L ASSEMBLÉE ET LES GOUVERNEMENTS
du danger on ne la trouvait nulle part; elle ne se sentait jamais aussi bien que le lendemain d'une défaite décisive, lorsque, tout ayant été perdu, elle avait tout au moins la consolation de savoir que, d'une façon ou d'une autre, la question était résolue. Aussi, tandis que l'adhésion des grands banquiers, manufacturiers et commerçants, avait un caractère plus réservé, étant plutôt une simple manifestation en faveur de la Constitution de Francfort, la classe qui se trouvait immédiatement au-dessous d'eux — celle de nos vaillants boutiquiers démocrates — se mit en avant d'un air majestueux et déclara, comme d'habitude, quelle dépenserait la dernière goutte de son sang plutôt que de laisser tomber la Constitution impériale.
Soutenue par ces deux partis — les bourgeois partisans de la royauté constitutionnelle et les boutiquiers plus ou moins démocrates — l'agitation en faveur de l'établissement immédiat de la Constitulion impériale gagna rapidement du terrain et trouva son expression la plus forte dans les parlements des dill'érents Etals. Les Chambres de Prusse, de Hanovre, de Saxe, de Bade, de Wurtemberg se prononcèrent en sa faveur. La lutte entre les Gouvernements et l'Assemblée de Francfort prenait un as[)ect menaçant.
Les Gouvernements, d'ailleurs, agissaient rapidement. Les Chambres prussiennes, qui avaient à reviser et à conUrmer la Constitution, furent dis-
soutes d'une façon anticonstitutionnelle ; des émeutes, provoquées intentionnellement par le Gouvernement, éclatèrent à Berlin, et le lendemain, 28 avril, le ministère prussien fit paraître une note circulaire dans laquelle la Constitution impériale était proclamée un document tout à fait anarchique et révolutionnaire que les Gouvernements d'Allemagne devaient transformer et purifier. La Prusse niait catégoriquement ce souverain pouvoir constituant dont les sages de Francfort s'étaient toujours tant vantés, mais qu'ils n'avaient jamais établi. C'est ainsi qu'un Congrès de Princes — une résurrection de l'ancienne Diète fédérale — fut convoqué dans le but de se prononcer sur cette Constitution qui avait déjà été promulguée comme loi. En même temps la Prusse conc(mtrait ses troupes à Kreuznach, à trois jours de marche de Francfort, et invitait les Etats plus petits à suivre son exemple en dissolvant leurs Chambres aussitôt qu'elles donneraient leur adhésion à l'Assemblée de Francfort. Cet exemple fut rapidement suivi par le Hanovre et par la Saxe. Il était manifestement impossible d'éviter que la lutte se décidât parla force des armes. L'hostilité des Gouvernements, l'agitation dans le peuple paraissaient de jour en jour plus fortes. Les militaires étaient partout l'objet de la propagande des citoyens démocrates, et, dans le sud de l'Allemagne, avec un grand succès. Partout se tenaient de grands meetings qui prenaient la résolution
l'assemblée et les gouvernements 157
de soutenir la Constitution impériale et l'Assemblée nationale par la force des armes s'il le fallait. A Cologne, une réunion des délégués de tous les conseils municipaux de la Prusse Rhénane se tint dans le même but. Dans le Palatinat, à Bergen, à Fulda, à Nuremberg, dans l'Odenwald, les paysans se rassemblaient par milliers et se trouvaient gagnés par Tenlhousiasme. Pendant ce temps, en France, l'Assemblée constituante était disssoute, et les nouvelles élections se préparaient au milieu d'une violente agitation, tandis qu'à la frontière Est de l'Allemagne les Hongrois, repoussaient, dans l'espace d'un mois, par une succession de brillantes victoires, le tlot de l'invasion autrichienne, depuis la Theiss jusqu'à la Leitha ; on s'attendait tous les jours à les voir prendre Vienne d'assaut. C'est ainsi que, l'imagination populaire étant de tous côtés excitée au plus haut point, et la politique agressive des Gouvernements se manifestant tous les jours plus nettement, une violente collision était inévitable et, seule l'imbécillité peureuse pouvait se persuader que la lutte se terminerait pacihquemont. Mais cette peureuse imbécillité était très largement représentée à l'Assemblée de Francfort.
Londres, juillet 1852.
CHAPITUE XVII L'INSURRECTION
18 septembre 1832.
Le conflit inévitable entre rAssemblée nationale de Francfort et les Gouvernements des difl'érents Etats de rAlleniagne éclata enfin, dans les premiers jours de mai 1849, en hostilités ouvertes. Les députés autrichiens, rappelés par leur Gouvernement, étaient déjà retournés chez eux, à l'exception de quelques membres appartenant à la gauche ou parti démocratique. La grande masse des membres conservateurs, voyant la tournure que prenaient les choses, se retira même avant d'y être invitée par les différents Gouvernements. Ainsi, indépendamment des autres causes qui, comme nous l'avons vu dans les lettres précédentes, augmentaient l'influence de la gauche, ce seul abandon de leur poste par les membres de la droite suffisait à transformer l'ancienne minorité de rx\ssemblée en une majorité. La nouvelle majorité, qui n'avait jamais rêvé pareil bonheur, avait profité de sa situation sur les bancs de l'opposition pour protester contre la faiblesse,
rinclécision et l'indolence de l'ancienne majoritt' et de son Lieutenant de l'Empire. Maintenant c'étaient ses membres qui, tout d'un coup, se trouvaient appelés à remplacer cette ancienne majorité. C'était à eux maintenant de faire voir ce qu'ils étaient capables de faire. Leur carrière devait naturellement être caractérisée par l'énerjïie, la décision, l'activité. Eux, l'élite de l'Allemagne, allaient bientôt pouvoir pousser en avant le vieux Lieutenant de l'Empire et ses ministres indécis et, au cas oii ce serait impossible, ils allaient — à n'en pas douter — déposer, en vertu du droit souverain du peuple, cet impuissant Gouvernement et le remplacer par un pouvoir exécutif énergique et infatigable qui assurerait le salut de l'Allemagne! Pauvres gens! Le?//" pouvoir — si l'on peut appeler ainsi un pouvoir auquel personne n'obéit — était encore bien plus ridicule que celui de leurs prédécesseurs.
La nouvelle majorité déclara qu'en dépit de tous les obstacles la Constitution imj)ériale allait être mise en vigueur, et sans délai; que le 15 juillet suivant le peuple élirait des députés à la nouvelle Chambre des représentants, et que cette Chambre se réunirait à Francfort le 15 août suivant. C'était une déclaration de guerre ouverte faite aux Gouvernements (|ui n'avaient pas reconnu la Constitution impériale, parmi lesquels les principaux étaient la Prusse, l'Autriche, la Bavière, comprenant plus des trois quarts de la population aile-
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mande, — déclaration de guerre qui fut aussitôt acceptée par eux. La Prusse et la Bavière rappelèrent également- les députés envoyés à Francfort par leurs territoires et précipitèrent leurs préparatifs de guerre contre l'Assemblée nationale, tandis que, d'un autre côté, les manifestations du parti démocratique (en dehors du parlement) en faveur de la Constitution impériale et de l'Assemblée nationale prenaient un caractère plus turbulent et plus violent, et que la masse des travailleurs, guidée par les hommes du parti le plus extrême, était prête à prendre les armes pour une cause qui, si elle n'était pas la sienne, lui faisait entrevoir au moins quelque chose qu l'approcherait de son but en débarrassant l'Allemagne de ses anciennes formes monarchiques. Ainsi, les Gouvernements étaient partout à couteaux tirés avec leurs sujets; le conflit était inévitable; la mine était chargée et il ne manquait qu'une étincelle pour provoquer l'explosion. La dissolution des Chambres en Saxe, la convocation de la Landwehr (réserve) en Prusse, la résistance ouverte opposée par les Gouvernements à la Constitution impériale, ont joué le rôle de ces étincelles; elles sont tombées — et le pays tout entier s'est enflammé. A Dresde, le peuple s'empara victorieusement de la ville le 4 mai. et chassa le roi, tandis que tous les districts environnants envoyaient des renforts anx insurgt's. Dans la Prusse Rhénane et la Westphalie, la
Landwehr refusa de marcher, prit possession des arseruuix et s'arma elle-même pour la défense de la Constitution impériale. Dans le Palatinat, le peuple s'empara des fonctionnaires du Gouvernement bavarois et de la caisse publique et nomma un Comité de défense qui plaça la province sous la protection de l'Assemblée nationale. Dans le Wurtemberg, le peuple obligea le roi à reconnaître la Constitution impériale et, dans le duché de Bade, unie au peuple, força le grand-duc à s'enfuir et créa un Gouvernement provincial. Dans les autres parties de rAllemagne, le peuple n'attendait que le signal décisif de l'Assemblée nationale pour se lever les armes à la main et se mettre à sa disposition.
La situation de l'Assemblée nationale était beaucoup plus favorable qu'on n'aurait pu l'attendre de son ignoble passé ! La partie occidentale de l'Allemagne avait pris les armes en sa faveur; les troupes hésitaient partout; dans les petits Etats, elles étaient incontestablement favorables au mouvement. L'Autriche était alfaiblie par les victoires des Hongrois, et la Russie — cette force de réserve des Gouvernements allemands — rassemblait toutes ses troupes pour soutenir l'Autriche contre les armées magyares. La seule nation qu'il fallait soumettre, était la Prusse, et, vu les sympathies révolutionnaires qui existaient dans ce pays, il y avait quelque chance d'atteindre ce but. Tout dépendait ainsi de la conduite de l'Assemblée.
L'insurrection est un art au môme titre que celui de la guérite ou que tout autre, et comme tel soumis à certaines règles qui, si elles sont négligées, amènent la perte du parti qui les enfreint. Ces règles, qui se déduisent logiquement de la nature des partis et des circonstances auxquelles on doit avoir atîaire dans le cas donné, sont si claires et si simples que la courte expérience de 1848 avait suffi pour les faire parfaitement bien entendre de 1 Allemagne. Premièrement, ne jouez jamais avec l'insurrection avant d'être tout à fait préparés à affronter les conséquences de votre jeu. L'insurrection est un calcul à grandeurs très indéterminées, dont la valeur peut changer chaque jour; les forces qui sont dirigées contre vous ont tous les avantages de l'organisation, de la discipline et de l'habitude de l'autorité ; si vous ne leur opposez j)as une forte supériorité, vous êtes vaincus et perdus. En second lieu, une fois entrés dans la voie insurrectionnelle, agissez avec la plus grande décision et prenez l'otlensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé; il est perdu, avant même de s'être mesuré avec ses ennemis. Surprenez vos ennemis lorsque leurs forces sont éparpillées; préparez toujours de nouveaux succès, petits, mais se répétant tous les jours ; conservez l'ascendant moral que le premier soulèvement heureux vous a donné ; attirez de votre côté ces éléments hésitants qui suivent toujours l'impulsion la plus forte et qui regardent toujours du
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côté le moins dangereux ; forcez vos ennemis à se retirer avant qu'ils puissent réunir leurs forces contre vous; comme dit Danton, le plus grand maître connu de la politique révolutionnaire : de l'audace, de l'audace, encore de l'audace !
Qu'avait alors à faire l'Assemblée nationale de Francfort si elle voulait échapper à la perte certaine qui la menaçait? C'était, avant tout, de voir clair dans la situation et de se convaincre qu'elle n'avait maintenant d'autre choix que de se soumettre sans condition aux Gouvernements ou de prendre en main, sans réserve et sans hésitation, la cause de l'insurrection à main armée. C'était, en second lieu, de reconnaître publiquement toutes les insurrections qui avaient déjà éclaté et d'inviter le peuple à prendre partout les armes pour défendre la représentation nationale, mettant hors la loi tous les princes, les ministres et autres qui oseraient s'opposer au peuple souverain représenté par ses mandataires. C'était, en troisième lieu, de déposer aussitôt le Lieutenant de l'Empire allemand, de créer un pouvoir exécutif fort, actif et décidé, d'appeler les troupes insurgées à Francfort pour assurer sa protection immédiate et donner ainsi en même temps un prétexte légal ù l'extension de l'insurrection, d'oiganiser en un tout compact toutes les forces qui se trouvaient à sa disposition, en un mot de profiter rapidement et sans hésitation de tous les moyens utiles pour fortifier sa position et affaiblir celle de ses adversaires.
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Mais les vertueux démocrates de l'Assemblée de Francfort tirent juste le contraire de tout cela. Non contents de laisser les choses suivre leur cours, ces hommes illustres allèrent jusqu'à perdre par leur opposition tous les mouvements ins-urrectionnels qui se préparaient. Ainsi agit, par exemple, M. Karl Vogt, à Nuremberg. Ils laissèrent réprimer les insurrections de la Saxe, de la Prusse Rhénane, de laWestphalio, sans leur avoir apporté d'autre concours qu'une protestation posthume et sentimentale contre la violence et l'insensibilité du Gouvernement prussien. Ils entretinrent des relations diplomatiques secrètes avec les insurrections de l'Allemagne du Sud, mais ne les ont jamais soutenues en les reconnaissant ouvertement. Ils savaient que le Lieutenant de l'Empire était du côté des Gouvernements, et c'est cependant à lui, qui n'avait jamais fait un mouvement, quils s'adressaient pour qu'il s'opposât aux intrigues de ces Gouvernements, Les ministres de l'Empire, de vieux conservateurs, se moquaient de cette impuissante Assemblée à chacune de ses séances, et elle le supportait. El lorsque Wilhelm Wolff, député silésien l'un des éditeurs de la Nouvelle Gazette Rhénane, ht appel à eux pour leur proposer de mettre hors la loi le Lieutenant de l'Empire, qui, comme il le disait avec justesse, n'était rien autre que le premier et le plus grand traître de tout l'Empire — il fut hué par l'unanime et vertueuse indignation de ces révolutionnaires
démocrates! Bref, ils parlaient, ils protestaient, ils proclamaient, ils se prononçaient, mais ils n'avaient jamais assez de courage ou d'esprit pour agir, tandis que les troupes ennemies des Gouvernements s'approchaient de plus en plus, et que leur propre pouvoir exécutif, le Lieutenant de l'Empire, complotait activement avec les princes allemands leur rapide destruction. Ainsi cette méprisable Assemblée perdit jusqu'aux dernières traces de la considération dont elle jouissait ; les insurgés, qui s'étaient levés pour sa défense, cessèrent de sen préoccuper, et lorsqu'enlin elle aboutit, comme nous allons le voir, à une fm honteuse, elle mourut sans que personne remarquât cette fm sans honneur.
Londres, août 18."j2.
2 octobre 1832.
Nous avons dit, dans notre dernier chapitre, que la lutte entre les Gouvernements allemands d'un côté et le Parlement de Francfort de l'autre acquit enfin un degré de violence tel que, dans les premiers jours de mai, une insurrection ouverte éclata dans une grande partie de rAllemagne, d'abord à Dresde, puis dans le Palatinat Bavarois, dans quelques parties de la Prusse Rhénane, enfin à Bade.
Dans tous les cas, la partie des insurgés qui combattait rôpllement, celle qui tout d'abord prit les armes et livra bataille à la troupe, se composait de la classe ouvrière des vil/es. Une fraction de la population pauvre des campagnes, ouvriers et petits fermiers, se joignait généralement à elle, une fois le conflit éclaté. On trouvait aussi, du moins pendant quelque temps, dans les rangs des armées insurrectionnelles, un nombre plus ou moins grand de jeunes gens de toutes les classes placées au-dessous de la classe capitaliste ; mais
cet aj?régat plutôt indistinct diminuait très vite aussilùt que les atl'aires semblaient prendre une tournure sérieuse. Les étudiants, en particulier, ces « représentants de Tintellect », comme ils aimaient à s'appeler, étaient les premiers à abandonner leurs drapeaux, à moins qu'ils ne fussent retenus par le grade d'olTicier qui leur était attribué et pour lequel, naturellement, ils n'avaient que très rarement des capacités.
J.a classe ouvrière s'engagea dans cette insur-
rection, comme elle se serait engagée dans ioute autre qui lui eût promis soit d'écarter quelque obs-i tacle de son chemin vers la domination politique! . et la révolution sociale, soit, au moins, de forceit \jV les classes plus influentes, mais moins coura- j geuses, de la société, à une action plus décidée et ' plus révolutionnaire que celle qu'elles avaient adoptée auparavant. La classe ouvrière prit les armes, sachant pleinement qu'au point de vue des conséquences directes, ce n'était pas sa lutte propre qu'elle menait, mais elle suivait en cela la seule politique juste, qui consistait à ne pas permettre à la classe qui s'élevait sur ses épaules If (comme l'avait l'ait la bourgeoisie en 1848) de fortifier son Gouvernement de classe, sans au moins ouvrir à la classe ouvrière une libre carrière à ses propres intérêts, et, dans tous les cas, à amener une crise à la suite de laquelle, ou bien la nation serait lancée d'une façon décisive et irrésistible dans la voie révolutionnaire, ou bien le
Statu quo d'avant la Révolution serait rétabli aussi exactement que possible, rendant ainsi inévitable une nouvelle révolution. Dans les deux^s. les classes ouvrières représentaient l'intérêt réel et bien compris de la nation en général, en hâtant, dans la mesure du possible, ce cours de la révolution que toutes les vieilles sociétés de TEurop^ civilisée doivent riécessairement franchir jïvam qu une d'elles puisse aspirer de nouveau à un dévelojDpêment plus tranquille et plus régulier de ses ressources.
Quant aux habitants des campagnes qui se sont joints à l'insurrection, ce qui les a surtout jetés dans les bras du parti révolutionnaire, c'est en partie le poids énorme des impôts, en partie les charges féodales qui les écrasaient.
Sans manifester aucune initiative propre, ils formèrent la queue des autres classes engagées dans l'insurrection, flottant entre les ouvriers d'un côté et la classe des petits industriels de l'autre. C'était leur position sociale particulière qui décidait presque toujours de la voie qu'ils allaient suivre ; les ouvriers agricoles soutenaient, en général, les artisans des villes, et le petit fermier était prêt à marcher la main dans la main avec le petit boutiquier.
La classe des petits industriels, dont nous avons plusieurs fois noté l'importance et l'influence considérables, peut être considérée comme la classe qui a dirigé l'insurrection de mai 1849. Aucune
des grandes villes d'Allemagne, ne ligui'ant, à ce moment, parmi les centres du mouvement, la classe des petits industriels, qui prédomine toujours dans les villes moyennes ou petites, Irouva les moyens de prendre dans ses mains la direction de l'insurrection. Nous avons vu, de plus, que, dans la lutte pour la constitution impériale et les droits du Parlement allemand, les droits de cette classe particulière se trouvaient en jeu. Les (louvernements provisoires qui s'étaient formés dans tous les districts insurrectionnels représentaient, pour la plupart, cette fraction de la population, et l'étendue du chemin qu'ils ont fait peut être prise, par conséquent, avec raison, comme mesure de ce dont est capable la petite bourgeoisie allemande, c'est-à-dire, comme nous le verrons, de perdre seulement tout mouvement qui se remet entre ses mains.
La petite bourgeoisie, grande dans la vantardise, est impuissante pour Faction et très prudente quand il s agit de risquer^uelque chose. Le 1 caractère mesquin de ses transactions commer- Iciales et de ses opérations de crédit est éminemment apte à poser, sur son caractère, la marque du manque d'énergie et d'esprit d'entreprises; il faut s'attendre, par conséquent, à voir les mêmes qualités caractériser sa carrière politique. Aussi (la. petite bourgeoisie encouragea-t-elle l'insurrection en proférant de grands mots et en se vantant de ce qu'elle allait faire ; elle s'empressa de s'em-
paror du pouvoir aussitôt que l'insurrection eut éclaté bien malgré elle, et elle n'employa ce pouvoir qu'à détruire les effets de l'insurrection. Partout oii un conflit armé amena à une crise sérieuse, les boutiquiers demeurèrent frappés d'ellVoi en présence de la situation dangereuse qui leur était faite, en présence du peuple qui avait pris au sérieux leurs vaniteux appels aux armes, en présence du pouvoir qui se trouvait ainsi leur être imposé, en présence, surtout, des conséquences que comportait pour eux-mêmes, pour leurs positions sociales etpour leurs fortunes, la politique dans laquelle ils étaient forcés de s'engager. Ne s'attendait-on pas aies voir risquer « la vie et la propriété », comme ils le disaient toujours, pour la cause de l'insurrection? N'étaient-ils pas forcés de prendre des positions officielles dans l'insurrection, ce qui, dans le cas d'une défaite, pouvait amener la perte de leur capital? Et, dans le cas d'une victoire, n'étaient-ils pas certains d'être immédiatement mis à l'écart et de voir leur politi(|ue tout entière bouleversée par les prolétaires victorieux, qui formaient le gros de l'armée des combattants? Placée ainsi entre les dangers contraires qui l'entouraient de tous les côtés, la petite bourgeoisie ne sut se servir de son pouvoir que pour abandonner les choses à elles-mêmes, perdant ainsi toute chance de succès qu'il y aurait pu avoir et tuant complètement l'insurrection. Sa ' politique, ou plutôt son absence de politique, était
partout la mcMiie, et c'est pourquoi l(^s insurrections de mai 1849 furent toutes, dans toutes les parties de l'Allemagne, taillées sur le même patron.
A Dresde, la lutte dura pendant quatre jours dans les rues de la ville. Les boutiquiers de Dresde, qui formaient la « garde comuiunale », non seulement ne combattaient pas, mais, dans Ixuiucoup de cas, favorisaient l'action des troupes contre les insurgés. Ces derniers étaient presqu'exclusivement des ouvriers des districts manufacturiers voisins. Ils trouvèrent un chef capable et plein de sangfroid dans la personne du réfugié russe Michel Bakounine qui, plus tard, fut fait prisonnier et se trouve actuellement enfermé dans les cachots de Munkacs, en Hongrie. L'intervention de nombreuses troupes prussiennes écrasa le mouvement.
Dans la Prusse Rhénane, la véritable bataille n'eut que peu d'importance. Toutes les grandes villes étant des forteresses commandées par des citadelles, il ne pouvait y avoir, de la part des insurgés, que des escarmouches. Aussitôt que les troupes furent réunies en nombre suffisant, c'en fut fait de la résistance armée.
Avec le Palatinat et Bade, au contraire, une province riche et fertile et un Etat tout entier tombèrent au pouvoir de l'insurrection. Argent, armes, soldats, munitions, tout était sous sa main. Les soldats de l'armée régulière eux-mêmes se sont joints aux insurgi's; bien plus, à Bade, ils étaient môme les plus avancés d'entre eux. Les insurrec-
tions de Saxe et de la Prusse Rhénane se sacrifièrent pour gagner du temps et permettre d'organiser le mouvement dans l'Allemagne du Sud. Jamais la situation n'avait été aussi favorable pour une insurrection provinciale et partielle. A Paris, on s'attendait à une révolution ; les Hongrois étaient aux portes de Vienne ; dans tous les Etats de TAlleraagne centrale, non seulement la population, mais même les troupes, étaient très favorables à l'insurrection et n'attendaient qu'une occasion pour se joindre ouvertement à elle. Et, malgré cela, une fois remis entre les mains de la petite bourgeoisie, le mouvement fut perdu dès le commencement. Les gouvernants petits bourgeois, surtout ceux de Bade — M. Brentano en tète — n'oubliaient jamais qu'en usurpant la place et les prérogatives du souverain « b'gitime », le grand-duc, ils commettaient le crime de haute trahison. Ils s'asseyaient dans les fauteuils ministériels ayant la conscience de leur crime dans le cœur. Et que peut-on attendre de gens aussi poltrons? Non seulement ils abandonnèrent l'insurrection à sa spontan('ité incohérente et, par conséquent, inefficace, mais encore ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour enlever au mouvement tout ressort, l'amollir et l'anéantir. Et ils y réussirent, grâce à l'appui zélé de ces profonds politiciens qu'étaient les héros « démocrates » de la petite l)Ourgeoisie, qui croyaient véritablement « sauver le pays », pendant qu'ils se laissaient mener par le bout du nez
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par quelques hommes an coup d'œil plus pénétrant, tels que Brentano.
Quant au côté militaire de 1 allairc, jamais opérations ne furent conduites d'une fagon ])lus •négligente et plus stnpide que sous le commandement de Sigel, général en chef de Bade, ex- { lieutenant de l'armée régulière. La confusion régnait partout, toutes les bonnes occasions étaient perdues, tous les moments précieux étaient n('gligés pour des projets colossaux, mais impraticables, et lorsqu'au Polonais capable, Mieroslavski, prit le commandement, l'armée était désorganisée, battue, démoralisée, mal approvisionnée et avait devant elle un ennemi quatre fois plus nombreux; il ne pouvait faire rien d'autre que de livrer, à Waghliusel, une bataille glorieuse, mais sans succès, d'organiser une retraite intelligente, et de livrer une dernière bataille désespérée sous les murs de Rastadt et de céder.
Comme dans toutes les guerres insurrectionnelles où les armées sont composées à la fois de soldats bien exercés et de conscrits inexpérimentés, il y eut dans l'armée révolutionnaire beaucoup d'héroïsme, en même temps que beaucoup de panipue, très peu militaire et souvent incompréhensible ; mais, tout imparfaite qu'elle devait nécessairement être, elle eut au moins cette satisfaction qu'un nombre ([uatre fois supérieur, ne fut pas capable de la battre et que cent mille hommes de troupes régulières com-
m l'allemagne en 1848
battant contre vingt mille insurgés les traitèrent, militairement, avec autant de respect que s'il s'était agi de la vieille garde de Napoléon.
L'insurrection avait éclaté au mois de mai; vers le milieu du mois de juillet 1849, elle était complètement réprimée, et la première révolution allemande était linie.
Londres (sans date).