M. DE BISMARCK, L'AUTRICHE ET LA RUSSIE
prompts à suivre les conseils et les inspirations de M. de Bismarck.
Ce qui inquiète en ce moment le chancelier et rAUemagne tout entière, on le devine bien : c'est de savoir si TAutriche est vraiment disposée à renouveler le traité d'alliance conclu avec l'Allemagne, traité qui doit expirer en 1884. L'inquiétude se devine assez aux conseils peu voilés que les journaux allemands, et notamment la Gazette de Cologney ont donnés ces jours-ci à l'Autriche. On lui laissait entendre que c'était à elle surtout que l'affaire proGtait, et qu'elle avait un intérêt bien plus grand à conserver l'amitié de l'Allemagne, que l'Allemagne n'en avait à rester la bonne et féale amie de sa voisine. A bon entendeur salut.
L'Autriche, parait-il, n'est pas absolument convaincue de la justesse de ce raisonnement. La situation a un peu changé depuis 1879, et^ quoiqu'on affecte dans Tarmée allemande de faire fort peu de cas de l'Autriche et de l'armée autrichienne, il n'en est pas moins vrai que l'Autriche-Hongrie peut mettre sur pied une armée d'un million d'hommes, avec laquelle amis ou ennemis seront obligés de compter.
Les choses en sont là et les pourparlers continuent sans doute. La vieille amitié, l'amitié séculaire (disaiton) des cours d'Allemagne et de Russie n'existe plus depuis longtemps. Du vivant même d'Alexandre II on ne se gênait guère pour dire partout et tout haut en Allemagne que la Russie était pourrie, que l'armée russe était sans comparaison inférieure à l'armée allemande,
que radministration russe était sans force. J*ai entendu des soldats allemands parler des décorations russes qu'ils avaient reçues dans des termes que je ne puis répéter par la seule raison qu'ils sembleraient invraisemblables. À cette époque plusieurs princes de la famille royale de Russie vinrent à Berlin; sitôt qu'ils furent partis, on critiqua jusqu'à leurs moindres gestes. Tout cela laisse beaucoup à penser, n'est-ce pas, sur les relations cordialeSy Ventente parfaite et les intérêts communs des deux empires, invoqués cette semaine encore par une certaine partie de la presse berlinoise. Gomment de si bons amis en sont-ils arrivés à se détester aussi cordialement ?
Une explication assez plausible de la crise a été donnée : la voici. M. de Bismarck sent plus que jamais la difficulté de gouverner. On repousse tous ses projets de lois systématiquement, et comme pour lui prouver que son autocratie pèse un peu. La semaine dernière il s'est trouvé seul avec 49 conservateurs contre une énorme majorité. Le projet d'impôt sur le tabac et la bière a été rejeté.
Dans ces circonstances, le prince aurait tenu à répondre tout, d'abord à ceux qui réclament une diminution des dépenses pour Tarmée allemande. En faisant surgir le spectre russe, on a réussi à inquiéter l'Allemagne, et le parti du chancelier de dire aussitôt : « Qui nous parlait donc d'économiser sur l'armée ; vite aux frontières ; mettons doubles rails sur les voies ferrées, et renforçons les garnisons. » Le jeu est assez habile, mais la
Bourse de Berlin en est demeurée plusieurs jours affolée.
À ce propos, quelques détails sur la conclusion de ce traité d'alliance allemande dont il a été tant parlé pendant cette dernière quinzaine. M. de Bismarck, dit-on, aurait eu beaucoup de peine à y amener l'empereur.
Tout avait bien marché à Vienne avec les hommes d'Etat viennois et l'empereur François-Joseph, mais M. de Bismarck semblait douter encore de Tadhésion de l'empereur d*Allemagne. Ce fut le comte Othon de Stolberg-Wernigerode qui fut chargé de négocier cette affaire délicate. Le comte vint alors à Bade pendant le séjour que l'empereur y fait chaque année, et il entreprit de persuader l'empereur. Tous les jours arrivait une lettre du chancelier, appuyant singulièrement les arguments do négociateur. Ces lettres nous seront montrées peutêtre quelque jour ; on sait en effet que le chancelier a la coquetterie de son style, et qu'il laisse volontiers publier ses lettres.
M. de Bismarek en 1 S 93. — M. de Bismarck faligné. — 11. de Bismarck et Tarmée.
21 février 1883.
On peut s'étonner de certaines paroles qu'on a prêtées à M. de Bismarck. Le chancelier aurait dit : c La machine parlementaire marche à merveille. » Que serait-ce donc si la machine marchait mal ? Elle broie à vide depuis plusieurs années.
On continue à faire parler M. de Bismarck. Un ami du
52 Li'ALLEMAGNE DE M. DE BISMARCK
chancelier, député au Reichstag, a eu Thonneur de recevoir les confidences du chancelier, confidences qui nous sont transmises par un journal badois. Le chancelier a dit à son ami :
c N'est-ce pas un malheur que je sois malade précisément en ce moment? Bœtticher a été obligé de partir pour rétablir sa santé; Burchard est absent par la même raison, et moi, me voici au lit. Pourvu que Scholz reste en bonne santé ! Il est robuste, il est vrai, mais, comme nous, écrasé de travail. On devient vieux et infirme ; et pas moyen de songer à être une fois son maître, à aller tranquillement labourer son champ, planter ses choux. Je ne puis te dire à quel point m'obsède le désir d'échapper, ne fût-ce que pour quelques jours, à la monotonie de mon métier « J'aimerais à passer une année entière sans voir âme qui vive, excepté ma femme, mes enfants, mes petits-enfants. Je voudrais vivre pour eux, je ne le puis pas.
« L'empereur est vaillant et tient bon ; il a été péniblement affecté par la mort de son frère ! Ce qui noua manque à tous, ce sont les nerfs de notre illustre maitre ; l'empereur, lorsqu'il travaille (et il se tourmente du matin au soir), n'a pas de nerfs du tout. Il est vraiment heureux qu'il se conserve ainsi; il est heureux aussi que Moltke soit bien portant, que Kamecke puisse tant travailler. Il n'y a pas beaucoup à compter sur nous autres civils; toujours quelque chose nous manque, tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; avons-nous un peu de repos, nous pensons tout de suite à prendre la clef des champs à la
première occasion. Quant à moi, je souhaite tant le repos, que ce désir est pour moi comme une autre maladie, s'ajoutant à celles que j'ai déjà; je no, puis me délivrer de cette pensée. Ah! si je n'avais jamais été plus que conseiller rapporteur, comme depuis longtemps j'aurais reconquis ma liberté. Hais je suis rivé à la Wilhelmstrasse, que j'ai toujours eue en horreur. Il est peu probable que je puisse me montrer au Parlement. On peut, du reste, faire tout sans moi ; la machine de l'empire fonctionne bien, je ne vois pas de conflit possible, et je suis heureux. Si nous avions des sujets d'inquiétude, ce serait ma mort.
« Mon inflammation des veines de la jambe date de longtemps, et n'inquiète pas les médecins ; mais j'éprouve parfois de telles douleurs •que l'envie me prend de grimper aux murs. Le mal dure quelque temps, très violent, puis s'en va comme pour toujours. Je renais alors, j'oublie mes maux. Dis au Parlement qu'il faut éviter de produire de l'inquiétude. L'empereur remarque tout : il faut l'épargner, 11 est mieux portant que nous, mais il est plus vieux que nous ; il mérite de n'avoir plus que des émotions heureuses et agréables. Quand on le voit, on ne peut que se taire ; nous devons le prendre pour modèle en tout. »
Il est un sujet d'inquiétudes pour le gouvernement allemand, dont la conversation de M. de Bismarck ne parle pas. L'armée allemande a été, depuis quelque temps, l'objet de telles attaques au Reichstag, qu'on a fait courir, il y a quelques jours, le bruit de la démission du
ministre de la guerre, M. von Kamecke. J'ai dit quels étaient les principaux griefs des agresseurs : l'armée est impopulaire, l'armée est surtout très mal vue de la bourgeoisie, qui se plaint que la noblesse empiète sur elle ; l'armée est outrecuidante, et certains corps d'élite sont même tout à fait inutiles... Voilà tout ce qui a été dit et redit; car, dans la séance du 9 février, M. Richter, qui avait commencé l'attaque, aux applaudissements de la gauche, est venu à la rescousse.
A propos d'une circonstance minime, la création d'un casino d'officiers dans une caserne, il s'est plaint encore une fois de l'esprit de caste dans l'armée. Et, tout à coup, le chancelier étant absent pour cause de phlébite, de névralgie, ou pour toute autre cause, on a vu paraître à la tribune le vieux maréchal de Moltke : c Ce que M. Richter nomme l'esprit de caste, a dit le maréchal, c'est l'esprit de camaraderie qui a élevé si haut l'armée allemande dans les dernières guerres. » Et M. de Moltke a pris la défense des casinos d'officiers en général, expliquant que c'est pour eux le meilleur lieu de réunion ; qu'ils y trouvent une bibliothèque, de très bons repas pour très peu d'argent, etc. II n'a fallu rien moins que cette voix, qu'on entend si rarement et qu'on écoute toujours en Allemagne, pour décider le vote et faire repousser la proposition des progressistes.
Mais les attaques contre l'armée continuent dans les journaux. Le Tagblatt publie la statistique de la mortalité dans l'armée allemande, et nous apprend que le nombre des suicides augmente d'année en année. Il y a
eu 195 suicides en 1879, 250 en 1880; en 1881, 262. Dans les deux dernières années citées : 18 sergents-majors, 40 sergents, 69 caporaux, 386 soldats. Le plus grand nombre des cas de suicide a été constaté dans le 11* corps d'armée (Hesse-Nassau), tandis que le T corps d'armée (Westphalie) et le 10* (Hanovre) n'en ont présenté que fort peu.
Dans la séance du 9 février, le président a proposé de discuter l'état pour 1884-1885. Le Reichstag a repoussé le projet comme inconstitutionnel. Voilà encore ajournée l'exécution d'un rêve cher à M. de Bismarck.
Le grand événement de la semaine dernière, à Berlin, a été l'arrivée du prince de Bismarck. Le prince et la princesse sont arrivés ensemble le 2, à six heures vingt du soir; le comte Guillaume de Bismarck était allé audevant d'eux à la gare. Était-ce pour faire au chancelier,^ qui n'aime pas Berlin, une réception triomphale, que la population berlinoise s'était portée dans la soirée du côté de la Wilhemstrasse, belle rue droite, habituellement froide et vide, et qui, ce soir-là, était pleine de monde? C'était beaucoup aussi, j'imagine, pour voir l'essai de lumière électrique qu'on faisait dans cette rue. Berlin avait déjà deux de ses plus grandes rues, la Friedrichstrasse et la Leipzigerstrasse éclairées à la lumière électrique. Dernièrement, c'était le tour de la Kochstrasse, où HM. Siemens et Halske installaient leurs appareils. Les Parisiens connaissent M. Siemens, et l'ont vu, Tan dernier, à Paris, lors de notre exposition d'électricité du Palais de l'Industrie.
Maintenant trente candélabres, de chacnn trois lampes, , répandent sur l'asphalte des larges trottoirs de la Wilhemstrasse et sur la façade de ces grandes maisons, un peu massives, la lumière douce et stable des lampes Edison. Tous les journaux allemands font Téloge de la lampe Edison, qui éclaire beaucoup sans fatiguer les yeux. Quelques maisons riches de Berlin s'en servent déjà. Les Berlinois se souviennent sans doute des paroles dures que leur a dites l'an dernier le chancelier; ne pouvant pas refaire de fond en comble la chancellerie, ils ont eu à cœur d'embellir un peu la rue où elle est située, probablement pour se rendre M. de Bismarck favorable et s'éviter des reproches .
On avait beaucoup parlé, avant le retour du chancelier, d'une histoire assez mystérieuse arrivée à Varzîn. *0n avait volé, disaient les journaux, deux sacs de lettres, dont un contenant celles du prince de Bismarck. Et aussitôt, l'imagination aidant, on avait forgé tout un petit roman avec enlèvement de papiers d'État. Renseignements pris, il en faut beaucoup rabattre. 11 est vrai que deux sacs de lettres ont été perdus dans la neige, près de Varzin, et vrai qu'il y a eu un moment d'inquiétude à l'administration des postes de l'empire. Un des inspecteurs du télégraphe fit demander à H. de Bismarck s'il devait se présenter pour faire son rapport sur celte affaire. On le calma. Le sac de lettres perdu ne contenait en effet que la correspondance privée du chancelier et des lettres de médiocre importance au point de vue politique.
Les lettres qui ont trait aux affaires de TËtat sont apportées à Varzin par des courriers spéciaux, gens de confiance qui ne perdent pas leurs lettres. Les deux sacs perdus ont été retrouvés dans la neige, près d'un mur de cimetière. On suppose qu'ils sont tout simplement tombés de la voiture qui les portait. Et voilà le roman fini.
On espérait voir au Reichstag le prince de Bismarck ; on y a discuté, cette semaine, des lois importantes, entre autres la loi proposant d'accorder une indemnité aux accusés qui, après une détention préventive, auront été reconnus innocents. Le prince, qui souffre en ce moment de sa maladie nerveuse, n'a pas paru, et les journaux illustrés ont perdu l'occasion de faire quelques légendes à sensation. Mais le 4, le surlendemain de son arrivée, le prince a eu une audience de l'empereur, qui a duré une heure.
La santé du prince de Bismarck est toujours mauvaise ; on ne croit pas qu'il puisse prendre part à la prochaine session du Reichstag. La double démission du ministre de la guerre et du ministre de la marine n'est pas faite, d'ailleurs, pour donner des loisirs au chancelier. M. de Kamecke et M. de Stosch seraient, d'après les on-dit, deux nouvelles victimes du ministre à l'humeur impérieuse. La uemission de M. de Stosch, ministre de la marine, n'est pas encore un fait accompli ; mais elle ne peut tarder à être acceptée. L'empereur a prié le ministre de prendre un congé ; le ministre a répliqué en offrant sa démission une seconde fois. Voilà où en sont les choses.
— Samedi, le prince de Bismarck a donné, pour Tanni* versaire de la naissance de l'empereur, un grand dfner diplomatique où tous les ambassadeurs étaient invités.
11. de Bismarck éeonomlste. — Le livret des ouvriers. >- Opinion de H. de Bismarck sur la France. — IjC procès Hommsen. -> M. de Bismarck et Ijasker.
10 janvier 1883.
Cette semaine encore, c'est la guerre qui fait le sujet de toutes les conversations . Des journaux anglais ayant affirmé que les bruits de concentrations de troupes russes sur la frontière de Pologne étaient parfaitement fondés, on s*est mis à discuter de nouveau les chances de collision. D'après les on-dit de plusieurs journaux allemands, Tétat-major n'est plus satisfait du budget militaire ; alors que la plus grande partie de la nation réclame obstinément par la voix de ses députés des réductions d'impôts^ Tentourage du maréchal de Moltke serait parvenu à persuader au ministère qu'il est urgent de demander de nouveaux crédits au Parlement; on prétend même, ajoutent les journaux qui ont lancé la nouvelle, que ces crédits nécessiteraient un nouvel emprunt. C'est là que gît le lièvre, comme on dit familièrement.
Pour arriver à contracter cet emprunt, on effraye la nation. On dit que la France a 43T batteries comprenant 2,632 canons de campagne, tandis que l'empire allemand n'aurait que 340 batteries et 2,040 canons.
De là nécessité d'augmenter de six cents pièces l'artillerie allemande. La Russie, toujours d'après les mêmes calculs, aurait 440 canons de plus que TAlIemagne. De là nécessité d'augmenter l'artillerie allemande. Et comme une masse considérable d'infanterie doit toujours être prête à marcher derrière les canons^ nécessité d'augmenter l'infanterie. Et maintenant, croyez, si vous voulez, aux bonnes paroles tombées au moment du nouvel an^ de la bouche de l'empereur : l'empereur aurait, parait-il, assuré les généraux qu'il espérait que la paix ne serait pas troublée. Ce sont bien là des paroles de i*' janvier; mais les paroles du 2 seraient intéressantes à connaître. Nous les connaîtrons peut-être bientôt. Ce qui sera curieux à observer, ce sera l'attitude du Parlement, si hostile au gouvernement pendant ces derniers mois, en face de ces subites exigences et de ces nouvelles demandes du parti militaire.
En attendant, une première bataille se livrera, lors de la rentrée du Parlement, sur la question des livrets pour les ouvriers.
Ces livrets seront-ils rendus obligatoires pour tous les ouvriers sans distinction, ou non? L'utilité de cette mesure a été longuement discutée par les journaux^ et notamment par la Gazette de Cologne. On espère par là diminuer le nombre des vagabonds. Reste à savoir si le centre se rangera cette fois du côté des conservateurs. Dans tous les cas, les partis libéraux de toutes nuances feront corps, s'opposeront au projet, et présenteront dans ce sens des amendements.
4 avril 1884.
Inquiétude aussi à la Wilheln^strasse. Le chancelier est le^ factotum de l'empire allemand. Il en résulte qu*à chaque maladie ou indisposition du chancelier , l'empire est malade ou indisposé. M. de Boetticher avait pris, depuis quelques années, la suppléance du chancelier. Mais voici que M. de Bœlticher lui-même est assez sérieusement malade ; il a dû prendre un congé de santé, et le chancelier n'a plus de suppléant. M. de Bismarck est toujours très nerveux; les tics dont il se plaignait il y a quelques mois ne l'ont pas quitté. Il a eu, en outre, ces jours-ci, des accès de fièvre qui Font absolument empêché de travailler, et ont donné de l'inquiétude à sa famille et à ses amis.
Le silence gardé par les feuilles officielles sur les causes de la démission du ministre de la marine, M. de Stosch, permet toutes les suppositions, et on ne se fait pas faute à Berlin de chercher à cette démission si imprévue des causes plus ou moins vraisemblables. L'opinion publique attribue à M. de Bismarck, et à M. de Bismarck seul, la retraite de M. de Stosch. Lors de la guerre d'Egypte, et avant même le commencement des opérations, M. de Bismarck aurait insisté pour que quatre cuirassés allemands fussent envoyés dans la Méditerranée. M. de Stosch aurait alors opposé un non possumus au désir du chancelier. De là conflit , et rancune du chancelier, qui se serait plaint directement à l'empereur, disant qu'on perdait là une occasion de montrer la
puissance de la marine allemande. Depuis lors les relations entre le ministre de la marine et M. de Bismarck auraient toujours été assez tendues, et tout dernièrement M. de Bismarck aurait presque désavoué son collègue. Il y a sans doute dans ces explications une part d'hypothèse, les conversations du chancelier avec l'empereur étant tenues d'habitude assez secrètes. Mais ne sont-elles pas pourtant plus vraisemblables que Tétemelle c raison de santé i^ alléguée par les hommes d'État, et dont le public commence à se lasser comme d'un lieu commun par trop souvent rabâché?
Si les conversations politiques de M. de Bismarck restent toujours couvertes de mystère, ses conversations de la Wilhelmstrasse, ses propos de table, comme on pourrait les appeler, sont vite divulgués et font leur chemin dans le monde. Le 11 mars, en l'honneur du 86* anniversaire de la naissance de Tempereur, le chancelier donnait à diner à toute la haute diplomatie. On accuse habituellement H. de Bismarck de lourdeur et de brutalité ; du moins ceux qui le jugent de loin et ne l'ont jamais vu, le représentent un peu trop en dieu de la guerre chinois, toujours terrible et roulant des yeux injectés de sang. Je ne méconnais pas dans le chancelier cette puissance de terreur, qu'il sait exploiter et qu'il aime assez à voir se transformer en légende. Mais ceux qui ont lu les fameuses Lettres savent que l'ogre sait aussi plaisanter et sourire, et que peu de gens savent exprimer aussi finement que lui une pensée subtile. L'autre jour le chancelier, oubliant complètement
la phlébite qui le fait souffrir et les tics nerveux qui lui passent sur la figure, a tenu à montrer à ses invités toute son habileté de causeur. Il a parlé de la France, de la France du Midi : < La population du midi de la France, a-t-il dit, est fine, nerveuse, sobre, intelligente, poétique, tandis que les Français du Nord, dont le sang a été mêlé au sang Germain, sont toujours un peu lourds et épais. »
Je laisse à M. de Bismarck la responsabilité de ses assertions, et je n'examinerai pas en quoi pèche son cours d'ethnologie comparée. Mais n'y a-t-il pas une sorte de coquetterie hautaine à faire ainsi l'éloge d*un ennemi qu'on déteste, en abaissant du même coup le peuple même dont on fait partie et à la gloire duquel on travaille tous les jours? Ces paroles étaient-elles à l'adresse de la France, toujours si disposée à s'entendre flatter, ou à l'adresse seulement de M. deCourcel absent? On m'assure qu'elles ont été prononcées, et je n'en suis pas surpris.
M. de Gourcel était retenu à l'ambassade française par la maladie de son fils qui a la fièvre scarlatine. Le ministre du Japon n'assistait pas non plus au diner diplomatique, il s'était fait excuser.
24 janvier 1884.
Je ne puis passer sous silence une affaire qui intéresse tout Berlin. L'affaire Mommsen vient d'être définitivement jugée. Dans un discours électoral du mois de septembre 1881, discours tenu à Tempelhof, M. Momm-
sen avait parlé des prophètes de la politique nouvelle, et avait traité cette politique de Schwindelpolitik, Le mot Schwindel signifie : vertige, tournement de tète, étourdissement et aussi spéculation sur la crédulité des pauvres gens. M. de Bismarck se sentit atteint au vif. M. Mommsen est traduit devant le Landgericht I, qui le renvoie.
L'affaire est évoquée devant le Reichsgericht et renvoyée devant le Landgericht IL Elle a été plaidée le 9 janvier, c Je n'ai pas attaqué des personnes, a dit H. Honamsen, j'ai discuté des opinions et des faits ; je pense que j'ai le droit de combattre tout système qui me semble contraire au bien du peuple. Celui qui représente un de ces systèmes peut se sentir attaqué ; mais je dois déclarer que je n'ai voulu attaquer personne. Voilà ma réponse. » On entend M. Hommsen dire cela, en secouant un peu sa tête fière aux longs cheveux gris bouclés. Là-dessus discussion sur le mot Schwindel ei ses dérivés, c Je n'ai pas voulu dire que le prince de Bismarck était un Schwindler (un homme qui spécule sur la crédulité des autres, un agioteur alarmiste qui spécule aux dépens des autres) ; si le prince de Bismarck se sent insulté, il y en a mille autres insultés avec lui, et notamment MM. XX..., le Gommercienrath Baare, le professeur Wagner, d'autres encore.» M. Mommsen a été acquitté. Quel dommage qu'il n'y ait plus ni Voltaire ni Swift, et qu'il ne soit plus de mode d'écrire des contes ! Quel beau conte à faire avec le procès Mommsen!
''•» 23 janvier 1884.
Le grand évé: ^i^ont politique de la quinzaine à Berlin a été la morj Hu dé^^até Lasker. Lasker, fatigué de la vie politique, était parti Tan dernier pour TAmérique. Il est mort subitement, à New-^'ork, d'une maladie de cœur. Il avait été magistrat, avocat^ journaliste. Il était entré au Parlement en 186S. Après Sadowa, il avait fondé, avec M. de Bennigsen, le parti national-libéral, qui ne fut qu'un instrument entre les mains de M. de Bismarck. Lorsque les plans du chancelier changèrent, les chefs de file du parti, JIM. Lasker, Bamberger, de Forckenbeck, reprirent leur liberté et composèrent le groupe sécessionniste, qui commença sans grande espérance une opposition libérale et contrecarra les projets du tout-puissant chancelier. M. Lasker était éloquent ; il avait une façon nette et incisive de dire les choses qui faisait de lui un orateur très écouté. M. de Bismarck le redoutait ; la mort Ta délivré d'un dangereux adversaire.
Depuis deux ans, M. Lasker ne parlait plus que rarement et seulement dans les grandes occasions. Mais toujours dévoué à son parti, il assistait aux séances, attentif et vigilant. Ses amis, qui le savaient fatigué, presque usé^ le suppléaient souvent et parlaient pour lui. Ils assurent qu'il est mort de fatigue et de dégoût. Sa place restera vide longtemps encore ; car les bons orateurs sont rares dans les Chambres allemandes, et la lutte pour le groupe sécessionniste devient chaque jour plus difficile. On a fait l'autopsie du corps.- Le 8 janvier.
M. DE BISMARCK ECONOMISTE 65
le testament a été ouvert. Il est bref f s^nple. Lasker a plusieurs frères et sœurs qui sont «« iritiers. Un de ™ ses frères habite Galveston, dans le '^^xas ; un autre est ^'*^ à Fribourg ; il a des sœurs à Fribdurg, *. 3ch\verin, à ^^^ Posen. Le corps doit arriver à Brème le 24, et être envoyé ^^ de là à Berlin. Un comité, à la -ète duquel se trouvent le ^^^ président Levetzow, MM. Forckenbeck et Bamberger, "^^' amis de Lasker, s'est réuni pour organiser les funé- ^^ "^ railles. Lasker était juif. La cérémonie funèbre aura lieu ^c*^ le 28 janvier dans la grande et magniflque synagogue de fs de Berlin ; elle sera suivie d'une cérémonie publique au ^^^ Rathhaus. On verra à ces funérailles tous ceux que Las- >ioD- ker a obligés, les clients qu'il a aidés de ses conseils, les amis qui le consultaient, et ses nombreux coreligionnaires qui avaient souvent recours à lui. Il était né à Jaroezin, aç^° en Posnanie.
i ^ . Un autre homme politique, beaucoup moins célèbre lîoit qy^ Lasker, a disparu presque en même temps que lui. M. de Ludwig, que Talmanach parlementaire qualifiait : ire- ! c vieux conservateur rallié au centre pour toutes les Hais j questions confessionnelles », est mort le 12 janvier, à la ces, . suite d'une attaque d'apoplexie. M. de Ludwig avait fué, , soixante-trois ans ; il avait d'abord fait partie de l'admiour • nistration de la justice, puis il fut soldat, et quitta l'armée )ût- avec le grade de capitaine. Député au Parlement de l'Em- 3ns pire et à la Chambre prussienne, M. de Ludwig avait t la j appartenu d'abord à la fraction du centre ; puis son parti )ur I Tavait désavoué comme excentrique. C'est ainsi que er, i M. de Ludwig était devenu vieux conservateur. Il était