‹ L'Allemagne de M. de BismarckChapitre 18 sur 32 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

OÙ grimpent des volubilis et des pois de senteur, des jeunes filles rêvant, daps la pose de la Mignon d'Ary Schœffer. Elles semblaient attendre et souhaiter l'arrivée de celui qui les délivrerait et les emmènerait loin, bien loin de ces maisons neuves, dans une ville où nul architecte allemand ne bâtit des prisons pour les jeunes filles.

J'ai voulu savoir quelle éducation les enfants recevaient dans le lycée, et voici ce que j'ai appris :

Presque tous les professeurs du lycée sont Allemands ; on a éliminé autant que possible les professeurs alsaciens en leur faisant une guerre ouverte ou cachée. Tous les professeurs d'histoire sont Allemands. De cette façon l'Allemagne peut donner à tous ces jeunes gens, qui seront la génération de demain, ses idées sur la France et l'histoire de France.

Quaitt aux futurs prêtres, on leur apprend le grec et le latin par une méthode toute différente de la méthode française. Ils doivent apprendre directement les mots du dictionnaire, tout le dictionnaire, si c'est possible. Le professeur dicte en allemand, et Télève doit écrire immédiatement en grec ou en latin, en ayant seulement recours à sa mémoire. L'usage du dictionnaire dans les compositions est interdit. Les classes ont lieu d'abord pendant quatre heures de suite, de huit heures du matin à midi, puis dans l'après-midi de deux heures à quatre heures. C'est un abbé allemand, venu de Bavière, qui dirige le séminaire. Tous les sermons se font en allemand.

Le gouvernement allemand fait en ce moment une dernière tentative pour s'assimiler Strasbourg. Outre la nouvelle gare, Strasbourg aura, dans quelques j(>urs, cette nouvelle Université dont les bâtiments dedinu.nsion colossale s'élèvent du côté de la manutenûon. Strasbourg n'a pas plus de six ou huit cents étudiant"^ ; on espère que ces bâtiments magnifiques et qui coûtent cher attireront, quand on les aura remplis de professeurs et de collections, une grande partie de la jeune jrcnération allemande. L'avenir nous dira si cet espoir csi fondé.

En attendant, le jeune Allemand est un peu coni;ne la cigogne de Strasbourg qui passe l'été sur son nid, devant le Dont, et l'hiver en Orient. Le jeune Allemand va vois le Nil, ou rêve d'aller vers le Nil. C'est là qu'on en \ oie les jeunes princes et les futurs maréchaux. C'est vers le Caire que l'Allemagne tourne les yeux.

Les écrivains allemands. — Le roman allemand. — Le r naturaliste. — Opinion des romanciers aUemands sur no manciers.

Une tragédie allemande sur Sedan.

La révolution de 1848 à Berlin.

lies ëerivains allemands. — lie roman allemand. — lie roman naturaliste. — Opinion des romaneiers allemands sur nos romaneiers.

Depuis que j'ai écrit ces notes, il y a eu, à Berlia même, quelques tentatives d'éludés intéressantes sur le peuple. — L'Allemagne n'a pas encore de Forain ni de Raffaêlli; mais elle a lu, lu avec soin, Zola, Daudet, Huysmans, Guy de Maupassant, Céard, Hennique, d'autres encore, et elle les imite.

C'était inévitable; et j'avais prévu ce mouvement littéraire. Dès que Rabelais eut publié Gargantua et Pantagruely les imitateurs pullulèrent en Europe. Notre géant français avait donné la pâtée à tout un peuple d'écrivains. Les Allemands, surtout, dévorèrent immédiatement cette prose solide et savoureuse, qui convenait si bien à leur tempérament de réalistes et de gros mangeurs.

Aujourd'hui, peu de gens en Allemagne, sauf les érudits, connaissent Rabelais autrement que de nom et prennent plaisir à le lire; les traductions allemandes de Rabelais dorment dans les bibliothèques le long sommeil des livres oubliés et dédaignés. — Tout récemment un roman-

cier, dont Berlin s*occupe en ce moment, M. JeanScherr, auteur de Prokelès et Prokelessa, a qualifié Rabelais un colossCy même dans le cynis)ne. Berlin s^est indigné. Berlin préfère V Assommoir et Nana^ livres d'une lecture facile, à Pantagruel, C'est affaire de goût.

Comme les Allemands, alors même qu ils s'en défendent, imitent toujours, ils ont imité Zola, Daudet, et leurs disciples. MM. Springer, Lehmann, Jean Wachenhùsen, rédacteur de la Gazette de Cologne^ tous gens connaissant bien la France et les livres français, ont tenté à leur tour d'appliquer les procédés du naturalisme à l'étude du peuple allemand.

C'est ainsi que nous avons eu de M. Springer, Berlin wird Weltstadt {Berlin devient métropole); de M. Lehmann, Berliner Schattenrisse (Silhouettes berlinoises); de M. Jean Wachenhùsen, Was die Strasse verschlingt (Ce que dévore la rue); étude ultra-naturaliste qui a fait pousser à la critique bien pensante d'outre-Rhin des cris semblables à ceux que nous avons entendus lorsque Zola publia Nana et Pot-Bouille.

Voilà donc l'école fondée. Il y a un naturalisme berlinois qui ne le cède en rien au nôtre, en audaces et en crudités. Et le jour où M. Jean Scherr aura relu Rabelais, et relu Fischart, le Rabelais allemand, nous aurons peut-être un Pot-Bouille berlinois, une Nana berlinoise.

Probablement M. Jean Scherr protestera contre cette prédiction. S'il aime Rabelais, il n'aime pas Zola^ sous prétexte qu'une jeune fille pure ne pourrait le lire sans aller aussitôt après se laver aune fontaine. Mais c'est un

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