu duquel on remarquait plusieurs drapeaux voilés d'un crêpe, s'est mis en marche, et tous les assistants Tont suivi d'abord à l'église^ puis au cimetière. En chemin, on parlait des morts, qui s'aimaient et qui vivaient heureux.

Cologne a suivi le convoi des Stockhausen comme iitrasbourg suivait, il y a quelques mois, le cercueil du pharmacien si aimé des Strasbourgeois. Le souvenir de ces deux crimes pèse encore sur ces deux villes. Puisset-il exciter la police allemande à sortir de sa léthargie ! Il y a longtemps déjà que les habitants de Cologne et des environs sont effrayés de la quantité de crimes qui se commettent chaque année autour d'eux. Le président de la province du Rhin a voulu prendre des mesures contre les vagabonds : peine perdue! C'est que le vieux

père Rhin nourrit sur ses rives toute une population suspecte, couchant tantôt dans des maisons abandonnées, tantôt, lorsque le temps le permet, au bord même de Teau. A chaque instant, lorsqu'on longe la rive, on voit sortir, du milieu des bouquets d'aulnes, des gens à mine patibulaire , de grands gaillards à longue barbe rouge, aux yeux étincelants, qui, évidemment, guettent la proie et sont prêts à tous les coups de main.

J'ai vu là, autrefois, des tètes inoubliables, et quand je questionnais les habitants, ils me répondaient : c Oui, nous le savons, la province est pleine de ces gens-là. Les bords du Rhin ne sont pas sûrs. Tous les jours on lit dans le journal le récit d'un crime commis par un va^ gabond ou par un ouvrier sans ouvrage. Ces gens-là ont une audace que rien n'effraye. » C'est probablement un de ces rôdeurs, toujours en quête de montres à voler, de caisses à forcer, de passants à dépouiller — c'est une de ces barbes rouges des bords du Rhin qui a commis le meurtre, puis a disparu. La population, qui tremblait déjà, va être épouvantée. Mais les doctrines de Lasalle et le nihilisme latent qui s'étend dans l'Allemagne comme une tache d'huile sur du drap, sont malheureusement plus efficaces que tous les sermons et toutes les mesures préventives des présidents de province.

A Hanovre, dans la nuit du 23 au 24 décembre, un drame épouvantable. Un aide de camp de Lincoln, le colonel Rathebone, appartenant à l'armée des États-Unis, était venu, depuis quelque temps, s'établir à Hanovre avec sa femme. Le colonel était d'humeur sombre, sujet

à des accès de mélancolie qui daraient parfois plusieurs jours et qui , pendant les derniers mois, devinrent de plus en plus fréquents et inquiétants. M. Rathebone, qui se trouvait dans la loge du ^président le jour où il fut assassiné par Booth , avait été blessé ce jour-là. On attribuait à cette blessure mal guérie son humeur sombre.

Dans la nuit du 23 au 24, tout à coup le colonel saute de son lit et déclare qu'il veut voir ses enfants, et cela avec des paroles indiquant une surexcitation extraordinaire. Sa femme s'inquiète, elle cherche à le calmer et, en même temps, elle ordonne qu'on ferme à clef la chambre des enfants, craignant pour eux le spectacle de régarement de leur père. Le colonel, de plus en plus furieux, tire alors un revolver, le décharge sur la malheureuse femme, puis se jette sur elle un poignard à la main ; après quoi il se donne à lui-même cinq coups de poignard.

W" Rathebone est morte presque aussitôt ; quant au colonel, il est fou ou semble être fou. Comme beaucoup de criminels qui ont agi dans un état de surexcitation, il n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé et répète : t Je ne sais rien, absolument rien... Je ne me rappelle pas. » Il parait persuadé que c'est un étranger qui a commis l'assassinat.

Le gouvernement allemand offrait 300 marcs à celui qui donnerait quelques indications sur l'assassin des Stockhausen. — C'est peu. Depuis lors on a arrêté à Liège les assassins de la veuve Stockhausen et de son fils. Le crime a été commis par deux hommes, Jean

âG2 BERLIN

Tillmann et Guillaume Blatzheira, et deux femmes, Thérèse Stein et Rose MerckeL Jean Tillmann portait, au moment où on Ta arrêté, un revolver à six coups et tous les numéros de la Gazette de Cologne où le crime est raconté, et où Ton donne le signalement des assassins présumés.

A Mannheim, un doreur, Charles Maldenberger, soup- «çonné de complicité dans l'attentat des lanceurs de dynamite contre la préfecture de Francfort, a été arrêté. Déjà, à Hambourg, un typographe du nom de ReinsdorfF avait été arrêté pour le même motif.

25 juin 1884.

Un crime horrible sur la rive du Rhin, à Obercassel. La femme d'un avocat de Cologne, M"' Carstanien, âgée de quarante-trois ans, était venue depuis peu habiter une propriété achetée par son mari. Elle habitait là, avec ses deux filles. Le jour de la Fête-Dieu, quelques amis de la famille avaient été invités. M"** Carstanien voulut, à huit heures du matin, faire une promenade dans les environs, à Vinxel, avec ses filles et deux de leurs amies. A quelque distance d'Obercassel, M*"* Carstanien qui, depuis longtemps, souffre d'une maladie nerveuse, se plaignit qu'elle était fatiguée, et dit à ses Olles et à leurs amies : c Continuez votre promenade, je vais m'asseoir sur une pierre et je vous attendrai. » Les jeunes filles firent ce que leur mère leur conseillait. Quand la promenade fut terminée et qu'elles revinrent, la mère avait disparu. On la chercha partout : impossible de la retrouver.

Le 16 juin, on retrouvait près d*un buisson, dans les environs d'Obercassel, le cadavre de la malheureuse femme assassinée. Auprès du corps, une mare de sang; il y avait des éclaboussures de sang sur les buissons, les vêtements étaient déchirés, un des souliers avait été enlevé; l'assassin avait emporté une bague en diamants, des lunettes d'or, soixante ou quatre-vingts marcs ; mais Talliance de mariage avait été laissée au doigt qui la portait ; le chapeau et Tombrelle ont été retrouvés à quelque distance du corps. M""^ Carstaniena probablement essayé de se défendre et a lutté quelque temps avec son assassin. Une des mains était à demi enfoncée dans la terre, les ongles étaient tout sanglants. La famille avait fait offrir une grosse somme d'argent à qui retrouverait la disparue. C'est un habitant d'Obercassel qui, faisant une promenade avec son fils, s'est trouvé face à face avec le cadavre. Aussitôt on télégraphia à Bonn, et les magistrats arrivèrenr.

On fit aussitôt des recherches pour trouver le meurtrier. Il a été arrêté à Kœnigswinter. C'est un habitant de Vinxel, un petit village, près d*Obercassel. Il se nomme Dahlhausen. Il n'est question que de ce crime sur toute la rive du Rhin. C'est l'époque de l'année où les grands bateaux qui font sur le Rhin le service d'été^ débarquent aux stations, au pied des Sept-Montagnes, toutes les familles riveraines. Les professeurs de Bonn vont, entre deux cours, boire un verre de bière ou de vin blanc sous les tonnelles où grimpent des vignes. Entre Kœnigswinter et le Drachenfels on ne rencontre que cavalcades, atte-

lages d'ânes et de chevaux, excursionnistciS tenant le Bœdeker à couverture rouge. La montagne est belle, fraîche, toute couverte d'arbustes verts, et quand on est arrivé au sommet on voit une partie du cours du Rhin qui semble immobile au pied du rocher. Le crime d'Obercassel va épouvanter toute cette paisible population de promeneurs, et les femmes n'oseront plus aller seules dans la montagne, selon la coutume allemande.

Plus haut j'ai parlé du vagabondage au bord du Rhin, et des gens singuliers qu'on aperçoit de temps en temps sortant d'un buisson. Il est à souhaiter que le crime d'Obercassel tire les gendarmes allemands de leur humeur parfois un peu somnolente, et les excite à faire bonne garde dans ces montagnes. C'est seulement alors qu'on retrouvera la sécurité à Kœnigswinter et aux environs.

Le cordonnier Gronack qui, il y a quatre mois, a assassiné à coups de couteau sa femme et les deux sœurs de sa femme, a été traduit jeudi devant la cour d'assises de Berlin. Il s'est reconnu coupable, mais il a nié la préméditation ; il n'a d'ailleurs témoigné aucun repentir de sou crime. Le jury a prononcé son verdict vendredi : Gronack a été reconnu coupable sans circonstances atténuantes et condamné à la peine de mort.

Juillot 1884.

On vient de juger, à Stuttgard, l'anarchiste Michael Kumitsch, accusé d'avoir pris part à une tentative de meurtre contre les banquiers Heilbronn et Œttinger, à

Sluttgard. Kumitsch, âgé de trente-un ans, né à Czernik en Slavonie, a habité longtemps Vienne, d'où il a été expulsé comme socialiste. Il a avoué, d'ailleurs, au cours du procès, qu'il s'était occupé pendant longtemps de propagande socialiste, et qu'il avait travaillé à répandre les journaux de son parti tels que la Freiheit de Most, le Rebelly etc.

Il a avoué aussi avoir été complice du vol de seize mille marcs, chez les banquiers Heilbronn et Œltinger ; mais il a nié avoir pris part à la tentative de meurtre. Les deux banquiers avaient été, le 21 novembre 83, assaillis et presque assommés à coups de marteau. Les deux victimes ont déposé en personne, et leurs dépositions ont été si nettes, si précises, que Kumitsch a été reconnu coupable, et, en vertu de l'article 251 du Code pénal, condamné à la réclusion à perpétuité.

A Berlin, la police est à la recherche d'un escroc de haute volée qui s'est fait appeler successivement Alfred Klingenberg et von Zeuner. Klingenberg a dupé son hôte : il a dépensé plus de trois cents marcs dans l'hôtel oii il logeait, assurant qu il avait des terres au Cap et qu'un ordre qu'il portait avait été gagné par lui pendant la guerre des Anglais contre les Zoulous. L'hôte fut naïf, et eut confiance en ce locataire qui dépensait tant d'argent. Au moment de partir, Klingenberg remit au maitre de l'hôtel une traite sur une banque de Natal ; quand vint le moment de changer la traite en argent comptant, on sut que le signataire n avait pas de terre au Cap, qu'il était inconnu aux bureaux de la Banque. Désespoir du

maître d'hôtel, qui a porté plainte. On est sur la piste du fllou, qui a dû faire d'autres dupes; on Ta vu dans tous les mauvais lieux de Berlin, dans les bals publics où il se montrait généreux. La race des hôteliers allemands est crédule; et malgré toutes les précautions prises dans les hôtels contre les étrangers, malgré la surveillance incessante de la police, il y a encore à Berlin beaucoup de Klingenberg, beaucoup de faux propriétaires au Cap. Ils vont être mal à Toise pendant une semaine ou deux.

lies masées. — lies exposillons d*«rt.

Je ne puis malheureusement faire ici une longue étude des musées de Berlin ; il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, car un musée national est vraiment une part importante du patrimoine d'une nation ; les tableaux, qu'on paye maintenant si cher et que si peu de gens connaissent, tiennent au cœur d'un peuple comme une province. Essayez donc jamais d'enlever à la Haye la Leçon du professeur Tulp^ à Amsterdam la Ronde de nuit et les Drapiers, h Harlem les Hais et les de Braye.

J'ai entendu des jeunes gens , à l'étranger, dire, avec la voix qu'on a quand on parle de beaux rêves : c J'irai à Paris ; je verrai la Joconde et la Vénus de Milo ! > Ils ne disaient pas : t Je verrai l'Arc de triomphe ou l'avenue de ropéra. » Dans l'immense Paris, ils ne voyaient qu une statue ou une toile, et c*était vers ce point lumineux qu'ils accouraient.

C'est que les toiles et les statues , qu'on paye habi-

LES MUSÉES — LES EXPOSITIONS l^ART 267

tuellement avec de l'or, se sont souvent payées dans ce siècle avec du sang rouge, — On sait que notre Louvre a été composé en partie par Napoléon V\ Les beaux tableaux sont, depuis Napoléon, devenus plus d'une fois l'enjeu des guerres. On doit en savoir quelque chose à Munich.

Enfin, un tableau se conserve mieux, et souvent plus longtemps qu'une province ; nous avons eu des tableaux espagnols longtemps après avoir perdu l'Espagne.

Un musée est donc une preuve certaine de la splendeur d'un peuple ; Florence et Madrid ne sont guère visités qu'à cause des Ulïîzi et du musée du Prado. On sait le nom de chaque petite ville d*I:alie parce qu'il n'y en a pas une qui n'ait vingt chefs-d'œuvre.

On a compris cela à Berlin, depuis peu, car l'Allemagne qui se prétend, en ses jours d'ivresse guerrière, destinée à régénérer le vieil Occident, ne s'aperçoit pas toujours qu'elle est lente aux progrès et qu'elle suit ses voisins plus souvent qu'elle ne les devance.

En revanche, si l'Allemand a l'idée lente, il est tenace. Quand on a été convaincu en Allemagne qu'il était nécessaire d'avoir un beau musée, dès qu'un roi se fut dit qu'il doterait Berlin d'un Louvre, comme un banquier qui vient de faire un heureux coup de Bourse donne à sa femme un bijou de Boucheron, on s'est mis à l'œuvre : dons royaux, achats habiles, rien n'a manqué au nouveau-né ; il grandit chaque jour, presque à vue d'œil, et il fait maintenant assez bonne figure.

J'ai parlé du Louvre pour donner aux lecteurs fran-

DERLIN

çais un point de comparaison. Mais il Tant dire tout d'abord, pour être juste, qu'il est impossible d'établir un parallèle entre le musée français et le musée allemand. Le musée allemand ressemble au Louvre à peu près comme les Linden ressemblent à l'avenue des Champs- Elysées; et les Berlinois eux-mêmes le savent bien. Que de fois j'ai entendu le directeur de telle ou telle section du musée s'écrier : c Ah! vous, parbleu! vous êtes heureux, vous avez le Louvre ! •

Tout d'abord la carcasse du monument est hideuse ; toujours le faux temple grec qui a joué déjà à l'Allemagne, en maint et maint endroit, de si mauvais tours. Il est vraiment instructif de voir à quel point un peuple plein de bonne volonté et de naïf amour des civilisations disparues, peut se tromper lourdement en voulant rendre hommage à son idole, à quel point Berlin fait fausse route en voulant imiter Athènes, et combien Potsdam est loin, immensément loin de Tanagra.

« L'art grec était sublime ; faisons de l'art grec, et nous serons sublimes ! » Et on voit de consciencieux architectes^ éclos dans quelque petite bourgade pomé* ranienne ou silésienne, qui dessinent des plans, taillent la pierre ; et on voit de colossales bâtisses, couleur de cendre, se couronner de frontons prétentieux, renouvelés des Grecs, comme le jeu d'oie. On taille des colonnes ioniennes ou corinthiennes; on les met tant bien que mal debout sur leurs pieds. Une dédicace latine, en lettres romaines, sur la façade. Et voilà ; le tour est joué. Il n'y a qu'un faux Parthénon de plus.

Mais non, honnêtes faisears de fouilles, mais non, sincères admirateurs de Démosthëne et de Thémistocle. On ne fait pas un temple grec comme on fait une chambre des députés, ou une gare de chemin de fer, et l'art grec allemand n'est pas plus de Tart grec que l'architecture néo-gothique qui déshonore les bords du Rhin n'est gothique. Non, le musée de Berlin n*est pas plus grec que Cornélius n'est Midhel-Ânge, qu'Ingres n'est Raphaël; toute cette architecture est sortie d'un cerveau enténébré par les lectures lourdes et les esthétiques funestes. Et voilà pourquoi les beaux tableaux du musée de Berlin sont logés dans un bâtiment hideux.

En montant l'escalier du musée, que de fois je songeais au Louvre, à notre beau Louvre de Paris. Par les jours de soleil, il se déploie magnifique, clair, gai, rempli de chefs-d'œuvre, visité par des caravanes venues des quatre coins du monde, au bord de la Seine, gaie, vivante et pleine de soleil. 0 beau vieux Louvre! des centaines d'hommes qui, tous, étaient de grands artistes, ont travaillé à l'embellir, et quand Perrault a dessiné la belle colonnade qui regarde Saint-Germainl'Auxerrois, un peu de Tâme des grands architectes païens était passé en lui.

Sous la colonnade du musée de Berlin, des gens dont je veux ignorer éternellement les noms, ont barbouillé des fresques gigantesques et monstrueuses, destinées sans doute à frapper d'étonnement et d'épouvante ceux qui les contemplent, mais qui m'ont donné à moi, invariablement, l'envie de fermer les yeux chaque fois que.

sans le vouloir, je les ai vues ; combats cl*Hercules et de monstres, scènes de guerre et de pillage, luttes de héros contre des bètes, soldats se ruant sur des femmes, scènes d'histoire et allégories mythologiques peintes à la rhubarbe, rien ne manque ici. Les Michel-Anges de laSprée se sont évidemment donné carrière , et un Léon X ber* linois a autorisé des brosses fougueuses à couvrir des murs entiers de ces singulières visions. On dirait renseigne d'un spectacle forain. — On est irrité , puis on a pitié et on sourit.

J'aurais pu, je l'avoue, consulter un guide et m'enquérir soigneusement du sujet de ces mauvaises fresques ; mais tout lecteur curieux peut le faire comme j'aurais pu le faire. Je n'ai jamais eu envie de savoir ce que signifie la mauvaise peinture, et, essayant d'oublier ce que j'avais vu, je suis entré dans le musée même pour y voir un Brauwer que mes yeux désiraient dès longtemps. Rien ne repose des faux chefs-d'œuvre comme une exquise petite toile hollandaise, et rien ne fait mieux oublier les vastes pans de mur mal coloriés comme 20 centimètres de toile peinte à Delft ou à Harlem.

La Hollande et les Flandres sont bien représentées à Berlin : Berlin a plusieurs Rembrandt, dont quelquesuns sont beaux, un entre autre représentant la lutte de Jacob avec l'ange. Si Delacroix Ta vu, il s'en est inspiré pour sa fresque de la chapelle des Saints-Anges ; s'il ne l'a pas connu, il y a eu rencontre de deux génies. Mais rien qui vaille la femme du Salon carré, les disciples d'Emmaûs, et ces deux merveilleux portraits, le Juste-

Lipse et le portrait d'homme de la galerie Lissingen (de Vienne) , que nous avons vu passer, il y a quelques années, à Paris.

En revanche, Berlin a sept ou huit Hais, dont deux de la plus grande beauté — ua très beau Van der Mcer de Delft — un Brauwer clair et d'un ton charmant (un paysan assis au milieu d'un chemin et jouant de la flûte) ; un grand tableau de Keyser; un Van Beyeren, et un Ykens, peintre de natures mortes aussi fort que Snyders.

Dans la section italienne, on peut admirer des Botticelli, beaucoup plus beaux et plus importants que ceux qui sont au Louvre dans la galerie des Sept-Mètres. Enfin, au rez-de-chaussée du musée, tout au fond, à gauche, et par delà le musée de sculpture romaine, sont exposés des bustes en marbre, et des bustes en bois sculpté et peint de la Renaissance italienne, si absolument beaux, si vivants, si parfaits de tous points, qu on s'oublie à les regarder, qu'on vit avec eux comme avec une page de Tacite ou de Saint-Simon, et qu'on ne les quitte qu'à regret, en se promettant qu'on reviendra bientôt les voir. J'ai encore dans les yeux les bustes de Laurent le Magnifique, celui de Machiavel, deux bustes de femme de Mino da Fiesole : la sculpture romaine, si puissante et parfois si raffinée, n'a jamais rien fait de plus robuste ni de plus exquis.

Je m'étonnais un jour de voir à Berlin tant de merveilles : elles y sont un peu perdues et n'y ont qu'un très petit nombre d'admirateurs, de rares fervents. Je savais que la caisse du musée n'est pas très riche. Un

conservateur me dit : c Nous avons peu d'argent pour nos achats, c*est vrai; mais il est toujours disponible; nous payons comptant, et c'est pourquoi dans les ventes, de gré à gré surtout, on nous donne toujours la préférence. C'est ainsi que nous avons eu en Italie, pour presque rien, toutes ces merveilles que vous voyez ici. > La leçon est bonne, et il est plus d'un conservateur de musée en France qui pourra la méditer.

Ce qu'il faut dire (car j'ai plaisir à dire de l'Allemagne le bien qu'on en peut dire) c'est que ces achats de marbres, de bois et de tableaux italiens ont été faits par des gens aux yeux perspicaces, au flair subtil, comparables aux amateurs français qui s'appellent Dreyfus, Ephrussi, Beurnonville.

Il me resterait à parler maintenant des fouilles d'Olympie et des fouilles de Pergame, et ceci tout à l'honneur des Allemands. Car, s'il est impie et maladroit de bâtir de faux temples grecs pour y loger de vraies sculptures grecques, en revanche, il est parfaitement légitime d'aller demander à la patrie légendaire de l'art quelques-uns de ses plus beaux morts.

On va bien à Londres pour voir les fragments du Parthénon; on viendra maintenant à Berlin pour voir le Combat des géants, trouvé dans les fouilles de Pergame. — On a couché provisoirement ces beaux marbres mutilés sur des lits de bois, à peu près comme on loge des passagers suspects dans .un lazaret; m^is on leur bâtit une maison, un palais, paraît-il. Et on ne pourra les juger tout à fait que lorsqu'ils seront debout, affrontant

radrniration des siècles. — C'est l'œuvre d'un Michel- Ange grec ; ce que nous avons au Louvre ne peut donner aucune idée de la furie magnifique de cette sculpture. ~

Quant au musée égyptien^ c'est un petit musée, sans grandes richesses, sans originalité, orné lui aussi de fresques d'un goût douteux, mais gardé par un homme dont la réputation scientifique est européenne, M. Lepsius. Il a Tair maintenant un peu cacochyme et goutteux; mais il vient souvent à son musée, s'asseoit sur un banc au milieu des salles d'exposition, et cause pendant de longues heures. On rend d'ailleurs justice, en Allemagne, à nos grands égyptologues : Champollion, Mariette-Bey. On aime et on connaît les belles études de M. Maspero, de M. de Vogué, de M. Georges Perrot, et chaque article que publie une de nos revues sur l'Egypte est lu, Ion* guement discuté, souvent admiré:

Rien ne trouble plus un savant allemand qu'une inscription thébaine : M. Ebers le prouve bien et peut-être y a-t-il encore en Allemagne des âmes royales que font rêver les Pharaons.

Les salles du musée chinois renferment une quantité de statuettes, taillées dans le marbre ou le jade, qui donnent la meilleure idée de la sculpture jehinoise. Ces statuettes, dont les plus hautes ont environ 15 centimètres, représentent des demi* dieux portant les attributs de leur divinité, des héros légendaires, ou de pieux philosophes à la longue barbe rare et clairsemée, dont les fronts, démesurément allongés, semblent contenir la sagesse de plusieurs races disparues. Les uns regardent droit de-

vant eux, de leurs grands yeux calmes de sages, tandis que d'autres, baissant les yeux dévotement, et serrant avec componction contre leur cœur un manuscrit précieux, dans une attitude presque comique, ressemblent à des saints qui ont dit à jamais adieu aux vanités du monde, et se sont résolus, après avoir tout examiné, tout approfondi, à vivre dans un livre : in angulo cum Itbello. Outre les saints, les héros et les mendiants, qui sont les types favoris de la statuaire chinoise, on troave dans les vitrines un grand nombre de Chinois de toutes les classes de la société, marchands à la figure fine et rasée, aux petits yeux noirs brillants d'intelligence et de gaieté; femmes frêles comme des roseaux, drapées dans des robes trop larges et trop longues, dont elles relèvent la traîne avec la grâce d'une princesse de Memling; domestiques portant des seaux d'eau et tenant des parasols.

Tout le petit monde amusant, brillant, spirituel que les artistes chinois ont jeté sur leurs écrans, sur leurs potiches, sur leurs bronzes, fourmille dans ces quelques vitrines, qui réjouiraient Tœil de Concourt ou de Burty,

Du premier coup d'œil, on reconnaît une parenté évidente entre cette sculpture et la belle sculpture égyptienne, dont nous possédons, au Louvre, ce curieux spécimen qu'on appelle le Scribe. Beaucoup de ces statuettes font penser à Tanagra : et si quelqu'un au monde peut, au xu"" siècle, comprendre les petites terres cuites de la collection Campana, c'est peut-être un Chinois de Pékin ou un Japonais de Yeddo.

Ces salles du musée, inconnues d'une grande partie du public allemand, sont la proie de quelques savants administrateurs qui y exercent un empire despotique, ferment les salles et les rouvrent à leur gré, passant des années à cataloguer les récents envois. J'ai deviné plutôt que vu deux salles qui sont restées obstinément fermées pendant plusieurs mois et ne s'ouvriront pas sans doute avant longtemps.

Il est vrai de dire que le goût du bibelot chinois ou japonais et la passion du crépon n'ont pas encore envahi l'Allemagne, et que les beaux livres des savants allemands sur la Chine sont fort peu lus. L'Allemagne tout entière a les yeux sur Olympie, sur Pergame, sur le Caire, sur Thèbes, L*art délicat de l'extrême Orient ne lui est pas encore révélé.

Une des parties les plus curieuses du musée est, à coup sûr, celle qui est réservée aux estampes. Et ici, il n'y a qu'à louer sans réserves. D'abord, l'idée d'installer le cabinet des estampes dans le musée même est excellente : elle permet au visiteur qui a été profondément ému par les tableaux d'un maître d'aller voir de suite son œuvre gravée. Quant à l'installation matérielle, elle est fort bonne.

Les tables de travail sont larges, la salle est bien éclairée, les employés sont polis et ne considèrent pas qu'on les dérange en leur demandant tel ou tel volume de leur collection : les administrateurs sont complaisants envers l'étranger, et mettent gracieusement à son service leur science du catalogue. Le cabinet des estampes

27t5 BERLIN

fait chaque année d'importants achats, et il les montre au public, exemple qui devrait être en France un peu plus suivi, au Louvre surtout, où sur douze dessins d'un maître on en expose à peine deux x)u trois, réservant les autres à Tadmiration d*on ne sait quels privilégiés et initiés. Il serait bon que le Louvre se décidât enfin à des expositions annuelles, où on verrait quelques-uns des beaux dessins qui nous sont si soigneusement et si obstinément cachés. Quel critique courageux et bien armé ira à la conquête de cette Toison d'or?

I*ai vu, Tété dernier, à Berlin, une des expositions du cabinet des estampes ; elle était très bien installée et très visitée.

Il est juste de dire que le prince royal et la princesse royale s'occupent personnellement du musée, y font de fréquentes visites, et viennent quelquefois causer une heure ou deux avec Tun ou l'autre des directeurs. Or, en Allemagne, cette protection est toute-puissante.

Il me reste à parler de ce qu'on nomme à Berlin la National-Gallerie.

C'est l'équivalent de notre Luxembourg, c'est-à-dire le lieu où les gloires modernes s'élaborent, et où les contemporains sont montrés à Tadmiration du public.

Par ses dimensions qui sont colossales, la National- Gallerie semblerait mériter une longue étude : mais je me récuse et ce n'est pas moi qui la ferai. Il me suffit de dire que cet immense bâtiment, si somptueusement aménagé, contient un nombre infiniment petit de bonnes toiles; j'en ai compté dix au plus. Les tableaux afiemands, qui

y sont au large, m'ont (ait TefTet de pauvres que, par une fantaisie bizarre, on aurait logés dans un palais. Ils m'ont semblé tout petits, malingres et honteux dans ces salles énormes.

Ce que j'ai cru voir, c'est que ce musée est plutôt une sorte d'école primaire pour le peuple qu'une collection soigneusement choisie et vraiment digne du nom de musée. Beaucoup de batailles, trop de batailles, et surtout trop vite peintes. Il sera longtemps plus facile aux Allemands de gagner une campagne que de faire peindre, sur une toile d'un mètre, un épisode quelconque de cette campagne. C'est par nous, en somme, par le talent de nos peintres, Neuville, Détaille et autres, qu'on se souviendra dans cinquante ans, des campagnes de 1870 et 1871. Nous avons eu le triste honneur d'immortaliser notre résistance et notre défaite. Les Allemands eux-mêmes semblent s'en douter et ne ménagent pas à nos peintres de scènes militaires leur admiration.

Ici c'est un musée de peuple, fait pour le moins artiste des peuples, quelque chose comme le rebut et le déchet d'une de nos plus mauvaises expéditions annuelles. Pas un Meissonnier ; à plus forte raison pas un Gros et pas un Géricault. C'est presque un paradoxe de prononcer ces deux noms glorieux et impérissables, quand on entre dans la National-Gallerie. Mais le petit soldat de la ligne n'y regarde pas de si près ; il admire la bataille, même si elle est mal peinte, et il emporte du musée Un peu d'enthousiasme. C'est tout ce qu^on a voulu ; le but est atteint. Le reste de la nation, convaincu ou non, bon

gréy mal ^é, feiit comme le petit soldat, et admire par patriotisme.

L'étranger reste confondu et cherche la porte de sortie, en se jurant qu'il ne restera plus dans ce beau musée si pauvre. Je songeais aux petites salles étroites et mal éclairées du Luxembourg, où on devinait plutôt qu'on ne voyait un Henri Regnault, un Emile Breton, et à la petite galerie vitrée où on trouve des Corot et des ttillet.

La France, qui fait si peu pour ses grands artistes tant qu'ils sont vivants, peut cependant être fière de son Luxembourg.

Pour être complet, il faudrait parler de l'exposition des peintres à la Commandantenstrassey des expositions chez Gurlitt, des ventes de la Hochstrasse. J'ai vu tout cela. J'ai, vu aussi, 'à la Gommandantenstrasse, parmi d'excellents tableaux de Diaz, de Théodore Rousseau, de VoUon, les scènes de bal peintes par Henzel.

Cher Gurlitt, dans la Behrenstrasse, j'ai vu longtemps dans la vitrine un tableau de Brozik, ce peintre médiocre dont les Parisiens ont depuis longtemps fait justice. A l'intérieur, une assez belle étude de femme blonde, en rouge, par Makart, et une sirène de Bcecklin, un peintre bizarre, dont certains Berlinois raffolent^ et qui est fort à la mode — un Edgar Poe en peinture. — Les bras de sa sirène sont mal dessinés*

Ce qui saute aux yeux, quand on a habité Berlin six mois, c'est combien l'art tient peu de place dans les préoccupations de cette ville tout administrative et mili-

taire. C'est que ramour du beau tableau ne va guère avec Tamour du ministère et de la caserne.

Les Berlinois sincères avouent que Tart se meurt d*anémie à Berlin. Us disent : Nous ne sommes pas riches; il n'y a pas chez nous, comme à Paris, cinq cents amateurs capables d'avoir une galerie.

Us ne veulent pas dire : Nous ne sommes pas artistes. Qui consent à dire cela? Ils disent : Nous sommes pauvres.

En tout cas, c'est vraisemblable.

Comment on mange à BerHn.

Comment le peuple de Berlin se nourrit-il? Que man^et-il? A quelle heure prend -il ses repas?

Il y a là un curieux sujet d'étude. Mais quiconque a le souci de la vérité, doit se borner à des notes qui provoqueront le lecteur curieux à chercher lui-même, à s'informer.

U est trop évident que le faubourg Saint-Germain ne mange pas aux mêmes heures que l'avenue des Gobelins, et ne se fait pas servir la même cuisine. Quelle différence encore entre un restaurant du boulevard et une pension du quartier Latin !

U feut donc nécessairement reprendre ici la grande division, et parler successivement de l'homme du peuple, du bourgeois, de l'homme riche.

L'homme du peuple à Berlin, comme dans toutes les grandes villes, se lève tôt et mange dès qu'il est levé.

Des pommes de terre bouillies à l'eau, des bouillons et des soupes aux légumes, de Teau-de-vie, beaucoup de bière, peu ou point de vin, de temps en temps un morceau de charcuterie : une côtelette de porc, une tranche de saucisson, une saucisse, voilà la nourriture du peuple allemand. Les charcuteries sont aussi nombreuses dans certaines villes que les débits de vin à Paris : comme à Paris, les boutiques de charcutiers sont toujours propres, abondamment fournies de toutes les variétés de graisses et de viandes hachées; ces boutiques sont ornées de feuillages verts, de branches de sapin ou de laurier.

Le charcutier allemand fait fortune en peu d'années, et souvent, dès qu'il a fait fortune, il fonde un débit de vin ou une Restauration, pour doubler son avoir.

L'ouvrier de Berlin ne se répand pas dans les débits de bière et d'eau-de-vie comme l'ouvrier parisien se répand chez le marchand de vin. L'ouvrier berlinois mange chez lui, dans un logement triste, au fond d'une cour sombre : c'est sa femme ou sa maîtresse qui lui prépare son repas ; elle s'est levée matin pour aller chercher le lait, la viande, les œufs, la bière.

Quand l'ouvrier travaille loin de son domicile, la femme ou la maîtresse lui porte, vers midi ou une heure, un graiid pot de soupe^ qu'il mange où il peut, assis sur une pierre ou sur un banc. Nous avons tous vu, dans les faubourgs de Paris, de ces repas d'ouvriers^ dans un chantier en construction ou même sur la voie publique.

L'homme mange doucement, posément, j'allais près*

que dire religieusement. Quiconque a vu, au Louvre, le tableau de Lenain (un repas d'ouvriers mineurs ou forgerons), me comprendra. Le repas, que l'homme d'affaires dépêche hâtivement, que l'homme riche déguste et savoure, est toujours pour l'homme du peuple un acte sacré.

Je passais un jour, vers une heure, dans le Thiergarten. Il faisait un beau soleil gai et printanicr qui éclairait les taillis un peu grêles du bois. Personne encore sur les petites allées macadamisées qui conduisent de la porte de Brandebourg du côté des lacs : je m'en allais seul, rêvant, quand j'entendis deux voix, dans le bois, à ma droite.

Je regardai. Sur un banc de bois, placé au carrefour de deux allées, un ouvrier de trente à trente-cinq ans, aux vêtements usés, l'air fort et robuste, mangeait sa soupe lentement, cuillerée à cuillerée, en causant avec une femme assise auprès de lui, qui le regardait manger avec amour. La femme était venue de loin, sans doute, portant précieusement dans ses mains le pot de terre brune qui contenait la soupe de son homme. L'homme, ouvrier terrassier, rentrerait tard, à la nuit tombante, et depuis six heures du matin il n'avait rien pris. C'était l'heure du grand repos de midi, et à moitié de sa tâche il mangeait en causant avec sa femme, et de temps en temps, tout réjoui, il levait les yeux vers les jeunes pousses des arbres et vers le soleil.

J'ai conservé de cette vision une impression durable. J'avais vu, ce jour-là, manger l'homme du peuple. Or,

en Allemagne, à moins qu'on cherche ce spectacle, il est assez rare qu'on le rencontre.

La Restauration allemande — les débits de bière ou d'eau-de-vie pour le peuple sont fermés et comme murés : beaucoup sont situés ou dans un soushsoI auquel conduit un escalier de cinq ou six marches (un quart de la population de Berlin vit dans les sous-sols) ou dans une cour qu'on n'aperçoit pas de la rue. Les débits de bière situés sur la rue sont absolument fermés, par des stores presque toujours baissés, aux regards des passants. De même, en Hollande, le BierhuySy où l'habitant d'Amsterdam va boire son verre de bière ou son petit verre de curaçao, est sou*vent muni d'un grand rideau vert, qui glisse sur une tringle, et, le soir surtout, défend les paisibles buveurs contre les regards des curieux.

Sainte-Beuve qui avait parfois des mots profonds a dit un jour : c La boutique du marchand de vin, c'estlesalon du peuple. » Rien n'est plus juste ; il est certain que l'éclat du gaz reflété par les bouteilles, par le comptoir de zinc, la vue des tonneaux en perce et des fioles pleines, donnent une vague idée de luxe et de bien-être aux malheureux qui logent dans des galetas sans lumière et sans feu.

Peut-on dire que la Bierstube est le salon du peuple allemand ? C'est possible ; en tous cas le salon est triste. Beaucoup de ces débitants de bière habitent une sorte de cave, à peine éclairée, où les ouvriers, les petits marchands viennent s'asseoir côte à côte sur un banc de bois, autour d'une table où la servante leur apporte la portion qu'ils ont désignée.

COMMENT ON MANGE A BERLIN 28â

Les viandes, comme dans les frar8 anglais, sont placées souvent sur le comptoir même, derrière lequel est assis rbomme ou la femme qui donne à manger. Le client indique lui-même du doigt en entrant le plat qu'il a choisi.

Lors de mon premier séjour à Berlin, le lendemain même de mon arrivée, j'eus la curiosité de descendre dans un de ces sous-sols, dont on m'avait beaucoup parlé, et dont Taspect mystérieux m'inquiétait.

J'étais tombé par basard dans une Conditorei, quelque chose comme une pâtisserie de faubourg — une pâtisserie pour le peuple. La salle, où le jour douteux du matin pénétrait par de très petites fenêtres, semblables aux lucarnes d'une cabine, était petite, le plafond très bas. Sur le comptoir de marbre blanc étaient rangées symétriquement des assiettes de faïence blanche, contenant des gâteaux secs, de formes variées, mais aussi peu appétissants les uns que les autres. La pâtissière servait à ses clients de grands bols de café noir^ posés sur un plateau étroit et accompagnés d'un pot minuscule contenant un peu de lait écrémé, destiné à adoucir l'amertune du café. Je demandai quelques gâteaux : ils étaient durs, fades, friables comme la terre dans les époques de grande sécheresse. Je versai le contenu du petit pot dans le grand 1^1 de café : et je bus un mélange insipide, qui ne me donna pas envie de renouveler l'expérience.

Ou ne boit de café passable à Berlin qu'au Kaiserhof et au café de l'hôtel de Rome. Ce qu'on nomme café dans la plus grande partie de l'Allemagne est un mélange im-

buvable de terre noire et de gland torréfié, sans agrément et sans vertu.

C'est ce café-là que boit une partie du peuple de Berlin ; il le boit sans répugnance, et j'imagine, sans plaisir. Le mauvais café au lait est une des inexplicables habitudes de la monotone vie allemande.

On comprend sans peine que la véritable Berlinois préfère à cet étrange breuvage les bières noires, brunes, blondes, rousses, rouges, fauves, les bières de Munich, de Vienne, de Pilsen, de Nuremberg; et surtout cette bière de Berlin avec laquelle le peuple aime à s'enivrer, bière blanche, pétillante, mousseuse, aigrelette, ayant un peu le goût du koumis russe, et qu'on sert par litres entiers dans des verres presque aussi grands qu'un bocal à poissons.

L'Allemand boit du café ou du café au lait deux fois par jour, le matin dès qu'il est levé, et l'après-midi vers quatre heures. Il boit de la bière toute la journée, et le soir encore, bien avant dans la nuit.

La bourgeoisie allemande prend ses repas chez elle, à des heures à peu près déterminées. Premier déjeuner, le matin, entre sept et huit heures ; parfois, un second déjeuner de viandes froides et de thé, vers dix heures. Entre une ou deux heures déjeuner dinatoire : grand repas commençant par un potage. Café au lait^ entre quatre et cinq heures; le soir, souper très léger.

En semaine, on ne rencontre guère dans les hôtels, pensions, restaurants de Berlin que des étrangers, des étudiants, des officiers, des voyageurs de commerce et

les célibataires qui n*ont pas pris pension chez lear hôte.

Deax maisons, toutes deux très fréquentées, peuvent donner une idée du restaurant où mange la bourgeoisie berlinoise :

L'une — Olbrich — dans la Friedrichstrasse, non loin des Linden. Le restaurant est au premier étage ; on y monte par un massif escalier de bois ; sur la muraille^ une main au doigt étendu sert de guide à l'étranger.

L'endroit ne paye pas de mine. On dirait l'entrée d'une très petite gargote. Â gauche, en entrant, un comptoir derrière lequel se tient le restaurateur, entouré quelquefois d'un ou deux de ses garçons. C'est là qu'on sert la bière. A gauche, des journaux montés sur une planchette de bois et accrochés, l'un près de l'autre, à des clous de cuivre. Chaque habitué prend en passant son journal favori.

A droite et à gauche de cette salle d'entrée, les salles où Ton mange : elles ressemblent un peu à ces salles de table d'hôte de province, aux tentures fanées et poussiéreuses, où on fait pourtant bonne chère. On sert là, de une heure de l'après-midi à cinq heures, pour un marc cinquante pfennige, un déjeuner très mangeable d'ordinaire, et parfois très bon.

Beaucoup d'officiers viennent manger chez Olbrich, dans la petite salle du fond, à droite, où sont pendus (mode bien allemande) de petits cadres contenant les portraits lithographies de corporations d'étudiants, groupés symétriquement autour d'un tonneau, et tenant, avec

un geste plus ou moins naturel, un verre de bière à couvercle d'étain, une longue pipe à fourneau de porcelaine peinte.

Le dimanche soir, les petits marchands amènent chez Olbrich leurs femmes et leurs enfants, et il y a dans toutes ces salles un peu froides et nues pour des yeux français comme un bruit de bonheur honnête, un murmure de joie décente et contenue.

La maison Olbrich, de modeste apparence, est si bien famée que de grands personnages ne dédaignent pas d'y venir en passant manger un Schnittehen (menue tranche de pain) au fromage ou au caviar.

L'autre maison, où j'ai mangé quelquefois^ est un hôtel de la Mohrenstrasse, oii Ton donne à diner aux mêmes prix. Là encore des officiers, des étudiants en droit, des employés du ministère des affaires étrangères. Il n'y a pas de cabinets particuliers ; mais les groupes s'isolent parfois les uns des autres en tirant de grands rideaux qui glissent sur des tringles. Mode bizarre !

Quant aux gens riches, que ce soient des banquiers juifs ou de hauts fonctionnaires, à Berlin comme partout ailleurs, ils mangent délicatement, et d'habitude assez vite. Depuis longtemps, la mode exige que le meilleur diner dure à peine une heure. On cause au salon moins librement et souvent moins bien qu'à table, mais on peut changer de place, aller de l'un à l'autre ou de l'une à l'autre. Les femmes qui ont eu, à table, un voisin ennuyeux ou taciturne ont un moment de joie lorsqu'on se lève pour passer au salon.

Un diner dans le monde, à Berlin, ressemble beaacoup d'ailleurs, à un diner dans le monde à Paris. Un peu moins de luxe, peut>étre; si tous les hommes sont en habit et en cravate blanche, leur brochette d'ordres à la boutonnière — full dresSj disent les Anglais — les femmes sont rarement décolletées ; beaucoup de corsages de velours noir; quelques jeunes filles seulement, celles qui sont^très élégantes et très jolies, montrent leurs épaules. Les tables sont couvertes de fleurs et bien servies.

La mode n'exige pas, à Berlin, qu'on passe toute la soirée dans la maison où l'on a diné. Un homme politique qui n'a pas fini sa journée à huit heures du soir et qui, après avoir parlé dans l'après-midi au Reichstag, doit encore préparer sa séance du lendemain ou du surlendemain, peut quitter vers huit heures et demie ou neuf heures la maison où il a diné. Les jeunes gens qui veulent aller danser (les bals, dans beaucoup de maisons commencent avant dix heures) peuvent s'excuser et partir sans qu'on leur en sache mauvais gré.

Il y a donc presque toujours au moment où on quitte la table ou très peu de temps après, une première série de départs. Ceux qui restent se groupent à leur gré, et alors commencent les longues conversations, les récits de voyage, les discussions littéraires, les critiques du livre qui a paru hier ou qui paraîtra demain.

Il faudrait parler, pour être complet, des cabarets élégants de Berlin. Mais le mot cabaret, si français, si parisien, s'applique mal aux maisons tristes que j'ai vues. — Les meilleurs restaurants des Linden — Poppenberg,

Aimé, Langlet, l'hôtel de Rome, ne peuvent être comparés à aucan de nos restaurants des boulevards, où en mange si bien pour si peu d'argent. Il est insupportable de payer six marcs une bouteille de vin frelaté, sur laquelle on a collé l'étiquette : Vin de Bordeaux. Dans toutes ces maisons, la cuisine est chère et assez bonne. Les jeunes diplomates y viennent volontiers : parfois même des gens du château s'y aventurent. Le vieux Berlinois s'en éloigne prudemment.

ti^annëe 1SS3 en Allemaf^ne. — Congrès des «athollqnes allemands. — Les grandes manœnvres de llambonrg. — Lie roi d'Espagne en Allemagne. — Lies fêtes en l'honneur de Lmther. — Les fêtes de Moél à Berlin.

Mon du prince Charles, frère do Tempereur d'Alloma^oe : les fêtes des Doces d'argent dccommandées. — Secours aux inondés. — Arrivée du duc d'Edimbourg à Berlin. — Dîners à la coar. ^ Réceptions à Tambassade de France.

Janyier 1883.

Berlin se préparait à fêter avec un luxe inaccoutumé les noces d'argent du prince royal, quand la nouvelle de la mort du prince Charles, frère de l'empereur, est survenue. Tous les préparatifs ont été suspendus. Berlin devait voir une fête d'amour au temps de Frédéric III^ des quadrilles costumés, des députations apportant au prince royal et à la princesse un hanap d'honneur et un bas-relief représentant l'hommage de l'art allemand au couple royal. Les statuaires pétrissaient encore la glaise

et le plâtre, et le professeur Becker relisait son discours quand le destin a tout changé.

Plus de fêtes — une mort qui sera sentie douloureusement par toute la cour. Plus de quadrilles costumés, des funérailles. Les journaux étaient pleins déjà des noms de princes qui devaient venir pour assister aux noces d'argent; on attendait le prince de Galles, le roi et la reine des Belges, le grand-duc de Bade et la grandeduchesse. Tous ces princes vont prendre le deuil ; et, au lieu des écharpes roses, on verra partout des crêpes et du drap noir.

Le prince Frédéric-Charles, qui voyage, a été prévenu ; mais il n'a pu arriver à temps pour assister aux derniers moments de son père. La princesse Frédéric- Charles est gravement malade. On annonce, d'autre part, la maladie de plusieurs grands personnages. L'Allemagne qui, à part les noces d'argent, n'avait pas grand sujet de se réjouir, en ce moment, est rendue tout entière à sa tristesse.

Dans presque toutes les villes de Tempire, la fête du 25 devait être célébrée. La cour de Carlsruhe avait songé d'abord à faire rédiger tout un programme de fêtes; mais les inondations étaient venues, et, avec les inondations, tant de misères, tant de ruines, qu'on avait renoncé aux premiers projets. 11 devait y avoir seule^ ment grand concert à la cour, le 25 au soir. L'argent qu*on aurait dépensé en réjouissances publiques sera réservé aux inondés, et servira à donner du pain à ceux qui ont faim, à donner du bois à ceux qui souffrent du

froid. Il n'est personne dans l'empire qui n'approuve cette sage décision.

Les inondés! Les inondés! Gomment secourra-t-on les inondés ! Voilà ce qu'on entend répéter partout en Allemagne; les comptes rendus les plus navrants ne peuvent donner une idée juste de la misère qui habite en ce moment le bord marécageux des fleuves débordés. Le 9 janvier, le prince de Bismarck est venu au Reichstag, où il n'avait pas paru depuis longtemps, et au nom de l'empereur il a annoncé qu'une somme do six cent mille marcs, à prendre sur le fonds de disposition de la caisse principale de l'empire, allait être immédiatement distribuée aux victimes de l'inondation. Depuis lors, le Landtag a voté un crédit de trois millions de marcs, qui aura la même destination.

J'apprends, d'autre part, que l'impératrice a donné plus de 10,000 marcs aux inondés, que la grande-duchesse de Bade en a donné 10,000, le grand-duc de Bade 3,000, qu'à Mannheim on a réuni plus de 100,000 marcs et an nombre considérable d'habits qui vont être distribués. Mais tous ces dons ne suflisent pas encore. Aussi le prince et la princesse royale, s'associant au vœu de la nation entière, ont-ils demandé qu'on leur fit des cadeaux aussi peu chers que possible, et qu'on donnât aux inondés tout l'argent qui aurait été dépensé en félicitations sur velin ou papiers magniflquement enluminés, en coûteuses adresses. Les Sociétés de guerre {Kriegervereine) qui avaient projeté, parait-il, de témoigner leur amour avec tout l'éclat possible, ont été, elles-mêmes, priées de

réduire leurs dépenses et de verser leur argent dans les caisses de secours. Tout aux pauvres, tout aux inondés : voilà le mot d'ordre du jour.

L'Alsace s'était tenue sur la réserve et n'avait pas demandé à participer aux générosités impériales. M. de Bismarck en témoigna sa surprise en plein Reichstag, et, en annonçant qu'il recevrait chez lui, dans la soirée du 9, les députés des pays inondés, il eut soin de dire qu'il espérait les voir tous chez lui. L'Alsace, a-t-il ajouté, a elle aussi souffert beaucoup. L'Alsace, sachant combien cette parole était vraie, a dû se résigner et prendre sa part des libéralités impériales. Une Société de secours strasbourgeoise, que préside la comtesse Isabelle von Manteuffel, s'occupe de secourir les habitants des faubourgs Neudorf et Musau. Dans une séance extraordinaire tenue le 6 janvier au palais du stathalter, on a décidé qu'il fallait tout d'abord s'occuper des enfants ; et tous les jours, dans les écoles de Neudorf et de Musau, six cents enfants viennent prendre un repas fortifiant. Ces distributions de vivres seront continuées pendant quinze jours. Pendant ce temps-là, des secours viendront de France.

Cependant les invités aux fêtes du 25 commencent à arriver à Berlin : le duc d'Edimbourg est arrivé le 16, dans la soirée, avec le prince Alfred. Le prince royal, la princesse royale, le prince Wilhelm, lord Ampthill et plusieurs membres de l'ambassade russe étaient allés Tattendre à la gare. Le duc d'Edimbourg et la duchesse sont descendus à l'ambassade russe. La princesse royale

est revenue de la gare avec la grande-duchesse et le prince Alfred, le prince royal avec le duc. Le 17, l'empereur a fait une visite au duc et à la duchesse à Tambassade russe; à une heure et demie, Timpératrice recevait leur visite au palais. A cinq heures, il y avait chez Leurs Majestés petit diner de famille, auquel assistaient le prince et la princesse royale, le prince Wilhelm, le prince de Meiningen. La princesse Wilhelm souffre, en ce moment, d'un refroidissement, et doit garder la chambre pendant quelques jours.

Le 18, à une heure, l'empereur s'est rendu au vieux château, accompagné du prince Antoine Radziwill, général à la suite, pour recevoir les chevaliers de Tordre de l'Aigle-Noir. L'empereur a tenu un chapitre de Tordre. Le duc d'Edimbourg, le général comte de Goltz, le duc de Ratibor l'entouraient. Le chapitre s'est tenu dans les appartements habités par Frédéric I*'. Les chevaliers prenant part au chapitre étaient réunis dans la galerie boisée attenant à la chambre du roi. Tous les grands dignitaires de la cour étaient présents, ainsi que le vicepré sident du ministère d'État, les ministres d'État, les généraux d'infanterie et de cavalerie.

Le soir, à cinq heures, au palais, diner de cinquante couverts environ. Invités : les princes Wilhelm, Albrecht, Alexandre, le prince royal, les princes Auguste de Wurtemberg, le grand-duc héritier de Bade, le landgrave Alexis de Hesse-Phiiippsthal, le duc d'Edimbourg et toute la suite de Tempereur.

Des noms illustres manquent en ce moment sur les

gle j

l/ANNEE 1888 EN ALLEMAGNE 298

listes d'invités. Le feld- maréchal de Moltke souffre d*un refroidissement et d'un léger catarrhe qui Toblige à garder la chambre depuis quelques jours. L'impératrice n'assistait pas cette année à VOrdensfest (fête des Ordres). Le secrétaire d'État Burchard est tombé subitement malade ; il souffre du foie. Les médecins qui le soignent lui ont ordonné de quitter immédiatement les affaires et de partir pour l'Italie. Quant à M. de Bôtticher, qui remplaçait M. de Bismarck chaque fois que celui-ci était malade, il a été gravement atteint, et a dû subir une opération douloureuse, faite par le professeur Bergmann. 11 va un peu mieux, mais il est encore très épuisé, très abattu. Il ne pourra se remettre au travail que dans une quinzaine de jours. Les travaux du Bundesrath en souffrent; nul ne connaît mieux que M. de Bôtticher le travail compliqué des affaires d'État; nul ne connaît et ne devine mieux que lui les intentions du chancelier. La maladie dont souffre M. de Bôtticher est une maladie d'intestins.

Les réceptions ont commencée l'ambassade de France, et, à ce propos, des bruits assez singuliers ont couru en France. On a dit que l'ambassadeur avait été offensé de ne voir ni l'empereur ni l'impératrice aux soirées de l'ambassade.

Dans les cours monarchiques, Tambassadeur nouvellement accrédité après la remise de ses letttres de créance au souverain, rend visite àtous lesprinces du sang, qui répondent à cette visite en allant en personne déposer leurs cartes chez l'ambassadeur. Ce devoir d'étiquette

rempli, l'ambassadeur fixe le jour où il recevra les personnages officiels et les personnes présentées à la cour. La réception est réglée d'accord avec le grand maître des cérémonies de la cour, qui envoie un avis aux personnes qui doivent la première visite à Tambassadeur; au jour fixé, il se rend dans les salons de l'ambassade pour faire les présentations des hommes à l'ambassadeur, tandis qu'une des dames de la cour, désignée par la souveraine, est chargée du même office, en ce qui concerne les femmes, auprès de Tambassadrice.

C'est cette cérémonie qui, après avoir été retardée, vient d'avoir lieu pendant deux soirs à l'ambassade de France. La présence de l'empereur et des princes à l'ambassade n'était pas en question. Il s'agissait simplement d'inaugurer les relations sociales de l'ambassadeur et de l'ambassadrice de France avec le monde officiel et le monde de la cour. Tout le monde diplomatique et une grande partie de la cour de Prusse ayant paru au jour dit à l'ambassade, l'ambassadeur ne pouvait pas songer à se plaindre. Les femmes étaient présentées à l'ambassadrice par M"' de Schleinitz, protectrice des végétariens et grande admiratrice de Wagner, au moins autrefois.

Un ambassadeur qui pourrait se plaindre avec plus de raison, c'est l'ambassadeur russe, M. de Sabouroff. Si on lui fait bon visage à la cour, une certaine partie de la presse allemande parle de lui en termes assez aigres. C'est à dessein sans doute qu'on a parlé de son rappeU Et à ce propos, la Gazette de Cologne, qui ne sait pas cacher sa pensée, insiste et donne son opinion; on n*aime

guère Jtf. de Sabouroff à Berlin; on lui reproche une trop grande confiance en lui-même ; les Allemands ont pour exprimer ce sentiment, qu'ils connaissent fort bien, un mot très délicat, mais presque intraduisible.

Voilà qui est fort peu aimable pour Tambassadeur, et c'est une façon un peu rude de dire aux gens des choses dures. Le journal allemand d'ajouter aussitôt comme correctif : € Nos relations avec la Russie se sont wi peu améliorées; la presse russe a changé de ton vis-à-vis de nous, et nous devons cela aux bonnes paroles de M. Katkow — cet homme si intelligent! i Si M. de Sabouroff n'est pas content, M. Katkow le sera peut-être. On prétend que M. de Bismarck verrait avec plaisir le comte Schouvaloff, dont il estime infiniment l'esprit, venir à Berlin. — 0 aménité des relations diplomatiques, union parfaite, entente cordiale!

Les noces d*argeot du prince royal : cadeaux offerls au prince. — La princesse Frédéric-Charles. — La nouyelle question du Sleschwig. M. Brandes quitte Berlin. M. Helmhollz anobli. — Nouvelles de Tempereur, de M. de Bismarck.

Le 25, on a célébré, sans bruit, les noces d'argent du prince royal. Les Berlinois ne savaient trop s'ils devaient se réjouir franchement et pavoiser leurs maisons, ou se réjouir à demi. Après beaucoup d'hésitations, on a décidé qu'on se réjouirait ostensiblement, mais sans grandes démonstrations, et pendant toute la journée Berlin a été en fête. Une foule nombreuse stationnait devant le palais du prince royal où les visites affluaient : dans la foule.

comme toujours, beaucoup de gens de la province que Tannonce des fêtes attire infailliblement dans les grandes villes, et que la vue des carrosses éblouit. La fête a eu d'ailleurs, dans le palais du prince, un caractère tout intime.

A neuf heures, petit déjeuner où étaient invités le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, le prince Vilhelm, le prince de Meiningen. A dix heures, Tempereur et l'impératrice sont venus présenter leurs félicitations. Un détail bien caractéristique : tous les domestiques qui sont au service du prince royal depuis vingt-cinq ans, ont été admis à présenter leurs vœux, tandis que l'accès du palais était soigneusement interdit à toutes les députations.

Le prince royal et la princesse ont reçu de nombreux cadeaux, entre autres une décoration complète de salle à manger fort belle, et un piano à queue décoré dans le goût des jolies épinettes que Ton fabriquait au dernier siècle. Le Sénat de l'Académie des beaux-arts a offert aussi son cadeau ; c'est un bas-relief représentant l'art allemand venant rendre hommage au prince et à la princesse; l'œuvre de MM. Siemering, Schaper, Enke, sera plus tard coulée en bronze.

Plus de deux mille lettres et télégrammes de félicitations sont arrivés dans la journée au palais, et entre autres une adresse de félicitations de l'épiscopat prussien au Kronprinz au nom de Tévêque de Breslau. Mais ce qui a dû particulièrement toucher le prince royal et la princesse, c'est que les dons pour les inondés de l'Allemagne

ont atflué au palais. Depuis la première inondation, le prince royal avait demandé qu'on employât à secourir les affamés tout Targent qu'on destinait à lui faire des cadeaux. Le jour des noces d'argent, il a reçu un million et demi de marcs pour les fêtes de bienfaisance. En même temps cent quinze mille marcs arrivaient d'Amérique pour les inondés du Rhin et du Mein. Tous ces secours vont être distribués. Il est grand temps. Car, certaines villes, comme Wœrth, se plaignent d'avoir été dans un tel désarroi et plongées dans une si noire misère qu'on ne s'y est même pas occupé de faire une enquête sur les besoins de la population et de demander des secours.

L'après-midi dn 25, le prince royal est sorti en voiture avec le prince Wilhelm. La voiture a suivi les Tilleuls, dans toute sa longueur; une foule énorme s'était massée entre les deux palais. II faisait froid, mais le temps était sec, le soleil brillait, et Berlin avait l'air en fête.

Le 27, jour anniversaire de sa naissance, le prince Wilhelm a reçu dans l'après-midi la visite du grand-duc Nicolas de Russie. A cinq heures, il y a eu chez l'empereur un dîner de vingt-cinq couverts, auquel assistaient: le prince royal, la princesse royale, le prince Wilhelm, la princesse Wilhelm, la princesse Albrecht, la princesse héritière de Saxe-Meiningen, le prince Friedrich-Léo- * pold, le duc Ernst Gunther de Schleswig-Holstein , le grand-duc Nicolas de Russie, le duc et la duchesse d'Edimbourg, le grand-duc de Bade, la grande-duchesse, le grand-duc héritier de Bade, le prince héritier de Hohenzollern, le prince Christian de Schleswig-Holstein.

Le soir à huit heures, le grand-duc Nicolas est parti pour Stuttgard, accompagné à la gare par le prince royal, un grand nombre des membres de l'ambassade russe et le général d'artillerie de Voights-Rhetz, qui est à Berlin depuis un mois environ. Dans l'après-midi, le grand-duc Nicolas avait pris congé de Tempereur et de l'impératrice, et avait eu à l'ambassade russe, une courte entrevue avec M. de Bismarck.

La princesse Frédéric-Charles, qui est toujours souffrante, n'a paru à aucune des fêtes. Gomme toujours, on cherche à ces absences d'autres motifs que la maladie. On raconte que le prince Frédéric-Charles est tenu éloigné de Berlin, par la volonté formelle de l'empereur, à la suites des scènes violentes dont la princesse avait été victime.

Ce qui est certain^ c'est que le prince qui était en Egypte au moment où la maladie de son père s'aggrava, fut prévenu et qu'il témoigna alors le désir de revenir en Prusse. Une lettre de l'empereur le prévint qu'il n'arriverait pas à temps pour assister aux funérailles de son père, et qu'il ferait bien de continuer s on voyage. Le prince n'est pas revenu. On parle aussi de dissentiments profonds entre le prince royal et le prince Frédéric-Charles.

L'Allemagne a d'ailleurs en ce moment des préoccupations plus graves que la succession du prince Charles. Une nouvelle question du Sleswig est à Tordre du jour. Le Landrath de Hadersleben a rendu, à la fin du mois de janvier, une ordonnance d'après laquelle tous les sujets

danois, domiciliés dans la province, qui doivent avoir vingt ans dans Tannée courante, et sont en âge de servir, seront tenus de se faire inscrire avant le premier février sur les listes de recrutement — et cela sous peine de bannissement.

Le gouvernement prussien donne pour raison qu'il y a vingt-cinq mille Danois dans les districts nord du Sleswig, et que ce nombre s'accroît chaque jour. De là, pour tous ces jeunes gens, Tobligation de se soumettre aux devoirs militaires de tout sujet prussien, sous peine d'être expulsés du territoire national. D'autre part, l'article 19 du traité de Prague stipule que les habitants du Sleswig auront le droit de déclarer, tant en leur nom qu'en celui de leurs enfants, leur option pour la qualité de sujets danois. En outre, une décision du ministère des affaires étrangères de Berlin, dont la légation de Danemark près la cour de Prusse a reçu avis en mai 1819, reconnaît le droit des parents de fixer, par leur option, la condition de leurs enfants. Dans ces conditions, la légitimité de l'ordonnance du Landrath de Hadersleben est vivement discutée; on sent que le Landrath n'a agi que parce qu'il se sentait soutenu, et que toute la Prusse est derrière lui.

Voilà donc vingt-cinq mille sujets danois mis en demeure de choisir entre leurs devoirs danois et leurs prétendus devoirs allemands. Gomment le Danemark va-t-il prendre la chose ? C'est ce qu'on ne sait pas encore. La Gazette de V Allemagne du Nord se contente de dire que des négociations sont engagées entre le cabinet de Berlin

et le cabinet de Copenhague pour tâcher de résoudre les difficultés, conséquence de la circulaire hautaine du fonctionnaire prussien. On considère en général comme une humiliation cruelle pour le roi Christian de Danemark cette façon d'agir, qui consiste à parlementer après avoir tout d'abord ordonné impérieusement. La Prusse est d'ailleurs coutumière de ces façons d'agir, et se sentant forte, elle procède par sommations. Voilà pour les jurisconsultes qui s'occupent de droit international un beau sujet de thèses ou de méditations. Quel dommage que le célèbre M. Bluntschli soit mort! il aurait probablement dit son mot dans cette affaire.

Coïncidence assez curieuse : un écrivain danois^ qui a écrit en allemand la plus grande partie de son œuvre et qui résidait à Berlin depuis plusieurs années, faisant des cours et publiant de temps en temps des livres assez intéressants, M. Georges Brandes, va quitter Berlin, sans esprit de retour. Il est appelé à Copenhague. On donne pour motif de ce rappel le vif désir qu'ont ses amis danois de le revoir, et de lui assurer une existence indépendante dans son pays fiatal. Mais comment se fait*il que iM. Brandes, qui avait pris racine à Berlin et qui y était chargé d'un cours, quitte Berlin précisément en ce moment? C'est ce qu'on nous expliquera peut-être bientôt. Les cours que M. Brandes faisait à Berlin étaient très suivis; la cour elle-même s'intéressait à son enseignement, et quand les hauts personnages ne pouvaient pas aller l'écouter, quelqu'un du château allait assister à la leçon ou conférence et en rendait compte.

L'ANNEK 1888 EN ALLEMAGNE 301

En un mot, M. Georges Brandes, bien que Danois, était aussi entouré qu'un professeur allemand. Il a publié une intéressante histoire de la littérature au xix* siècle ; un livre sur lord Beaconsfield ; un autre livre intitulé : Moderne Geister (Esprits modernes); M. Brandes avait étudié d'assez près les écrivains français, et bien qu'il n'ait rien dit sur eux de très original, on lirait avec plaisir ses leçons imprimées sur Balzac et sur Flaubert, noms encore très nouveaux en Allemagne. Il s'était fait à Berlin la réputation d'un Yillemain ou d'un Saint-Marc Girardin.

M. Brandes s'en va, et redevient Danois. Un grand diner d'adieu lui a été offert au Kaiserhof, le Grand- Hôtel de Berlin. Le président du dîner était le docteur Kapp ; on voyait autour de la table le professeur Scherer, le docteur Rodenberg, directeur de la Deutscke-Rundschau; le professeur Lazarus, le docteur Lowe (de Bochum), d'autres célébrités berlinoises, et beaucoup de dames, admiratrices de l'écrivain danois.

On a toasté comme c'est l'usage, et M. Brandes a répondu en quelques mots aux paroles aimables de ses amis. Il a déclaré que le Danemark, son pays, était plein de bonne volonté vis-à-vis de l'Allemagne, que les Danois n'avaient plus contre les Allemands aucun sentiment d'animosité ni de jalousie, mais qu'il fallait ne pas rendre lu tâche trop difficile : allusion directe à la cirdulaire du Landrath de Hadersleben et aux pourparlers diplomatiques. Le départ de M. Brandes sera vivement senti dans le monde littéraire allemand, où il avait beau-

coup de sympathies; par contre, Copenhague qui n*a pas perdu le souvenir des leçons faites en 1812 par M. Brandes verra revenir avec plaisir un de ses meilleurs écrivains .

' Une autre nouvelle, celle-là tout à fait extraordinaire : M. Helmholtz, le savant Allemand que connaissent tous les savants français, Thomme dont les beaux hvres ont été traduits et vulgarisés chez nous, vient d'être anobli. Désormais M. Helmholtz qui avait un bien beau nom lorsqu'il était un simple bourgeois, sera noble et s'appellera von Helmholtz. Je ne sais ce que pense le professeur allemand de ce nouveau titre honorifique, mais il me semble voir un sourire sur les lèvres de ses confrères français. Je n'ai pas oublié le mot qu'on attribue à Napoléon P' : t Si j'avais eu un Corneille, je l'aurais fait prince. » Mais je sais bien qu'il n'est venu à l'esprit d'aucun gouvernement français de faire de Claude Bernard un comte, de M. Berthelot un marquis, ou de M. Renan un baron.

Personne, j'en suis sûr, n'a jamais songé à anoblir ces grands hommes qui sont notre gloire. On a trouvé, et avec raison, ce me semble, que Claude Bernard sonnait mieux que Claude de Bernard, Berthelot que M. de Berthelot, et Renan que M. de Renan. Rien ne marque mieux, à mon avis, la différence profonde entre les mœurs allemandes et les mœurs françaises que cet anoblissement imprévu, et un peu étonnant au premier abord, de M. Helmholtz.

L'empereur s'est encore enrhumé, dans une prome-

nade en voiture; ii est enroué et garde la chambre. II n'a pu recevoir les jeunes cadets, selon son habitude. M. de Bismarck est très souffrant; les veines de sa jambe sont enflammées; le chancelier doit garder un repos absolu. M. de Botticher, toujours très souffrant, est parti pour ritalie.

Accident de chemio de fer à la gare de Steglitz. — La fête de Sedan à Berlin. — Éloge de l'armée italieone par la Gatette de Cologne. — Jabilé de H. Dubois-Reymond. — Le prince royal à Wûrzbourg. — Les chasses dans le Tyrol. — Voyage de M. de Wcttcndorf.

19 seploDibre 1883

On avait fait cette année encore à Berlin de grands préparatifs pour célébrer la fête de Sedan. — Inauguration d'un panorama, composé par M. Werner, élève de Paul Delaroche ; défilé d'invalides dans le panorama. La fête, toute militaire, devait certainement plaire à l'armée, et tout avait été calculé à cet effet. Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est la catastrophe qui termina cette journée ; on parlera aussi longtemps à Berlin de l'accident arrivé à la gare de Steglitz, qu'on a parlé longtemps en France du fameux accident de chemin de fer où périt Dumont d'Urville. Voici les faits :

La fête s'était passée à Berlin sans incidents notables. L'empereur avait inauguré le panorama ; les invalides avaient défilé ; il y avait eu des parades militaires. Et, comme lorsqu'une grande ville s'amuse, les petites villes des environs veulent être en fête, Steglitz avait organisé toute une série de réjouissances pour célébrer l'anniver-

saire. Le soir, cinq cents personnes environ se trouvaient réunies à la gare, attendant Theure de rentrer.

La station de Steglitz n'est pas des mieux entretenues ; une somme de 432,000 marcs avait été demandée pour des travaux urgents dans la gare; cette somme n*avait pas été votée. Les voyageurs son*, obligés,^ pour monter en wagon de traverser une voie sur laquelle passent les express de Berlin. Le ciel était sombre, Téclairage assez pauvre. La foule s'impatientait derrière les barrières fermées. Quelques soldats, qui avaient fêté Sedan, avaient bu ; il n'est même pas nécessaire pour qu'on boive en Allemagne qu'on ait un anniversaire à fêter. Un enfant imita, dit on, le cri des employés des chemins de fer allemands : einsleigen^ ce qui veut dire : en voiture. On se poussa sur la voie ; plus de cent personnes escaladèrent les barrières, malgré les cris des employés de service. C'était l'heure où arrive l'express de Berlin.

Le rapport fait sur l'accident semble dire que les employés ont tous fait leur devoir. Prévoyant l'accident, ils ont agité les lanternes rouges qu'ils tiennent à la main, hissé des signaux et essayé de repousser la foule. Mais comment faire entendre raison à une foule ivre? Il était 9 heures Si minutes du soir. L'express de Berlin arrivait avec une vitesse d'un kilomètre par minute. Le train traversa la foule, sur une longueur d'environ cent quarante pas.Il y eut un grand cri d'abord, puis des clameurs affreuses : par terre une masse sanglante. Les pompiers de Steglitz arrivèrent et commencèrent à ramasser

des morts, des blessés, des membres épars. Détail épouvantable : on dut nettoyer les roues des wagons et la locomotive couverte d'une boue sanglante. Immédiatement des médecins de Berlin furent appelés par dépèches ; tous les médecins de Steglitz étaient déjà dans la gare, aidant les pompiers à ramasser les blessés .

Le maire, M. Zimmermann, veillait autour des morts, empêchant qu'on ne les dévalisât.

L'inspecteur de la gare, M. Buchmann, était sans connaissance ; dans le train arrêté les femmes et les enfants poussaient des cris. On expédia à Berlin une grande partie des blessés qui furent soignés à l'hôpital Elisabeth . Le lendemain tous les cadavres furent portés à la Morgue de Berlin, dans l'Académie royale, et l'on vint reconnaître" les cadavres. M. de Maybach, qui était en voyage fu prévenu par dépêche, et revint immédiatement. L'un après l'autre, tous les morts ont été reconnus ; on a parlé de quarante victimes. Mais qui dira les cas de folie qui se déclareront à la suite de l'accident, toute la série des malheurs qui en résultera ?

L'impératrice a fait'distribuer 1,000 marcs aux blessés. Le gouvernement s'est chargé de faire ensevelir à ses frais les morts qui ne seraient pas réclamés par leur famille, et le ministre a promis de prendre des mesures sévères pour éviter le retour d'un pareil accident. Il est grand temps ! La liste des accidents de chemins de fer en Allemagne est longue, cette année surtout.

Les journaux donnent encore chaque jour des détails sur l'accident ; le conducteur du train, nommé Zemplin,

so

306 DERLIN

est un homme très expérimenté, vieux déjà dans le service. Il n'est en rien responsable de ce qui s'est passé.

Le correspondant militaire de la Gazette de Cologne envoie à son journal des notes sur Tarmée italienne qui sont intéressantes à lire. J'y trouve quelques passages particulièrement instructifs : c C'est à peine si je connais un corps d'officiers qui ait meilleure tenue que les officiers italiens : ce n'est pas que l'officier soit plus riche en Italie que dans un autre pays ; mais les effets d'habillement s*y trouvent à meilleur marché qu'ailleurs. » — Sur les bersaglieri : t Les bersaglieri méritent une mention toute particulière ; ils n'ont pas seulement le titre de troupe d'élite ; ils méritent bien d'être ainsi nommés. Les bersaglieri manœuvrent et marchent en perfection. Il suffit d'ailleurs de les voir passer dans la rue : leur démarche élancée, leur façon gracieuse et pourtant toute militaire de saluer leurs chefs prouvent qu'ils ont toutes les qualités d'une troupe d'élite. Toute armée serait fière de pareils soldats. » Grands éloges aussi pour la cavalerie italienne.

En somme, le correspondant allemand semble avoir été absolument charmé, séduit. Les éloges un peu parcimonieux et soigneusement atténués, donnés par le major de Gossler à l'armée française montrent un esprit beaucoup plus rassis et beaucoup moins facile à séduire. On sent que l'œil qui a regardé est différent ; il n'est pas étonnant dès lors que la plume ait trouvé des épithètes un peu différentes.

Berlin a célébré en grande pompe le jubilé de M. de

Hûlsen, directeur des théâtres royaux. On se prépare maintenant, dans le monde littéraire de Berlin^ à célébrer le jubilé du professeur Dubois-Reymonfl, actuellement recteur de TUniversité de Berlin. Les fêtes, qui seront certainement intéressantes, auront lieu au commencement d'octobre. M. Dubois-Reymond a ceci de particulier qu*il aime beaucoup Jean-Jacques Rousseau, et qu41' n'a jamais laissé passer Toccasion d'exprimer son admiration pour un de nos plus grands écrivains. En outre M. Dubois-Reymond qui aimeGœthe et le connaît bien, n'est pas disposé à entendre les gens qui rabâchent à propos de Goethe. II a dit quelquefois que le culte de Gœthe lui donnait mal aux nerfs. Et cela dit par un Allemand, recteur de la plus grande Université d'Allemagne, est assez curieux. M. Dubois-Reymond est une figure originale.

Il semble que toute l'Europe ait été en mouvement depuis le commencement du mois : voyage de l'empereur de Russie en Danemarck ; voyage du roi de Roumanie à Berlin; voyage du roi de Portugal, puis du roi d'Espagne en Allemagne ; rencontres à Salzbourg, conférences à Gastein. Aussi les reporters allemands sont-ils sur les dents ; ils ne se contentent plus d'annoncer que tel prince ou tel ministre voyage ; ils pénètrent les intentions, scrutent les consciences, et pour un peu, vous diraient ce que M. Bratiano a été faire à Gastein, ce que M. de Bismarck a dit à Salzbourg à M. Kalnoky. Ils avaient prétendu aussi que le voyage dans le Tyrol du ministre de la guerre allemand, le général Bronsarl de

Schelendorff avait un but politique ; et il paraît que le ministre, qui avait besoin de repos, a tout simplement été chasser dans les environs de Salzbourg et dans le Tyrol.

Les chasses du Tyrol sont célèbres ; la population des environs de Salzbourg, coiffée du petit chapeau que Ton connaît et chaussée d'une chaussure de montagne attachée autour du mollet avec des lanières, ressemble à une armée de chasseurs. Les plus belles chasses sont sous le protectorat du prince de Rohan, qui envoie chaque année des invitations à qui de droit . C'est une de ces invitations qui a fait venir le ministre de la guerre allemand ; et son voyage est simplement cynégétique.

On a beaucoup commenté aussi le départ du feld-maréchal de Manteuffel pour Gastein ; on a dit que le maréchal allait porter des nouvelles de Metz au chancelier, et causer avec lui de l'état des esprits en Lorraine. Il n'est pas impossible en effet que plusieurs conversations aient eu lieu entre les deux hommes d'État. Mais le maréchal allait surtout à Gastein pour prendre les eaux dont il a besoin et qui lui sont ordonnées tous les ans — comme les eaux de Kissingen sont ordonnées, chaque année, au prince de Bismarck.

Le prince royal de Portugal a quitté Dresde le 5 septembre dans l'après-midi ; il est allé directement à Leipzig, où il a fait un court séjour ; de là il est allé à Cobourg, et ensuite à Berlin.

Le 4, l'empereur a reçu en audiemce, à Berlin, le comte de Falckenstein et le major du régiment des hus-

sards de la garde, le comte Gayr de Schweppenburg, qui allaient partir pour la France, où ils assisteront aux manœuvres comme représentants de Tarmée allemande. Le même jour, l'empereur a donné audience au docteur Busch et au ministre de Tintérieur, M. de Puttkamer. L'empereur a reçu ensuite le général-major prince Dolgorouki, qui partait dans la soirée pour Copenhague.

Fête aux flambeaux à Wûrzbourg, où le prince royal a passé quelques jours, et grande affluence de monde dans la longue rue droite qui mène à la gare, ainsi que sur la grande place en face de la gare, pour voir passer le Kronprinz revenant des manœuvres aux environs de Salzbourg. Partout sur son passage, dans les villes comme au bord des beaux lacs du Tyrol, le prince a été reçu par des vivats et des acclamations enthousiastes. La vieille ville de Wûrzbourg, si triste d'habitude, s'était parée pour la circonstance, et avait pris un air de joie. Le prince royal a quitté Wûrzbourg le 4, dans l'aprèsmidi; il est reparti directement pour Berlin. Le duc Louis de Bavière l'accompagnait à la gare.

La princesse Wilhelm de Prusse a quitté Potsdam, où elle a fait ses relevailles. Elle est partie pour un lac d'Italie, le lac de Gôme, au bord duquel elle compte passer quelques semaines pour se rétablir tout à fait. La princesse voyage dans le plus strict incognito. Elle a passé à Strasbourg dans les premiers jours de septembre. Les deux enfants sont restés au Palais de marbre à Potsdam, sous la surveillance d'une dame du palais.

La Gazette de V Allemagne du Nord a publié un cer-

tain nombre de lettres saisies à Metz chez H. Antoine, et notamment des lettres de M. Kablé, député de Strasbourg au Parlement allemand. Cette publication a évidemment pour but de démontrer que H. Antoine est coupable. On avait même dit que M. Antoine serait accusé de haute trahison par le gouvernement allemand. Cette nouvelle est démentie.

M. de Wettendorf quitte Gonstantinople, et part en mission diplomatique pour Gastein, Beriin, Vienne et Rome.

Les manœuvres de Homboarg. — Inquiétade causée par le voyage de M. Gladstone à Copenhague. — M. de Bismarck à Berlin et à Friedrichsmhe. — L'emperenr et Tiaipératrice d'Allemagne à Bade. — La Gazette de Cologne et la presse française, à propos da roi d'Espagne.

3 octobre 1883

Il est impossible de comprendre comment l'empereur d'Allemagne résiste à toutes les fatigues que lui impose son métier de roi. Après les revues de Mersebourg et de Weissenfels, voici les grandes manœuvres à Hombourg . L'empereur est infatigable. A Mersebourg, il n'a pas passé un jour sans travailler; il recevait les rapports et s'occupait comme d'habitude des affaires de l'État. Avant de quitter Mersebourg, il s'est fait photographier devant un monument historique situé en face de la cathédrale . Le prince royal et le prince Frédéric-Charles se sont fait photographier aussi avant de quitter Mersebourg. C'était le général d*infanterie von Blumenthal qui commandait

le 4* corps d'armée ; à la fin des manœuvres, l'empereur I*a nommé comte.

C'est le 20 septembre au soir que Tempereur est arrivé à Hombourg. La ville avait été magnifiquement illuminée, et un grand concours de peuple s'était formé pour voir une fois de plus l'empereur et les rois. L'empereur, exact comme toujours, s'est entretenu à la gare avec les rois d'Espagne et de Serbie. Puis il est monté en voiture pour se rendre au château. Le roi d'Espagne était dans la voiture du prince impérial ; le prince Wilhelm était dans une autre voiture avec le roi de Saxe. Le soir, grand diner au ch&teau, et retraite aux flambeaux, que Fempereur et les princes ont regardé défiler du haut d'un balcon. Ces retraites aux flambeaux sont le complément obligé de toute visite impériale, et elles reviennent régulièrement dans la liste des plaisirs officiels.

Le lendemain, l'empereur, Timpératrice, le roi d'Espagne, le roi de Serbie, le roi de Saxe, le prince de Galles et tous les princes invités se sont rendus en voiture sur le terrain des manœuvres. Le roi d'Espagne, portait l'Aigle noir sur un uniforme prussien. Le prince de Galles commandait un régiment; il portait l'uniforme de ce régiment. — Vivats et hourras de la foule, éblouie de voir passer tant de princes en même temps; d'ailleurs la foule allemande, sauf peut-être celle qui se presse dans les rues de Berlin les jours de gala^ est prodigue de cris de Hoch! et de Lebe hoch!

L'empereur et les princes sont montés à cheval- et ont passé devant le il* corps d'armée, rangé sur deux rangs.

Puis les troupes ont défilé^ chaque prince chef de régiment présentant ce régiment à l'empereur. La revue était finie un peu avant une heure; la pluie commençait à tomber. L'après-midi, dîner de trois cent soixante couverts au Casino ; l'empereur, l'impératrice et quelques princes avaient pris place à une table séparée. L'empereur et le prince impérial portaient, pendant le dîner, sur leurs uniformes, des ordres anglais. Le roi d'Espagne et le roijde Serbie portaient l'Aigle noir. Le prince de Galles, le duc d'Edimbourg avaient Tuniforme prussien ; le duc de Cambridge portait l'uniforme de général anglais. — Malgré tant de pompe et de,magnificence, les hôtes royaux n'avaient pas l'air particulièrement joyeux : les choses vont mal en Serbie, et ne vont pas très bien en Espagne ; et le dîner de Hombourg ressemblait, pour quelques-uns des invités du moins, au dîner des rois à Venise, dans Candide.

Il serait très faux de croire que le spectacle de toutes ces fêtes, galas, dîners, retraites et défilés a distrait l'Allemagne du spectacle bien autrement curieux du remueménage qui se prépare actuellement en Europe. Les yeux allemands ne sont pas l\ occupés du côté du Rhin qu'ils ne se tournent anxieusement du côté de la presqu'île des Balkans, où il se passe en ce moment d'étrans choses. Aussi le voyage de M. Gladstone à Copengue a-t-il beaucoup inquiété, et quelque peu fâché Jlemagne ; on sait que le ministre anglais, parti sur yacht Pembroke Castle avec sa famille, le poète lauit Tennyson, sir Donald Currie et quelques autres

amis, a été reçu d'abord par le roi de Danemark à Fredensborg, et a le lendemain reçu cur son yacht la famille royale. Tout cela semble avoir inquiété la presse allemande, qui a traité M. Gladstone de vieillard fantastique ou fantaisiste, et s'est demandé anxieusement quel était le but de sa visite en Danemark. L'Allemagne semble croire que c'est pour résoudre certaine question pendante du côté des Balkans que M. Gladstone a pris la peine de se déplacer, et elle cherche à deviner ce que va faire le ministre anglais. Aussi la nouvelle que le prince de Galles n'assisterait pas à l'inauguration de la Germania, au Hiederwald, a-t-elle couru vite par toute l'Allemagne et a-t-elle été très commentée.

Le prince de Bismarck, selon son habitude, se dérobe soigneusement à toutes ces fêtes, plus fatigantes qu'intéressantes. Après avoir essayé, à Gastein, de rétablir sa santé toujours assez mauvaise, le prince compte revenir directement à Friedrichsruhe et y passer un assez long temps. L'antipathie du prince pour Berlin n'a pas diminué, et il ne compte pas y revenir avant le mois de janvier; dans ce cas, lorsque tous les ministres seront rentrés et que les séances du conseil auront recommencé, les ministres iraient, les uns après les autres, consulter le prince à Friedrichsruhe.

On a parlé, pendant toute la dernière quinzaine, d'une rencontre probable du czar avec l'empereur d'Allemagne, soit à Stettin, soit à Kiel. Comme toujours, en pareil cas, les journaux se prétendaient parfaitement renseignés, et prétendaient tenir des meilleures sources

(c'est Texpression consacrée), la nouvelle de Tentrevue probable. La vérité est qu'aucan des deux empereurs n'a désiré une entrevue.

Les relations entre rAUemagne et la Russie sont en ce moment assez tendues. D'autre part, les visites du roi d'Espagne et du roi de Serbie étaient attendues depuis longtemps par Tempereur d'Allemagne. L'empereur avait assez à faire avec les manœuvres de Mersebourg, de Hombourg et la fête du Niederwald : il était impossible de trouver, dans le mois de septembre, une place pour une rencontre avec le czar. Au moins est-ce le prétexte assez plausible qu'on a donné pour expliquer pourquoi Tentrevue n'aurait pas lieu. La cour a l'habitude de se trouver tous les ans à Bade pour le 30 septembre, jour anniversaire de la naissance de l'impératrice. Cette . année, le programme ne sera pas changé ; l'empereur et l'impératrice, très fatigués l'un et l'autre de toutes ces manœuvres, visites et réceptions, sont rentrés avec joie dans la demi-solitude de Bade.

La Gazette de Cologne^ parlant du voyage du roi d'Espagne à Paris, se contente de dire : c Malgré l'insulte populacière faite au roi d'Espagne par la presse parisienne, on considère comme une grande preuve de courage de la part du jeune monarque de n'avoir pas ajourné son voyage en France. On pense ici que le roi a remis le voyage qu'il projetait de faire à Strasbourg, afin de ne pas blesser les sentiments français. > Il y a, dans les lignes qui précèdent, une joie perfide; il fallait s'attendre à voir la Gazette de Cologne faire tous ses efforts pour

L'ANNEE 1883 EN ALLEMAGNE 3ir>

nous susciter des embarras. La Gazette de Cologne sait parfaitement que Y Intransigeant, la Justice et quelques autres journaux avancés ne représentent pas plus la presse française que la Gazette de Cologne ne représente la presse allemande.

La joie maligne que laisse voir la Gazette montre assez d'où vient le mal, et indique clairement que c'est au bord du Rhin que toute cette affaire a été machinée. On connaît bien le tempérament français, prompt aux emportements et à Teffervescence. Mais la presse française, quoi qu'en dise la Gazette de Cologne^ a été parfaitement correcte en cette occasion. Le Figaro a, dès le premier moment, présenté les choses sous leur véritable jour, en conseillant la modération et la politesse envers rh6te passager de la France. La Gazette de Cologne voudra sans doute rectifier sa phrase méchante, et fausse de fous points.

Une nouvelle grave de Madrid. Le comte Solms-Sonnewalde, ambassadeur d'Allemagne en Espagne, va venir à Berlin. C'est là qu'il compte passer tout le reste de son congé. Le comte vient de monter en grade dans l'armée prussienne; il était Rittmeister; on l'a nommé major.

Les projets du prince de Bismarck sont changés aussi depuis quelques jours. Le prince n'a fait que traverser Berlin ; il comptait passer quelque temps à Friedrichsruhe. On annonce aujourd'hui qu'il va rentrer immédiatement à Berlin pour délibérer avec les ministres sur la situation présente. M. de Bismarck compte ensuite aller se fixer

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pour quelque temps à Varzîn. Quant au roi de Serbie, dont on annonçait le passage à fierlin, il a regagné précipitamment ses États, sentant qu'il avait besoin et qu'il était important pour lui de se montrer à son peuple. — Les rois du souper de Candide ne s'attarderaient plus à Venise; ils sentiraiant eux-mêmes qu'au temps présent un roi a beaucoup à faire dans sa capitale.

Le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, retour d'Italie, sont arrivés à Bade le 29 septembre, à deux heures du matin. L'empereur était attendu dans laprèsmidi, et sa fille voulait être là au moment de son arrivée.

L'empereur est arrivé à Bade le 29, à quatre heures et demie de l'après-midi, accompagné du prince royal, de la princesse royale, de la princesse Victoria, et du grand-duc de Saxe-Weimar. Comme toujours, grande affluence de monde à la petite gare pour voir arriver le train impérial, et foule entre la gare et la maison Messmer.

Bade est triste en automne, surtout par ces temps' de pluie. Le prince de Galles n'est plus là pour égayer par sa présence l'allée de Lichtenthal : on ne voit plus passer sur les chemins l'amazone royale, la reine d'Autriche- Hongrie. Les baigneurs sont partis ; la pluie tombe, et dans les bois de sapins il monte du sol une buée froide et pénétrante. C'est déjà presque l'hiver. On allume à six heures les lampes dans les appartements de la maison Messmer, et l'impératrice, très souffrante, très fatiguée, reçoit des lettres de félicitation à propos de l'annî-

versaire de sa naissance. Bade est plus que jamais mélancolique. Entre les montagnes, où des nuées grises sont comme suspendues à la pointe des sapins, a passé la voiture où se trouvait Tempereur soucieux. Car l'empereur est soucieux, quoiqu'en disent les gazettes.

Ces grandes fêtes sont un peu comme l'opéra du XVII* siècle, où La Bruyère disait : « qu'il avait senti l'ennui >. A travers la phraséologie habituelle aux feuilles officieuses^ il est facile au lecteur intelligent de démêler un sentiment de tristesse et de vague effroi. Eh quoi! tant de manœuvres, tant de spectacles, tant de dîners, tant de discours, tant de toasts portés par des rois; et, au fond du verre la mélancolie, comme un résidu amer. Le vieil empereur, au moment où le généra! de Blumenthal le remerciait et parlait de l'avenir, lui a répondu : « A mon âge, on ne fait plus de plans ; je ne sais pas si je re verrai le 4* corps d'armée et si je l'inspecterai encore. » Voilà le mot vrai et humain qui résume la situation, et qui en dit plus long, ce me semble^ que le bruit des cloches, les salves d'artillerie et le chant du Wacht am Rhein.

L'empereur compte faire un long séjour à Bade. Maintenant que les fêtes sont passées, que le dernier toast a été porté, l'empereur sent la fatigue. Il veut du calme et les journées lentes au milieu de la forêt Noire. Donc, pas d'entrevue à Kiel, à Swinemunde, ou à Stettin avec le czar. L'Europe est troublée. Les fêtes n'ont réjoui personne ; l'anxiété pèse sur toutes les poitrines. Il serait difQcile, en vérité, de trouver là, même pour l'empereur

318 DERLIN

d'Allemagne, un sujet de joie. L'automne, à Bade, sera plus triste qu'il n'a jamais été.

Le procès Kraszowski cl le procès Antoine. — Fausse nouvelle de la mort de Tempereor d'Allemagne.

17 octobre 1883.

Les nouvelles alarmantes ne viennent jamais seules. On est trop préoccupé par les deux futurs procès de haute trahison, par le procès Kraszewski et le procès Antoine. Il était naturel qu on envoyât à la traverse, pour augmenter l'inquiétude, quelque grosse nouvelle à sensation. On n'a trouvé rien de mieux que d'imprimer : la mort de l'empereur d'Allemagne. Les journaux en quête de nouvelles à effet n'y regardent pas de si près. Donc, tandis que l'empereur s'installait, comme il fait tous les ans à l'automne, dans les petits appartements de la villa Messmer, on a parlé d'une attaque d'apoplexie qui aurait amené la mort. L'empereur, qui aime beaucoup les promenades à pied et en voiture, est sorti rarement. Il craint les rhumes ; et la forêt Noire, au mois où les feuilles des arbres se décomposent lentement dans l'eau de pluie, est froide. On n'a pas vu l'empereur pendant quelques jours ; c'est ce qui explique la fausse nouvelle, qui a d'ailleurs été aussitôt démentie que lancée. L'empereur compte faire à Bade un séjour un peu plus court que d'habitude ; il a été invité à de grandes chasses à Wernigerode, par le comte de Stolberg. Il a accepté cette invitation pour le 25 octobre; et, c'est à cette date qu'il est attendu au château de Wernigerode; aussitôt les chasses finies, il ren-

trera à Berlin. LMmpératrice fera ce qu'elle fait tous les ans : elle quittera Bade vers la fin du mois, passera un mois ou un mois et demi à Coblenz, et ne rentrera à Berlin qu*à l'entrée de Thiver, à l'époque où les premiers flocons de neige commencent à tourbillonner entre les maisons hautes des rues neuves de Berlin, à Tépoque où on voit paraître les premières fourrures et les premiers traîneaux.

Le prince royal a traversé Berne le !•' octobre en compagnie de la princesse royale. Il allait passer quelques jours auprès de sa belle-fille, la princesse Wilhelm, qui est itistallée depuis quelque temps déjà au bord d'un lac de la haute Italie. Le prince et la princesse n'ont passé que quelques heures dans la ville suisse. Le prince royal est descendu à l'hôtel de Berne ; il voyage, comme d'habitude, sous le nom de comte de Lingcn. Sa suite se composait de quinze personnes^ parmi lesquelles le comte Seckendorf et le comte Nivenheim.

Il est beaucoup question en ce moment du prince Alexandre de Bulgarie et de l'opinion russe sur le prince. On prétend que la Russie lui fait mauvaise mine depuis qu'il a manifesté des désirs d'indépendance. Les journaux allemands ont même imprimé que c'étaient les diplomates russes qui encourageaient l'agitation en faveur du prince Pierre Karageorgewitch. Qu'y a-t-il de vrai dans toutes ces nouvelles?

Il est encore question de la place qu'occupait le prince Dolgorouki, aux manœuvres de Hombourg, dans le voisinage immédiat de l'empereur d'Allemagne. Pourquoi

cette place privilégiée? Quelle importance faut-il attacher à ce petit fait? Les journaux allemands donne une explication. Le prince Dolgorouki fait partie de Tentourage immédiat du czar ; il est aussi des familiers de l'empereur d'Allemagne. Le czar qui était alors à Copenhague l'avait chargé de le renseigner très exactement sur tout ce qui se passerait pendant ces fêtes.

De là, dit-on, la place exceptionnelle donnée au prince Dolgorouki. On avait ajouté que seul de tous les officiers étrangers le prince avait assisté aux fêtes du Niederwald ; on s'était trompé, affirment les journaux d'Allemagne, et quelques ofQciers anglais montraient là leurs uniformes rouges.

L'afTairo dç Gobourg : grave dissenlimeat entre le dus do Coboorg et le dac d'Edimbourg — Départ du grand-duc de Mccklembourg. — La princesse Wilhem à Munich. — Armements sur la fronliôre est de TAIlcmagne — Dernières nouvelles de l'affaire de Cobourg.

31 octobre 1884.

Le 23, le duc et la duchesse d'Edimbourg sont partis brusquement de Cobourg. La duchesse, accompagnée de ses enfants, s'est arrêtée d'abord à Darmstadt, puis à Cologne, où le duc est venu la rejoindre. Voici les faits qui ont donné lieu à ce départ subit, qui a fait grand bruit. Le 17 octobre on donnait, au château de Cobourg, un grand bal pour célébrer l'anniversaire de la naissance de la duchesse d'Edimbourg. Les listes d'invitation étaient dressées, et tout ce qu'il y a de notable dans le pays y figurait. Cependant deux femmes de fonctionnaires de la

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cour, l'une ancienne actrice , l'autre femme divorcée et remariée, furent rayées des listes et ne reçurent pas d'invitation. Grand émoi dans une petite cour où tout le monde se connaît, où chacun sait qui a droit ou non à l'honneur d'une invitation. Les deux femmes furent prises d'une belle colère, et les deux maris ne trouvèrent rien de mieux que de s'adresser par lettres au duc de Cobourg, absent : < Haro ! mon duc, on me fait tort. » Le duc ne fit pas la sourde oreille; il prit en main la cause des deux dames offensées et des deux maris mécontents.

De véritables doléances furent présentées par le duc régnant, indulgent et paternel, à l'héritier présomptif un peu sévère. Refus du duc d'Edimbourg de céder aux conseils du duc régnant et d'inviter les dames. Les deux noms restèrent rayés sur les listes. Mais, comme un duc régnant n'est jamais pris au dépourvu, le duc de Cobourg trouva un moyen ingénieux de faire prévaloir sa volonté et d'affirmer sa toute-puissance, c Vous refusez d'inviter ces deux darnes, eh bien, votre bal n'aura pas lieu. > Et ce qui fut dit fut fait. Un simple télégramme envoyé à tous les fonctionnaires de la cour leur enjoignit de rester chez eux le jour du bal : ce qu'ils firent. Voilà certes un dénouement imprévu et une façon assez hautaine de montrer qu'on est le maître. Les fonctionnaires obéissants furent pour Cobourg contre Edimbourg. Les salles du château restèrent vides le jour de l'anniversaire de la naissance de la duchesse : les deux dames étaient vengées. Mais, le lendemain, le duc et la

duchesse quittaient la ville. On sait que le duc d'Edimbourg, fils de la reine d'Angleterre, est héritier présomptif du duché de Gobourg et qu'il passe une partie de Tannée, avec sa femme et une suite, dans son futur duché. La duchesse d'Edimbourg est la sœur de l'empereur de Russie actuel. Voilà de hauts personnages offensés; et la querelle peut devenir grave, ces sortes d'offenses étant de celles que les grands seigneurs pardonnent difficilement.

M. de Bismarck a fait prier le docteur Schwenniager, de Munich, qui est son médecin actuel, de venir à Berlin. Le docteur est arrivé à Berlin le 12 octobre. Le 2 octobre, le grand-duc Friedrich Franz III de Mecklembourg a quitté Schwerin avec sa femme, la grande-duchesse Anastasie, fille du grand-duc Michel de Russie. Le grand-dùc est toujours dans un état de santé très inquiétant; il n'a presque pas voyagé cette année et il a vécu très retiré au château de Schw^erin, vivant de régime et ne faisant que de rares visites. Le climat de Mecklembourg est trop froid pour lui. Les médecins lui ont ordonné l'île de Wight, où il va faire un séjour de quelques semaines; de là il ira soit dans la Rivicra, soit à Cannes, et il y passera tout l'hiver. Depuis deux ans, du reste, le grand-duc est obligé de passer tout l'hiver dans le Sud ; il est allé une année à Palerme, une autre année à Menton. Il est accompagné, dans ces voyages , par le comte et la comtesse de Bassewitz et par un médecin.

Passage des princes, la semaine dernière, à Munich : le 10 octobre, c'était le duc de Saxe-Meiningen qui ar-

rivait, au train de quatre heures, avec son fils et une suite de quelques personnes. Le duc est descendu à l'hôtel des Quatre- Saisons; il arrivait de Lindau; il s'est rendu directement à l'Exposition. Le même soir, la princesse Wilhelm , revenue d'Italie , partait pour Berlin. A la gare, le comte de Werthern, ambassadeur de Prusse ; le comte de Panwitz, attaché militaire, et tout le personnel de l'ambassade. La princesse Wilhelm avait passé deux jours à Munich.

L'empereur a fait, la semaine dernière , une visite à Bade, dans l'atelier du sculpteur Ropf, et, dans l'aprèsmidi, on l'a vu passer en voiture avec la grande -duchesse de Bade. M. Kopf a été invité à dîner à la maison Messmer, où dînaient, ce soir-là le prince Hermann de Saxe-Weimar, le comte Nesselrode, le comte Walujew, le comte Lynar, le comte Vitzthum, le ministre Nokk et le peintre Gorroni.

Il a été souvent question, pendant ces derniers jours, d'un projet attribué au prince de Bismarck. Le prince voudrait proposer à l'Europe un désarmement général. Cependant le gouvernement allemand renforce toutes ses garnisons sur la frontière est de l'empire. L'effectif normal du temps de paix accru, en trois années, de dixhuit bataillons et de trois escadrons I voilà des chiffres éloquents! Travaux énormes sur la ligne fortifiée de Thorn à Pillau. Posen est devenu un camp retranché de premier ordre entouré de douze forts, chaque fort placé à quatre kilomètres de l'enceinte. Thorn, comme Strasbourg, comme Goblenz, va avoir ses tourelles cuiras-

sées, et des tours en fer dont la lumière sera projetée sur les alentours. La voie ferrée qui relie Tliorn à Harienbourg, par Graudenz^ sera finie au printemps. Le ministre de la guerre^ le général Bronsart de Schellendorf, fait en ce moment, sur cette frontière, une tournée d'inspection analogue à celle que le générai de Waldersee fit il y a quelques mois.

28 mai 1884.

On connaît maintenant le résultat du procès Kraszewski : neuf ans de réclusion pour Hentsch; pour Kraszewski^ trois ans et demi de forteresse. Kraszewski a, parait-il, demandé à être interné dans une prison auprès de Dresde. II est en ce moment dans la prison de Leipzig. Krassewski habitait Dresde depuis longtemps, et il y avait beaucoup d*amis , entre autres ce M. de Bohdanowicz, qui a été témoin au procès. Il vivait très retiré, et, après avoir lu des journaux et des revues dans toutes les langues, écrivait des lettres. Il recevait des visites de midi à une heure, selon Tusage allemand ; dinait d'une soupe et d'un verre de bon vin; feuilletait des gravures, se promenait jusqu'à quatre heures et travaillait, depuis quatre heures de l'après-midi, jusqu'à une heure ou deux heures du matin ; quelquefois il travaillait toute la nuit. On ne rêve pas une vie plus sérieuse et plus occupée que celle de ce vieillard laborieux. On sait les singularités du procès, les erreurs de la lettre de M. de Bismarck, aussitôt réfutées par M. Jules Ferry, par M. Wolowski .

On a dit que, sans cloute, l'empereur signerait la grâce de Kraszewski, parce que Kraszewski est vieux. Mais on ne sait rien encore de ce que fera l'empereur. Le vieux patriote a su de bonne heure ce que c'est qu'une prison. Quand des troubles éclatèrent en 1830 à l'université de Wilna, Kraszewski, qui n'avait que dix-huit ans, était parmi les plus turbulents. Il fut pris, emprisonné, condamné. Il passa un an dans les prisons de Wilna, allant du cloître Saint-Pierre au cloître Saint- Ignace, du cloître Saint-Ignace à un cloître servant d'hôpital. Il fut alors jugé, condamné à mort. On allait l'envoyer dans le Caucase à perpétuité, quand une amie de la famille, la femme d'un général, intervint en sa faveur et obtint sa grâce. Il rentra alors à l'Université et put y terminer ses études. Mais, en 1856, il recommençait sa vie politique, en engageant la noblesse de la Volhynie, de la Podolie et de l'Ukraine à signer l'adresse qui réclamait l'émancipation des serfs. En 1859, il fondait, à Varsovie, un journal auquel la censure fit la guerre, et, de 1859 à 1863, il ne cessa de parler, d'écrire, prêchant l'émancipation des juifs en Pologne, les défendant contre les attaques maladroites de la Gazette de Varsovie. Kraszewski fut le Gogol ou le Tourguéneff de la Pologne. C'est une sentence bien dure que celle qui frappe ce vieillard. Vous savez comment l'accusé a répondu à la lettre de M. de Bismarck au ministre de la guerre von Bronsart-Schellendorf : € II n'y a pas un mot de vrai, a-t-il dit, dans les assertions de cette lettre. Je puis jurer que rien absolument de ceci n'est vrai. Je ne connais

aucun des Français nommés dans la lettre. » Si la grâce doit venir, il est temps qu'elle vienne pour réparer la rigueur de ce jugement.

Dernières nouvelles de l'affaire de Cobpurg. — Tandis que la princesse impériale d'Allemagne allait à Darmstadt pour y voir la duchesse d'Edimbourg, le duc d'Edimbourg allait à Berlin, où l'empereur venait d'arriver, et se rendait au palais dans le plus strict incognito. L'empereur a donné audience au duc et s'est fait conter le différend. Très probablement l'empereur interviendra personnellement pçur réconcilier les deux ducs .

Accident arrivé & Berlin le jour des fêles de Luther. — Anniversairo de la naissance de la princesse royale. — L'impératrice à Coblenz; incendie du Gymnase.

28 novembre 1883.

Un accident est arrivé à Berlin le jour où on célébrait les fêtes de Luther. Un grand nombre de personnes étaient rassemblées devant le portail de l'église Sainte- Marie {Marienkirche)y pour voir défiler les enfants en cortège : dans la foule se trouvaient deux femmes, deux amies, M"" Nohring et Bùttner. Les femmes regardaient, comme tout le monde, les enfants entrer dans l'église. Tout à coup M"* Bûttner voit son amie. M"® Nohring, tomber auprès d'elle sans connaissance, couverte de sang. Effrayée, M"** Bûttner perd aussi connaissance.

Voici ce qui était arrivé : Un crampon de fer, pesant trois livres, était tombé du haut d'une des tours de l'église sur le crâne de la malheureuse M™* Nohring ; la

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masse de fer traversa son chapeau et lui fit une large blessure à la tète. La malheureuse fut aussitôt ramassée et transportée à la Charité, où elle mourut presque aussitôt ; elle avait vingt-cinq ans et était mariée depuis un an. Un homme qui se trouvait près d'elle au moment de l'accident, a été atteint aussi et légèrement blessé au bras. On avertit aussitôt les hommes qui étaient dans le clocher de cesser de sonner; un d'eux, le sacristain, raconta que le crampon avait été placé devant la fenêtre de la tour, où se trouve la grosse cloche. II avait voulu ouvrir cette fenêtre avant de commencer à sonner, et la pièce de fer était tombée. Une réparation avait été reconnue nécessaire depuis quelque temps déjà, mais on i'avait toujours différée. De là Taccident qui a attristé la fête.

Le 20 novembre, l'empereur avait invité à dîner le général Wannovsky, qu'il avait placé à sa droite; à côté du général était assis le prince Dolgorouki, chargé d'affaires militaires de la Russie.

L'impératrice est à Coblenz depuis le commencement du mois. L'époque des grandes pluies et des longues journées grises, quand la forêt de Bade s'emplit tous les matins d'un brouillard qui reste suspendu entre les sapins, lorsque les promenades sur la route de l'Ybourg sont impossibles, l'mipératrice prend un express, et rentre à Coblenz, qui est la première étape du retour à Berlin. Le départ a lieu vers une heure de l'après-midi, et, dans la soirée, vers huit heures, l'impératrice prend le thé dans le grand salon rouge du château, au-dessous du portrait de l'électeur Clément Wenceslas. Sur la route, des vivats,

des hourras : od sait que rimpératrice va passer; à chaque station, des députations d*enfants qui saluent au passage le train impérial; quand on traverse un village, on voit au-dessus d'une haie des mouchoirs s'agiter; des paysannes se lèvent sur la pointe des pieds, pour voir. L'impératrice arrive toujours dans les premiers jours de novembre ; on hisse un drapeau sur le toit du château; et alors commence la lente vie de l'automne au bord du Rhin plus trouble déjà et d'aspect plus mélancolique. Autrefois Timpératrice sortait beaucoup, on la rencontrait presque tous les jours aux Anlagen marchant à pied, accompagnée d'une dame d'honneur, et suivie à quelque distance d'un laquais portant l'ombrelle ou le parapluie.

Aujourd'hui les promenades sont impossibles; l'impératrice passe la plupart des journées sur sa chaise longue. Elle lit, ou écoute lire. De temps en temps une petite fête; c'est un semblant de fête. Le régiment de l'impératrice, qui est en garnison à Coblenz, organise une représentation extraordinaire, où la cour est invitée et où elle vient. D'ailleurs peu de distractions dans la petite ville qui se lève tôt et se couche tôt : un théâtre où il fait froid, d'immenses esplanades où manœuvrent des recrues, des promenades, ou plutôt une promenade, ces Anlagen où tout le monde se connaît et se salue. — L'hiver dernier, Coblenz a été désolé par les inondations du Rhin ; cette année l'automne commence mal. Une grande partie des bâtiments du Gymnase a brûlé ; les appartements du directeur et plusieurs chambres de professeurs sont en

ruines; comme toujours l'équipe de pompiers de la ville s'est montrée admirable, et les élèves, voulant témoigner leur sympathie à leur directeur, ont travaillé aussi à étemdre l'incendie. Il n'y a pas eu mort d'homme, seulement des pertes matérielles; les bâtiments du Gymnase étaient très vieux.

Le ministre des cultes, M. de Gossler, et le ministre de la guerre, le général Bronsart de Schellendorf, qui faisaient un voyage aux bords du Rhin, sont rentrés à Berlin le 22 novembre. .

Berlin a célébré, comme d'habitude, l'anniversaire de la naissance de la princesse royale : des drapeaux dans toutes les rues, presque à toutes les fenêtres ; quantité de bouquets et de lettres de félicitations arrivant au palais ; des visites au palais pendant toute la matinée; des dépu* tations et des adresses des principaux corps de l'État. L'anniversaire ramène tous les ans les mêmes témoignages de joie, s'exprimant toujours de la même façon. Tous les membres de la famille royale sont venus présenter leurs souhaits à la princesse ; la princesse de Meîningen était venue de Wiesbaden à Berlin tout exprès.

Aucune nouvelle de l'ictère de M. de Bismarck ; le malade a eu une rechute, le fait est certain. Mais cette rechute ne l'a pas empêché de recevoir M. de Giers et d'avoir avec lui de longues conversations. Les alarmistes se sont trop hâtés d'inquiéter le public encore une fois ; il est probable que le chancelier sera bientôt guéri de la rechute comme il s'est vite guéri de la maladie.

On se rappelle encore l'effroyable série d'assassinats qui

eut lieu récemment à Strasbourg; au nombre des assassinés a été une sentinelle allemande. Voici qu'un nouveau crime a été commis à Metz : le IS novembre, entre onze heures et minuit, trois individus se jetèrent sur la sentinelle placée devant la porte de la gare, la terrassèrent et la jetèrent dans la fosse de la lunette d'Arçon. L'eau n'était pas profonde; le soldat, sentant le froid de Teau, revint à lui, et cria. On l'entendit, et on le sortit du fossé. Il n'est pas blessé grièvement. Quant aux agresseurs, ils ont pris la fuite, et on ne les pas plus retrouvés qu'on n'a retrouvé les assassins de Strasbourg.

La police allemande est mal faite. On me dit que, depuis 1810, il y a eu à Strasbourg huit assassinats, et qu'on n'a retrouvé aucun des criminels. Il semble qu'une tor* peur se répande par moment sur l'esprit des policiers allemands. Ils oublient les mesures les plus simples, Vabc du métier. Ils ne se lancent à la poursuite du criminel que très tard, lorsqu'il n'est plus temps, et ils cherchent éperdus et incertains. On a arrêté plus de cinq cents individus lors des crimes de Strasbourg. Aucun des criminels n'a été retrouvé.

26 décembre 1883.

L'impératrice a quitté Goblenz pour son palais d'Unter den Linden, Goblenz est mort en hiver; lorsqu'il n'y passe plus d'Anglais tenant le Bœdeker à couverture rouge, quand il n'y a plus de musique aux Anlageti, quand toutes les feuilles des platanes sont tombées, et

que les embarcations de plaisance sont déjà plus rares sur le Rhin qui monte et devient trouble, Timpératrice monte en train express et rentre à Berlin. Berlin, en décembre, est beau, plus beau qu'en été. Autant le Berlin d*été est sec et poudreux, d'aspect désagréable, autant le Berlin saupoudré de neige et traversé par des gens à toques de fourrures, prend un air vivant. La vie politique a recommencé; les théâtres jouent des pièces nouvelles; les grands marchands de fleurs étalent derrière la grande glace de leur montre les bouquets de violettes et les camélias qui viennent de Nice ou d'Italie.

Enfin Noël va venir, et les petites boutiques de jouets d'enfants apparaissent sur la grande place en face du Schloss, sur la place qui est au bout de la Niederwallstrasse, et sur celle qui se trouve au milieu de la Friedrichstrasse. Et là sont étalées mille choses qui tentent les yeux du petit Berlinois pauvre et l'émerveillent : des Bonshommes-Noël, vêtus d'une fourrure noire et poudrés de givre, le dos rond, la tète dans les épaules, les mains cachées dans les manches de leur pelisse, fixant sur les enfants leurs grands yeux d'un bleu limpide ; et des kobolds, et des nains, et des géants, et des ours facétieux poursuivis par un chasseur immobile; enfin des guirlandes de trompettes et des trophées de petits sabres en miniature; sans compter les poupées et les albums à images. Le jouet allemand a, aux yeux des enfants de Berlin, le même prestige que le joujou français pour les enfants qu'en promène aux Tuileries et au Palais-Royal.

Aussi peut-on passer en ce moment une heure amu-

sanle dans les rues de Berlin, si souvent tristes, à regarder tous ces regards brillants de convoitise, et à contempler toutes ces poses naïves d'enfants qui font dans les boutiques le choix d*une étrenne. Certaines places sont littéralement couvertes de branches de sapin qui, demain, chargées de jouets et de petites bougies, deviendront des arbres de Noël. On prépare des pâtisseries ; des compliments s'écrivent sur du papier à fleurs, et Ton oublie un peu la triste politique.

L'impératrice est rentrée à Berlin. Toute malade qu'elle est, elle a voulu présider elle-même une grande séance du comité central allemand de la Croix-Rouge, qui a eu lieu au ministère de la maison royale. L'impératrice est entrée dans la salle sur sa chaise roulante, et elle a voulu assister à toutes les délibérations du comité.

Le prince Wilhelm continue à s'instruire dans l'administration; il assistait le 18 à Potsdam, en compagnie de M. Achenbach, à une séance du tribunal administratif, qui a duré quatre heures. Le second fils du prince, le jeune prince Eitel Fritz, a été assez malade, il y a une semaine ; mais les dernières nouvelles de sa santé sont bonnes.

M. de Courcel, ambassadeur de France, est revenu de sa visite au prince de Bismarck à Friedrischsruhe; il est rentré à l'ambassade de la Parîser-Platz. Le comte Benomar, ambassadeur d'Espagne à Berlin, et la comtesse Benômar ont été reçus par l'empereur et l'impératrice en audience privée. Le 19, grand dîner, auquel assistaient le maréchal de Moltke et le comte de Hatzfeld. Le car-

L'ANNÉE 1884 EN ALLEMAGNE ,i33

dinal Hohenlohe a été reçu aussi en audience par Tempereur et par l'impératrice.

Le grand acteur Hase et M"" Niemann sont malades — aussi le théâtre allemand est-il en souffrance. Au Schauspielhaus, ou a joué une pièce de Moser : Gluck béi Frawn, pleine de défauts et de qualités^ qui n'a réussi qu'à demi. Aussi est-on forcé de revenir au répertoire.

Une nouvelle assez imprévue : le comte Flemming, qui était chef de la légation de Prusse à Carlsruhe, quitte la cour de Bade ; les affaires de la légation sont confiées à M. J. Stumm. La fille du comte, veuve du professeur Gans zu Putlitz, qui se tua il y a quelques mois, et dont le suicide fit alors tant de bruit, va, dit-on, se remarier et épouser M. von Heyking.

li'aooée 1SS4 eo Allemagoe. — li^emperenr et la cour. — Séjours à Ems et à Gastelo. — Mort du maréehal Herwart voo Bltteofeld. — Statue du général Gœben à Coblens ; inauguration de la statue.

23 janyier 1884.

Les fêtes du jour de Tan sont passées. Toutes les félicitations, félicitations diplomatiques, félicitations mondaines, souhaits de bonne année, souhaits de succès et de vie heureuse sont échangés. Les voitures de gala ont passé encore une fois sous les Tilleuls, amenant au palais de l'empereur les ambassadeurs, les généraux, les ministres qui, en sortant, allaient s'inscrire chez le prince

royal. Ou a remarqué que cette année Tempereur, fatigué sans doute, avait tenu à recevoir moins de monde que d'habitude. C'est le prince royal lui-même, accompagné du prince Frédéric-Charles et du maréchal de Moltke, qui présentait à l'empereur souriant et affable les visiteurs et les députations. Le prince royal a peu changé depuis quelques années : il a toujours le large collier de barbe poivre et sel, les yeux vifs, Tair extraordinairement perspicace, une sûreté de coup d*œil peu commune et le don de dire à chacun ce qu'il faut dire. Il n'a pas perdu le goût des plaisanteries innocentes et des railleries qui percent un homme à fond ; les Witze du prince sont célèbres dans tout Fempire, quelques-uns sont presque passés à Tétat de légende et font du prince une sorte d'Henri IV allemand , très populaire, très regardé.

Le prince Frédéric-Charles a beaucoup changé, lui . Il n'a plus cet air fln qu'il eut autrefois. Le corps est maintenant épais, très lourd : l'embonpoint majestueux est devenu presque de l'obésité. Le cou est enfoncé dans les épaules ; la tête est ronde et large, le crâne tout à fait chauve, le teint brouillé et marbré ; les joues sillonnées d'un réseau de petites veines rouges et bleues qui semblent charrier l'apoplexie. Les yeux seuls sont restés fins et inquiets ; le regard est très intelligent. Vous les connaissez, ces yeux jeunes dans une tête qui a vieilli. L'attitude indique une extrême fatigue. Le prince marche lentement et déjà un peu difficilement. C'est d'ailleurs un vice certain de la vie allemande quand on l'ac-

cepte telle quelle, sans la modifier par un régime savant. Elle alourdit Thomme ; elle lui retire Taspect de finesse éveillée qu'il conserve longtemps dans les pays de climat plus doux et de régime plus sobre. La vie allemande a fait du prince de Bismarck lui-même un colosse dont l'aspect étonne, le plus énorme des Gargantuas politiques.

Tout autre est le fin, le svelte maréchal de Moltke. Une tète de vieillard travaillée comme un ivoire du Japon sur un corps qui a l'air d'un corps de jeune homme, tant il est svelte et souple. Le maréchal, qui vit de régime, se ménage, ne se montre aux fêtes officielles que peu de temps et disparait un des premiers, a conservé dans sa vieillesse toute l'élégance de son âge mûr. Il a quelque chose de César, du César de Shakespeare qui se qualifie lui-même étoile de première grandeur.

Comme d'habitude, les membres de la famille royale se sont offert, l'un à l'autre, des cadeaux de nouvelle année, cadeaux très simples et qui feraient presque sourire ceux qui, ignorants de la vie royale, ne peuvent comprendre qu'elle a pour premier résultat de rendre l'homme absolument indifférent aux menues choses de la vie, et de concentrer tout son intérêt sur un grand nombre de grandes choses. De là, dans la vie privée des rois qui les fait si peu et si mal connaître, des choses qui étonnent. A la cour d'un empereur qui est peut-être le plus écouté de tous ceux qui régnent en ce moment, il y a de ces bizarreries qui déconcertent.

La princesse Wilhelm, qui est bien portante en ce

d:)6 BERLIN

moment, a fait elle-même des achats dans quelques magasins de Berlin.

La municipalité de Berlin avait adressé — selon l'usage — ses félicitations à Tempereur, à l'occasion de la nouvelle année. L'empereur a répondu par écrit, et cette réponse est intéressante à connaître :

< Je loue la bonté divine^ a dit Tempereur, de ce qu'elle m'a permis d'inaugurer dans une heure solennelle le monument placé sur les bords du Rhin, et destiné à rendre durable le souvenir de l'unité allemande, heureusement reconquise ; ce monument doit être aussi le signe de la puissance véritable dé toutes les parties unies de l'empire d'Allemagne.

« Je garderai aussi un profond souvenir des fêtes par lesquelles toute la chrétienté évangélique a célébré si dignement avec moi l'anniversaire du grand réformateur Luther.

« C'est une grande satisfaction pour moi de voir la nouvelle année commencer dans des circonstances qui nous permettent d'espérer des temps paisibles et exempts de troubles. J'espère que, grâce à la paix, dont le maintien a reçu une nouvelle garantie par les relations personnelles que j'entretiens avec des princes amis, la nation continuera à se développer et à prospérer d'une manière satisfaisante. >

M. de Giers aurait, parait-il, lors de sa dernière entrevue avec M. de Bismarck, reçu les mêmes assurances que la politique de l'Allemagne était, pour le moment, tout à fait pacifique.

La saison des grands bals a commencé à Berlin ; on a donné déjà quelques fêtes à la cour, et les programmes en annoncent d*autres pour la seconde quinzaine de janvier. Dès que les petites mains des enfsints ont dépouillé les dernières branches vertes des arbres de Noël, dès que la neige commence à tomber et que les premiers traîneaux se montrent, les salons s'ouvrent et les bals commencent.

Pendant Thiver, les jeunes filles allemandes ont deux grands plaisirs : l'après-midi, elles vont patiner au Thiergarten ou sur les lacs des environs de Berlin ; le soir, ellesi dansent. Elles dansent beaucoup et à tout propos, tantôt chez Tune, tantôt chez l'autre. Les bals allemands diffèrent très peu des nôtres, au moins dans la bourgeoisie riche, dans le monde où Ton s'amuse. Mêmes cartes d'invitations. Mêmes danses et mêmes accessoires de cotillon, venant de Vienne ou de Paris. D'un bout de l'Europe à l'autre bout, on valse sur l'air du Beau Danube bleu. Une différence pourtant, avec des bals français. Le souper qui termine un bal allemand coûte, d'habitude, moins cher que le souper français. Souvent, on soupe sans Champagne. Mais chaque maison donne quatre ou cinq bals par hiver, au lieu d'en donner un ou deux.

Dans l'après-midi, Thiver, les jeunes filles vont patiner en flirtant, et flirter en patinant. Flirtation très innocente d'ailleurs, et pour le bon motif. En Allemagne, pays de mœurs assez simples encore^ on songe toujours au mariage d'abord.

Un journal illustré représentait^ il y a quelques

années, une rencontre de deux amies sur la glace, avec cette légende:

— Où donc est ta sœur ? On ne la voit plus ici depuis quelque temps.

— Elle n'a plus besoin de venir. Elle est fiancée. Les agences matrimoniales allemandes doivent donc

avoir des inspecteurs et des correspondants ferrés à glace, des inspecteurs à patins sachant conserver l'équilibre.

Beaucoup de jeunes filles, quand elles vont patiner, sont accompagnées ou par leur mère ou par une parente. La mère, dans cette occasion, prend un nom spécial, un nom composé : Eismutter (mère de glace ou mère pour la glace).

Les mères sont assises au bord des lacs gelés, en face du Ring, sur de petits bancs, où elles jouent un rôle muet, aidant à attacher les patins et à les détacher. Tandis que la jeune fille évolue gracieusement, la pauvre Eismutter se laisse consciencieusement geler, par amour maternel.

Quand la nuit tombe, et que les rayons rouges d'un soleil qui meurt dans un ciel froid traînent sur la glace couverte de poussière blanche, tout entamée et rayée par la lame d'acier du patin, Y Eismutter , qui a joué le rôle d'ouvreuse, donne à la jeune fille son manteau de fourrure, sa toque et son manchon. Et, par les alite^ du bois, déjà plus silencieuses et assombries, les jeunes filles reviennent, les courroies du patin passées au bras, toutes roses, causant et riant. Il y aurait là de bien jolis

tableaux à faire pour un Nittis ou un Jean Béraud du Nord, pour un Breughel on un van Ostade des bords de la Sprée. Le soir, jeunes gens et jeunes filles se retrouvent au bal, et peuvent continuera loisir, en valsant, la conversation commencée sur la glace.

Les accidents sur la glace sont heureusement fort rares. Il y en a eu un effroyable, la semaine dernière. On patinait sur le petit lac de Rummelsburg, près de Berlin. La glace se rompit tout à coup. Sept personnes ont été noyées, entre autres le fils et les deux filles du général de Bûlow.

Janvier 1884.

Le 29 janvier, grand bal chez le comte et la comtesse de Launay, à Tambassade d'Italie. L'empereur était trop souffrant encore pour y paraître ; quant à l'impératrice, il ne lui est guère permis en ce moment de songer à paraître dans les fêtes officielles. Mais le prince royal et la princesse royale étaient au bal^ non seulement comme les représentants de l'empereur, ont dit les feuilles officieuses, mais comme les meilleurs amis de V Italie. Tous les princes de la famille royale d'Allemagne et les plus grands personnages de la cour ont paru au bal du comte de Launay. La princesse Wilhelm a dansé seulement des quadrilles, et a quitté le bal après le souper, en même temps que la princesse royale.

Janvier 1884.

On a dansé à Potsdam, chez le prince Wilhelm. Le

prince et la princesse, debout dans la salle Jaune du château, se faisaient présenter les nouveaux invités. La princesse Wilhelm portait une robe de soie blanche brodée d'or; deux fleurs rouges à Tépaule et deux autres fleurs dans les cheveux. Le prince Wilhelm portait Tuniforme de major du premier régiment de la garde. Dans une autre salle, M. de Liebenau, maréchal de la cour, et M"^* de Brockdorf recevaient les invités. On dansait dans la salle des Bronzes et dans deux autres salles qui, à répoque de Frédéric le Grand, étaient couvertes de tapisseries brodées d'argent ; quand Tempereur de Russie Alexandre V vint à Potsdam, on renouvela Tameublement.. Le prince royal, qui avait chassé dans la journée à Buckow^ était rentré à Berlin dans la soirée, et était reparti presque aussitôt pour Potsdam, accompagné de son adjudant^ M. de Kessel.

C'est le prince royal qui a conduit dans la salle de bal la princesse Wilhelm, sa belle-fille. On a dansé assez tard dans la nuit. On soupait assis à des tables rondes placées dans la galerie de marbre. Des buffets étaient installés dans les salles qui servaient de logement à Frédéric II ; elles sont encore remplies de souvenirs. — Le prince royal a passé la nuit au château de Potsdam ; il devait assister le lendemain à une autre grande chasse.

S3 février 1884.

La cour d'Allemagne a pris le deuil à l'occasion de la mort de la princesse George de Saxe; mais les .deuils de cour sont toujours de durée assez courte. Un deuil de

quinze jours est un long deuil, et, c*est pendant quinze jours seulement que les dames d'honneur devront se présenter en robe noire et en gants noirs. Pendant ces

quinze jours^ pas de bals; pas de spectacles. Mais à partir du 21 février (le deuil a commencé le 6), la joie est de nouveau permise, et les gants noirs seront remplacés par les gants blancs ou mauves. Il y aura, à la fin de février, un grand bal costumé au Schloss, et vous pensez bien que les Berlinoises qui ont Thonneur d'être invitées au château ne songent guère en ce moment à autre chose qu'à leurs toilettes de carnaval. — S'habillera-t-on en sultane ou en bourgeoise de petite ville au moyen âge? A quel peuple, à quel pays, à quelle époque de rhistoire ira-t-on demander un travestissement? Serace rinde, TÉgypte ou l'Itaile qui fourniront une idée, qui donneront un costume? On relit Ebers, et on fait causer les voyageurs. Tout cela en l'honneur du carnaval. Il est convenu que de janvier à mars on doit s'amuser et danser au moins trois fois la semaine. Les couturiers et les couturières ne s'en plaignent pas.

Déjà, le 4 février, l'empereur a donné -au Schloss, dans le vieux château au pied duquel coule l'eau noire de la Sprée, un de ces grands bals où il invite, chaque année, à pareille époque, non seulement le Tout-Berlin officiel, le monde diplomatique, les ambassades de toutes, nuances, les légations de toutes couleurs, les princes des grands États et les chefs de principautés minuscules, mais même une partie du Reichstag et du Landtag, des députés connus, des membres de l'Université, des écri-

vains célèbres comme M. Mommsen, Tauteur de THistoire romaine, et des pasteurs protestants auxquels il ne déplaît pas de promener sur le monde de la cour des regards curieux et presque rieurs. Au milieu du véritable monde officiel, en pantalon blanc et en uniforme de toutes couleurs, au milieu de ce monde qui a chaud, qui voudrait respirer, et qui s'ennuie, on voit passer de temps en temps des tètes d'observateurs, au regard errant et au malicieux sourire.

On envoie pour chacun de ces grands bals quinze ou seize cents invitations ; et tout Berlin sait bien longtemps d'avance quel jour aura lieu la fête. Les cartes d'invitation sont accompagnées d'une sorte de programme officiel indiquant aux invités de quel côté du château ils doivent entrer. Les cartes doivent être montrées, à toute réquisition, aux agents placés à chacune des portes du château, et qui ont beaucoup de mal à contenir la foule des curieux.

On a parlé beaucoup de la badauderie des Parisiens, et du besoin qui pousse l'ouvrier et le petit bourgeois des faubourgs du côté des Tuileries ou de TÉlysée, quand il s'y donne une fête officielle. Mais, j'affirme que, sur ce point, les Berlinois ne le cèdent en rien aux Parisiens, et que l'homme de Pankow ou de Hoabit a tout autant que l'homme de. Montmartre ou du Gros-Caillou le besoin de regarder entrer et sortir des duchesses.

Cette foule, massée aux abords du Schloss, du Palais ou de rOpéra, les jours de gala, cette foule qui veut avoir sa part de la fête, et s'éblouir les yeux à voiries uniformes blancs et rouges, les robes de soie blanche et les

robes de tulle blanc des dames de la cour, cette foule qui veut à tout prix des spectacles, et pour qui la vie impériale est comme un grand opéra qui se joue en plein air, à la face du ciel, est à mon avis une des curiosités de Berlin, et le voyageur qui se trouve à Berlin en février n*a rien de mieux à faire que d'aller se mêler, en curieux, aux curieux

Notez qu'il fait nuit noire autour du vieux château, dont on aperçoit, au premier étage, les hautes fenêtres très éclairées, et qu'une rangée de Schutzmann, au casque de cuir bouilli, surmontée d'une pointe de cuivre, maintient la foule sur les trottoirs. Les gens qui font la haie n'ont donc pas grand'chose à voir : les voitures qui débouchent du pont arrivent à fond de train, en faisant sonner les pavés, et passent vite sous la grande porte. Â peine a-t-on le temps d'apercevoir un nuage blanc ou rose, des épaules nues, ou les décorations multicolores il'un grand dignitaire de la cour. Ce n'est presque rien, et cela suffit au peuple misérable, que le luxe amuse plus qu'il ne l'irrite, et qui, sortant de la nuit et de la misère des faubourgs, est venu pour voir tout ce qui brille et chatoie. Ce n'est rien, et c'est tout ce que veut le peuple, ces soirs-là : une belle vision rapide que suit bientôt une autre apparition; et ces têtes qui savent rêver imaginent toute la fête qui se passe là-haut, derrière ces grandes fenêtres qui flamboient.

C'est vers dix heures que les invités arrivent, tous à la fois. Userait de mauvais goût de devancer l'heure, ne fût-ce que de quelques minutes ; il serait impoli d'être

en retard. Car les invitations impériales ressemblent à des ordres d'être là, et quand les soldats parlent d'une fête à laquelle ils assisteront, ils ne disent pas : Je suis invité — mais : Je suis commandé. De grands vestiaires sont établis à chacune des portes du château; on y dépose les manteaux, les pardessus, les sorties de bal. Quand il fait beau, beaucoup d'officiers arrivent à pied, et s'en reviennent à pied, après le bal, en fumant un cigare.

À chaque étage, un domestique en grande livrée, qui de temps en temps fait un geste, pour indiquer aux gens qui viennent pour la première fois et qui ne savent pas, qu'il y a encore quelques marches à monter. En haut de l'escalier par où montent les députés, se trouve la grande galerie du château où les portraits du premier Empire font face à la célèbre toile du peintre officiel Werner. On tourne à gauche, et quand on a traversé un grand salon déjà plein de monde, on arrive dans la Salle-Blanche.

C'est là que se tient Tempereur, pendant la plus grande partie du bal. L'empereur a paru au bal du 4 février et sa présence a rassuré toute la population qu'avait émue la nouvelle de sa dernière indisposition en janvier. L'empereur s'est tenu debout pendant une grande partie du bal, et comme d'habitude, il a dit aux femmes qui se pressaient sur son passage des paroles aimables. Le prince royal et la princesse royale sont restés jusqu'à la fin de la fête et se sont fait présenter les nouveaux venus par leurs chambellans. Tout homme qui est présenté au prince royal garde de lui un souvenir durable.

Le prince a une mémoire extraordinaire ; il reconnaît à plusieurs années de distance, un homme qu'il a vu une fois, en passant. Le prince Wilhelm, son fils, a lui aussi ce don si utile aux rois. Le prince royal a même parfois la coquetterie de sa mémoire, et aime à montrer qu'il sait se souvenir.

La princesse royale qui vit dans l'atmosphère d'art et de science d'une Marie-Stuart ou d'une fille des Médicis, aime à voir autour d'elle dans ces grands bals quelqu'un qui lui rappelle que l'art allemand existe, qu'il recommence à vivre. Si l'on rencontre aux grands bals les directeurs du musée, le directeur du beau cabinet des estampes et les quelques peintres de talent qui vivent encore à Berlin, c'est que la princesse royale a le goût des choses d'art, et veut toujours autour d'elle des artistes et des professeurs. Et comme par un mot, par un regard, elle sait leur indiquer qu'elle les a vus, qu'elle sait qu'ils sont là!

Les bals ne finissent pas tard. On soupe vers minuit dans quinze ou vingt salles où sont dressés les buffets. Et quand le souper est fini, quand l'empereur est parti, le départ commence, départ toujours plus amusant que l'arrivée; car il s'est formé çà et là des groupes sympathiques, qui prolongent les conversations et font durer les adieux.

Le prince et la princesse Wilhelm étaient au bal du 4 février, ainsi que le prince Frédéric-Charles, le prince et la princesse de Saxe-Meiningen, la princesse Victoria, le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince et la princesse

Christian de Schleswig-Holstein. Leduc de Saxe-Gobourg- Gotha est reparti pour Gotha le soir même. Je vous ai dit qu'on voyait passer dans ces grands bals tous les ambassadeurs et attachés d'ambassade accrédités à la cour de Berlin. La Chine y envoie le ministre Li-Fong-Pao, l'attaché militaire Tscheng-Ki-Tong, un des rares Parisiens de Berlin. Cette année, Siam avait envoyé le prince Prisdang, suivi de ses attachés et du consul général de Siam à Hambourg. On a vu déjà à Paris le prince Prisdang ; et nos journalistes l'ont fait causer. Paris va le revoir bientôt.

Un bal qui devait avoir lieu le 21, au palais, a dû être contremandé par suite de la mort de la princesse George de Saxe. Mais le grand bal costumé qui est annoncé pour le 28 ne sera pas remis. Les journaux ofRciels annoncent que la date fixée est irrévocable. Etquand on songe à tout ce que met en mouvement, dans l'industrie et dans le commerce, une grande fête de cour, on voit vite qu'il est à souhaiter que les fêtes ne soient pas remises.

On regardait comme certaine la visite du roi dltalie à Berlin^ au mois de mars. Une autre fête est annoncée déjà pour avril.

Le grand-duc de Hesse doit marier sa fille, la princesse Victoria, au prince Louis de Baltenberg. Il est question déjà de ce mariage depuis longtemps, la date en est maintenant fixée au 30 avril. L'empereur d'Allemagne a promis pour ce moment sa présence à Darmstadt, et la reine d'Angleterre doit assister aussi aux fêtes du mariage, après avoir fait à Baden-Baden un court séjour à l'époque

OÙ rimpératrice d'Allemagne s'y installe chaque année pour y passer le commencement du printemps. Le prince et la princesse de Galles, le duc d'Albany et le duc de Cambridge doivent venir aussi à Darmstadt au mois d'avril.

Au Landtag, séance intéressante. On a discuté cette question : ouvrira-t-on aux beaux -arts, qui dépendent du ministère des cultes et de l'instruction publique, un crédit de deux millions de marcs ? On voit, par ce chiffre, quel souci a le gouvernement allemand de la question d'art à Berlin. La question a un intérêt que chacun comprend : les beaux musées ne font pas les bons peintres, et M. Reichensperger a dit là- dessus des choses bien sensées. Il a rappelé que c'est au moment où il n'y avait pas de musées en Hollande que ce pays a produit des grands peintres par centaines. — Mais s'il est incontestable que l'éducation que donnent les musées n'est pas tout pour un artiste, il faut bien avouerqu'un beau musée est, pour une ville, le plus sûr moyen d'attirer ces étrangers qui restent et qui dépensent l'argent facilement. On en sait quelque chose à Munich, à Dresde, à Gassel même et à Cologne. Aussi Berlin veut-il enrichir ses musées et devenir un centre d'art. Mais Munich jalouse de Berlin, et ne tient pas à se voir éclipsé. De là de longues discussions où les grands orateurs du Landtag ont pris part. M. Bachem a cité Paris à TAUemagne pour l'effrayer, c Voyez Paris, le développement anormal de Paris qui est le malheur de la France. Voulez-vous que Berlin devienne pour l'Allemagne ce que Paris est pour la

France ?» On n'a pas écouté M. Bachem, prophète de maovais augure, et, en dépit du centre, on a voté les deux millions de marcs pour les beaux-arts. Les directeurs des musées royaux se frottent les mains. Que de beaux achats à faire bientôt en Italie, et ailleurs.

Au reste, c'est une tendance évidente qu'à Berlin, depuis quelques années surtout, de prendre Paris pour modèle. Â l'époque où les Mirlitons, le Cercle de la rue Volney et les Arts libéraux ouvrent leurs expositions, Berlin veut avoir aussi son avant-salon à la Gommandantenstrasse. On va revoir le grand tableau de Munckaczy : le Christ devant Pilate.

Le maréchal de Manteuffel, qui parle volontiers et parle bien, a tenu à réfuter des bruits qui avaient couru récemment. On avait annoncé inconsidérément que le maréchal serait remplacé bientôt comme gouverneur de TAIsace-Lorraine. Il a dit qu'il devait le poste qu'il occupait à la volonté de l'empereur, et seulement à cette volonté; qu'il dépendait de l'empereur, et de l'empereur seul ; et qu'il était prêt à conserver son poste, tant que la volonté de l'empereur serait de l'y maintenir. Voilà qui réfute tous les bruits ^e démis|ion.

Le prince de Bismarck s'est astreint, depuis quelque temps, à suivre le régime qui lui a été prescrit par son médecin, le docteur Schwenninger,

Le prince, dans l'intérêt de sa santé, a même renoncé à ses anciennes habitudes de travail. Il se couche maintenant à neuf heures du soir et se lève seulement à sept heures du matin ; il fait tous les jours, quelque temps

qu'il fasse, une promenade de deux heures. Grâce à ce régime, sa santé s'est beaucoup améliorée, il peut travailler dans le jour autant qu'il veut, et il compte donner de sa personne dans la prochaine session du Reichstag.

6 février 1884.

C'est le 24 février qu'on a appris à Berlin la nouvelle de l'indisposition de l'empereur. L'empereur avait pris de nouveau un rhume, et se trouvait tellement enroué qu'il lui était impossible de paraître dans la soirée à la fête de gala qui a lieu chaque année à l'Opéra. Sur l'avis de ses médecins, l'empereur s'était mis au lit. Or, il n'y a pas de grande fête officielle à Berlin sans l'empereur. Si l'empereur n'avait pas paru, on n'aurait pas manqué de répandre le bruit qu'il était en danger de mort. On a préféré contremander le bal, et on a bien fait.

Mais quelle déception pour le monde diplomatique qui attend toujours avec impatience cette belle fête! Quels regrets pour les femmes qui se préparent un mois d'avance à cette soirée, et font venir tout exprès des robes de Paris ! On a si rarement à Berlin l'occasion de montrer ses épaules et de sortir les bijoux des écrins ! Le bal de l'Opéra est certainement une des fêtes amusantes de la saison. On y trouve à peu près le même monde qu'aux grands bals au Schloss. Mais il semble qu'à l'Opéra le monde officiel se sente plus à l'aise, plus en humeur de s'amuser et d'être aimable, que dans la Salle-Blanche, si solennelle. On voit rire à l'Opéra des

gens qui ne rient guère au Schloss ; il y fait aussi chaud, et la chaleur parait plus supportable.

Toute la famille royale y vient ; quand Timpératricc pouvait encore sortir, elle ne manquait pas de s'y montrer, couverte de diamants et d*émeraudes ; la princesse royale se tenait assise à côté d'elle; dans sa loge, et elles contemplaient le spectacle, qui est curieux ; toutes les plus belles femmes de Berlin et toutes les plus spirituelles, au balcon et dans les loges de première galerie. Beaucoup de jolies toilettes ; les vieilles femmes ellesmêmes en robes claires, quelques-unes montrant leurs épaules. Dans Tavant-scène de droite, l'ambassade de France. Au-dessus de Torchestre^ ooavert d'un parquet, des toilettes de bal et des habits noirs. Oq se montre du doigt, des yeux, les princes, les gens célèbres^ les financiers connus. L'empereur traverse plusieurs fois la foule, donnant le bras à une princesse de la famille royale. Vers minuit, quelques couples timides se mettent à danser, et, vers deux heures du matin, tout le monde danse.

Voilà le spectacle dont Berlin a été privé cette année. De petites affiches rouges posées dans l'après-midi sur les colonnes-affiches ont prévenu le public désappointé que le bal n'aurait pas lieu. Aussitôt la panique a commencé, c Si le bal n'a pas lieu, c'est que l'empereur est malade. L'empereur est très malade; l'empereur va mourir; l'empereur est en danger de mort. » Voilà le train habituel dont vont les nouvelles, et cette fois encore, elles ont été aussi vite que d'habitude. La Bourse était affolée. L*ad-

ministration des télégraphes refusait tous les télégrammes parlant de V indisposition de Tempereur; et les Berlinois, privés de leur bal, erraient anxieux de la Bourse aux Linden, passant devant le palais, essayant de deviner aux visages quelque nouvelle, ne sachant rien. — L'empereur s*enrhume bien des fois chaque hiver; mais il a quatre-vingt-sept ans; et un rhume même est dangereux pour un vieillard. Cette fois encore, Tindisposition n'a pas eu de suites graves ; l'empereur se lève tous les jours à neuf heures, il reçoit M. de Perponcher, le conseiller intime, M. de Wilmowski et M. de Madaï, chef dé la police. On n'a plus d'inquiétudes.

5 mars 1884.

Le 26 février, à six heures et demie du matin, le grandduc Michael Nicolajewitch arrivait à la gare delà Friedrichstrasse^ à la tète de la députation envoyée par le czar à Tempereur Guillaume, à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Bar-sur-Âube. Le grand-duc avait déclaré qu'il désirait arriver presque incognito. A la gare, M. de Sabouroff, l'ambassadeur de Russie à Berlin, le prince Dolgorouki, M. de Dablen, les secrétaires et les attachés de l'ambassade russe. Au moment où le train entrait en gare, on a vu paraître le prince royal d'Allemagne, qui s'est approché du wagon-lit où le grand-duc avait passé la nuit. Le prince royal et le grand-duc se sont embrassés et serré les mains. Le grand-duc Michel a cinquante et un ans ; il est l'oncle du czar Alexandre III et du

grand-duc Serge, qai est en ce moment à Darmstadt, où il vient d'être fiancé à la seconde fille du grand-duc de Hesse; le grand-duc Michel est de haute taille; il porte une longue barbe qui commence à grisonner.

De la gare, les voitures sont allées directement à Tarnbassade de Russie. La suite du grand-duc, composée de six officiers des régiments Kalouga et Molulew^ a étonné Berlin; les longs manteaux gris, les casquettes blanches, la grande épée au côté, les grandes barbes et les bonnets de fourrure des soldats russes ont étonné le soldat berlinois. Un volontaire d'un an, nommé Herbst, qui parle parfaitement la langue russe, a été chargé d'accompagner partout les délégués du czar. Pendant leur séjour à Berlin, les soldats russes habiteront la caserne du régiment de l'empereur Alexandre. Une lettre du czar a été remise à l'empereur Guillaume ainsi qu'un bâton de maréchal orné de brillants.

Au reste, en ce moment, une grande partie de la diplomatie russe est à BerUn. Est-ce bien vraiment l'anniversaire de la bataille de Bar-sur-Aube qui attire à Berlin tout le monde de la haute politique russe? Est-ce quelque motif plus grave? Qui peut le dire certainement? M. d'Oabril, qui revient de Saint-Pétersbourg, est à Berlin; le prince Dolgorouki vient d'avoir à Friedrichsruhe, avec M. de Bismarck, quelques entrevues qui ont été très remarquées; le grand-duc de Hesse-Darmstadt fiance sa seconde fille avec le frère du czar; le comte de Bismarck, le fils du chancelier, a été tout récemment nommé à l'ambassade d'Allemagne à Saint-Pétersbourg. N'y a4-il

pas là des indices du désir qu*a rÂllemagne de se rapprocher de la Russie? On assure même que cette année fempereur et le czar doivent se rencontrer. L'an dernier déjà, il avait été question d'une entrevue des deux souverains.

5 mars 1884.

Le 28, grand diner au palais, dans la salle ronde : sur la table, toute l'argenterie du palais ; beaucoup de fleurs dans des corbeilles et dans des coupes. L'empereur, le grand-duCf les princes allemands et tous les invités étaient en grand uniforme et portaient des ordres russes. Le grand-duc Michel était en grand uniforme de général russe, avec les insignes de feld-maréchal et le grand cordon de Tordre de Saint-Georges. Il y avait autour de la table cinq feld-maréchaux russes : l'empereur, le grand-duc de Russie, le prince royal, le prince Frédéric- Charles et le maréchal de Moltke. — Le grand-duc était placé entre l'empereur et l'impératrice, avec laquelle il a beaucoup causé. L'impératrice était en robe de soie bleue; elle portait le cordon rouge de l'ordre de Sainte-Catherine, ordre russe; elle avait au cou plusieurs cordons de grosses perles et des diamants, sur la tète un diadème de diamants. A gauche de l'impératrice, le prince royal; à gauche du prince royal, la princesse Christian de Schléiswig-Holstein en toilette vieil or et dentelles blanches. Puis le prince Frédéric-Charles et la princesse Victoria, en robe bleu ciel; ensuite, le prince Alexandre, la princesse Frédéric de HohenzoUern, le prince Auguste

de Wurtemberg en uniforme russe, M"* de Sabouroff, le prince-héritier de Saxe-Meiningen et le prince Christian de Schleswig-Holstein.

A la droite de l'empereur, la princesse royale d'Allemagne, portant aussi l'ordre de Sainte-Catherine, et le prince Wilhelm en uniforme du régiment de grenadiers de la garde du roi Frédéric-Guillaume III; auprès de lui, la princesse héritière de Saxe-Meiningen. Parmi les invités russes : le général Gourko, le comte Schouvaloff, le prince Obolensky. Parmi les invités allemands: le feld-maréchal deMoltke, le comte Hatzfeld, M. de Puttkammer et le ministre de la guerre, général Bronsart de Schellendorf. Vers la fin du diner, Tempereur s'est levé, et, tourné du coté du grand-duc Michel, a porté un toast à l'empereur de Russie, en français. Le grand-duc Michel a répondu en français. Pendant le diner, la musique a joué l'hymne national russe.

5 mars 188 i.

Les dernières fêtes de cour ont été attristées par la nouvelle de la mort de la comtesse Wilhelm Hohenau. La comtesse Hohenau n'avait que vingt-sept ans; elle était jolie, aimable et spirituelle. Depuis un an déjà, elle avait beaucoup changé ; elle s'était peu à peu retirée du monde ; on ne la voyait plus dans les grands bals où sa beauté était remarquée. Cet hiver, elle n'avait pas été une seule fois dans le monde. Elle est morte à Potsdam, où elle s'était installée depuis peu de temps avec sa famille; elle a eu près d*elle, jusqu'au dernier moment,

son mari et sa mère la comtesse Lori de Hohenau, née comtesse de Sa urina.

Le Reichstag est convoqué pour le 6 mars et M. de Bismarck va revenir à Berlin. — Voilà les deux grands événements de la semaine.

Le carnaval lui-même ne vient qu'au second rang. Les confetti et les moccoli de l'Allemagne n'ont pu distraire le grand public allemand de cette nouvelle importante : le chancelier va revenir.

Le chancelier va revenir ; et dès maintenant on peut prévoir ce qu'il vient faire à Berlin : soutenir de sa présence, de sa voix, les nouveaux projets de loi qu'on va présenter au Reichstag: projet de loi sur les pauvres, projet de loi sur les ouvriers, projet de diminution de l'impôt. ' /

Le chancelier revient, et il revient aussi haï qu'on peut l'être chez un peuple qui ne l'a jamais aimé beaucoup. M. de Bismarck a presque insulté I^sker mort, et les hommes d*État de Washington vivants. Ceux-ci s'étaient permis d'envoyer un dernier hommage à ce mort illustre qui a tant fait, lui, pour le peuple allemand. — Le chancelier a brutalement repoussé l'adresse, disant sans plus de façon aux Américains : « Vous avez pris Lasker pour un homme d'État; pour moi, votre Laskér n'est qu'un juif polonais devenu député, un juif un peu plus remuant et un peu plus éloquent que les autres — voilà tout. Le véritable le seul homme d'État, c'est moi; si vous l'ignorez, lisez le livre de mon ami Moritz Busch. »

Ce livre est l'événement du jour. On en parle encore

à Berlin. Le chancelier en a sans doute autorisé la publication; il en est donc en partie responsable. On y voit le chancelier traitant en maître le comte Prokesch, GortschakofT, Arnim, Jules Favre, Thiers et tutti quanti. C'est un massacre. Toute la diplomatie de TEurope immolée d'un coup à Tomniscience, à la finesse, à la franchise, à l'adresse (ajoutons à la brutalité) du puissant chancelier.

Le livre qui a été très lu fera des ennemis à M. de Bismarck s'il peut en avoir encore de nouveaux. Le chancelier aime à dire de lui-même, en plein Parlement, qu'il est Thomme le plus haï en Europe.

C'est la coalition de ses ennemis que M. de Bismarck vient combattre encore une fois, .avec un corps affaibli et un esprit toujours puissant, vraiment infatigable. On va voir passer dans la Wilhelmstrasse le vieillard fatigué (il l'était déjà en 1860) et toujours prêt à la lutte.

Le prince Henri de Prusse, revenant d'un grand voyage en Asie et en Amérique, est arrivé à Plymouth, oii il va passer quelques jours .

On attend le prince à Kiel, où il doit débarquer; de là il se rendra directement à Berlin.

On danse sous les Tilleuls, on danse au château; on danse dans la thiergartenstrasse et à la Pariserplatz. Des bals partout et des masques dans les rues ; nous sommes en plein carnaval. L'empereur d'Allemagne est venu à l'ambassade de France; il a donné le bras à H""* de Courcel, et regardé danser jusqu'à onze heures. Il a soupe dans une salle séparée et n'a quitté Tambassade

que vers une heure du matin. L'empereur assiste cet hiver, comme toujours, à tous les grands bals diplomatiques, et parle à toutes les personnes qu'on lui présente. Pour un vieillard de quatre-vingt-sept ans, ce sont là des tours de force.

Au moment où Tambassade de France ouvrait ses portes, Tambassade de Chine fermait les siennes. Plus d'ambassadeur à la Von der Heydtstrasse, Li-Fong-Pao a quitté la Sprée pour le Ring, Berlin pour Vienne. L'ambassadrice de Chine raccompagne.

On a donné bien des motifs à la visite du prince Dolgorouki à Friedrichsriihe. Le ton de la presse allemande, parlant de l'annexion de Merv, suffirait à expliquer la visite de l'envoyé du czar à M. de Bismarck. L'Angleterre ne pouvant se plaindre en ce moment, l'Allemagne, approuvée par la Russie sans doute, lui enfonce le couteau dans la plaie ; on fait l'historique de la politique anglaise, depuis quarante ans ; on demande que le gouvernement anglais ne songe plus depuis longtemps qu'à vendre en paix son coton et on vote en passant la décadence de l'esprit anglais. Vous voyez que les Allemands, qu'on ne peut accuser d'avoir des sympathies pour la politique pacifique, ne perdent aucune occasion de se grandir et de triompher aux dépens de leurs voisins. — t La force prime le droit. » La Russie a Merv; donc nous devons aimer les Russes; et il n'est politesse qu'on n'invente envers cette Russie, exécrée hier, traitée aujourd'hui en véritable amie.

M. de Sabouroff quittera bientôt l'ambassade de Rus-

sie à Berlin, et le prince Orioff va le remplacer dans ce poste délicat.

Les événements n'ont pas manqué en Allemagne pendant cette dernière quinzaine : ouverture du Reichstag ;

— création d'un nouveau parti : parti libéral allemand ;

— retour du chancelier; — retour du prince Henri de Prusse; — départ des hôtes russes ; — arrivée de Timpératrice d'Autriche à Wiesbaden; — enfin, un réveil de Tantisémitisme à Neustettin : des coups de poing dans les rues, des boutiques pillées, des cris de : Mort aux Juifs ! A bas les Juifs! Le discours d'ouverture du Reichstag, lu par M. de Bôtticher en l'absence de M. de Bismarck, vantait la paix, assurait que l'Allemagne ne sorgeait qu'à une politique pacifique. La paix au dehors ! Il est possible que l'Allemagne la désire, qu'elle en ait besoin. Mais, à coup sûr, elle n'a pas la paix chez elle : c'est un fait bien certain.

Un nouveau discours du trône a été lu; une nouvelle session du Reichstag allicmand a été ouverte le 6 mars. M. de Bôtticher a parlé pour l'empereur et en son nom ; il a affirmé que les relations d'amitié qui unissent l'Allemagne et ses princes aux cours impériales voisines, l'accueil fait au prince impérial en Italie et en Espagne prouvent que les puissances étrangères ont le inéme désir que r Allemagne, qu'elles veulent la paix. Les conservateurs, en assez grand nombre, qui étaient réunis dans la Salle-Blanche, ont écouté avec satisfaction celte partie du discours, qui traite des travaux du Reichstag pendant cette nouvelle année. Quant aux ouvriers, qui les sauvera?

Tempereur ouïe parti libéral allemand? c Croyez en noas, leur répètent l'empereur et le chancelier; toutes les réformes qui vous intéressent, c'est nous qui y travaillons, c'est de nous qu'elles viendront. » — t N'ayez confiance qu'en nous seuls , réplique le parti national libéral ; n'attendez rien du gouvernement allemand; comptez beaucoup sur vos députés, un peu moins sur les promesses du chancelier. » Des deux voix quelle est celle que les ouvriers écoutent? Vous le devinez sans peine. De là l'inquiétude du gouvernement et ses efforts pour persuader au peuple qu'il doit tout attendre de lui.

M. (!e Bismarck prépare, dit-on, une note relative à la pèche du saumon à l'adresse du gouvernement hoUandais'. Voilà longtemps déjà que cette question de la pèche du saumon inquiète l'Allemagne; les pécheurs du Rhin se plaignent qu'un d( s plus beaux poissons de leur fleuve devient de plus en plus rare. Le saumon, paraît-il, descend le Rhin jusqu'à son embouchure, puis, lorsqu'il est arrivé à Tâge adulte, remonte le fleuve. Les Hollandais lui tendent alors des filets qui sont toujours remplis ; le saumon est péché par les pécheurs de la Hollande avant qu'il n'arrive dans la partie du Rhin qui appartient à l'Allemagne. Les pécheurs allemands n'ont plus que ce qui échappe aux filets hollandais. Les réclamations de l'Allemagne n'ont pas été écoutées jusqu'ici. La Hollande maintient résolument ses droits en face de l'Allemagne qui se prétend lésée. M. de Bismarck, que les questions économiques intéressent toutes, va, à son tour prendre la parole et faire entendre sa forte voix.

La princesse Frédéric-Charles est à Berlin ; elle est arrivée le 3 mars dans la soirée. Le prince Frédéric- Charles et le prince Wilhelm Tattendaient à la gare. Le second fils du Kronprinz, le prince Henri de Prusse, est arrivé à Kiel le 13, après avoir passé quelques jours en Angleterre auprès de sa grand'mère, la reine Victoria. Le jeune prince était attendu impatiemment par la famille royale. Le 13, Kiel avait pavoisé ses maisons, orné ses rues de drapeaux, fait flotter des oriflammes aux mâts des navires; sur tout le parcours du pont Barbarossa au château, des drapeaux aux fenêtres. La corvette OlgUy à bord de laquelle était le prince Henri, a fait un long voyajge et a couru des dangers à la Havane, aux Açores. Le prince Wilhelm a le goût des voyages en mer ; enfant, il lisait Jules Verne avec grand plaisir, et plus tard il ne craignait pas d*avouer qu'il Taimait encore; les récits de la mer ont beaucoup d'attraits pour lui, et il va demander à son frère le détail de ses aventures.

A Munich, retour du prince Léopold de Bavière et de sa femme, la princesse Gisè'e, fille dç l'empereur d'Autriche, qui ont fini leur voyage en Italie.

En dépit des socialistes et des antisémites, Berlin a célébré très joyeusement, comme d'habitude, l'anniversaire de la naissance de l'empereur. L'empereur a eu cette année quatre-vingt-sept ans. Dans la matinée, il a reçu les félicitations de toutes les personnes qui sont à son service. A neuf heures du matin, il montait chez l'impératrice, où il trouvait sa fille, la grande-duchesse

de Bade : l'impératrice et la grande-duchesse ont offert leurs cadeaux à l'empereur. Puis les appartements de Tempereur se sont remplis de fleurs : bouquets offerts par les membres de la famille royale, bouquets envoyés par les dames de la cour, roses données par la princesse de Fûnstenberg, lilas et muguets apportés au nom de la comtesse Donhoff, roses et lilas de M"** de Sabouroff ; la chambre de l'empereur ressemblait à une serre au mois de mai. La princesse Wilhelm a -envoyé à Tempereur une brouette dorée, remplie de jacinthes, de muguets, de violettes ; les bras et la roue de la brouette étaient entourés de lierre et de violettes.

Le cadeau de l'impératrice est une cassette, style de la Renaissance allemande. Et des télégrammes, et des lettres de félicitations venant de tous les coins du monde; on avait placé sur la table où travaille l'empereur les félicitations télégraphiées de tous les souverains étrangers. La grande-duchesse de Bade est restée à Berlin ; elle sort presque tous les jours en voiture avec l'empereur; le soir, elle va avec lui au théâtre, souvent à l'Opéra, quelquefois au Schauspielhaus, où l'on joue en ce moment le Beaucoup de bruit pour rien^ de Shakespeare, et à quelques jours de distance les Rant2,au.

2 avril 1881.

Le prince Henri de Prusse, le second fils du Kronprinz, a été nommé capitaine en second, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de l'empereur. M. de

aes

Seckendorf, capitaine de corvette et commandant de VOlya, à bord de laquelle le prince Henri a fait le tour du monde, a été nommé aide de camp de Tempereur. C'est une distinction extraordinaire ; jamais un ofQcier de la marine allemande n*avait été nommé aide de camp de Tempereur. M. de Seckendorf, qui est un savant, un homme de goût et un homme aimable, est tout à fait digne d'occuper ce haut poste. On sait en Allemagne tout ce que M. de Seckendorf a fait pour l'éducation des princes et pour l'art allemand. Il est de ces cosmopolites qui savent admirer partout où ils se trouvent. Aussi cette nominal ion a-t-elle été très bien accueillie, et c'en pour la marine un grand honneur d'avoir donné un aide de camp à Tempereur.

Au moment où le prince Henri de Prusse montait en grade, son frère aîné, le prince Wilhelm, recevait les insignes de la Toison d'or. Le roi Alphonse XII priait par un télégramme l'empereur Guillaume de remettre les insignes de Tordre à son petit-fils.

Le prince Orloff, qui est arrivé à Berlin, a fait le 24 mars des visites aux ambassadeurs ; il a été reçu au château par le grand-duc de Saxe-Weimar. M. de Schweinitz est à Wiesbaden.

Darmstadt est en deuil ; et les fêtes vont être troublées par la mort du duc d*Albany. La reine Victoria, qui devait assister au mariage, restera en Angleterre. Le duc d'Albany venait souvent en Allemagne et n'avait trouvé que des sympathies dans la famille royale allemande.

16 avril 1884.

On se rappelle peut-être combien Tan dernier on parla du séjour de l'impératrice d'Autriche à Bade ; les lorgnettes étaient braquées sur l'hôtel ou l'impératrice habitait ; elle ne faisait pas une excursion à cheval dans les montagnes qu'on n'en parlât. Cette année l'impératrice a passé trois semaines à Wiesbaden, qu'elle vient de quitter. On a d'abord donné à ce séjour des motifs mystérieux ; on a prétendu que l'empereur d'Autriche devait, sous prétexte de rendre visite à Timpératrice, se rencontrer à Wiesbaden avec l'empereur d'Allemagne. Rien de tout ce qu'on avait prédit n'a eu lieu. L'empereur d'Allemagne, très souffrant, a envoyé à Wiesbaden un chambellan chargé d'avertir l'impératrice qu'il resterait à Berlin; et il y a huit jours, l'impératrice, accompagnée de la grande-duchesse Valérie, quittait l'hôtel des Quatre- Saisons pour se rendre à Heidelberg, où elle va passer quinze jours à l'hôtel du Château.

Le grand-duc de Bade, la grande-duchesse et le grandduc héritier de Bade, qui fait son service militaire à Potsdam, ont quitté Berlin, malgré la maladie de l'empereur, pour venir passer les vacances de Pâques à la cour de Carlsruhe; le grand-duc héritier ne doit revenir à Potsdam qu'après les fêtes de Pâques. Il est probable qu'il y aura de fréquentes entrevues entre l'impératrice d'Aulriche et la famille du grand-duc. L'an dernier l'impératrice d'Autriche fit une visite à la cour de Carlsruhe. Cette année, elle a l'intention, dit-on, de faire un tour en

Hollande, après son séjour à Heîdelberg ; puis elle ira passer quelque temps à Munich avant de rentrer à Vienne. En quittant Wiesbaden, Timpératrice a fait des cadeaux au directeur des télégraphes, M. Meyer; au directeur des postes, M. Kœnig; au maître de Thôtel, M. Zaïs. On sait que pendant son séjour en Allemagne, l'impératrice prend tous les jours une leçon d'armes ; c'est M. Schulze, maître d'armes à Heidelberg, qui donnait les leçons à Wiesbaden, comme il les donnait à Bade l'été dernier.

Aussitôt après les fêtes de Pâques, le prince et la princesse Frédéric-Charles partiront pour Glinicke , près de Poisdam.

M. de Bismarck sera-t-il seulement chancelier de l'empire, s'occûpant du rôle de l'Allemagne vis-à-vis de l'Europe, et laissant à ses lieutenants la tâche difficile de mettre la paix dans l'Allemagne intérieure? Le grand Maître Jacques de l'Allemagne laissera-t-il à d'autres le soin d'atteler les chevaux, se réservant de les conduire où il voudra? La Constitution de l'empire sera-t-elle changée, et comment arrivera-t-on à ce changement? Si le chancelier se retire, qui va surgir à sa place ! Puttkammer ouGossIer?

Enfin, quelles sont les véritables raisons de la retraite de M. de Bismarck, si retraite il y a ? Est-ce la raison de santé, que mettent en avant les journaux officieux? N est-ce pas plutôt le désir de laisser à d'autres le soin difficile de traiter avec Rome ?

Autant de questions qui ont passionné l'opinion

publique en Allemagne, et même en Europe pendant la dernière quinzaine. Il n'est pas sûr du tout que M. de Bismarck songe à abandonner quoi que ce soit de ses fonctions ; et déjà beaucoup d'encre a été versée pour expliquer les intentions secrètes du chancelier. La version qui parait la plus vraisemblable est celle-ci : M. de Bismarck reconnaît enfin la nécessité de traiter avec Roipe ; les catholiques ont une si bonne position dans les Chambres allemandes, qu'on est sur le point de traiter avec eux. Quoiqu'on n'ait pas encore rappelé à Cologne M*' Melchers, on a rendu leur traitement aux prêtres du diocèse. Le centre se tient toujours sur la défensive, observe, répond évasivement, ne dit ni non ni oui, suit très constamment et très adroitement sa politique de Cunctator, n'avançant que pour reculer aussitôt, et ayant l'air de dire au gouvernement chaque fois qu'il vote : c  quand donc la fîn du Kulturkampf ? » M. de Bismarck, touché par cette habileté et persuadé par cette tactique, rentrerait un moment dans la coulisse, et laisserait son lieutenant — ou Puttkammer ou Gossler* — traiter en son nom.

Voilà une des versions qui parait assez probable. — L'autre, c'est qu'au contraire le chancelier, très irrité contre le centre, veut faire des avances aux libéraux. Les journaux qui reçoivent des confidences du chancelier prétendent qu'en ce moment l'empereur malade, l'empereur auquel les médecins recommandent le repos, l'empereur qui se lève à midi et qui aussitôt travaille, se trouve entre M. de Gossler, le ministre des cultes,

fm BERLIN

appuyé par M. de Bismarck et M. de Pattkammer, le représentant de la politique de coalition conservatrice cléricale. — De M. de Gossler, on dit que c'est un ministre habile, à la main /erme, dont les services seront écrits en lettres dor dans rUistoire de Prusse. On est plus froid quand on parle de M. de Puttkammer, que Ton considère comme destiné à remplacer M. de Gossler, au cas où celui-ci tomberait.

Telles sont les probabilités. L'empereur est toujours malade, et M. de Puttkammer est souvent appelé au palais. M. de Bismarck a eu une longue audience du prince royal avant le départ du prince pour Londres. Mais la visite n'avait pour cause, dit-on, que le désir du chancelier d'exprimer ses condoléances à propos de la mort du duc d'Albany.

Le mariage du prince Louis de Battenberg avec la princesse Victoria de Hesse semble décidément fixé au 30 avril. On attend à Darmstadt la reine d'Angleterre et la princesse Béatrice, qui doivent partir aussitôt après les fêtes de Pâques.

L'empereur d'Allemagne quittera probablement Berlin le 20 avril, si les médecins autorisent son départ à cette époque. L'empereur est encore très faible ; il dort peu ; son sommeil est fréquemment interrompu par des douleurs dans le bas-ventre. Malgré cela l'empereur ne cesse pas un jour de'travailler ; et jeudi dernier, dans l'aprèsmidi, il a fait appeler au palais le prince de Bismarck avec lequel il a eu une longue conférence. Les cérémonies du jeudi saint, ont été célébrées comme d'habitude

au palais par le pasteur Kogel en présence de Tempereur, de l'impératrice et de tous les membres de la famille royale présents à Berlin.

L'empereur n'est pas encore parti pour Wiesbaden^ et la date de son départ n*est pas encore fîxée. Il a neigé à Wiesbaden une grande partie de la semaine dernière ; il est assez naturel que TEmpereur reste à Berlin tant qu'il fera froid. Cette explication du séjour prolongé à Berlin était trop naturelle pour être crue facilement. On a, comme d'habitude, répandu le bruit que l'empereur était gravement malade, et même gue sa vie était en danger. •^' ,

La Bourse de Berlin a accueilli un peu vite ces nouvelles , elles se sont même répandues jusqu'à Paris, où l'on s'est ému. La vérité, c'est que le 22 avril l'empereur assistait dans sa loge, à l'Opéra, à la représentation de la Walkûre de Wagner, et que le même jour, dans l'aprèsmidi, il a reçu la visite du prince Wilhelm, venu de Potsdam à Berlin. La veille, la grande-duchesse Constantin Nicolajewitch de Russie, qui est à Berlin en ce moment, avait été reçue par l'empereur; il y avait eu au palais un déjeuner dînatoire auquel assistaient le prince royal et la princesse royale d'Allemagne, le prince Henri, la princesse Victoria, là grande-duchesse héritière de Saxe- Meiningen, le prince Wilhelm, la grande-duchesse Catherine de Russie, la duchesse Eugène de Wurtemberg, le prince Moritz de Saxe-Altenbourg. Dans l'après-midi l'empereur s'était encore montré à la fenêtre de son cabinet de travail. Tous les jours l'empereur fait une pro-

menade en voiture fermée, et de temps en temps il monte au premier étage du palais pour prendre des nouvelles de l'impératrice qui, elle, est assez gravement malade. L'impératrice, très faible depuis longtemps, a passé un mauvais hiver; on Ta vue plus souvent à TAugustahospital, à Gharlottenbourg, partout où elle peut faire du bien, que dans les fêtes officielles. Depuis quelques jours déjà elle garde le lit.

Quand l'impératrice fut gravement malade il y a trois ans, les médecins conseillèrent un séjour dans un pays de soleil, Tltalie ou le midi de la France; on parla de Nice, de Cannes, puis de Rome, du lac Majeur. Mais rimpératrice, pensant que sa présence en Allemagne était utile à Tempereur, et qu*elle ne pouvait pas se séparer de lui, pas même pour prendre soin de sa santé, désira rester sur la terre allemande, et les projets de voyage furent remis. Cette année les médecins de Timpératrice n'osent même pas conseiller le voyage de Bade, bien que le séjour de la petite ville au bord de la forêt Noire soit habituellement très favorable à la santé de Tauguste malade. Aussi cette année la maison Messmer est encore vide; et Ton ne voit pas comme d'habitude, à midi, le coupé marron attelé de deux chevaux noirs passer sur le pont de rOos. L'empereur est à peu près rétabli; mais l'impératrice est encore assez gravement malade pour que l'empereur retarde son départ pour Wiesbaden.

On a beaucoup remarqué que le prince royal n'a fait qu'un très court séjour en Angleterre, lors des funérailles du duc d'Albany. Mais les soucis que doit donner au

L'ANNEE 1884 EN ALLEMAGNE Sô9

prince ea ce inoment la politique allemande suffisent à expliquer son brusque retour. Rien n'est moins certain que les nouvelles qu'on répand dans le public au sujet de la crise ministérielle. Le chancelier est depuis longtemps en hostilité ouverte avec le Parlement allemand. Le séjour de BerUn lui déplaît, il Ta répété bien souvent. Tandis qu'il peut faire venir à Friedrichsruhe qui bon lui semble, et donner chez lui audience aux ambassadeurs, sa collaboration aux affaires intérieures de TÂllemagne Toblige à faire souvent, pendant les sessions, le chemin de la Wilhelmstrasse à la Leipzigerstrasse.

Le chancelier a déclaré en outre, qu'ayant soixantedix ans, il avait droit à un peu de repos. Mais on ne croit plus guère aux besoins de repos des vieux minisires, et l'exemple de Talleyrand prouve assez que les hommes indispensables ne sont jamais las de cette demi-royauté que donne à un grand ministre le prestige de son nom. Aussi donne-t-on un autre motif aux projets de M. de Bismarck. Le chancelier penserait qu'il est temps d'agir contre ce Parlement qui le contrarié. La constitution de l'Empire serait changée; le conseil d'État serait rétabli; le prince royal serait nommé président du conseil d'État; le chancelier vice-président. Le conseil d'État serait un utile contre-poids à l'autorité du Parlement, et le chancelier pourrait porter toute son attention sur le règlement de la question d'Egypte.

On a parlé ensuite d'un simple changement de ministres, et le nom de M. Miquel, premier bourgmestre de Francfort a été souvent prononcé.

M. Miquel a fait, le 18 avrii^ un grand discours à Néustadt, à rassemblée générale des nationaux libéraux du sud et du sud-ouest de rAUemagne. On a même prétendu que le chancelier l'avait fait venir pour lui offrir un ministère, puis la nouvelle a été démentie.

Les nouvelles de la santé de Tempereur sont bonnes. Mais tous les on-dit sur les changements de résidence n*ont rien de certain. Tout dépend du temps qu'il fera et des bulletins des médecins. Il semble probable que l'empereur ne quittera pas Berlin avant que l'impératrice soit tout à fait rétablie et puisse partir pour aller faire à Baden-Baden la cure qu'elle y fait tous les ans au printemps. Les porteurs ou colporteurs de mauvaises nouvelles ont, U semaine dernière encore, inquiété l'opinion publique.

On avait ordonné pour l'impératrice des prières publiques, prières qui ont été dites au Dom» par le pasteur Kogel. On a aussitôt parlé d'une rechute, et la mauvaise nouvelle a couru. La vérité est que l'impératrice va mieux, qu'elle a pu se lever, et qu'elle a reçu les visites du prince royal, de la princesse royale et du prince Wilhelm. On souhaite beaucoup que l'impératrice puisse prendre assez de force pour supporter un voyage en chemin de fer et aller respirer l'air de la forêt Noire, qui lui est toujours salutaire. Mais le jour du départ n'est pas fixé; il ne peut pas être fixé encore.

Quant à l'empereur, il est complètement rétabli. Il fait tous les jours une promenade en voiture, et il a accordé plusieurs audiences au prince de Bismarck. Il était le

6 mai à Potsdam, où le prince Wilhelm lai présentait son régiment; et, pendant la revue, il regardait aux fenêtres du château ses deux arriëre-petits-fils, les deux enfants du prince Wilhelm. La princesse Wilhelm était là aussi, en costume très simple : robe noire, gants noirs et coiffure blanche. La cour porte, et portera pendant trois semaines, le deuil de Timpératrice douairière d'Autriche. Le prince Wilhelm commandait ses soldats d*une voix très ferme. La revue a duré environ une heure. Au moment de partir, l'empereur aperçut de jeunes porteétendards de rÉcole de guerre ; se rappelant qu'il ne leur avait rien dit, il fit retourner la voilure, passa lentement devant eux et leur dit : < Bonjour, Messieurs. »

11 mai 1884.

L'impératrice est partie, samedi matin, de Berlin pour Baden-Baden. Rien n'était décidé quelques jours auparavant. Le beau temps survenu tout à coup, la chaleur qui rend Berlin insupportable (il n'y a pas de jardin au palais d'Unler dm Linderi), ont fait penser qu'un déplacement était nécessaire. L'impératrice est partie très faible encore; mais le traitement très énergique de Bade lui est d'habitude favorable, et quelques semaines passées dans le duché lui seront sans doute salutaires. C'est le mois où la poudre fine des jets d'eau tombe sur les pivoines ouvertes dans les massifs qui bordent l'allée de Lichtenthal; il y a des oiseaux dans les arbres, et de beaux merles noirs dansent' dans l'herbe fraîche.

S7t BERLIN

Sur le caillou des petits chemins, le soleil, qui passe entre les branches des arbres , fait courir des ombres vivantes et dentelées. N'était qu'il y a toujours sur les bancs de la promenade quelque pauvre malade qui tousse, on pourrait se croire là dans une sorte de paradis allemand, paradis traversé de bouffées de musique à Fheure où^ dans le petit kiosque vert, près de la Conversation, Forchestre commence à se faire entendre. L'impératrice connaît toutes ces beautés et sait en jouir; elle aime Bade qui lui donne le spectacle de belles prairies vertes et un air qui sent la forêt. La saison va commencer à Bade avec l'arrivée de Timpératrice.

D'ailleurs, dans quinze jours, si la chaleur continue, Berlin sera vide. L'empereur est parti pour Wiesbaden. Voici le temps où la diplomatie va faire un tour au bord des lacs et cherche les vallées ombreuses. Seuls les malheureux députés du Reichstag sont condamnés aux longues séances par une température torride.

L'impératrice de Russie, retournant à Saint-Pétersbourg, n'a fait que traverser Berlin; elle y arrivait le 4 à midi, et elle en partait le soir même à onze heures. L'empereur, accompagné du prince de Reuss, est allé au devant de l'impératrice à la gare. L'ambassadeur de Russie à Berlin, le prince Orloff, était à la gare avec le personnel de Tambassade ; l'ambassadeur de Danemark, le gouverneur de Berlin, le commandant de la ville, le président de la police, M. de Madaï, étaient là. L'impératrice est arrivée à midi précis. Il y a eu quelques présentations à la gare. Puis l'impératrice est montée dans

L'ANNÉE 188i EN ALLEMAGNE 373

une voiture de la cour et s'est rendue à l'ambassade russe. Le vestibule était rempli de fleurs magnifiques, de plantes exotiques. C'est la grande-duchesse de Bade qui, au nom de Timpératrice d'Allemagne, a souhaité la bienvenue à Timpératrice de Russie. La princesse royale d'Allemagne et la grande-duchesse Xénie étaient dans la voiture qui a conduit l'impératrice de la gare à l'ambassade.

Le soir, au palais, dîner de gala auquel étalent invités tous les hauts personnages qui accompagnent l'impéra* trice en Russie. Parmi les convives, le frère de l'impératrice, le prince Waldemar de Danemark ; le prince Albert de Saxe-Altenbourg; tous les membres de la famille royale présents à Berlin. L'empereur portait l'uni* forme du régiment russe des grenadiers de la garde, et tous les princes allemands avaient des uniformes russes. C'était la princesse royale qui faisait les honneurs en l'absence de l'impératrice d'Allemagne. Encore en deuil du duc d'Albany, la princesse royale était en robe de soie noire ; elle avait un diadème noir; sur sa robe de deuil elle portait le cordon rouge de Tordre de Sainte-Catherine. La grande-duchesse de Bade, la grande-duchesse Catherine et sa fille, la princesse Hélène, la princesse Frédéric-Charles, portaient aussi le cordon rouge de Tordre de Sainte-Catherine. Le soir, à TOpéra, représentation de gala : on a joué le second acte de Martha^ le premier de Lohengrin et un fragment du grand ballet de Sardor napale. L'empereur, accompagnant l'impératrice de Russie, a pris place dans la grande loge de face, où toute la

COUP s'est assise. L'impératrice est restée à l'Opéra jusqu'à la fia de la représentation.

Le même jour, le roi et la reine de Danemark, la princesse de Galles avec ses filles, arrivaient à Wiesbaden pour prendre les eaux.

28 mai 1884.

L'empereur qui a remis, puis définitivement ajourné son voyage à Wiesbaden compte, dit-on, faire un séjour à Ems, au milieu du mois de juin. C'est d'ordinaire à cette époque que l'impératrice, ayant fini sa cure à Bade, vient habiter le château de Coblenz. De Coblenz à Ems le trajet est court, et une fois au moins chaque semaine l'impératrice se rend à Ems, où le monde qui s'amuse et qui égayé les villes d'eaux par sa présence afflue pendant quelques semaines. Une grande partie du monde do la cour suit l'empereur à Ems. La nouvelle du voyage a couru ; mais la date précise n'est pas connue encore. On dit aussi que l'empereur a l'intention de visiter Strasbourg au mois de septembre, au moment où il vient faire à Bade son séjour d'automne.

Un épouvantable accident, la semaine dernière, à Schœneberg, entre Spandau et Potsdam.

Deux compagnies du régiment des chemins de fer s'exerçaient là ; elles avaient construit un grand viaduc de fer et de bois, qui devait, sous les yeux d'un ca| itaine, être démonté par les compagnies n**" 3 et 4.

Il était à peu près six heures ; on entend tout à coup

une détonation formidable. Le viaduc s'écroulait. Gin* quante soldats se trouvaient sur le viaduc ; les uns saut^ent à terre ; il y en eut trente environ d'entraînés. II y a eu des <^tes enfoncées, des épaules démises, des bras et des jambes cassés. Un lieutenant fut emporté évanoui.

Des soldats accoururent aussitôt de la caserne de Schœneberg et aidèrent à sauver leurs malheureux camarades, mais, malgré Taffluence des aides, le sauvetage fut difficile, et ce n'est qu'à onze heures du soir que les derniers blessés purent être emportés.

Juin 1884.

L'empereur est à Ems depuis le IS et, comme d'habitude, il reçoit chaque jour à sa table quelques-uns des personnages considérables de la province : M. de Bardeleben et le général de Loë ont été invités à la table impériable, ainsi que le duc Georges d'Oldenbourg, les princes Hugo et Henri de Schœnbourg- Waldenbourg, le général de Lûderitz, le maître des cérémonies comte de Kleist-Tychow. Apres le dîner, l'empereur fait souvent une promenade en voiture; il passe quelquefois la soirée au petit théâtre d'Ems, où joue de temps en temps une troupe d'acteurs français. Quand la cure à Ems sera finie, l'empereur passera quelques jours au château de Goblenz; il ira ensuite à Mainau chez le grand-duc de Bade, et de là, à Gastein ; le grand-duc et la grande-duchesse de Bade sont déjà installés à Mainau.

 Bade, de nombreux accidents à la suite de l'orage qui a éclaté il y a dix jours environ. Les orages sont fréquents dans ce pays de forêts, et il n'est pas rare de voir pendant plusieurs jours les nuages, pareils à des morceaux d'ouate grise, planer dans la petite vallée où est située Bade, accrochés aux aiguilles vertes des sapins. La foudre frappe souvent les magnifiques sapins de TYbourg, mais il est rare qu'il y ait mort d'homme. Le dernier orage a fait une victime ; une jeune femme de vingt-huit ans, née à Waldkirch, a été tuée au milieu de son voyage de noces, près de cette ruine de l'Ybourg d'où l'on découvre toute la plaine du Rhin jusqu'à Strasbourg. Le mari de cette jeune femme et des amis qui l'accompagnaient ont été aussi frappés par la foudre et blessés. Le docteur Deimel, de Strasbourg; M. Doss, acteur de la troupe de Meiningen ; un homme et une femme de Mannheim, ont été frappés et blessés dans une autre partie de la forêt, sur le chemin du Vieux-Château. M. Deimel est resté pendant une heure évanoui; il a été transporté ainsi que M. Doss à la maison de santé de Bade.

L'impératrice ne restera plus que quelques jours dans la forêt Noire. Elle est attendue à Coblenz le 19. Pendant son absence on a travaillé à la partie des Anlagen qui se trouve entre le pont de fer et le pont de bateaux ; on y a fait de nombreux embellissements; les habitants de Coblenz espèrent que l'impératrice verra avec plaisir les travaux qui ont été faits pendant le dernier printemps.

L'ANNÉE 188i EN ALLEMAGNE 377

Jain 1884.

Le roi de Saxe a quitté Ems le 9 juin ; il est parti pour Munich. — Le général d'infanterie von Werder, qui représente FÂllemagne en Russie, est venu en Allemagne pour y passer ses deux mois de congé. On dit que le général von Werder doit être appelé bientôt au commandement d'un corpsd'armée. Cebruita couru déjà, et la situation du général n'a pas changé.

On a remarqué, à la cérémonie de la pose de la première pierre du nouveau palais du Reichstag, l'absence des députés lorrains, des socialistes-démocrates, des Polonais et des Alsaciens. En frappant chaque coup de marteau, l'empereur disait : c Au nom de Dieu, pour l'honneur du royaume, pour le bien de la patrie. » Les journaux avaient annoncé que l'impératrice assisterait à la cérémonie : mais la nouvelle était bien improbable. Le repos est tout à fait nécessaire en ce moment à l'impératrice, et elle n'aurait pu sans danger s'exposer aux fatigues d'une fête publique. L'impératrice a envoyé, le 7 juin, de Bade, une lettre au prince de Bismarck, dans laquelle elle dit qu'elle regrette de ne pouvoir assister à une fête aussi sérieuse pour l'empereur. Elle fait des vœux pour le royaume, pour la paix à l'intérieur et à l'extérieur, pour la paix dans le présent et la paix dans l'avenir.

Le lendemain de cette fête, le prince de Bismarck a reçu une visite du prince Wilhelm qui s'est entretenu longuement avec lui.

La santé du roi de Wurtemberg donne toujours des in-

quiétudes ; le poumon gauche va mieux ; mais le malade est toujours très faible, les forces diminuent. Le roi est parti le 45 pour Friedrichshafen, sur le lac de Constance.

Le prince Henri de Prusse, le second fils du Kronprinz, a reçu le 8 juin l'investiture de la Toison d*or. C'est le comte Benomar, ambassadeur d'Espagne en Allemagne, qui a remis au prince les insignes de Tordre. Le Kronprinz, tous les princes de la famille royale, le prince de Bismarck, le maréchal de Moltke, les ministres et beaucoup de généraux assistaient à la cérémonie. Le comte Benomar était à la tête de tout le personnel de l'ambassade d'Espagne. Le soir, l'empereur a donné au palais un grand diner auquel assistaient tous les princes, les ministres et les députés du Transvaal.

Wicsbaden a vu passer des rois et des reines sur ses promenades, pendant le mois de juin ; la famille royale de Danemark y a fait une longue cure, le roi et la reine de Grèce y ont passé plusieurs semaines. Le duc de Schleswig-Holstein-Glûcksbourg, frère du roi de Danemark, y avait loué une villa qu'il a quittée seulement la semaine dernière; le duc de Schleswig est gravement malade; il ne sortait guère que dans une de ces petites voitures poussées par un domestique que Ton rencontre dans toutes les villes d'eaux. Le roi et la reine de Danemark ont pris les eaux et bu aux sources : le roi parait s'être très bien trouvé de sa cure. L'empereur d'Allemagne est venu d'Ems à Wiesbaden pour faire visite au roi de Danemark et au roi de Grèce; après quoi il est revenu

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à Ems où il suit un traitement» comme tous les ans.

Ems est en ce moment en pleine saison. Tous les habitants des bords du Rhin qui n'ont pas vu l'empereur et qui veulent le voir, tous ceux qui, l'ayant vu, veulent le voir encore et s'étonner devant sa verte vieillesse,viennent passer à Ems quelques heures, ou quelques jours. On voit descendre à la gare Coblenz, Bonn, Cologne, Francfort et le grand-duché de Nassau. La vallée de la Lahn est si jolie, si fraîche. Si l'empereur n'y attirait pas un peuple enthousiaste et curieux, toujours prêt aux ovations, on aimerait encore à venir s'y promener. La mode a pourtant un peu délaissé depuis quelques années toutes les villes d'eaux d'Allemagne; Ems, de même que Bade, a perdu des baigneurs qui ne reviendront plus, qui ne veulent pas revenir. Le monde qui s'amuse est absent; il ne vient plus là qu en passant, pour quelqu(3S jours à peine. Ems se plaint de voir ses hôtels à moitié vides et ses villas inhabitées.

La ville est pleine les jours de fêtes, au moment des régates, par exemple. Mais la foule qu'on y voit ces jourslà est une foule qui passe et qui laisse peu d'argent aux mains des patrons d'hôtels. On entend des baigneurs dire d'un ton mélancolique : c Ah ! si vous aviez vu Ems autrefois ! > J'ai entendu la même phrase à Bade. Il y avait dans toutes ces villes d'eaux un élément de gaieté qui a disparu le jour où les Français sont partis.

Beaucoup de monde le -jour des régates. Les régates soct un des grands amusements de l'été allemand. Pas une ville qui n'ait son Ruder-Glub, se préparant par de

âSO BERLIN

longs entraînements à cette course qui a lieu chaque année en présence de l'empereur. Qui gagnera ? Bonn, Cologne, Francfort ou Berlin? C'est une grave question. Deux heures : les bateaux viennent se ranger devant le Curhaus. Beaucoup de monde sur. les deux quais. Tous les paysans des environs sont là, ils ont mis pour la circonstance leur redingote de gros drap noir, celle qu'on ne met que les jours de grande fête ; beaucoup de vieilles paysannes en petit bonnet de soie blanche, brodé de fleurs et broché d'or, posé sur le bout du chignon. Les baigneurs regardentles bateaux se placer, font des paris. Cette année Berlin lutte avec Coblenz pour le prix de la ville d'Ems, et avec Francfort pour le prix de l'empereur : Coblenz a été battu dans la première course ; le prix de l'empereur a été gagné par Francfort. L'empereur a donné lui-même les prix aux vainqueurs.

Si Ems avait souvent de pareilles fêtes, le commerce ne s'y plaindrait pas. La journée des régates a été belle et fructueuse. Hais qu'est-ce qu'une journée dans une saison !

On a bâti à Ems de grandes villas qu'on a baptisées de noms exotiques : Quisisana, San-Remo , Biarritz. Beaucoup de ces villas sont vides, et l'écriteau A louer reste aux fenêtres des appartements jusqu'à la Cn de la saison.

Tandis que le célèbre Angeli travaille à Potsdam au portrait de la princesse royale d'Allemagne, le peintre Schrôdl, établi à Ems, a obtenu de l'empereur trois séances pour faire son portrait.

Le roi de Danemark , le roi et la reine de Grèce ont rendu, la semaine dernière, à l'empereur la visite qu'il leur avait faite à Wiesbaden. L'empereur a donné, en l'honneur de ses hôtes, un grand diner auquel assistaient M. Rangabé, l'ambassadeur de Grèce à Berlin ; le comte Moltke, ambassadeur du Danemark à Paris; le prince Salm-Dyck, le comte Donhoff et le commissaire des bains, M. de Lepel. Le roi de Danemark , le roi et la reine de Grèce, sont repartis dans la soirée pour Wiesbaden : l'empereur les a reconduits à la gare.

Le roi et la reine de Danemark sont partis ensuite pour Philippsruhe pour faire une visite à la duchesse de Hesse. Ils iront de Philippsruhe àGmunden. Le roi et la reine de Grèce passeront quelques jours à Wiesbaden.

Le prince Frédéric-Charles a quitté Potsdam le 4 juillet dans la soirée ; il a passé la nuit à Berlin, au château, et il est parti le lendemain dans la matinée pour Sassnitz, dans l'île de Rugen, où il compte faire un séjour de quelques semaines.

JuiUet 1884.

Les bâtiments militaires de Cologne se sont pavoises le 3 juillet, pour l'anniversaire de la bataille de Kœniggraetz. Les journaux de la ville, toujours ivres de patriotisme, annoncent à la population que les anniversaires de Mars-la-Tour, de Gravelotte, de Saint-Privat, approchent — et qu'il serait patriotique d'aller faire une visite aux panoramas représentant Saint-Privat et Gravelotte, au Waidemarkt et à la Ripgstrasse. L'enthousiasme se

38i BERLIN

refroidirait*iI? On le croirait à voir la Gazette de Cologne souffler dessus pour le réchauffer. Le bon sens des Bavarois a dit le mot juste, il y a plusieurs années déjà, sur les anniversaires des victoires allemandes. Il est temps de les abolir, et beaucoup d^'AOemands de pensée raisonnable consentiraient à ne plus se réjouir officiellement, si on leur permettait de ne pas se réjouir. Mais la Gazette de Cologne est là, rappelant que les journées mémorables approchent, et la visite patriotique aux panoramas est indiquée comme moyen sûr de plaire au dieu des armées, à Tempereur^ et... au caissier qui le soir compte la recette du panorama.

Les princes Wilhelm et Henri de Prusse assistaient à Zoppot aux manœuvres de la marine, qui ont eu lieu sous les ordres du contre-amiral Wickede. Les deux princes étaient à bord du Grille.

6 août 188ft.

L'empereur d'Allemagne a pris, comme il a l'habitude de le faire chaque année, les eaux de Gastein, et Gastein est devenu, pendant ces dernières semaines, le rendezvous du monde diplomatique. L'empereur prend un bain de bonne heure, et tous les jours, que le temps soit bon ou mauvais, il fait une promenade, accompagné d'un aide de camp de service. Après la promenade, les affaires. L'empereur reçoit dans la matinée le comte Perponcher, maréchal de la cour, qui lui fait son rapport; il donne ensuite audience à M. de Wilmowski, conseiller intime, et à M. de Bulow. Le déjeuner dure peu de

L'ANNÉE 1884 EN ALLEMAGNE 38ii

temps ; le diner a liea habituellement entre quatre et cinq heures ; il y a tous les jours dix ou quinze personnes invitées : rambassadeur d'Angleterre à Vienne, sir A. Pagety le comte Palffy, M. de Cosel, le comte Sze* chenyi, le comte Emmanuel Zichy, le ministre des finances comte Szapary, la princesse de Hohenlohe, la comtesse Lehndorf ont été invités à la table de Tem* pereur. Après le diner, qui dure à peine une heure, l'empereur fait habituellement une promenade ; il passe souvent la soirée chez le comte Lehndorf.

L'archiduc Albert est arrivé le 31 juillet, à la villa Méran ; il s'est rendu aussitôt, vêtu de Tuniforme de rinfanterie prussienne, chez Tempereur d'Allemagne qui lui a rendu sa visiie en costume de colonel de Finfanterie autrichienne. Après ces visites, un diner de gala a eu lieu chez Tempereur. L'empereur d'Autriche et l'empereur d'Allemagne se rencontreront à Ischl le 6 ou le 1 août.

C'est sur le conseil de ses médecins que l'impératrice d'Allemagne s'est décidée à faire cette année, un court séjour à Tile de Mainau. Le grand-duc et la grande-duchesse de Bade étant partis pour assister au baptême de leur petit-fils, le château de Hainau a été mis à la disposition de l'impératrice, qui s'y est installée avec les quelques personnes qui composent sa suite pendant ses voyages d'été. La santé de l'impératrice s'était déjà beaucoup améliorée pendant son séjour à Goblenz ; elle avait pu quitter sa chaise roulante et faire quelques promenades à pied. E'ie a quitté Goblenz le 22 juillet et est arrivée à Reichenau le 23 dans la matinée. Le

séjour à Hainau lui a feit grand bien. Elle est maintenant à Hombourg, où elle passera quelques jours. Dans huit jours environ, elle se rendra à Babelsberg, où Tempereur d'Allemagne doit la rejoindre, après son entrevue à Ischl avec l'empereur d'Autriche.

Le roi de Grèce est arrivé à Berlin, le 21 juillet» dans la soirée, avec ses enfants; il est descendu à l'hôtel du Nord, où il a donné audience à M. Rangabé et au consul général de Grèce ; il s'est promené à pied, accompagné d'un aide de camp ; il a visité la National-Gallerie, les musées, le Panopticum.

Le prince Frédéric-Charles, qui a passé un mois à Sassnitz, dans l'île de Rugen^ pendant que la princesse Frédéric-Charles faisait un voyage en Suisse, est rentré dans son ch&teau de Glinike, près Potsdam. C'est à Glinike, que le prince Wilhelm s'est embarqué, il y a quelques jours^ pour faire un voyage sur la Havel.

20 août i8S4.

L'entrevue des deux empereurs à Ischl a eu lieu sans incidents remarquables. L'empereur d'Autriche a fait à l'empereur d'Allemagne une visite d'une demi-heure. A deux heures, l'empereur d'Allemagne se rendait à la villa impériale où il a déjeuné ; déjeuner de gala auquel assistaient les ministres Tisza et Bedecovich. Après le déjeuner, l'empereur Guillaume a pris congé de l'impératrice d'Autriche et de la princesse Valérie ; il a été conduit jusqu'à la gare par l'empereur d'Autriche et,

au moment du départ, les deux souverains se sont embrassés.

A Grossbeeren, on avait pavoisé la gare en Thonneur de l'arrivée de l'empereur ; les drapeaux allemands et les drapeaux prussiens flottaient sur le toit, les bâtiments de la gare étaient entourés de guirlandes de feuillage et de guirlandes de fleurs ; dans la salle d'attente de l'empereur, des bleuets. Les deux petits-fils de l'empereur, le prince Wilhelm et le prince Heinrich, étaient venus de Potsdam au-devant de leur grand-père, le prince Wilhelm en uniforme de major du V régiment de la garde; le prince Heinrich, en uniforme de marin. Étaient présents à la gare : le prince Antoine Radziwill, le prince Dolgorouki, MU. von Brosigke et von Plessen, adjudants de l'empereur, même le vieil invalide qui garde le monument commémoratif de la bataille de Grossbeeren était là. Le train est arrivé exactement à 8 heures 23 minutes.

L'empereur, en uniforme, ayant au cou l'Ordre pour le mérite, et sur la poitrine la Croix de fer de première et de deuxième classe, est descendu du wagon. Les deux jeunes princes ont couru vers lui et l'ont embrassé : le prince Wilhelm lui a offert un bouquet envoyé par la princesse Wilhelm. La première parole de l'empereur a été : Ailes wohl? (Tout va bien?) Il a salué le prince Radziwill et le prince Dolgorouki, et dit un mot à beaucoup de personnes présentes ; puis il est monté avec le prince Radziwill dans une voiture à quatre chevaux ; des hourras sont partis de la foule, et la voiture s'est dirigée

vers Babelsberg par Gùtergolz et Neuendorf. Le comte Perponcher, le général Albedyll et le médecin de Tempereur, M. Lauer, suivaient en voiture. L'empereur a reçu en arrivant les membres de la famille royale.

L'impératrice est arrivée aussi à Badelsberg depuis quelques jours. Elle y restera avec l'empereur jusqu'au commencement de septembre. A cette époque auront lieu les grandes manœuvres d'automne.

Le baptême du jeune fils du prince Wilhelm a eu lieu le 31 août dans la bibliothèque de Frédéric le Grand, à Potsdam, transformée en chapelle de baptême. L'impératrice est arrivée dans la matinée au Stadtschloss ; le prince Arnolphe de Bavière, qui représentait le roi de Bavière, est arrivé à une heure et demie, en même temps que le prince Wilhelm. L'empereur a paru à deux heures avec le prince royal. C'est une dame d'honneur, M"*® de Gersdorf, qui apporta l'enfant de la villa Liegnitz au château. A deux heures et demie, un train express amena de Berlin les ministres, les généraux^ les invités. Chant de chœurs par la maîtrise du Dom, et discours du pasteur Kogel.

Autour de l'autel, l'empereur, l'impératrice, le prince royal, les princes Wilhelm, Heinrich, Léopold, le prince Arnolphe de Bavière, le grand-duc héritier de Bade, la princesse Louise de Holstein, les autres témoins^ les invités formant un demi-cercle.

C'est la comtesse Perponcher, dame du palais de l'impératrice, qui a tenu d'abord dans ses bras l'enfant; pendant le commencement de la cérémonie, c'est la prin-

cesse héritière de Meiningen qui le portait. Puis l'empereur a tenu l'enfant au moment même du baptême. Le jeune prince a reçu les noms de Adalbert-Ferdinand- Berengar-Victor ; on l'appellera Adalbert. Pendant la cérémonie, on tirait le canon. Ensuite, grand diner où Tempereur a bu à la santé du jeune prince.

Le 2 septembre, le professeur Gurtius a célébré son soixante-dixième anniversaire. Il vient d'être nommé membre d'honneur de l'Université de Kiew, ainsi que les professeurs Ranke et Mommsen.

L'entrevue des trois empereurs sera vraisemblablement de courte durée. Les grandes manœuvres d'automne appellent l'empereur d'Allemagne aux bords du Rhin. L'impératrice est déjà, depuis le 10, au château de Coblentz. L'empereur devait arrivera Benrath le 14 ; il n'y arrivera sans doute que le 19 ou le 20. Le 21, l'empereur doit se trouver au château de Brûhl, od il doit donner avec l'impératrice un diner auquel seront invités les officiers étrangers. Le château doit être éclairé à la lumière électrique. Deux lampes seront placées à l'entrée du château, du côté de la gare ; et trois autres lampes électriques, d'une puissance de deux mille bougies, éclaireront la cour de derrière où, le 21, à huit heures du soir, aura lieu la grande retraite où défileront tous les corps de musique réunis. C'est la Société par actions d'éclairage électrique et de construction de lignes télégraphiques d'Ehrenfeld et de Cologne qui est chargée de l'éclairage . Les abords du château seront aussi éclairés à la lumière électrique, tant que durera le séjour

de la famille impériale. La princesse royale reviendra d'Angleterre pour assister aux grandes manœuvres.

Le 25, à Goblentz, inauguration de la statue du général Gœben. M. de Bismarck, qui feisait grand cas du général, a promis qu'il assisterait à l'inauguration.

On parle toujours de la succession de lord Ampthill, mais son successeur n'est pas encore désigné. On dit aussi que le comte Hiinster, ambassadeur d'Allemagne à Londres, ne reprendra pas son poste et sera bientôt remplacé.

6 août 1884.

Une Exposition intéressante est ouverte en ce moment à Potsdam : le prince et la princesse Wilhelm permettent au public de revoir les magniQques présents qui leur ont été offerts, à Toccasion de leur mariage, par les provinces et les villes de Prusse. L'entrée de l'Exposition coûte SO pfennige; les soldats y sont admis moyennant 10 pfennige par tète. La somme que l'on recueillera est destinée à une œuvre de bienfaisance. Les beaux appartements où ces objets sont exposés mériteraient seuls une visite. On peut voir là le beau plafond de Vanloo, représentant l'apothéose du grand Électeur et deux grands tableaux de Van Thulden. L'Exposition a pourtant été peu visitée jusqu'à présent : les recettes sont insuffisantes.

Les bruits les plus inquiétants ont couru, il y a huit jours, au moment où le prince royal partait pour l'Angleterre en même temps que la princesse royale : un

journal de Potsdam prétendit qu'on avait découvert un complot formé dans Tintention de faire sauter, au moyen de la dynamite, le palais habité par le prince royal. Tous les journaux répétèrent immédiatement la nouvelle, qui se propagea, répandant l'alarme. Le prince royal est très aimé en Allemagne, et sa vie semble aussi précieuse à ceux qui seront un jour ses sujets que celle de l'empereur ou de l'impératrice. Berlin fut inquiet. Enfin, une note parue dans les journaux officiels déclara que le récit du journal de Potsdam était une pure invention, qu'aucun danger n'avait menacé la vie du prince. Le prince royal doit rester en Angleterre jusqu'au moment où commenceront les grandes manœuvres sur le Rhin, auxquelles il doit assister. II doit faire ensuite un voyage en Suisse. Très probablement il sera à Coblentz le 23 septembre, lorsqu'on inaugurera le monument qui a été élevé au général Gœben. Le prince fera-t-il, ensuite, comme on l'a dit, un voyage en Orient? Je crois qu'on n'en sait rien encore.

Des manœuvres vont être exécutées à Kiel, pendant plusieurs mois, par une division de torpilleurs construits d'après les systèmes Schwartzkopf et Whithead ; la division sera commandée par le capitaine de corvette Tirpitz. Ces manœuvres ont lieu d'après l'ordre de l'empereur.

L'empereur est tombé de cheval, le 25 août, pendant une promanade dans le parc de Babelsberg.

L'accident n*a pas eu de suites graves, et l'empereur est maintenant à peu près rétabli ; mais la santé de la princesse Wilhelm donne toujours de l'inquiétude : la

princesse était restée longtemps , à la suite de ses couches, dans un état de faiblesse tel qu'elle ne marchait plus ; elle se promenait dans une chaise roulante. Tout récemment on a appris que la princesse avait la fièvre scarlatine ; la fièvre est maintenant passée, mais la faiblesse persiste. Le jeune prince Henri de Prusse est maintenant établi à Potsdam, à la villa Liegnitz; c'est là qu'il a reçu les félicitations à propos de rannivei-saire de sa naissance. Le prince héritier de Meiningen et la princesse Charlotte , sœur du prince Henri , le prince Wilhelm son frère, sont venus en personne le féliciter. Les amiraux Knorr et Goltz, le comte Lehndorf, se sont inscrits à la villa Liegnitz.

3 septembre 1881.

Le prince royal a quitté Osborne le 22 dans la matinée ; il est arrivé le 23 à Anvers ; il est allé d'Anvers à Ostende en train express, et de là, par Strasbourg, Bâle et Constance, à la Mainau, où il est arrivé, le 24^ à onze heures du matin. Il est resté à la Mainau jusqu'au 26 et s'est rendu, da là, à Friedrichshafen et à Dettmeringen pour passer une revue. Il est arrivé à Potsdam jeudi dernier.

Les manœuvres d'automne des V et 8* corps d'armée auront lieu sous les yeux du prince royal, du général d'infanterie von Bielher , chef du corps d'ingénieurs et de pionniers, inspecteur général des forteresses ; du lieutenant général von Voigts-Rhetz, inspecteur général de l'artillerie ; du général von Scheliha ; du général-major

von Hanisch, directeur du département de la guerre au ministère de la guerre, et du général-major von Arnim.

17 septembre 1884.

C'est à l'époque du triste anniversaire de Sedan, au moment même où la France est ramenée vers de douloureux souvenirs, qu'a paru le rescrit du feld-maréchal de Manteuffel, lieutenant de l'empereur en Alsace-Lorraine. Les 15,000 optants inquiétaient et gênaient le lieutenant de l'empereur; il a pensé qu'un rescrit aurait raison des optants. Ce rescrit s'applique aux fils de Français d'origine et de Français par option ; — aux jeunes gens dont la qualité d'étranger a été reconnue par la commission des •optants ; — enfin aux jeunes gens qui ont émigré avec un certificat d'émigration et qui sont revenus séjourner en Alsace-Lorraine. Il y est dit : t Je fais, pour le moment, abstraction des 696 personnes qui, sur la proposition de la commission d'option, ont été reconnues comme étrangères et sont rentrées dans le pays, et je ne vise que les 14,924 individus qui ne sont pas nés en Alsace-Lorraine ou qui ont primitivement opté d'une manière valable et habitent aujourd'hui le Reichsland.

€ Ces personnes forment 4,585 familles. Si, dans ces familles , il se trouve beaucoup de fils qui restent des étrangers, qui se marient et procréent encore beaucoup de fils, on verra se former en Allemagne des colonies toutes françaises. Avec le temps, la population du pays se composerait en grande partie d'étrangers, et Tarmée allemande perdrait un nombre considérable de recrues.

Je consens à ce que les Français de naissance habitent le pays et à ce que les Alsaciens-Lorrains qui ont valablement opté après l'annexion continuent à demeurer dans le pays sans être troublés, si leur conduite est paisible; car c'est ainsi que je répondrai aux pensées bienveillantes qui ont dirigé S. M. lempereur, en instituant une commission immédiate d'option. Mais je suis aussi d'avis qu*il est nécessaire de remédier à Tétat de choses anormal que j'ai signalé plus haut >.

Vient ensuite la partie essentielle du rescrit : c J'ordonne que, lorsqu'un jeune homme des familles en question aura accompli sa dix-septième année, la situation de sa famille soit examinée avec un grand soin. S'il résulte de cet examen qu'il n'existe aucune objection à ce que cette famille ou simplement le jeune homme reçoive la nationalité allemande, on demandera au père s'il veut se faire naturaliser ou se borner à faire naturaliser le fils qui a atteint l'âge de conscription. Si le père demande la naturalisation soit pour lui , soit pour son fils, raRaire est terminée. Si^ au contraire, le père ne fait pas cette demande, la famille pourra continuer à habiter le pays sans être inquiétée; mais le fils qui a atteint l'âge de conscription ne pourra plus rester et sera expulsé, et ne pourra revenir en visite chez ses parents, dans le courant d'une année, que pendant quinze jours à trois semaines. »

L'apparition de ce rescrit, au moment où la France semblait souhaiter ou seulement rêver un long avenir tranquille, a tout l'air d'une de ces dures ironies qui

plaisent à l'esprit allemand. Le gouverneur de TAlsace- Lorraine a-t-il voulu rappeler aux Français qu'il est toujours dangereux de faire des rêves, même quand ces rêves sont pacifiques? On ne parle que du rescrit en Alsace; beaucoup de jeunes gens sont partis; d'autres partiront encore, seront expulsés et subiront cette dure condition : ne voir leurs parents que quinze jours ou trois semaines dans une année. — Il est fort probable que le rescrit n'amènera pas à l'Allemagne plus de sympathies qu'elle n'en a trouvé depuis 1870; mais il aura eu du moins un sens très précis et clair : il aura dit à tous les Français trop enclins au rêve : « Ne rêvez plus. >

Les Allemands, eux, ne rêvent pas. Le grand étatmflgor-général a fait récemment un voyage d'études dans le sud de la forêt Noire. Les officiers ont fait, il y a trois semaines environ, une excursion de Waldshut à Rheinfelden, et de là, en voiture, à Lorrach et Léopoldshohe. On a appris, depuis, que l'office impérial des chemins de fer allait faire commencer bientôt les travaux préparatoires d'un chemin de fer stratégique de Léopoldshohe à Lorrach et à Rheinfelden. Une ligne stratégique doit être établie aussi de Schopfheim à Wallbach, probablement par Wehr et Breuch.

On va commencer aussi de grands travaux militaires sur la frontière russe.

Autre rescrit, celui-là de l'empereur, donnant au prince de Bismarck la croix de l'Ordre pour le mérite avec la couronne de chêne, « afin d'indiquer par là >, dit

le rescrit t que vous devriez l'avoir depuis longtemps et que vous Tavez gagnée plusieurs fois ». L'empereur dit à M. de Bismarck que, puisqu'il existe en Prusse une décoration qu*il n'a pas encore, il la lui donne; qu'il la donne au conseiller éprouvé qui l'a soutenu dans les deux dernières guerres et au soldat qui a combattu à ses c6tés. L'empereur ajoute qu'il ne fait que réparer un oubli. Le rescrit se termine par ces mots : c Je sais si bien qu'un cœur de soldat bat dans votre poitrine, que j'espère vous faire plaisir en vous conférant cette décoration, que plusieurs de vos ancêtres ont, d'ailleurs, été fiers de porter.

c C'est aussi un plaisir pour moi de rendre justice au soldat dans la personne de l'homme que la bonté divine a mis à mes côtés et qui a tant fait pour la patrie. Ce sera pour moi une grande joie de vous voir porter désormais rOrdre pour le mérite. »

L'empereur a reçu en audience M. de Bismarck dès que celui-ci est arrivé de Varzin, et l'a retenu pendant une heure et demie. M. de Bismarck accompagne l'empereur au château de Skiernievice ; le fils du prince, le comte Herbert; les généraux Radziwill, Lehndorf et Albedyll également.

Mais au moment où le voyage de l'empereur a été décidé, des nouvelles inquiétantes se sont répandues dans le public. Le prince royal d'Allemagne est revenu en toute hâte d'Angleterre, et, passant une revue à Rawitsch, en compagnie du prince Henri de Prusse, du prince Frédéric-Charles et du prince Léopold de Bavière,

il aurait dit à quelques personnes qui lui demandaient des nouvelles de l'empereur et de l'impératrice : t II est impossible maintenant de cacher la vérité; l'empereur a été pris de faiblesse sur son theval à la grande revue du 2 septembre, et l'évanouissement a duré quelques minutes ; à notre prière , Tempereur n'est plus remonté à cheval et a assisté en voiture au second défilé.

c L'impératrice, après quatre années bien pénibles, se porte bien de nouveau, à notre grande joie à tous ; elle peut se promener maintenant toute seule. » Ces paroles du prince royal ont fait le tour de la presse allemande, et il n'est maintenant personne dans l'empire qui ne sache que l'empereur est dans un état de faiblesse qui donne des inquiétudes. On était habitué, depuis si longtemps, à voir l'empereur toujours robuste, montant à cheval à toutes les revues, que la nouvelle a d'abord surpris : cette vieillesse subite, commençant à quatre-vingtsept ans, a étonné comme une chose invraisemblable.

Quand on vit vieux, on voit beaucoup mourir. L'empereur qui a vu mourir et de Roon, et Gœben, et bien d'autres, a appris au commencement du mois la mort d'un de ses plus fidèles serviteurs, le maréchal Herwarth v on Bittenfeld. Le maréchal est mort à Bonn, où il habitait depuis longtemps. Il y était bien connu, et je l'ai vu souvent passer, toujours en uniforme, le corps droit, l'air tranquille et même impassible. La tète était belle; le maréchal avait ce regard des vieillards qui ne s'arrête plus guère qu'un moment sur les objets présents, et semble toujours songer à des choses passées. Et que de

choses ce robuste vieillard, qui jardinait et qui cultivait ses roses, pouvait revoir dans son souvenir !

Le maréchal Herwarth von Bittenfeld appartenait à une vieille famille patricienne (originaire d^Augsbourg. Né le 4 septembre 1796, à Grosswerther, dans Tancien comté de Hohenstein (province de Saxe) , il était entré le 15 octobre 1811 dans un bataillon d'infanterie; il avait été nommé en 18l2porte-épée Fàhnrich; en 1843, second lieutenant. Il s'était trouvé en 1813 à la bataille de Leipzig, et le 30 mars 1814 à la bataille de Paris. La guerre finie, il resta vingt années dans le même régiment. Il fut nommé Hauptmannle 30 mars 1821, major en 1835. En 1839, il passa dans le premier régiment de la garde, reçut en 1847 le commandement de ce régiment et le mena en 1848 dans les rues de Berlin. En 1850, il eut le commandement de la IG"" brigade d'infanterie. Puis il commanda les troupes prussiennes à Francfort, fut nommé général-major en 1852, en 1854 commandant de la forteresse de Mayence, en 1856 commandeur de la 7* division. Il fit en 1864 la guerre contre le Danemark, commanda en 1866 Tarmée de TEIbe, se battit à Hùhnerwasser , à Miinchengraetz, à Kœniggrœtz.

A la revue de l'armée de l'Elbe, passée par le roi devant Vienne, le 30 juillet, il reçut l'Aigle noir. Après la guerre, il reprit le commandement du 8* corps d'armée. En juillet 1870, il fut nommé général gouverneur des 7*, 8* et !!• corps d'armée. Il fut nommé feld-maréchal en 1871 (le 8 avril) et, le 25 octobre de la même année,

il célébra à Bonn, oii il résidait, le soixantième anniversaire de son entrée au service. Un de ses fils avait été blessé en 1866, à l'armée du Main; un autre avait été tué en 1870, à Yionville, où il commandait un bataillon.

Il avait deux frères, Hans Herwarth von Bittenfeld, né en 1800, et Friedrich-Adrian Herwarth von Bittenfeld, né en 180â.

Le maréchal Herwarth von Bittenfeld était dn des amis de Tempereur; il passait de longues heures au palais chaque fois qu'il venait à Berlin, et il me semble le voir encore, le casque sur la tète et le manteau militaire jeté sur les épaules, regardant très attentivement des bijoux dans la vitrine d'un joaillier, tout près du palais^ sur les Linden. Quiconque voyait passer le maréchal devinait en lui un contemporain de l'empereur : c'était la même tenue sévère, la même simplicité de gestes et de langage. Le maréchal paraissait plus vieux que l'empereur : le regard était ferme et tranquille, mais les paupières rouges, sanguinolentes, étaient un peu retournées et pendaient ; le maréchal avait bien les yeux d'un vieillard, tandis que l'empereur a encore le regard jeune. Mais les manières, la démarche, la tenue étaient les mêmes chez les deux vieillards. Le maréchal avait, comme Fempereur, les grandes manières simples, les manières d'autrefois. Les généraux de la nouvelle Allemagne n'ont pas tous cette simplicité puissante.

L'empereur a perdu, dans le maréchal Herwarth von Bittenfeld, un de ses plus vieux amis, le témoin et le

compagnon de toute sa vie. Cette mort a dû rattrister beaucoup.

Le 25 septembre, Tempereur inaugurera à Goblentz la statue du générar Gœben. C'est à Hagdebourg que la statue a été fondue. Elle est Tœuvre de M. Fritz Schaper. Le général Gœben portait des lunettes, au travers desquelles pétillaient ses fins yeux bleus. Ceux qui ont connu le général seront un peu étonnés de voir le Gœben en bronze sans lunettes. Le général Gœben n'était rien moins que solennel : c'était un de ces vieillards alertes qui ont beaucoup vu et savent dire tout ce qu'ils veulent dice. Un aventurier? Non, puisqu'il était devenu général et qu'il avait beaucoup de croix sur la poitrine. Mais un homme qui avait eu des aventures et des plus variées. Il aimait à les conter avec une façon bien à lui de se moquer des autres et de lui-même, qui donnait du prix à tout ce qu'il disait. Un La Bruyère allemand (y a-t-il des La Bruyères en Allemagne?) eût admiré le général Gœben racontant sa vie ardente et tourmentée; car il était homme à savoir, comme un Condé, dire : c Je fuyais », avec la même grâce qu'il disait : c Nous les battîmes, i C'est ce Gœben qu'on vient de couler en bronze. La tâche était difficile. Je ne crois pas qu'il y ait un Hoadon en Allemagne ; et c'est un Houdon qu'il faudrait pour rendre toutes les délicatesses du visage du grand général. J'ai peur, je l'avoue, qu'on nous donne un Gœben pour les caporaux, quelque chose de lourd et d'inesthétique. Sous prétexte de gloire on défigure parfois si étrangement des têtes qui méritent quelque respect. Je me rap-

pelle, dans des promenades matinales à travers les rues de Coblentz, à peine éveillé, avoir vu de si étranges médaillons du général Beyer, qui à cette époque commandait à Coblentz. Je crains qu'on n'ait traité le général Gœben avec le même irrespect.

Ce n'est d'ailleurs pas pour les habitants de Coblentz que la statue est faite. Pour eux, il y a un Gœben inoubliable : c'est celui qui habitait près de la rue Saint-Castor, dans cette vieille maison entourée de grands arbres où croassaient toujours des corbeaux; c'est le Gœben qui, dans son uniforme de général, toutes ses croix sur la poitrine, traversait à cinq heures du soir la place du Château pour venir dîner à la table de la reine ; c'est le Gœben qui, après le diner, sa tasse de café à la main, causait avec la comtesse Hacke et la faisait rire. Ce Gœbenlà, aucun Gœben de bronze n'en donnera Pidée. Mais il faut des hommes de bronze sur les places publiques ; et le général est entré, comme tous les autres, dans le régiment des immobiles.

L'empereur, le maréchal de Molfke, tous les chefs de corps d'armée , tous les généraux qui auront pris part aux grandes manœuvres d'automne, assisteront à l'inauguration du monument.

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