LES ÉCRIVAINS ALLEMANDS
pur malentendu, et M. Jean Scherr reconnaîtra bientôt son erreur. S'il aime vraiment Rabelais, comme il le dit, il aimera bientôt Zola, pour ses audaces de pensée et de style; il Taimera, tout en défendant à ses filles de le lire, ce qui est parfaitement logique. Je sais beaucoup de pères qui, ayant lu Pantagruel^ et y ayant pris plaisir, ont mis le livre sous clef; et ils faisaient sagement. Donc si les petites filles allemandes dont on coupe le pain en tartines ne lisent ni Rabelais ni Zola, ce qui n*est pas leur affaire, j'en conviens, leurs pères les liront bientôt, au risque d'aller se laver à la fontaine.
Us les ont lus sans doute à l'heure où j'écris ces lignes, et nous allons voir, d'ici peu, les romans éclore des romans. Celui de demain sera plus audacieux, plus réaliste que celui d'hier, et celui d'hier ne ressemble déjà plus à Werther^ qu'on en soit bien persuadé.
J'ai eu l'occasion, à Berlin même, d'entendre sur ce sujet qui passionne encore le monde littéraire, l'avis d'un homme, qui me dit là-dessus très franchement sa pensée.
C'était dans un de ces grands bals de cour, où, dès qu'on a vu le défilé et parcouru les salles, on cherche loin de la foule, un coin où Ton puisse bavarder en paix. — Ayant aperçu un médecin dont j'avais fait depuis peu la connaissance, je m'approchai de lui, et nous causâmes. Il me conta d'abord des anecdotes que je n'ai point oubliées, très crûment et très vite, en homme qui a beaucoup à dire et qui a hâte d'être compris. Puis, me parlant de la littérature moderne, de la littérature natura-
liste, il me demanda quels livres avaient paru dans le dernier mois. Je lui citai des titres, et comme j'avais rencontré quantité d'Allemands confits dans leur pruderie, jusqu'à des officiers lisant les romans écrits pour les peu* sionnats de demoiselles, je me crûs obligé de dire à mon interlocuteur que ces* livres Teffaroucheraient peut-être ou même Tépouvanteraient.
Sa réponse fut à peu près celle-ci : t Je ne me laisse pas facilement intimider, je vous en préviens. Au reste, je déteste les livres écrits pour les jeunes fîlles. Il me semble qu'une littérature a autre chose à faire que de s'occuper si elle plaira aux jeunes filles, ou non, si elle leur fera peur ou non. Une nation ne se compose pas uniquement de jeunes filles, et si je n'ai pas la prétention de leur faire lire les livres qu'on écrit pour moi, je ne veux pas être forcé de lire des livres écrits pour elles. »
Cet homme était le premier Allemand intelligent, ou franc (c'est à peu près la même chose) que je rencontrais depuis mon arrivée en Allemagne. Depuis j'en ai vu d'autres, trois ou quatre — pas plus. C'est dire que le roman naturaliste, le roman qui épouvante les familles, et fait dresser les cheveux des critiques bien pensants, aura quelque peine à être admis en Allemagne. Il arrivera pourtant à se faire lire. Presque tous les Allemands qui ont trente ans ont lu Zola, et parmi eux il y en a bien deux ou trois cents qui songent à Timiter ou qui l'imiteront demain. Ce sera, pour nous autres Français, un spectacle fort réjouissant ; et nous apprendrons peut-être bientôt sur la vertueuse ville de Berlin des choses que.