ESSOR DU COMMERCE
tout à pari. L'élablisscment que les Allemands y avaient fondé, le Fondaco ou Foïilajo, comparable en imporlance depuis sa reconslruction (1505) à la maison et aux magasins de la hanse d'Anvers, comprenait, outre les boutiques et les entrepôts de marchandises, les logements de nos marchands, et servait aussi d'auberge aux voyageurs et aux pèlerins '. Au quinzième siècle, à l'époque où le commerce était le plus florissant à Venise, il arrivait souvent qu'une centaine de marchands allemands s'y trouvassent réunis. « J'y ai séjourné quelque temps », raconte dans ses souvenirs de pèlerinage le chevalier Arnold de Harlf (1497), < et j'y voyais tous les jours expédier de tous côtés quantité de marchandises (épices, soieries, etc.). A Venise, chaque ville a son propre comptoir. J'y vis ceux de Cologne, de Strasbourg, de Nuremberg, d'Augsbourg, de Lübeck et d'autres cités impériales. Nos marchands m'ont assuré que leur établissement rapportait parfois à la seigneurie 100 ducats de bénéfice net par jour -, abstraction faite des marchandises achetées et bien payées dans la ville. « Félix Fabri évalue à 20,000 ducats les droits de douanes prélevés annuellement par Venise sur les marchandises exportées en Allemagne (1484). « Outre cela ", dit-il, « plus d'un ballot échappe aux douaniers et s'expédie derrière leur dos ^ » « La maison de commerce des Allemands ", rapporte le voyageur italien Pietro Casola, « était si bien fournie, qu elle eiit été en élat de satisfaire à elle seule aux besoins de toute l'Italie. " Sanuto assure que pendant le seul mois de janvier 1511, les marchands allemands établis à Venise achetèrent pour 140,000 ducats d'épices, de sucre et d'autres denrées *. Les principaux articles exportés en Allemagne étaient : les épices, les figues et autres fruits du Midi; le poivre, le drap, les couvertures de soie, les étoffes précieuses tissées de fil de soie et d'or, le sucre et les verreries. Les Allemands, de leur côté, importaient à Venise et dans toute l'Italie leurs minéraux, fer, cuivre, plomb, étain, or et argent, et, en fait de produits
lien I" se relia, par l'intermédiaire des Pays-Bas, à l'organisation française. — Voy. Flegler, p. 33-35.
' Il existe encore, dans la partie la plus animée et la plus commerçante de la Tille, au Canal Grande, près du pont de Rialto.
^ De péaîjes et diverses taxes. — Arnold von Harff, Pilgerfahrt, p. 41.
' Ex hoc fontico tantae merces emittuntur in Alemaniam, quod nemo credit. Nam de publiais mercibus egredientibus recipiunt Veneti per annum ultra XX millia ducatorum pro telonio, demtis privatis minutis et furtivis mercibus, quae noctibus educuntur vel aliis rebus ignobilioribus commiscentur. • Evagatorium, t. III, p. 432.
■* Voy. W. IIeyd, Das Haus der deutschen Kaufleute in Venedig, dans le Zeitschrift de Sybel, t. XXXII, p. 193-220. — EnneN, Die Stadt Köln und das Kaufhaus der Deutschen in Venedig, dans le Monaslehrft de Pick, für rheinisch-tceslfüUsche Gcchicktsforschung, t. I, p. 105-138. — Voy. la description du Fontego dans Tentori, Saggio suHa storia di Venetia, par Mone, Zeitschrift, t. V, p. 5.
fabriqués, du cuir, de la corne, des lainages, des toiles et des fourrures de toutes sortes.
Parmi les villes rattachant à rAllemagne le commerce de Venise, Ratisbonne, Augsbourg, Ulm, Auremberg et Lübeck étaient au premier rang. Juscju'au seizième siècle, et même après que le commerce eut perdu beaucoup de son ancienne splendeur, les Augsbourgeois envoyaient encore les jeunes gens à Venise comme à une haute école de science commerciale. Les Fugger, Weiser, Baumgartner, Herwart, Rem et autres y avaient des comptoirs '.
Ce n'était pas seulement quelques villes isolées qui s'efforçaient d'étendre ^- le commerce du Saint-Empire - jusqu'à la Méditerranée et cherchaient à en faire le point central des échanges entre le nord et l'est de l'Europe : toute la bourgeoisie de la haute Allemagne, les villes des frontières de France au delà du haut Rhin, depuis les Vosges, le long du Mein et du Danube jusqu'à la frontière hongroise, prenaient part avec le même zèle et la même persévérance à cette vaste ramification.
Les habitants de la haute Allemagne, les Alsaciens, les populations du haut Rhin et des rives du lac de Constance -; les Allemands de Franconie, de Bavière, des possessions héréditaires d'Autriche, entretenaient les relations commerciales les plus animées avec l'Italie et le Levant, source principale de leur richesse et des progrès de leur industrie ^
Jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'Allemagne fut le foyer du commerce universel, l'entrepôt et le marché du monde entier pour les matières premières aussi bien que pour les produits fabriqués. Par la Ligue hanséatique, non-seulement elle dominait le commerce de la Baltique et de la mer du Nord, mais encore, possé dant la clef de tous les défilés et passages des Alpes, elle rattachait à son courant d'affaires les réseaux commerciaux aboutissant à la Méditerranée. Francfort-sur-le-Mein était le centre des échanges de la haute et basse Allemagne. <= A la foire de Francfort -, écrit Jérôme Miinzer (1495), » les marchands flamands, hollandais, anglais, polonais, bohémiens, itahens, français affluent de tous côtés. De presque toutes les contrées de l'Europe on les voit apporter leurs
' Le Journal de Lucas Rem, pultlié par Greiff, et qui s'ouvre en 1494, ne nous offre pas seulement un brillant témoignage de l'ancienne splendeur et importance du commerce d'Augsbourg, il nous présente aussi le tableau attachant de la vie et des habitudes dun marchand allemand à cette époque. Sur le commerce de Nuremberg avec l'Italie, voy. Roth, t. I, p. 111-114, 271. — Voy. Kleinsch:\IIDT, Augsbowg, Xuremberg und ihre Handelsfürslcn im fünf:.ehnten und scchzenlen Jahrhundert ICassel, 1881).
- Sur le commerce des villes du lac de Constance, voy. .aione, Zciischrifi, t. IV, p. 6-67.
3 Voy. Falk, t. II, p. 35-37.
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marchandises, et ils font les plus brillantes affaires '. " François I" refjardait Francfort comme la plus [jrande ville de commerce nonseulement de l'Allema^iue, mais presque du monde entier-. La célèbre foire de Francfort était la source la plus abondante des revenus de la ville. Afin de proté{>;cr l'aller et le retour des marchands étrangers, la municipalité avait or[;anisé une ;■• escorte " composée de seize, vingt-quatre, trente et souvent même quatre-vingt-dix ou cent arbalétriers, suivant le plus ou le moins de danger de la route à parcourir. En 1404, pour aller à la rencontre des marchands de Limbourg et de Montabaur, l'escorte mit cent onze hommes sur pied. Tous étaient habillés de blouses de coutil blanches et noires, ornées sur le côlé gauche de glands noirs, rouges et blancs'. Les sommes que les marchands en voyage étaient obligés de payer aux seigneurs fonciers dont ils traversaient les domaines pour en obtenir de sûres escorles formaient, avec les taxes si nombreuses dont les marchandises étaient alors grevées, les lourdes et onéreuses plaies du commerce au moyen âge; mais si l'on tient compte de ces difficultés, jointes à taut d'autres, on n'en admirera que plus l'essor grandiose de l'industrie à l'époque dont nous nous occupons*.
Par la découverte du passage maritime conduisant aux Indes orientales, le principal courant du commerce universel reliant l'Europe à l'Asie avait été transporté du centre de l'Europe à l'ouest, vers la mer, et la position commerciale de l'Allemagne s'en était trouvée profondément modifiée. Toutefois ce changement ne fut pas la première ni la seule cause de la décadence du commerce survenue plus tard dans nos villes du Sud. Tant que le Portugal conserva la prépondérance dans les échanges avec le Nouveau Monde, il fut plutôt une cause de progrès et de vie. Les marchands du Sud, et surtout ceux de Nuremberg et d'Augsbourg, s'aperçurent bien vite que leur situa tiou centrale eu Europe ouvrait désormais trois roules à leur commerce avec l'Asie : la voie ancienne, passant par Venise et Gênes,
' Kunstmann, p. 308.
- Voy. Lers.ner, Frankfurter Chronik, t. I, p. 129.
'Sur la foire et l'escorte de Francfort, voy. surtout Kriegk, Franl/urier Zustände, p. 294-329.
* Pour plus de détails, voy. Falke, Gesch. des deutschen Handels, t. I, p. 237-247. — Un exemple suffira pour nous donner une idée des innombrables péages alors réclamés : Des marchands se rendant de la fronrière de la Bavière à Vienne sont obligés de payer onze fois les douanes dans leur voyage. Falke, p. 237.
celle si longtemps parcourue conduisant d'Anvers aux rives occidentales de l'Europe; enfin la route nouvelle de Lisbonne. Ils se servirent de cette dernière presque aussitôt qu'elle fut ouverte. Les Allemands de la haute Allemagne avaient pris le plus vif intérêt aux découvertes portugaises, et l'un de nos compatriotes rendit d'importants services à Yasco de Gama lors de sa première expédition aux Indes'. En 150.3, Wilser, négociant d'Augsbourg, et plusieurs marchands d'autres villes fondèrent à Lisbonne un vaste établissement, et obtinrent du roi don Emmanuel le droit d'établir aux abords et à l'intérieur de la ville des maisons de commerce pourvues d'entrepôts. Parmi les privilèges donnés parle Roi à la compagnie des marchands allemands, privilèges dépassant les faveurs accordées à ses propres sujets, il faut surtout citer ceux qui se rapportent au commerce des Indes. Les épices, les bois du Brésil et autres marchandises, provenant soit des Indes, soit des iles nouvellement découvertes, purent désormais être achetés et transportés affranchis de tous droits de douanes. La compagnie fut en outre autorisée à se servir des vaisseaux de toute grandeur construits dans le pays, avec la jouissance des franchises concédées aux bâtiments portugais, et obtint aussi le droit d'employer ses propres navires, pourvu toutefois que les hommes d'équipe fussent Portugais. Par des lettres de franchise datées du 3 octobre 1604, le roi de Portugal accorde aux marchands allemands établis dans ses États le droit d'avoir un tribunal particulier. Les célèbres commerçants Wilser, ainsi que leurs secrétaires, sont invités à prendre part à 1 expédition indienne, et à mettre à la suite de la flotte royale quelques-uns de leurs bâtiments. " Les premiers d'entre nos compatriotes ", écrit avec fierté Conrad Peutinger au secrétaire impérial Biaise Hiilztl (.3 janvier 1505), '• nous avons visité les Indes, et c'est un grand honneur pour nous ^. " Des trois vaisseaux allemands qui prirent part à ce voyage sous la conduite du vice-roi don Francisco de Almeida (1505), deux comptaient parmi les plus grands de cette admirable flotte. Le 15 novembre 1606, ils rentraient dans le port de Lisbonne. « Nous avons entrepris et achevé ce voyage au nom de Dieu », écrit l'un des passagers, Bernard Sprenger. A lui seul soient honneur et gloire, maintenant et dans l'éternité! Amen K »
' Voy. dans le présent volume ce que nous avons déjà dit sur la part prise par les Allemands à la découverte du Nouveau Monde.
^ Greiff, p. 171. — Les lettres et renseifjnements de Conrad Peutinger écrits entre 1497 et 1506 se rapportent tous au commerce des Indes et à la découverte d'une nouvelle voie maritime, et prouvent suffisamment avec quelle attention les grands négociants d'Augsbourg (les Fugger, Weiser, etc.) suivaient les découvertes de leur temps et savaient les mettre à profit.
^ Voy. F. Klwstman.N, Fahrt der ersten Deutschen nach dem portugiesischen Indien, dans les Bislor. pol. ßl., p. 48, 277-309.