RESISTANCE DU PEUPLE A L INTRODUCTION DU DROIT ETRANGER
L'introduction d'un droit étranger, rempli de controverses interminables, révolta d'autant plus un peuple habitué à une procédure courte et orale, qu'il lui devenait désormais impossible de suivre lui-
' Sur le mépris des juristes pour le droit national, voy. Stcbee, t. II, p. 37, et 1. 1, p. 651. • L'introduction du droit romain fut une sorte de Héau « , dit-il, t. II, p. 138.
' BeSELEU, Volksrechl und Juristnirecht, p. 246-298. — Schmidt, Reaplion, p. 239. «Le droit romain est devenu un élément de civilisation dans le monde moderne, et son influence ne s'est pas seulement fait sentir dans les institutions que nous lui avons empruntées : notre méthode, notre manière de voir, en un mot toute notre culture juridique est devenue romaine. » Iheri.ng, Geist des römischen Rechtes, 3« éd., 1873, p. 1-3, 12-14. — GiEi\KE, p. 2-21. — Juste Moser, t. V, p. 36. « On pourrait croire », écrit Senckenberg dans son traité sur les tribunaux impériaux, '^ que l'ancienne constitution juridique du moyen âge, vu l'ignorance des temps, était remplie de confusion. Ainsi pensent ceux qui trouvent indispensables à la connaissance du droit une quantité de latia et de grec, une masse de livres de droit plus ou moins fleuris, un long séjour dans les universités, un chapeau rouge de docteur et je ne sais quelle variété de choses et de connaissances. Nos pères y mettaient moins de façons : ils n'avaient besoin, comme les soldats, que d'un très-petit nombre de principes et d'un jugement sain. Ils ajoutaient l'expérience à ces simples éléments, et la procédure était ainsi fort sagement établie. • Juste Moser dit de même (t. V, p. 36j : " Nos procès
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môme sa cause, et se voyait livré sans défense aux mains d'avocats et de chicaneurs, intéressés à voir les procès traîner en une longueur interminable. La jurisprudence devint un vulgaire métier exercé pour de l'argent. - Dans les villes, dans les campagnes, le nombre des avocats, des scribes, des procureurs, grossissait d'année en année, comme une invasion de sauterelles. » Tous les contemporains de bon sens fout entendre à ce sujet leurs avertissements et leurs plaintes. Mais ceux qui gémissent le plus de l'état des choses, ce sont les jurisconsultes à l'esprit élevé dont nous avons déjà raconté les travaux, et qui, plus compétents que personne en cette matière, ne prévoyaient que trop « où mènerait la haine du peuple contre ses exploiteurs ».
« Ceux qui portent au droit un intérêt sincère :>, écrit Jacques Wimpheliug en 1507, -' se trouvent en ce moment en bien mauvaise compagnie. Ils sontperdus dans la foule innombrable de gens vraiment peu dignes d'estime, pour lesquels les questions de droit et les procès ne sont que des moyens de remplir leur bourse; aussi fomentent-ils sans cesse des querelles et sucent-ilsjusqu'au sang les gens de petites ressources. » « Certains professeurs en droit ne rougissent pas d'attirer l'attention de leurs auditeurs sur d'habiles manières de se procurer de l'argent et des biens au moyen de la procédure '. • ■'■ Grâce à nos avocats •, dit-il ailleurs, " les procès deviennent innombrables, dispendieux, interminables. ^ Gerson raconte qu'une dame française voyant affluer à Orléans une foule d'étudiants qui tous aspiraient à devenir avocats et juristes, ne put s'empêcher de s'écrier : 'v Kélas! dans mon pays, il n'y a qu'un seul procureur, et cependant presque toute la contrée est bouleversée par ses chicanes! Que de calamités n'amènera doue pas cette nuée de légistes^! '> - Les avocats '', dit L:irich Zasius, ^ empoisonnent nos tribunaux, se raillent des juges, troublent la paix, bouleversent la société, et sont haïs de Dieu et des hommes '. "
Sébastien Brant n'hésite pas à mettre sur le même rang les avocats qui dépouillent le peuple et les chevaliers-brigands :
n'ont pas été raccourcis par les innovations des savants juristes. A l'époque où le simple bon sens faisait loi, les choses se passaient plus loyalement et plus courtenient. =
' Le juriste bolonais Baldus avait coutume de raconter à ses auditeurs dans ses cours sur le droit d'liéritar;e. que cette doctrine, à elle seule, lui avait rapporté quinze mille ducats, et il ajoutait : ' Ideo adverlatis. > Voy. Schmidt, Reccpiion, p. 91. « Solus .lustinianus et lîippocrates marsupium implent. » Énéas Sylvias iôpp.,]). 610, cp. p. lîi) nomme les juristes : » paais quaestores et auri corrasores. ^ Gengleu, p. 34-35. — Voy. Stintzing, Juristen böse Christen, p. 29-30, note 10.
^ Apologia pro rcpuhlica christiana (Phorce, 1Ô06), cap. II. — VOV. GeiGEP., Reuchlin, p. 87-88. — "Voy. Bn.\.NT, .Varrcnschri//, par. 71.
^ Voy. SxiNTZiNG, i'irich Zasius, p. 102.
LKS AVOCATS, EXI'LOITEUH.S DU PEUPLE. iG7
« L'un piilc en secret, et l'autre ouvertement; l'un s'expose au péril quelque temps qu'il fasse, l'autre met toute son Aine dans son encrier. Le voleur de grand chemin incendie les granges, au lieu que l'écrivassier, après avoir cherché un paysan bien nourri, ä la graisse succulente, le place sur des charbons ardents. Les avocats ne blesscnt-ils [)as la justice ;\ clini|uc iiistunt? Ils n'ont d'autre moyen d'existence que leur chicane embrouillée. Les scribes cl les hypocrites qui nous dévorent font un vrai métier de brigand; ils vivent de pillage, tout comme les reltres. Ils tendent leurs filets |)Our attraper le gibier: la plus petite querelle se change en procès, et la rigole devient ruisseau. Encore faut-il chèrement payer ces beaux parleurs, il faut les faire venir des pays lointains, afin qu'ils soient assez rotors i)0ur tromper les juges par leur babil. Alors ils s'arrangent [>our ([ue l'affaire traîne en longueur et que les débours et les épiccs se multiplient. A la fin, on se trouve avoir beaucoup plus dépensé en frais de justice que la cause n'en valait la peine . ■•
« Les avocats, médiateurs, notaires et leurs pareils », dit Geiler de Kai.sersbcrjî dans l'un de ses sermons, « troublent la paix publique; ils devraient étouffer les guerres et les querelles; mais au lieu de cela ils ne songent qu'à se procurer de l'argent en grossissant les frais de justice pour le client. => - Leur langue ressemble à l'aiguille d'une balance : elle se penche du côté où tu mets le plus gros poids, elle est comme un rasoir aiguisé. Le riche est irréprochable à leurs yeux, et celui qui donne beaucoup a toujours raison. Ils se vantent eux-mêmes de pouvoir faire un trou dans la charte la meilleure. Aussi longtemps qu'ils espèrent tondre quelque chose sur un procès, ils le prolongent; mais dès qu'ils pensent n'avoir plus rien à en tirer, ils le terminent. Ils sont encore plus haïssables que les chevaliers-brigands, et trouvent leur joie dans l'oppression de tous les hommes *. »
L'auteur de la Race icclche dit avec douleur :
II Depuis que le droit romain a pénétré chez nous, on a si bien glosé sur toutes choses que les honnêtes gens sont comme passés au crible jusqu'au moment où ils n'ont plus rien à donner; alors on les laisse aller. A propos de subtiles chicanes, on tourmente parfois un pauvre homme d'une façon si atroce que cela crie miséricorde à Dieu sur sou trône éternel. i
La confusion dans les choses de la justice devient tous les jours plus grande :
» Voyez le désordre qu'amène votre manière d'agir. Le mal augmente tellement que personne ne sait plus maintenant quelle opinion se faire sur le droit. Vos chicanes sont si compliquées qu'avec elles on peut tourmenter un malheureux pendant des jours, des mois, des années.
' Xan-enschi/f, p. 79 Ct "1. — Voy. Gœdeke, p. 15G-I57, 13C.
- Xancr.scliiff, p. 191-193. — 'Voy. Mlrneu, Xarrenbeschtcöninj, p 7G-78.
Les clients sont entraînés ;\ des frais sans nombre qu'un peu de bonne volonté pourrait parfaitement diminuer; mais cela ne cadrerait pas avec vos vues. Entre vos mains, l'honnête iiomme est si longtemps harcelé, que de guerre lasse il abandonne la partie. Avant qu'il ait fourni de chapons, de perdrix, de pigeons, de beaux habits et de houppelandes, l'avocat, le notaire, le procureur, etc., la moitié de sa fortune est partie par la fenêtre. C'est une pitié de voir de quelle manière vous contournez le droit; on est berné avant d'avoir pu s'en rendre compte. En vérité, il se passe maintenant de merveilleuses choses dans la justice! "
La conséquence de toutes ces subtilités et avocasseries, c'est que le monde " devient de plus en plus faux ». Les juristes songent bien plus à leur sacoche qu'à la justice, et le droit naturel est opprimé par le droit écrit.
Il Le droit écrit ne veut rien dire s'il ne sort du droit naturel; s'il ne l'a pas à sa droite, il s'égare étrangement. Le bon sens s'évanouit dans toutes vos gloses; l'avarice conseille mal, et fait abandonner aux avocats toute droiture. Ils jouent sur un point controversé où nul ne voit goutte, et grâce ;\leur astuce, le pauvre homme est dépouillé de tout son avoir '. »
On lit dans un sermon du temps (1515) :
« Gardez-vous des marchands usuriers! Gardez-vous des âmes rapacesqui vous écorchent, vous tondent, vous raclent, vous rasent! Mais je vous le dis avec plus d'insistance encore : gardez-vous des avocats! Ils ont maintenant le haut du pavé; depuis vingt ou trente ans, leur méchanceté et leur nombi^e croissent sans cesse; comme des plantes vénéneuses, ils envahissent tout. Ils exploitent encore plus le pauvre monde que ne le font les usuriers, car ils ne prennent pas seulement l'argent, ils dépouillent les gens de leur bon droit, de leur honneur! Au droit simple et naturel, ils ont substitué un droit étranger; et ce qui, dans l'ancienne procédure, se terminait en un jour ou deux, se prolonge maintenant des mois et des années. Quelle pitié que le pauvre peuple ne puisse plus se faire rendre justice comme autrefois, avant que l'on connût ces menteurs et ces imposteurs dont on n'eut jamais besoin! »
" Pourquoi tant de procédure à propos d'une cause qui n'est point embrouillée -, écrit Jean Cochlîeus à Willibald Pirkheimer, - pourquoi , sinon pour remplir la bourse des procureurs et des avocats? Que toutes les affaires seraient promptement expédiées sans leurs tours de passe-passe et leurs finasseries! Je n'accuse personne particulièrement, je ne me plains qu'en général, parce qu'un mal si funeste vient surtout de ce ïhrace (je veux dire de ce Justinien), dont le
> U'dschjallung, p. 15'' et 27.