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CHAPITRE VI L'INSURRECTION DE BERLIN

28 novembre 1851.

Le second centre d'action révolutionnaire était Berlin, et, d'après ce que nous avons déjà dit, on peut deviner que cette action était loin d'être unanimement soutenue par presque toutes les classes de la population comme à Vienne. En Prusse, la bourgeoisie était déjà engagée dans la lutte contre le Gouvernement; une rupture s'était produite au sujet de la Diète réunie, et une révolution bourgeoise élait imminente. Une fois éclatée, cette Révolution aurait pu devenir tout aussi unanime que celle de Vienne, si la Révolution de Février à Paris n'avait pas eu lieu. Cet événement a précipité les choses ; de plus il s'accomplissait sous un drapeau totalement ditTérent de celui sous lequel la bourgeoisie prussienne se préparait à défier son Gouvernement. La Révolution de Février a renversé, en France, un Gouvernement de la môme espèce que celui que la bourgeoise prussienne allait établir dans son propre pays. La Révolution de F'évrier s'est présentée comme la

révolulion des classes ouvrières contre les classes moyennes ; elle a proclamé la chute du Gouvernement de ces dernières et Témancipation du travailleur. Or la bourgeoisie prussienne avait eu, peu de temps auparavant, assez à faire, avec l'agitation ouvrière dans son propre pays. Il est vrai que. quand la première terreur des révoltes silésiennes fut passée, elle essaya de tourner cette agitation en sa faveur ; mais elle conserva toujours une horreur salutaire du socialisme et du communisme révolutionnaire, et lorsqu'elle vit à la tète du Gouvernement, à Paris, les hommes mêmes qu'elle considérait comme les ennemis les plus dangereux de la propriété, de l'ordre, de la religion, de la famille et des autres pénaf es du bourgeois moderne, elle sentit aussitôt son ardeur révolutionnaire se refroidir considérablement. Elle savait qu'il fallait profiter du moment et que, sans le concours des masses ouvrières, elle serait battue; mais le courage lui manquait. Aussi, dans les premières explosions partielles qui avaient eu lieu en province, elle se tenait du coté du Gouvernement et s'efforçait de maintenir le calme parmi le peuple de Berlin qui, pendant cinq jours, ne cessa de se rassembler en foule devant le palais royal pour discuter les nouvelles et réclamer des changements dans le Gouvernement; puis, lorsqu'après l'annonce de la chute de Metternich, le roi fit enhn quelques petites concessions, la bourgeoisie crut la Révolution accomplie et vint

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remercier Sa Majesté d'avoir rempli tous les désirs do son peuple. Mais dans la nuit il y eut attaque de la foule par la troupe, on vit les barricades, la résistance et la défaite de la royauté. Dès lors tout se trouva changé : les mômes classes ouvrières que la bourgeoisie avait tendance à laisser à rarrière-[)ian étaient mises en avant; elles ont combattu et fait des conquêtes et sont devenues tout d'un coup conscientes de leur force. Les restrictions portant sur le sutfrage, la liberté de la presse, l'admission au jury, le droit de réunion, restrictions qui auraient été très agréables à la bourgeoisie, car elles ne touchaient que les classes qui se trouvent au-dessous d'elles, n'étaient plus possibles maintenant. Le danger de voir se répéter les scènes d' « anarchie » comme à Paris était imminent, et devant lui disparaissaient toutes les divergences. Les amis et les ennemis de plusieurs années s'unirent contre l'ouvrier victorieux, quoiqu'il n'eut encore formulé aucune revendication spéciale; une alliance entre la bourgeoisie et les soutiens du système qu'on venait de renverser fut conclu sur les barricades mêmes de Berlin. On devait faire les concessions nécessaires, mais n'accorder que l'inévitable ; un ministère formé des chefs de l'opposition de la Diète Réunie devait être constitué, et, en retour des services rendus par lui en sauvant la couronne, il devait avoir l'appui de tous les piliers de l'ancien Gouvernement : l'aristocratie féodale, la bureaucratie,

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l'armée. Telles étaient les conditions dans lesquelles MM. Camphausen et Ilansemann entreprirent la formation d'un cabinet.

La peur manifestée par les nouveaux ministres devant les masses révoltées était telle que tout moyen leur semblait bon. pourvu qu'il vînt consolider les bases ébranlées de l'autorité! Ces malheureux égarés croyaient tout danger de restauration de l'ancien système écarté ; ils se servaient de tout le mécanisme de l'ancien Etat pour rétablir « l'ordre ». Pas un des bureaucrates ou des officiers ne fut remplacé ; pas le moindre changement ne fut apporté à l'ancien système bureaucratique de l'Administration. Ces fameux ministres constitutionnels et responsables ont même rétabli dans leurs emplois les fonctionnaires que le peuple, dans la première colère de son zèle révolutionnaire, avait chassés, pour les punir des abus bureaucratiqu(^s qu'ils avaient commis antérieurement. Rien n'était changé en Prusse, sauf la personne des ministres; on ne toucha même pas au personnel des ditTérents départements, et tous les constitutionnalistes qui se livraient à lâchasse aux places et faisaient cortège aux nouveaux gouvernants, furent priés d'attendre que la stabilité rétablie permît d'opérer dans le personnel bureaucratique des changements qui, accomplis maintenant, ne seraient pas sans danger.

Le roi, découragé au plus haut point après l'insurrection du 18 mars, vit très rapidement qu'il

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élaittout aussi nécessaireà ces ministres « libéraux » qu'eux-nirmes lui étaient indispensables. L'insurrection avait épargné le trône, et le trône était le seul obstacle opposé à « l'anarchie » ; aussi les libéraux de la classe moyenne et leurs chefs, actuellement au ministère, avaient-ils tout intérêt à rester en termes excellents avec la couronne. Le roi et la camarilla réactionnaire qui Tenlourait ne mirent pas beaucoup de temps à s'en apercevoir et en profitèrent pour arrêter le ministère même dans la voie des petites réformes qu'il avait de temps en lemps l'intention de faire.

Le premier soin du ministère fut de donner une sorte d'apparence légale aux récents changements opérés par violence. En dépit de toute l'opposition populaire, on convoqua la Diète Réunie. Elle devait, en qualité d'organe légal et constitutionnel du peuple, voter une nouvelle loi électorale qui permit de procéder à l'élection d'une assemblée chargée de s'entendre avec la couronne sur une nouvelle constitution. Les élections devaient être indirectes : la masse des votants devait élire un certain nombre d'électeurs qui, eux, avaient à choisir leurs représentants. Ce système d'élection à deux degrés passa malgré les efforts de toute l'opposition. On demanda alors à la Diète Réunie un emprunt de 40 millions de tha- 1ers (25 millions de dollars), auquel le parti populaire s'opposa, mais qui fut également consenti.

Ces actes du ministère permirent au parti popu-

laire ou parti d('mocratiqiie, comme il s'intitulait maintenant, de se développer rapidement. Ce parti, ayant à sa tête les petits industriels et les boutiquiers et réunissant autour de son drapeau, au commencement de la Révolution, • la grande majorité des ouvriers, demandait le sutlrage universel et direct, comme en France, une Assemblée législative unique et la reconnaissance pleine et entière de la Révolution du 18 mars comme base du nouveau système gouvernemental. La fraction plus modérée se serait déclaré satisfaite de la monarchie ainsi « démocratisée » ; ceux qui étaient plus avancés posaient comme but l'établissement de la République. Les deux fractions étaient d'accord pour reconnaître dans l'Assemblée nationale allemande de Francfort l'autorité suprême du pays, tandis que les constitutionnalistes et les réactionnaires atTectaient une grande horreur pour la souveraineté de cette x\ssemhlée qu'ils considéraient comme entièrement révolutionnaire.

Le mouvement indépendamt des classes ouvrières s'est trouvé pour quelque temps interrompu par la Révolution. Les besoins immédiats et les conditions du mouvement étaient tels qu'ils ne permettaient de mettre en avant aucune revendication spéciale au parti prolétarien. En etfet, tant que le terrain n'était pas assez déblayé pour permettre une action indépendante des ouvriers, tant que le sutFrage universel et direct n'était pas encore établi, tant que les trente-six Etats, plus grands ou

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