QUATRIÈME PARTIE
La jeune Allemagne.
Une ville d'Université ; Bonn.
Un jeune noble allemand du Mecklembourg.
Une soirée dans le monde.
Cologne.
Goblentz.
Stï-asbourg; la nouvelle Université.
Eia Jeune Allenai^Be.
J*ai beaucoup connu, à Bonn, au bord du Rhin, une vieille femme qui a pris la peine de m*expliquer longuement son pays.
Très vieille (le corps, voûtée, cassée, usée, mais jeune d'esprit, lisant tous nos romanciers, Zola, Daudet, elle avait encore dans le regard une vie extraordinaire.
Elle connaissait TAllemagne mieux que personne, ayant yécu dans le monde le plus intelligent, la société la plus choisie. Au temps où les Français voyageaient en Allemagne, les plus illustres allaient chez elle ; après avoir causé avec Bettina, Tamie de Gœlhe, et longuement discuté avec Strauss, elle avait pu entendre Cousin, Villelemain, etc.
Tout ce qu'une femme peut savoir, elle le savait; elle sentait mieux, plus juste, plus profond que beaucoup de femmes. Et de quels gestes parfaits de sa belle main déjà tremblante elle accompagnait chacun de ses mots !
Fille d'un banquier très riche qui avait eut le bon sens de ne pas s'enorgueillir de sa richesse, elle avait été éle-
vée en apparence coQame une petite bourgeoise aisée, comme M""* Roland le fut chez nous au dernier siècle.
Sa mère était morte jeune : sans doute une de ces vieilles femmes que les grands pastellistes du xvni* siècle nous ont montrées assises dans leur fauteuil, un livre broché à la main, rêvant.
. La jeune fille avait hérité ce goût de sa mère pour la lecture. Et tandis que le père, grave, probe et bon comme un père de Sedaine, administrait sa fortune, la fille aînée soignait ses frères et sœurs. Elle était Taînée d'une nombreuse famille, mais, dès qu'elle avait un moment de liberté, elle courait à la bibliothèque de son père et prenait un livre.
C'était presque toujours des livres français qu'elle lisait. Instinctivement sa petite tète de jeune philosophe avait com[Tis qu'il y avait beaucoup à prendre chez nous, en mots clairs et en idées justes. Le père, qui avait lu tous ses livres, en pensant que sa fille pourrait les lire, avait corné toutes les pages quMl jugeait dangereuses pour elle. « Et jamais, me disait la vieille femme, je n'ai lu une des pages défendues. »
Je l'ai crue; elle ne mentait jamais. Mais l'Ève allemande serait donc moins curieuse que l'autre? M"* Roland, si charmante, devait lire les pages défendues-, ou du moins jeter un regard furtif et curieux entre les feuilles.
Ce fut ainsi qu'elle put lire tous nos meilleurs écrivains : Racine, Molière, qu'elle comprit tout de suite, et même Jean-Jacques Rousseau, qu'elle adorait.
Rousseau, elle l'aima comme nous aimons tous, à
dix-huit ans, Thomme qui nous faiubattrele cœur. — t Je crois même que j'ai été amoureuse de lui, me disait-elle. Je puis vous dire cela. J*ai soixante-seize ans. »
Et prenant sur sa table un verre de cristal de roche où trempaient quelques œillets roses, elle les respirait en fermant les yeux à demi.
Cette vieille femme qui fut mon amie m'apprit donc bien des choses sur elle-même, et bien des choses sur le monde allemand, que, sans elle, j'aurais deviné difficilement.
Elle pouvait comparer la France à TAllemagne, connaissant bien l'un et l'autre pays, et presque Française de cœur.
Après avoir lu dans les livres, elle avait lu dans le cœur des hommes. Des princes venaient chez elle lui demander des conseils ; d'autres la consultaient sur leurs œuvres, et elle les critiquait sévèrement. Strauss, qu'elle avait beaucoup connu, lui disait, chaque fois qu il la rencontrait : « Allons donc nous promener un jour ensemble; nous parlerons de Gœthe! »
Gœthe, c'était son grand homme. Non seulement elle avait lu et relu toutes ses œuvres, mais elle avait réuni dans un coin de sa bibliothèque les éditions rares de son auteur favori, les meilleurs portraits du grand sorcier. C'était comme une chapelle ornée d'ex-voto, d'inscriptions et d'images où trônait le dieu.
C'est dans le salon de cette vieille femme que j'ai commencé à connaître l'Allemagne, et c'est en l'entendant dire de Strauss : « On voyait briller ses pensées dans ses
regards », quej'ai compris tout ce que j'avais à apprendre de certains Allemands.
Elle avait une indépendance d'esprit assez rare chez les femmes. Par exemple elle n^airoait pas la Nouvelle Foi de Strauss, ce livre de philosophie timide, au titre ambitieux. Elle en voyait les faiblesses, et en riait.
Mais son esprit était plus habituellement indulgent que moqueur, tourné vers les choses sérieuses. On devinait qu'elle avait beaucoup vécu chez elle, et seule, au goût qu'elle avait pour les livres des solitaires. Et, comme elle questionnait, comme elle voulait, jusqu'à la dernière minute, travaillera devenir plus intelligente, meilleure, plus forte et plus sereine !
Elle était bien fille de Gœthe.
Elle mourut pendant un de mes voyages en France. Un de ses amis, un jeune professeur que je rencontrai à mon retour, me dit qu'elle était morte, et me montra son tombeau.
Il fallait dire tout cela pour expliquer comment j'ai été en Allemagne autre chose qu'un passant, ou même qu*un jeune homme qui va prendre des inscriptions à l'Université. J'ai su, sur l'âme allemande, ce que tous les voyageurs ne peuvent pas savoir — ce que beaucoup d'entre eux ne veulent pas voir, de parti pris.
Grâce à cette amitié, j'ai pu voir l'Allemagne, comme un enfant auquel une grand'mère tendre expliquerait la vie.
J'ignorais, par exemple, et sans ces conversations j'aurais toujours ignoré, que la femme allemande, bien dif-
férente en cela de la femme française qui de jour en jour s'émancipe un peu plus, souffre plus qu'elle n'a jamais souffert du besoin de croire qui devient si vite, chez beaucoup de femmes, la souffrance de douter. Ce que j'aurais toujours ignoré (qui me l'eût dit?), c'est que la femme allemande qui lit beaucoup, et qui médite beaucoup ses lectures, cherche avidement une forme de religion, une formule d'adoration et de prière qui la contente, des sacrements qui lui rafraîchissent l'âme et lui donnent la paix.
Ce fut cette vieille femme qui me révéla toutes ces choses. Elle ne disait jamais que ce qu'elle savait fort bien; elle doutait devant moi aussi souvent qu'elle affirmait; souvent nous doutions à deux. Je pouvais la croire.
Aussi ce que je puis dire tout d'abord de la jeune Al'lemagne (puisque c'est d'elle que je veux parler ici), c'est qu'elle ressemble beaucoup à la vieille Allemagne, de même que, en dépit de tous les progrès, la nouvelle France ressemble beaucoup à la vieille France. — Pour ma part, je vois fort peu de différence entre Jean-Jacques Rousseau jeune et Julien Sorel.
C'est qu'une race ne perd pas en cent ans une partie très appréciable de ses qualités et de ses défauts. Les recherches des médecins sur l'hérédité nous apprennent que, très souvent, le petit-fils ressemble traits pour traits, âme pour âme, au grand-père, à l'aïeul.
L'Allemand sur lequel pèse M. de Bismarck, de tout son poids de chancelier de fer, ne diffère pas très sensi- , blement de l'Allemand sur lequel pesait Frédéric IL —
Souvent, en Allemagne, j*ai rencontré des Brunswick, des princes Louis-Ferdinand^ des Kleist, des Mœllendorf, des Blucher, des Kalkrusth , des Haugwitz, des Hardenberg, des Stein.
Le regard était le même ; la pose était celle que j'avais vue dans les vieux portraits, du temps où de Penne et Ghodowiecki portraituraient Berlin. Même attitude; mêmes airs sombres ou arrogants. Â peine un détail de costume m'apprenait-il que j'étais en face du petit-fils^ non du grand-père ; encore le costume a-t-il changé en Allemagne moins que partout ailleurs. Et si j'avais à refaire une Histoire secrète de la cour de Berlin ou une Galerie de caractères prussiens^ comme on en faisait au dernier siècle, j'aurais fort peu de chose à changer^ pour le fond.
Mirabeau, avec ses yeux c de vice et de génie » , avait bien vu l'Allemagne, en Saint-Simon courant les chemins. Voltaire lavait percée de son regard malicieux ; et tout ce que Voltaire n'avait pas aperçu, M"* de Staël et Henri Heine nous l'ont dit.
Il reste donc, en somme, fort peu de chose à dire de la jeune Allemagne, au moins si l'on veut absolument des nouveautés, de l'inédit. C'est l'honneur et la beauté des vieux livres, bien observés, bien écrits, qu'ils contiennent en germe tous les livres nouveaux.
Il reste beaucoup à dire sur l'Allemagne, la jeune Allemagne, si l'on veut prendre la peine de remonter plus haut que Henri Heine, plus haut que H"** de Staël, plus loin que Mirabeau et que Voltaire.
Il faut aller réveiller le vieux Barberousse qui dort au fond de la caverne, sa barbe blanche roulée sept fois autour de la table de pierre, et lui demander le secret de ses orgueilleux petits-fils.
Il faut réveiller Luther, — le Luther mort, dont le portrait peint par Granach est à Garisruhe — et lui demander ce que sont devenus les gens qui ont répandu sa traduction de la Bible à travers le monde entier, à travers la conscience humaine.
Il faut même aussi relire Kant, Hegel, Fichte, Schelling, Schopenhauer, pour savoir un peu le secret des vivants. Le secret des vivants, les morts le savent toujours. Sans quoi l'histoire ne serait qu'un amusement d'enfant.
Je demanderai au lecteur français un peu de son attention et de sa bienveillance pour refaire avec lui ce travail, qui peut être utile .
A mon avis, nous avons trop, en France, Thabitude de nous considérer comme des produits extraordinaires, des êtres sans attaches et sans liens avec d'autres êtres, sans passé, sans lendemain. — Combien n*avons-nous pas usé et abusé des mots art moderne^ sentiment modeme, modernité. Gomme si tout ce que nous sentons et voyons était créé d'hier, et devait passer demain ; comme si tout ce que nous voyons n'avait pas été vu, tout ce que nous sentons senti par des gens dont l'opinion importe tout autant que la nôtre, dont l'art était souvent plus fin que notre art»
Quelques exemples : jamais M. Renan n'a si bien écrit, si purement, à mon avis, que lorsqu'il écrit comme le
Jean-Jacques Rousseau. Des Confessions ; — M"* Sand n*a écrit pour moi qu*an livre excellent, YHistoire de ma vie; c*est un livre qui pourrait être éèrit par un classique. Stendhal et Flaubert, dont Tidéal était différent, disaient Tun et Tautre : il faut apprendre le style dans les livres écrits avant 1670. Voilà deux jugements qui comptent. J*ai lu beaucoup de romans modernes : je n'en connais pas un seul qui soit meilleur que Manon Lescaut, — Quant à Tart exquis des Chardin et des Latour, il est perdu : quel est celui de nos impressionnistes qui le retrouvera?
L'Allemagne a la tète presque aussi folle que la France. Beaucoup de jeunes Allemands s'imaginent que la poésie commence à Henri Heine, et que la philosophie moderne date de cet Indien de Francfort, qui s*est appelé Schopenhauer.
On peut voir rapidement que les sentiments allemands, Tart allemand et même la politique allemande ont des racines qui plongent bien avant dans le passé, et que la jeune Allemagne n'est rien qu'un petit nourrisson, encore bien chétif, que la vieille Allemagne berce dans ses bras.
Une ville d'Université; Bonn.
Bonn est une villed'Université, où habite le premierrégîment de hussards de l'empereur d'Allemagne. Le professeur, l'étudiant et le hussard, voilà les trois hommes qui donnent à cette jolie petite ville son caractère et sa physionomie. L'étranger qui va faire sa promenade mati-
naledans la Poppelsdorfallee voit passer des officiers en petite tenue, trottant sur de beaux chevaux anglais à la robe luisante comme du satin : Tofficier est peut-être le prince de Hesse,- un pince-nez sur les yeux, et regardant autour de lui avec le regard un peu vague des myopes; c'est peut-être le comte Pourtalès, peut-être le prince d'Arenberg. Presque certainement le cavalier porte un des grands noms de TÂllemagne, un nom connu et fameux qu'on retrouverait dans Y Histoire de mon temps de Frédéric II, ou dans une histoire plus récente.
Les officiers allemands, comme ceux de tous les pays du monde, ont grand soin des chevaux qu'ils montent, et traitent leurs bêtes avec une sollicitude anglaise. Quelques-uns possèdent de véritables généalogies de chaque cheval, écrites sur parchemin, et enfermées dans des étuis spéciaux.
Beaucoup de ces officiers de hussards sont très riches ; il en est plus d'un qui a 50,000 francs de revenus; leurs voitures, qu'on rencontre dix fois dans une journée, donnent à la ville un air aristocratique.
Les autres passants du matin sont ou des professeurs, qui vont enseigner la philologie, l'histoire, la physique, la médecine, voire même la théologie, ou des étudiants qui vont au cours. Presque tous portent un petit chapeau rond, de feutre, qui leur moule la tête : c'est le chapeau d'étudiant, simple, commode et joli ; il coûte 3 marcs, 3 fr. 75 c. L'étudiant, sa serviette et ses livres sous le bras, marche vite, afin d'arriver à l'heure exacte où le cours commence : les retardataires sont hués.
Ce jeune homme matinal, simplement vêtu qui longe la Goblenzerstrasse, traverse le Hofgarten — au débouché de la Baumschulallèe — c'est peut-être le fils d'un riche commerçant de Cologne ou de Francfort, c'est peut-être un des plus grands princes de l'Europe. Impossible, au premier coup d'œil, de distinguer le prince du fils de la famille aisée : même veston coupé à la mode anglaise, même petit chapeau de feutre, même nœud de cravate. Le prince et le simple étudiant s'asseyent au cours sur le même banc de bois, prennent des notes sur le même cahier relié. On pense involontairement au temps où Alfred de Musset se liait, au lycée Henri IV, avec les princes d*Orléans, et allait avec eux aux Tuileries.
Le prince royal d'Allemagne, que les Allemands nomment le KronprinZy a fait ses études à Bonn, où on lui avait donné pour logement quelques chambres attenant à la Bibliothèque de l'Université. Son fils, le prince Wilhelm, qui a fait aussi ses trois semestres au bord du Rhin, habitait dans la Coblenzerstrasse une jolie villa pleine de roses, qui appartient à un ami de son père.
Pendant l'année 1878, le prince Wilhelm eut pour compagnons et camarades d'Université le fils du grandduc de Bade, le prince Ernest de Saxe-Meiningen, le fils du grand-duc de Mecklembourg, le prince d'Oldenbourg, qui tous suivaient les cours, les uns assidûment, attentivement, en hommes qui diront un jour, comme le Prospero de Shakespeare : c Ce qu'il y a de plus précieux dans tout mon duché, c'est ces quelques livres que j'ai réunis, » les autres plus négligemment, en jeunes gens
plus curieux des hommes que des livres, et plus amusés par les visages humains que par les textes.
Ce fut pour la paisible ville — où philologie, médecine, jurisprudence et théologie vivent bien ensemble, faisant peu de bruit et beaucoup d*ouvrage, en sages et discrètes personnes — ce fut pour les simples et bienveillants habitants de Bonn un assez étrange spectacle. Napoléon I** se vantait de donner à ses comédiens un parterre de rois : cette année-là TAllemagne donna à ses profes^ seurs de Bonn un parterre de princes.
D'ailleurs les princes n'étaient pas toujours au cours, comme on le pense bien. Ils étaient presque tous de joyeuse humeur, fort disposés, au sortir de la discipline un peu dure du collège, à s'amuser en bonne compagnie; on les vit au théâtre, où le prince Wilhelm avait sa loge à l'année ; on les vit aux environs, à Godesberg, à Kœnigswinter, à Heisterbach — partout où, quand vient l'avril, les corporations d'étudiants vont, en nombreuse compagnie et en grand uniforme, humer le piot et boire, dans de petits tonnelets de verre, le Mailrank, boisson de mai faite avec du vin blanc, du sucre et des feuilles de muguet; on les vit, pendant les jours chauds de juin et de juillet, se promener sur le Rhin en bateau ; le prince Wilhelm, accompagné souvent d'un de ses cousins, de Bade ou de Saxe, conduisait lui-même un canot anglais, qu'il avait fait venir d'Angleterre, marchant vite et fendant l'eau.
Gomme les princes, et pour le plaisir, les étudiants riches de Bonn allaient en bateau, ramaient, nageaient.
faisaient des armes, montaient à cheval, buvaient bouteille, et suivaient assidûment les duels d'étudiants (Mensur).
On n'en voyait, à cette époque, qu'un très petit nombre au cours et à la Bibliothèque de l'Univereité^ mais ceux-là attentifs, ardents et timides, écoutant tout, profitant beaucoup, se promenant seuls ou par petits groupes de deux ou trois amis intimes, évitant la vie un peu bruyante des corps, pleins déjà sans doute de longs projets et de vastes pensées. Je ne les ai pas oubliés, ceux-là; j'ai leurs visages et leurs noms bien présents à l'esprit. Je les reverrai plus tard sans doute: ils seront des Heine^ des Simrock, des Strauss.
Le prince de Saxe-Meiningen était de cette petite bande choisie, qui vivait un peu à part, suspecte bien à tort. En sa qualité de prince, il se mêlait aux Altesses et avait sa place dans les grandes fêtes. — Mais déjà très développé, très curieux de savoir et très sincère, il avait ses amitiés soigneusement choisies, et allait trouver les solitaires dans leur coin. Il a laissé à Bonn de profonds souvenirs et de solides amitiés, j'en suis sûr.
Tous les étudiants ne lui ressemblaient pas ; beaucoup de jeunes gens, qui n'étaient pas princes, il est vrai^ faisaient très soigneusement de leurs semestres d'Université deux parts, dont ils passaient l'une à dormir, et l'autre à ne rien faire. Il faut bien le dire, Bonn est une assez sage et savante personne pour entendre quelques vérités sans se fâcher — on a feit aux universités allemandes une réputation de travail qu'elles sont loin de
nériter absolument. La moitié au moins des étudiants ne fait rien ou presque rien. Le professeur allemand travaille beaucoup : la librairie de Berlin, de Leipzig, de Stuttgart est là pour en témoigner ; le Privat-Docent, qui a son nom à faire, est aussi très laborieux ; l'étudiant riche ne fait rien ou presque rien ; il a, comme Henri IV, le triple talent
De boire, de baUre Et d*étre ua vert galant.
Il faut toujours excepter les princes qui travaillent, parce qu'ils sont princes. Mais la jeune noblesse allemande, qu'elle vienne de Breslau ou du Sleswig — de Hanovre ou de Stettin — ne songe qu*à passer gaiement son temps d'Université. On se bat, on fume, on boit en chantant des chansons ; c'est un peu l'éducation de Garr gantua. Beaucoup de ces jeunes nobles travaillent, mais plus tard, quand la vie leur a appris qu'il faut, bon gré mal gré, prendre de la peine.
J'ai entendu bien des professeurs de Bonn — et des plus savants, des plus laborieux — déplorer le système allemand qui coupe presque l'année en deux, et donne à l'étudiant presque six mois de vacances pour six mois de travail, c Gomment voulez- vous qu'on fasse ainsi des études sérieuses? » disaient-ils. Mais ils auront tort, toujours ; la coutume de prendre du plaisir n'est pas près d'être abolie aux bords du Rhin.
J'ai montré un peu la vie de l'étudiant riche à Bonn. Il serait injuste de ne pas raconter la vie de l'étudiant
pauvre ; elle est plus curieuse peut-être que Vautre, et dans tous les cas fort différente de celle de Vétudiant français.
L'étudiant pauvre, dès qu*il arrive dans la ville où il veut prendre ses inscriptions, s'en va à TUniversité et consulte un grand tableau noir^ sur lequel sont posés et collés avec des pains à cacheter des carrés de papier blanc, semblables à ceux que les ouvrières de Paris collent sur les murs pour demander de Touvrage.
Sur ces carrés de papier sont inscrites des adresses de maisons à louer, de familles qui logent des étudiants et les prennent en pension, des enseignes de Restauralions (restaurants), recommandables par des menus copieux et des prix modiques. L'étudiant pauvre prend une chambre, une seule chambre, dans le quartier où les logements sont a bon marché ; il paye cette chambre 15 ou 20 marcs par mois; son hôtesse lui donne, tous les matins, pour 3 ou 4 marcs par mois, une tasse de mauvais café, trois petits morceaux de sucre posés sur une soucoupe minuscule, et deux Brodchen (petit pains), le tout servi par une vieille femme, ou par la plus laide des servantes jeunes (les servantes laides coûtent meilleur marché , et sont moins sujettes à la tentation).
Pour 25 ou 30 sous, l'étudiant pauvre va manger, entre midi et une heure, dans un restaurant d'étudiants un dîner composé d'un bouillon clair, de viandes bouillies nageant dans une sauce éternellement la même et de force pommes de terre.
Il soupera le soir d'un Sehnittchen (pain coupé en deux) avec du fromage ou du jambon ; mais il lui restera, son mois payé, de quoi boire, de temps en temps, un grand verrjB de bière fraîche avec les amis de Idi Burschenschafty et de quoi prendre, une fois par mois, une place de parterre au théâtre, où il entendra chanter la Flûte enchantée de Mozart, leFidelio de Beethoven, le Vaisseau Fantôme de Wagner.
Souvent l'étudiant pauvre se saignera, ou fera à sa famille des appels d'argent désespérés, pour pouvoir faire, en été, une promenade en voiture découverte, à Godesberg, ou un tour à travers la ville, comme les jeunes gens riches.
Quelques-uns, ne pouvant pas payer seuls les frais d'études, se font précepteurs, prennent avec eux un garçonnet de quinze à seize ans, auquel ils servent de mentor, et qu'ils font travailler tout en travaillant euxmêmes. Vie sévère, toujours sérieuse, parfois difficile. Presque tous les plus pauvres sont philologues. Et aux philologues comme aux élèves pharmaciens, on demande beaucoup de science, on donne peu d'argent. Encore n'ont-ils pas, comme les pharmaciens, l'espérance de vendre plus tard leurs drogues très cher.
La philologie, cet aloès de la littérature, n'est prisée que par de très rares esprits et à très petite dose. C'est un article de mauvais débit. La célébrité vient tard quand elle vient ; souvent elle trouve Thomme usé, presque fourbu. Et combien d'obscurs travailleurs pour un Dietz, UQ Wellker, un Simrok, un Haupt.
J'ai connu quelques-uns de ces jeunes gens pauvres. Us étaient tous laborieux, un peu âpres d'esprit, facilement irritables et tristes. Cela se conçoit. Tout le miel de la vie pour d'autres, toute l'amertume pour eux! Et ce n'est pas à vingt ans, ni même à vingt-cinq ans qu'on se résigne. Certains d'entre eux avaient pourtant des naïvetés touchantes, une grande aptitude à comprendre les finesses poétiques, parfois de l'enthousiasme. Us se montraient plus que les autres, parlaient souvent à cœur ouvert.
C'est dans ce milieu* que l'Allemagne recrute beaucoup de ses professeurs, dont quelques-uns deviennent illustres. Quand j'errais, curieux de tout voir, dans des petites rues noires et pauvres de Bonn (les rues que l'étranger évite) je me disais, en voyant une vieille maison plate et triste, délayée par la pluie, aux murs ternes, enfumés : c C'est* là qu'a habité Henri Heine; c'est là qu*est né Beethoven. » Et si Napoléon est encore un des dieux de notre dix- neuvième siècle, on peut bien dire, même en France, que Beethoven est l'autre Dieu.
Dans quelques-unes de ces chambres, j'ai entendu des jeunes gens causer philosophie, comme devait causer autrefois un Herder ou un Hegel ; un d'eux m'a dit un jour, dans une promenade au bord du Rhin qui bruissait : € Ah I Monsieur, on prétend que la philosophie est morte, mais vous verrez, vous verrez, dans quelque temps, que c'est faux, et que jamais les idées n'ont gouverné le monde comme aujourd'hui. Vous verrez qu'il y aura une résurrection. »
Quelle résurrection ? J'ai peur que le jeune enthousiaste se soit trompé. J*entends des canons tonner, des fourgons d'artillerie se mettre en marche ; je vois des sabres qu'on tire du fourreau. Je ne vois pas où est la philosophie dans tout cela.
Mais peu importe. Tant qu'il y aura une Allemagne, elle sera en mal d*idées, et c'est dans les villes d'Uni* versité que les cerveaux bouillonneront toujours le plus.
On n'aurait pas une idée complète de la vie à Bonn, si on ignorait que cette ville est le centre du mouvement vieux catholique. Est-ce bien mouvement qu'il faut dire? J'ai rencontré là quelquefois des gens singuliers, fins, Tair rusé, presque pointu, ayant un peu l'air de renards qui auraient mis des lunettes ; ils portaient de longues redingotes noires, comme en ont les domestiques des jésuites de la rue Lhomond. D'autres avaient l'air de vieux dogues habillés par un tailleur maladroit, ou de nouveaux articles de foi revêtus d'un costume bizarre — dans toute leur personne quelque chose d'anormal, de gêné et d'antédiluvien.
Au milieu de jeunes étudiants habillés de vestons anglais coupés à la dernière mode, ils étonnaient. C'est tout ce que je puis en dire. Je ne connais pas leur doctrine. Ce que je sais, c'est qu'elle a peu de partisans, même en Allemagne. L'Allemagne, inquiète et malade» revient depuis peu au catholicisme, comme un enfant fatigué revient vers une mère-grand miséricordieuse.
Le prince de Bismarck, qui a toujours le nez frais
comme un bon limier, Ta si bien senti, qu*il vient de changer sa politique, au risque de se contredire. Je citerai, quand on le voudra, des faits à Tappui de mon opinion.
Je ne vois pas dans les vieux catholiques les Luthers de l'Allemagne moderne qu*ils croient être. Il leur manque tout pour être Luther, notamment savoir jouer de la flûte et savoir prendre le cœur des femmes.
Le peuple de Bonn, comme tout le peuple rhénan, est très pieux. Au mois de juin, quand les processions se répandent dans la ville, toute baignée de soleil, on peut voir des troupes d'enfants couronnés de roses jeter des fleurs devant le saint sacrement, en agitant des centaines de petites clochettes, et, derrière eux, toutes les femmes pieuses qui chantent, aussi sincèrement et naïvement croyantes que celles que peignaient Fra Beato et Gozzoli.
On peut reconnaître combien de foi il y a encore dans le cœur d'une femme au son de sa voix, et à sa façon de chanter des cantiques.
Je conseillerais à un peintre de sujets religieux d'aller s'inspirer là.
Quant aux professeurs de l'Université, ils sont peu croyants, en général, ou au moins de foi très diverse, l'un croyant à la chimie, l'autre à l'histoire, l'autre à la médecine, celui-ci à Shakespeare, celui-là aux beaux tableaux espagnols. Chacun a été formé et transformé par son métier. Ils sont d'ailleurs très instruits, voyageant beaucoup, surtout en Suisse et en Italie ; ceux qui
s^occupent de lettres viennent en France et connaissent la Bibliothèque Nationale.
Il y a quelques anuées, le professeur qui dirigeait la bibliotfièque de FUniversité avait une femme qui aimait les romans. Le professeur en acheta pour plaire à sa femme ; et la bibliothèque se trouva, par les soins de ce mari uxorius, dotée de nombreux et curieux livres. Il faut signaler d'ailleurs le goût de plus en plus vif des Allemands pour le roman français, goût qui date de loin, de Hugo Grotius. Pas un homme ou une femme de bonne compagnie qui ne se vante d'avoir lu tout Daudet, et d'avoir mis le nez dans Zola.
Les professeurs de Bonn vivent assez unis. Pendant le séjour du prince Wilhelm à Bonn — l'ère des princes — la ville fut un peu bouleversée : il y eut des piques d'amour-propre, des jalousies, des taquineries, des mots méchants, des colères mal dissimulées. Le prince allait ici, et pas là, il s'était amusé ici, et pas là. Inde irœ.
Ces petites rumeurs se sont apaisées. Bonn va maintenant régulièrement à son marché bi-hebdomadaire et à son Université, s'approvisionne doucement d'excellents légumes et de science, puis retourne à son travail, toute l'année. En mai seulement, quelques professeurs se couronnent non de roses, mais de feuilles de chêne, et vont se promener dans les Sept-Montagnes.
Les femmes, toujours observatpices et souvent malicieuses, disent : c Nos maris sont plus aimables quand ils reviennent d'une promenade; aussi nous ne les empêchons pas de se promener beaucoup. »
La femme de professeur (Frau Professorin) mériterait une longue étude. Presque toutes sont intelligentes, savantes, et exercent dans leur petit cercle une véritable influence. Il y a eu des salons à Bonn où Strauss a causé, et où Ton s'est rappelé longtemps comment il causait. Les plus savants professeurs tenaient à honneur d'aller chez M"* Naumann, tant qu'elle a vécu.
Si Bonn a quelques furieux disciples d'Arndt, et des professeurs d'histoire qui traitent François V de t polisson », il est juste de dire que, dans la bonne société, les Français rencontrent beaucoup de sympathies, qu'on y parle bien leur langue et qu'on leur fait accueil. On peut passer là six mois avec profit.
Bonn a sa colonie étrangère. On y trouve toujours une dizaine de Brésiliens, quelques Belges, des Anglais, deux ou trois Russes, grands liseurs de journaux. L'empereur du Brésil, dans son voyage d'Europe, y a passé quelques jours, et un des patrons de l'hôtel Bellevue se souvient que M. Thiers, dont il parle avec respect, lui a donné 5 francs de pourboire, lorsqu'il lui a porté sa valise à la gare.
Beethoven a une statue sur une des places de la ville, près du Dont; Schumann aussi a sa statue, au cimetière; et c'est bien là, dans la ville des rossignols, que doit dormir l'homme à l'âme ardente qui a écrit le Clair de Lune.