VIK ET TRAVAUX DES CULTIVATEURS
Lorsqu'on se propose d'étudier l'a^yronomie d'un pays, il faut commencer par se rendre un compte exact de la manière dont la propriété foncière y est organisée, connaître la division du sol et le mode de culture qui y est pratiqué.
Vers la fin du moyen âge, nous voyons en Allemagne comme ailleurs les princes souverains et les seigneurs féodaux spirituels et temporels, abbés, évèqucs, chevaliers et communes, en possession de la plus grande partie du sol. En général, les propriétés des princes souverains, des seigneurs ecclésiastiques ou des nobles ne formaient pas encore de vastes agglomérations de terrains. C'étaient, pour la plupart, des terres disséminées, situées dans des localités souvent très-distantes les unes des autres; il était fort rare qu'un seigneur possédât tout un village'. Presque toujours, le village appartenait à trois ou quatre seigneurs fonciers qui en faisaient cultiver les terres par leurs colons principaux et ceux qui leur étaient subordonnés.
Dans presque toutes les contrées de l'Allemagne, mais surtout dans les provinces où la noblesse ne possédait pas une grande autorité, se trouvaient enclavés dans les propriétés seigneuriales * un nombre plus ou moins considérable de terrains appartenant en propre à des paysans libres. Au nord-ouest et au sud-est de l'Allemagne, en Frise, dans la basse Saxe, en Souabe, en Franconie, dans les pays rhénans, la vieille Bavière, le Tyrol, les archiduchés et quelques par-
' Dans les comtés de Mark, de Recklinf^liaiisen et de Dortmuii J, ils étaient complètement inconnus. — Rive, ßauentgüierwcsen, p. 20, 218, 300.
* Voy. Mau[\er, Fronhtife, t. 111, p. 221-223. — Zeitsrdrifl fur die Geschichte des Obenheins, p. 27, 227-326. 385-454, et la remarque finale de l'éditeur.
ties de la Carinthie et de la Sfyrie, un assez grand nombre de communes s'étaient maintenues libres et prospères '.
Pour les propriétés libres, appartenant aux particuliers -, le droit de succession n'entraînait presque jamais le morcellement des terres. Le principe de 1' " indivisibilité de la propriété « garantissait au paysan le maintien de son bien-être. Le fils aine héritait ordinairement non-seulement de la propriété, mais encore de tous les instruments de culture, des bestiaux et de tout le mobilier de la maison. La propriété passait de père en fils; les frères et sœurs du propriétaire étaient entretenus de droit dans la maison et faisaient partie intégrale de la famille, formant ainsi une sorte de « domesticité incongédiable ". La maison ne pouvait être vendue ou hypothéquée sans le consentement de l'héritier, et la loi saxonne (Saxenspiegel) n'obligeait celui-ci à payer ses dettes qu'autant qu'elles ne dépassaient pas la valeur mobilière ^ Cette loi empêchait le paysan de contracter des obligations pesantes, et avait aussi pour but de le mettre à l'abri des emprunts usuraires; car, ainsi que le disait Geiler de Raisersberg, - lorsque le .Juif sait qu'il a peu ou rien à attendre d'une propriété, il n'est pas disposé à prêter beaucoup '' ». On divisait ainsi qu'il suit les fermages seigneuriaux ou libres : Grandes propriétés, de 3 à 10 menses d'étendue, c'est-à-dire de 90 à 330 arpents.
Propriétés moyennes, de 60 arpents seulement. Petits biens, de dimensions encore plus minimes. Outre les fermiers, beaucoup de cultivateurs, sous des dénominations diverses, ne possédaient point de terres et n'étaient que locataires d'une chaumière, quelquefois entourée d'un petit jardin ou d'un petit champ. Les plus pauvres bénéficiaient souvent des donations faites à l'Église et des vastes acquisitions territoriales du clergé, car il ne s'y trouvait pas seulement de vastes territoires isolés, mais encore un grand nombre de petits terrains, au bon entretien desquels l'Église avait charge de veiller, et dont elle confiait la culture aux paysans qui ne possédaient rien. Cette propriété d'emprunt leur procurait travail et entretien ^ A mesure que la population s'accrut, des biens ecclésiastiques plus considérables
' V( y. SUGENIIEIM, Aufhebung der Leiheigenschaft, p. 359.
* Les possessions foncières n'étaient divisées que dans les pays rhénans, soit parce que l'heritafje paternel était partaj^é entre les enfants, soit à cause du morcellement de la propriété, amené par la vente de quelques terrains séparés. On y voyait en même temps un grand nombre de biens inaliénal)les. Lette et VON RÖNNE, Laiulesculturgeselzgebung, 1, LIX.
' On considérait le paysan établi sur un bien comme inamovible. Voy. C. vox Vogelsang, Die Xothicendigkeil einer- neuen Grundenllaslimg, p. 11. (Vienne, 1880.)
* Voy. Ju'hmruchcr and Schindercy, p. 41. (Augsbourg, 1739.) ' Arnold, Gesch. des Eigenihiims p. 57.
ORGANISATION DK I,A F' 11 o I' li IKT F.. 267
<uren( confiés à un nombre toujours plus j-rand de petits paysans locataires, parmi lesquels on en choisissait (jueWjues-uns pour remplir la charjfc de « porteurs du fiel" ". Ils rcciicillaicni i'ar{>cnt des ferma^jes et les dons en nature, et en étaient responsables '. On voyait aussi des fermiers libres s'établir dans les possessions ecclésiastiques ou sei{',ncuriales, à cliar{>c pour eux, la plupart du temps, de payer la « troisième (jerbe •' au seigneur. La première [^erbe élail destinée à couvrir les frais de culture; les deux autres, considérées comme bénéfice net, étaient parlap,ées entre le locataire et le seigneur. D'autres paysans cultivaient aussi des terrains connus sous le nom de ccnsives qui leur étaient alloués à vie. D'autres encore faisaient valoir des terrains dont ils étaient considérés comme propriétaires perpétuels et héréditaires, pourvu qu'ils s'acquittassent de quelques corvées et services personnels. On voit aussi des groupes de fermiers s'associer pour cultiver les terres des seigneurs; ces derniers pnnaient alors les cultivateurs sous leur protection spéciale. Enfin, un grand nombre de p;iysans étaient simplement des colons établis sur des terrains particuliers.
Les colons formaient la majorité de la population agraire, et l'on peut hardiment affirmer que, vers la fin du moyen âge, la plus grande partie du sol a'ppartenait, dans presque toutes les provinces, moins aux seigneurs fonciers qu'à ceux auxquels ils l'avaient louée, le propriétaire en titre n'ayant plus droit qu'à une simple redevance ou à une corvée. Les biens dès colons devenaient peu à peu, par conséquent, des possessions presque aussi indépendantes que ceux des paysans libres *.
On ne voit presque nulle part que tenanciers ou colons fussent serfs. Le servage, devenu si fréquent à partir du commencement de la révolution sociale du seizième siècle ^ était fort rare au milieu du quinzième et n'existait plus guère que chez les paysans slaves de Tarrière-Poméranie. Dans tout le reste de l'Allemagne, l'influence de l'Église avait fait prévaloir la loi souabe qui dit expressément : « Nous avons dans l'Ecriture : c un bomme ne doit pas appartenir à « un autre homme. » Nous avons emore l'axiome du droit impérial : « Les hommes sont à Dieu, le cens à l'Empereur ^ " Ces principes
' Voy. Mo\E, Zeitschr., t. V, p. ô9.
' Sur les divers f^enres de proprir-tns de paysnns et leurs différents droits, voy. Maurf«, Fronhöfe, t. Hl. p. •J18-229. Voy. ausïi l'article de Mittermaier, Bauer und Banenigut. dans \' Encyclopédie de Ersch et Grlber, t. VIII, p. 159-177. Peetz, Vollswirihschiifiliche Studien, p. 259-265. Sur la propriété en Prusse, voy. Lette et vo\ nöWE, t. I, p 15-70 et 2^ 875 876. — IMeitzen, Boden und Landwirthschiiftliche l'crhältn sse des prruss, Staates, t. I, p. 366-390.
' Voy. notre second volume.
* Maurer, Fronhöfe, t. II, p. 80, 88-89.
furent presque partout mis en pratique pendant un très-grand nombre d'années. Ceux qui devaient à leur seigneur corvée et redevance ne pouvaient, il est vrai, quitter sans sa permission et sans qu'il en fût informé la terre qui leur avait été confiée; ils étaient « liés à la glèbe », mais personnellement libres, et presque toujours les terres leur étaient assignées à titre de possessions irrévocables. Par voie de succession, l'héritage passait à l'un des fils, ordinairement à l'ainé et, à défaut de descendance mâle, à la fille ainée. Quand le colon mourait sans enfants, le bien retournait au seigneur. Les terres des cultivateurs devaient payer impôt, au lieu que les propriétés des seigneurs et des nobles en étaient exemptes. Ce fait prouve, précisément, que les biens des colons n'étaient pas considérés comme appartenant aux seigneurs, mais plutôt comme constituant entre eux une propriété inaliénable pour tous deux '.
Au point de vue de l'économie agronomique, on peut caractériser cette possession du sol par des colons libres personnellement, ayant leurs droits et leurs devoirs, comme une assurance donnée au paysan sur la base de la possession héréditaire.
Le cultivateur devait à ce système une condition fixe et la sécurité pour le pain de chaque jour. D'autre part, la location héréditaire du sol était d'une importance extrême pour la bonne exploitation, car un fermier héréditaire ne porte pas en général à l'amélioration de son bien un moindre intérêt que le propriétaire en titre. Le colon héréditaire (même dans les pays oti plus tard la condition du paysan devint si misérable, en Poméranie par exemple) n'était nullement entravé dans le faire valoir de ses terres. Les bâtiments, les semences, le bétail, les instruments de culture et de ménage, tout lui appartenait; il était même libre d'employer les coupes de bois de la propriété pour les intérêts de l'exploitation K " Les paysans de la Poméranie », dit l'écrivain contemporain Kanzow, « payent une modeste redevance et ont aussi des corvées déterminées. Ils sont riches et dans le bien-être, et quand il ne leur plait plus d'habiter dans la métairie ou d'y laisser vivre leurs enfants, ils peuvent la vendre avec la permission de leur seigneur, pourvu qu'ils lui abandonnent le dixième du prix de vente. Ensuite, avec leurs enfants et tout leur avoir, ils sont libres d'aller où bon leur semble. Ceux qui les remplacent doivent également une certaine somme au seigneur. » Kanzow dit plus loin en parlant des colons de l'île de Rügen* :
' So:m:meu Entwicklung der bauerlichen [{echtsrerhciltnisse, t. I, p. 94-1 53. 235. — Voy. sur les Homines proprii l'opinion d'Ulrich ZASirs, dans Stintzing, fol. 149.
'Voy. G.EDE, GiUsherrlich-bäuerliche. BesilzverhiUtnisse, p. 34-36.
' Kanzow, Pommerania, t. II, p. 418.
* Kanzow, t. II, p. 433. — Voy. Dahnf.rt, Samml. Pommerscher und Rügenscher Liinde%w hundin, t. III, p. 835-835. — Vov. G.€DE, p 40. — LETTE und VON RÖNNE.