‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 130 sur 477 · FUNESTES CONSÉQUENCES DU LUXE · texte numérisé non relu

FUNESTES CONSÉQUENCES DU LUXE

en pierre do (aille; elles ont de hautes et imposantes façades et sont peintes intérieurement et extérieurement; les portes ont des fermetures de fer et les fenêtres des vitres. On croit entrer dans des demeures princiéres. " ;' Il est impossible de passer Nuremberp; sous silence. Quand on vient de la basse Franconie et qu'on aperçoit de loin cette ville magnifique, elle apparaît dans une splendeur vraiment grandiose; lorsqu'on y péuètre, l'idée qu'on s'en était faite est confirmée par la beauté de ses rues, la propreté de ses maisons. Les églises de Saint-Sébald et de Saint-Laurent sont dignes d'être vénérées aussi bien qu'admirées. Le château impérial domine fièrement la ville, et les demeures bourgeoises semblent avoir été bâties pour des princes. En vérité, les rois d'Ecosse souhaiteraient d'être aussi bien logés que le moins favorisé des bourgeois de Nuremberg... '. " « A parler franchement, aucun pays d'Europe n'a de villes plus belles, plus plaisantes que l'Allemagne. Elles sont riantes, fraîches d'aspect; il semble qu'elles aient été achevées d'hier. " « Nulle part, chez les autres peuples, on ne trouve autant de liberté que dans les villes d'Allemagne. Les habitants des soi-disant États libres d'Italie sont de véritables serfs, comparés aux bourgeois allemands. A Venise, à Florence, à part le petit nombre de ceux qui ont en main le gouvernement, les bourgeois sont traités en esclaves. Ils n'osent ni employer leurs revenus comme il leur convient, ni dire hbrement ce qu'ils pensent, et sont soumis aux plus rudes exigences fiscales. En Allemagne, au contraire, tout est gai, tout est facile; personne ne se voit frustré de son avoir, chacun garde son héritage, et l'autorité ne gène que ceux qui nuisent aux autres -. »

« L'Allemagne ", écrivait Wimpheling environ cinquante ans plus tard, " n'a jamais été plus riche ni plus florissante que de nos jours, et cette prospérité, elle la doit surtout au labeur infatigable et aux industrieux efforts de ses bourgeois, artisans et négociants. Les paysans mêmes s'enrichissent. De tous côtés, depuis un siècle et plus, s'élèvent les plus magnifiques églises, les plus splendides monuments pubhcs, et, chose encore plus digne d'être louée, les établissements charitables destinés aux pauvres et aux malades se multiplient et sont libéralement dotés. "

« Mais la richesse », poursuit Wimpheling montrant le revers de la médaille, « a aussi de grands périls, comme nous en avons tous les jours la preuve; elle engendre un luxe exagéré, la sensualité, la débauche, et, ce qui est tout aussi désastreux, elle fait naître la cupidité et la soif de posséder des richesses toujours plus grandes. Cette cupidité rend l'esprit des hommes frivole et conduit au

' Médiocres Norimbergae cives.

- Voy. l'ouvrage cité ci-dessus. De rliii, ciiu, etc. Op., 718.

mépris de Dieu, de l'Église et de ses lois. Le mal se montre dans toutes les classes. Même parmi les prêtres, Famour du bien-être se rencontre très-fréquemment, surtout chez ceux qui appartiennent à la noblesse; ils n'ont aucun souci des âmes et veulent égaler les riches marchands par leur faste. Les moins entachés des vices du temps, ce sont les paysans et les ouvriers ; ceux-là vivent encore d'après les simples mœurs d'autrefois, .l'en dis autant de ces curés de paroisse qui dans les villes et les campagnes se montrent pleins de zèle pour le salut de leurs ouailles. Dieu merci ! le nombre de ces bons pasteurs est grand! Les monastères oi^i l'esprit de la règle vit encore et qui ne possèdent pas de grandes richesses sont aussi à l'abri des erreurs du siècle. Le mal se produit surtout dans les cités où le commerce a pris une grande extension et permet d'acquérir en peu de temps des bénéfices considérables, parce qu'il excite et satisfait dans le peuple des besoins de luxe toujours nouveaux. Un commerce si prospère n'est pas toujours un bien, surtout lorsqu'il a pour objet de coûteuses bagatelles, de riches habillements, des mets délicats '. «

V Exhortation chrétienne dit aussi : " Tout est loin d'être louable dans l'état du marchand. Le commerce est honorable et nécessaire quand il se rapporte à des choses indispensables à l'homme, comme la nourriture, l'habillement, l'habitation, car on ne peut se procurer partout les choses nécessaires à la vie. Mais il en est tout autrement de ces bagatelles superflues qui ne servent qu'à amollir les hommes, à flatter la sensualité, à engendrer les mauvaises mœurs et les mauvaises modes, comme nous en avons trop souvent la preuve dans les villes et même dans les campagnes. La chose en est venue à un tel point que je crains les sévères jugements de Dieu sur nous. Les modes varient si souvent que cela est à peine croyable. Elles sont d'une extravagance inouïe; hommes et femmes affublent leurs corps périssables de vêtements dont on ne saurait imaginer la magnificence -. "

Le luxe des habits, en effet, était arrivé à un degré d'extravagance étrange. Les simples bourgeois, tout comme les nobles et les hauts dignitaires civils, portaient des perles à leurs chapeaux, à leurs chausses, pourpoints et manteaux; des bagues d'or à leurs doigts,

^ A la fin de son ouvrage De arte impressoria. * Page 8.

des ceintures en arguent ciselé, des couteaux, des épées, même des ceintures d'or et d'argent massits. Leurs habits étaient brodés d'or et d'argent; ils portaient du velours, du damas et du satin et d'élégantes chemises de soie, plissées et toutes galonnées d'or. Leurs manteaux et leurs pourpoints étaient doublés et garnis de zibeline, d'hermine de martre. Les femmes et filles de bourgeois mêlaient des fils d'or j à leurs nattes et à leurs boucles, se couvraient de bijoux et se paraient I de perles, de couronnes d'or, de coiffes brodées d'or et de perles. I Les étoffes de soie, de velours, de damas ou de satin dont se servaient les femmes, étaient encore plus riches que celles employées par les I hommes. Les chemises tissées d'or étaient regardées comme « parure I indispensable pour toute dame honorable ". Le conseil de Ratisbonne, voulant diminuer par une loi somptuaire la magnificence outrée des ; habillements, la profusion des bijoux précieux, ordonne aux femmes j et aux filles de la haute bourgeoisie d'observer à l'avenir le règlement suivant : •■ Il leur est interdit d'avoir plus de huit habillements, six manteaux longs, trois robes de danse, un manteau à gros plis. Les robes ne doivent pas avoir plus de trois paires de manches en velours, damas, ou autre étoffe de soie; deux chaperons garnis de perles sont permis, pourvu qu'ils ne dépassent pas le prix de douze florins chacun*; un diadème d'argent et de perles, d'une valeur de cinq florins, est autorisé; trois voiles seulement sont accordés, parmi lesquels un seul pourra valoir huit florins, et la frange ne devra pas peser plus d'une once d'or. On permet de garnir les robes de franges de soie; celles de perles et d'or sont interdites. Il est permis d'avoir une collerette garnie de perles, de la valeur de cinq florins, un plastron de perles de douze florins, autour des manches deux rangs de perles de cinq florins l'once ; une petite chaîne d'or avec médaillon de quinze florins; un collier de vingt florins. Excepté la bague de fiançailles et de mariage, point d'anneaux dépassant vingt-quatre florins. Trois ou quatre Pater noster, chacun de la valeur de dix florins. Galons ou ceintures, de soie ou d'or, sont tolérés, mais pas plus de trois *. » « Si j'examine la parure de plus d'une bourgeoise ", dit Geiler de Kaisersberg, •. je constate qu'elle porte sur elle, en sa magnifique robe et ses joyaux précieux, la valeur de plus de trois à quatre cents florins; dans ses armoires, pour la vaine parure de son corps, elle possède pour plus de trois mille florins d'habillements et d'objets précieux. » Cette somme est colossale pour l'époque.

' Pour douze florins, on pouvait alors acheter trois bœufs engraissés. Voy. plus haut.

* Gemeiner, Chronik von Rcgenslmrg, t. III, p. 679-684. — Sur les lois somptuaires, voy. Malreu, Stikltever/assung, t. III, p. 81-86. — Lois somptuaires des diètes de Lindau (1497), de Fribourg (1498), dAugsbourg (ISOO}, dans la nouvelle collection des arrêts des États, t. II, p. 31, 47-48, 78-79.

K On voit parmi nous ", dit encore Geiler, - des femmes qui laissent, comme les hommes, leurs cheveux pendre sur le dos; elles ont des bérets garnis de plumes de coq sur la tète. Quelle honte el quel péché! ^'e vois-tu pas qu'il n'est maintenant personne qui n'ait des oreilles d'âne? ^'e vois-tu pas les joyaux d'argent que les femmes attachent à leurs bérets, et n'est-ce pas une honte qu'elles portent maintenant des coiffures d'homme"? Les hommes, à leur tour, ont des bonnets brodés de soie et d'or comme les femmes; les femmes se font des diadèmes comme les saintes d'église. Tout leur corps est plein de folie, au dedans, au dehors, sous la ceinture, dans la ceinture, hors de la ceinture. Leurs chemises sont plissées; elles ne savent qu'imaginer pour s'affubler ; tantôt leurs manches sont démesurément larges et ressemblent à celles des frocs de moines; tantôt elles sont si étroites qu'elles peuvent à peine y pénétrer. Les autorités des villes et celles des campagnes devraient leur interdire les robes abominablement courtes qu'elles adoptent maintenant'. Vois donc les ceintures qui entourent leurs tailles! Tantôt elles sont de soie, tantôt d'or; tantôt d'un travail si précieux que l'orfèvre, pour les ciseler, ne prend pas moins de quarante ou cinquante florins. Elles traînent dans la poussière les longues queues de leurs robes, et ne songent guère, eu se parant, à la nudité du Christ dans ses pauvres, n " Ouelque«:-unes ont tant de robes que durant toute la semaine elles ont de quoi en changer deux fois par jour, le matin et l'après-midi. Si elles vont le soir à la danse ou à quelque divertissement, elles en 'ont encore en réserve, et aimeraient mieux les voir dévorées par les mites que d'en donner le prix aux malheureux. ^ -■ Les femmes ne sont pas seules à laisser traîner leurs robes dans la boue : les prêtres et les prélats en font tout autant. •

" Autrefois ■-, poursuit Geiler, ^- l'hermine, la zibeline, les fourrures précieuses n'étaient que pour les princesses et les grandes dames; aujourd'hui, les bourgeoises ne peuvent plus s'en passer. »

Une chanson populaire le leur reproche :

' Sur les modes immodestes de l'époque, voy. Sermones et varii tractatus de i Geiler lArgeut., 1518), fol. 26^. — Voy. de Lorenzi. t. II, p. 17-23. — Keller, j Nachlese, p. 328. — HcLLMiNN, Sladlcircsen, t. IV, p. 135-152. — SibeXkees, Mate- \ rialien, t. IV, p. 603. Beaucoup d'ordonnances contre des modes semblables sont j venues jusqu'à nous, par exemple celles de Berne (en 1481, 1486, 1495.) — Axshelm, j t. I, p. 255, 408. et t. II, p. 19G. « Mais les seigneurs du conseil ', dit VExhorta- I lion chrèiienne, ^ ne prennent pas de mesures sérieuses contre le luxe, car il rapporte aux marchands beaucoup d'argent, et celui qui le blâme, et censure les habillements immodestes, n'est pas vu d'un bon œil. » Lorsque .Jean Capistrano prêcha à Ulm contre les modes du jour et les mauvaises mœurs (1461), le conseil de la ville le fit jeter eu prison et le chassa peu après de la cité. JÀGER, Ulm, p. 509.

t Les femmes se couvrent de pelleteries rares; elles sont parées comme des princesses. Qui peut maintenant distinguer leur rang? C'était bien mieux dans l'ancien temps! Le renard était alors leur plus belle fourrure.

» Flics se fardent plusieurs fois le jour, se mettent de fausses dents', et portent des cheveux qui ne leur appartiennent pas. »

« () femme = , dit Geiler, n'as-tu pas peur, le soir, lorsque tu songes qu'au grand péril de ton âme tu portes des cheveux étrangers qui ont peut-être appartenu à une femme morte? »

Le zèle du prédicateur de Strasbourg' prend encore à partie ces hommes efféminés qui s'oignent de baume et s'inondent d'eau de roses. « Bien souvent », dit-il, « ces jeunes fats, ces fils de marchands qui se croient quelque chose parce que leurs pères ont de l'argent et la moitié du jour sont assis dans les auberges ou se pavanent dans nos rues, sont encore plus insensés dans leurs modes que les femmes. Ne vois-tu pas comme ils crêpent leurs cheveux, se teignent, se graissent le museau? » " Ils se barbouillent avec de la graisse de singe », dit Sébastien Brant dans la Nef des fous; « ils font bouffer leurs cheveux avec du soufre, de la résine et des blancs d'œufs battus jusqu'à ce qu'ils se tiennent tout roides sur leur tête. » « Voyez leurs chausses », dit Geiler à un autre endroit, ;: elles sont bigarrées comme la tablette d'un échiquier; elles sont découpées en tout petits morceaux, et la façon en est plus coûteuse que l'étoffe. Toutes ces modes nous viennent d'Italie et de France. » Il fait honte aux Allemands, " le premier, le plus admirable peuple de la terre », et leur reproche de se laisser affoler par les modes des pays voisins et . de singer les plus extravagantes fantaisies des tailleurs étrangers. Les marchands, selon lui, sont surtout responsables de ce luxe honteux dans les costumes. « Grâce à leur cupidité, grâce aux navigateurs revenus des pays lointains, nous voyons arriver parmi nous », dit-il, « tant de modes étranges, tant d'habits saugrenus et d'inventions bizarres, que l'on nous prendrait pour des fous! Nos marchands se sont embarqués fous et reviennent plus fous que jamais, dans leurs costumes absurdes; et malheureusement ils trouvent un grand troupeau d'insensés pour les imiter. » " Celui qui veut maintenant se faire tailleur de fous doit être vraiment un habile homme M »

Jean Butzbach, racontant ses années d'apprentissage chez un tailleur d'Aschaffenbourg, nous dit dans son Livret de voyage : « Nous étions obligés de confectionner les pièces d'habillement

' Anshelm fait mention de fausses dents en ivoire dès 1509, t. IV, p. 30.

- Xarrenschiff, p. 27-28, 185. Judciiicucher und Schiiulerey, p. 18. — Gr.VNATAPFEL, p. 102. — Voy. Dacheux, Jean Geiler, p. 213-215. — Voy. sur les modes extravagantes portées par les paysans du temps une chanson populaire publiée dans le livre d'Uhland, t. I, p. 525-531.

les moins importantes non pas en drap uni, mais en drap de toutes couleurs. Il nous fallait, comme si nous eussions été peintres, broder artistement sur ce drap des nuages, des étoiles, le ciel bleu, des éclairs, la grêle, des mains croisées; ou bien encore des clés, des lys, des roses, des arbres, des branches, des croix, des lunettes et d'autres innombrables folies que la vie brillante de la cour, la légèreté et Faraour du plaisir variaient et renouvelaient sans cesse. Les costumes étaient confectionnés avec les étoffes les plus riches, l'écarlate, le ^ane^ anglais, les draps de Liège, de Rouen, de Grenoble, de Bruges, de Gand, d'Aix-la-Chapelle, et d'autres plus précieuses encore. En fait d'étoffes de soie, on employait le velours, le damas, le camelot, brodés de semis de roses ou garnis de zibeline K »

Les modes variaient perpétuellement, et les costumes de toutes les nations étaient imités. « Il ne faut que venir à Strasbourg, » dit Geiler, " pour savoir comment «'habillent les Hongrois, les Bohémiens, les Français, les Italiens etc. ^. » < Les formes des habits changent constamment », dit Conrad Celtes, décrivant la vie des bourgeois de IS'uremberg. ^ La mode subit Finfluence de toutes les nations avec lesquelles Nuremberg fait le commerce. » « Tantôt on porte le costume sarmate, large vêtement à plis garnis de fourrure, et turban autour de la tête; tantôt c'est la veste hongroise cpii domine, et Fon porte par-dessus un manteau italien; ou bien la mode est à la française, et alors les habits ont des parements et des manchettes ^ » « A certaines fêtes ", dit un auteur contemporain, '! les nobles s'habillent trois fois le jour, et chaque fois revêtent le costume d'un pays différent; tantôt ils paraissent en Allemands, tantôt en Italiens, tantôt en Espagnols; aujourd'hui en Français, demain en Hongrois *. »

Car la noblesse, elle aussi, donnait depuis longtemps dans la coûteuse extravagance du luxe des habits, et « partageait toutes les folies des petits-maîtres citadins ". Ce travers devint même une des causes principales de son appauvrissement. « Si la noblesse est maintenant abaissée dans notre pays >, dit un contemporain, « c'est aux modes coûteuses qu'elle doit s'en prendre. Les nobles veulent mener aussi grand train que les riches marchands des villes; ils les devançaient autrefois sous ce rapport, et maintenant ne veulent pas souffrir que les filles et femmes de simples négociants soient

^Chronica, p. 121-123. — Voy. Falke, Trachten und Modewelt, t. I, p, 290-293. — Weiss, Kosiümkunde, 3« et 4^ livraison, Stuttgard, 1868. - Voy. Dachel'x, p. 215, 3 Norimberga, cap. vi, * Voy. G. A. I\lE.\ZEL, Gcsch. der Deutschen, t. VIII, p. 218.

mieux c( plus riclicmcnt habillées que les leurs. Mais ils n'ont point rar{',enl (jnc possèdenl les marchands et ne sauraient amasser la viUj'jtiùme partie de la fortune que ceux-ci ont acquise par leur sordide métier et leur affreuse usure. Alors ils s'endedent et deviennent la proie des usuriers juifs et chrétiens; ils se voient forcés de vendre leurs biens ' tolalement ou en partie, et c'est ainsi que la noblesse tombe dans la misère pour avoir voulu mener une vie fastueuse et dépenser au delà de ses moyens, méprisant les simples coutumes de ses ancêtres ^ Je crains fort que tout ceci n'amène de grandes calamités dans les pays allemands ^ "

Pendant les Diètes, les plaintes " sur le luxe de la noblesse j, sur l'argent que dépensent les femmes pour leurs toilettes et celles de de leurs filles et de leurs gens, se renouvellent continuellement. Pour satisfaire leur vanité, les nobles retranchent même sur leur nourritin-e; ils vont s'endettant de plus en plus, car en Allemagne « les modes changent presque tous les ans. Les étrangers portent bien plus longtemps que nous leurs costumes d'apparat. " " Les dépenses déraisonnables et la ruine en sont les conséquences nécessaires, et les chevaliers brigands sont bien proches parents des nobles endettés. A cause d'un luxe si extravagant, beaucoup de dignes filles nobles ne se marient point; elles sont contraintes d'entrer dans les abbayes contre leur gré, parce que leurs parents n'ont plus le moyen de les entretenir dans l'éclat qu'ils jugent convenable à leur rang*. "

« Mais ce qu'il y a de plus déplorable ", dit Y Exhortation chrétienne parlant des tristes conséquences du luxe, ^ c'est que dans les villages, les rustres et leurs femmes commencent à porter les draps étrangers les plus coûteux, et se font même des habits de velours et de soie; ils adoptent les modes les plus folles et se vêtent comme les nobles. " Sur ce point les plaintes sont universelles.

Il II y a quelques années " , dit Brant, «les gens de nos campagnes étaient encore simples; le bon sens, qui s'était enfui des villes, semblait s'être

' Une veuve de Heudorf vendit pour une modique somme tout un village afin de pouvoir porter à un tournoi un manteau de velours bleu. — Zimmerische Chronic, t. I, p. 396-397. — Mauuer, Fronhöfe, t. W , p. 470. Sur l'appauvrissement de la noblesse de Westphalie, voy. Rolewinck, De laude Saxoniœ, p. 224. • Notre noblesse autrefois si considérée tombe de jour en jour; les étrangers possèdent notre héritage, de nouveaux propriétaires s'élèvent, et nous, avec nos armoiries, nous descendons toujours plus bas. = — Voy. Keller, t. II, p. 647.

^ Voy. RuxN'ER, Turnierhuch, p. 219. • — ■ Voy. Zimmerischc Chronilc, t. I, p. 460, 463 ; t. II, p. 520. — Strauss, Ulrich von Hulten, t. I, p. 9.

^ Eyn christlich ermanung, Bl. 11.

i Actes des diètes, t. XXXIV, p. 252-270, et t. XXXIX, p. 7-18, dans les Archives de Francfort,

réfugié parmi eux; mais tout est bien changé maintenant ! Nos villageois ne veulent plus porter de coutil ni de blouse: il leur faut des habits en drap de Londres ou de iMalines, tout tailladés, tout déchiquetés; iln'yaplus de simplicité dans le monde. Les villageois, gorgés d'argent, portent des vêtements de soie et des chaînes d'or '. '

On lit dans une comédie de carnaval :

.' La mode que le noble imagine, le paysan veut immédiatement l'imiter -, '

Materne Berler, de Ruf fach, dit dans sa chronique :

« Personne ne veut plus rester dans sa condition, et le rustre singe le gentilhomme. >•

" C'est un bien mauvais signe ), dit Geiler, " que l'impossibilité où l'on est maintenant de reconnaître la condition à l'habit. Quand l'ouvrier veut s'habiller comme sou maître, la servante comme sa maîtresse, le paysan comme le noble, le mal grandit de tous côtés. » « Voyez où nous en sommes venus! Personne maintenant n'a sur l'autre aucun avantage. Aujourd'hui, en s'adressant à un paysan, on l'appelle : Très-honoré monsieur! JXe souffre pas qu'on te nomme ainsi; ce nom ne te convient nullement; il sied aux princes et aux seigneurs, non à toi; au lieu de t'honorer, il te rabaisse. — Pourquoi cela? dit le paysan; j'ai de l'argent bien à moi, j'ai acheté les mêmes habits que les Irès-honorés seigneurs, » Geiler dit encore à un autre endroit : " Il y a trente ans, avant que je vinsse habiter ici ^ lorsque j'étais encore à Ammerschweyer, là-bas, dans la campagne où j'ai appris VA b c et où j'ai été confirmé, il n'y avait pas dans toute notre petite ville un seul homme portant un manteau court, si ce n'est un sergent ou valet civil. Tous avaient de longs vêtements tombant jusqu'aux genoux, suivant la coutume des paysans d'autrefois; mais à présent nos cultivateurs portent des vêtements déchiquetés, et si courts, et si galonnés que Ton n'en voit point de semblables dans les grandes villes. La gourmandise et la malice grandissent chez les villageois en proportion du luxe, au lieu qu'il y a trente ans, je le répète, ils menaient une vie sage et retirée*. » Anshelm, dans sa Chronique suisse, se plaint aussi de ce que l'ancienne loyauté, simplicité et modération ont grandement à souffrir des nouvelles modes introduites dans le pays; il dit que les paysans commencent à porter des habits

' GoEDEKE, 162, note. — Zarncke, Scb, Brani., p. 427. — Sur la démorausation des riches paysans dès le treizième siècle, voy. Seebe.x, p. 426.

2 Keller, t.'lll, 1158 et 1124-1134.

3 A Strasbourg, en 1478.

* Postille, t. III, p. 104. — EmeiS., p. 21. —Judenwucher, p. 19.

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