CHAPITRE III
roLITIOUE EXTÉRIEURE ET ESSAIS d'lMITC \TIOX SOUS MAXI.MII.IEN 1".
L'Empire romain-germanique, (el qu'il était autrofx)is constitué, (lait, au milieu de la société du moyen âge, la première, ou pour mieux dire l'unique puissance législatrice de l'Europe. L'Allemagne i'iait à la lètc de la chrétienté.
Représentant au milieu des peuples européens la suprême puissance impériale, la mission qu'elle avait à remplir à l'extérieur consolidait et fortifiait au dedans l'union des différentes races dont elle était composée. L'expédition romaine imprimait au sentiment national un élan généreux; elle donna l'élan à ces essais hardis de colonisation, qui, même après la décadence de l'Empire, se perpétuèrent plus d'un siècle. A côté de l'Allemagne d'Occident et des anciennes tribus dont elle était formée, on vit se développer peu à peu une Allemagne orientale, et les habitants de la Silésie, de la Misnie, du Rrandebourg, du }.iec!vlembourg et de la Pomérauie ajoutèrent avec le temps des branches nouvelles à l'antique famille germanique.
L'Empire, dès son origine, contenait des cléments romans; il était aussi en contact , par ses marches orientales, avec des populations slaves, et des territoires considérables se réunirent peu à peu à ses premières possessions. La nation allemande, composée de tant de tribus différentes, -■ vrai peuple de peuples -, était particulièrement propre à devenir le centre de races diverses. Elle se servit toujours de son hégémonie avec modération, et n'entrava nulle part lé libre développement des Romans ou des Slaves devenus ses sujets; une aveugle soif de conquête n'était point dans son génie, et malgré son grand pouvoir, elle laissa toujours inattaquées les vastes frontières qui la séparaient delà France (depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à celles du Rhône). L'Empire romain germanique, formé par l'Allemagne, la Bourgogne et l'Italie, maintenait au milieu des peuples l'équilibre et la paix; et tant que ses ennemis extérieurs purent croire ses frontières inviolables. Tordre public eut un si ferme soutien en Europe,
iS-2 EMI'IRE ROMAIN GERMANIQUE, SITUATION EXTERIEURE.
qu'une guerre générale s'allumant entre les nations chrétiennes était regardée comme impossible '.
Mais la décadence de T Empire amena un grand changement. Plus TAllemagne abandonna sa mission à l'extérieur, et plus ses ressorts politiques se relâchèrent au dedans; les Kens sociaux qui avaient autrefois uni ses populations se rompirent. Dans les villes libres comme dans les petits États des princes souverains, la bourgeoisie conquit une très-grande indépendance. Par ses villes de commerce et les voies ouvertes à ses vastes échanp,'es, le peuple allemand avait rendu tributaires la plupart des pays européens; dans l'espace de temps qui sépare le règne de Rodolphe de Habsbourg de celui de Maximilieu, la prospérité publique n'avait cessé de croître, et la culture iutellecluelle avait fait d'admirables progrès; mais durant toute cette période la vie politique était restée renfermée en d'étroites limites, et la nation n'avait point tourné son ardeur vers un noble idéal, capable de j-éunir et d'employer toutes ses énergies.
L'Allemagne ne perdit pas seulement l'hégémonie européenne;, elle devint presque étrangère aux grands intérêts politiques des autres peuples.
C'est sous Frédéric IIî que l'Empire fit les pertes les plus graves.
Au nord, le Schleswig-Holstein, bien que placé sous la tutelle de l'Empire, tombe au pouvoir du roi de Danemark (1400). En Prusse, « à la grande humiliation et au grand préjudice de la nation - -, l'ordre Teutonique se voit contraint de céder la plus grande partie de ses possessions au roi de Pologne (paix de Thorn, i4('jG), et reçoit de lui, à titre de fief, les pays demeurés sous sa dépendance; l'Empire et l'Empereur voient sans s'émouvoir les « chevaliers Teutoniques » devenir les vassaux d'un souverain étranger.
La séparation de la Boliëme des intérêts et des destinées de TEmpire eut des conséquences encore plus funestes; la maison souveraine des Habsbourg' perdit avec la couronne de Bohême sa position ferme et stable en Orient et en Occident, et sa puissance en fut d'autant plus restreinte que la Hongrie ne pouvait être conservée sans la Bohême. Mais ce qui contribua le plus à l'affaiblissement de l'Empire, ce furent les progrès de la monarchie française et les envahissements des Turcs.
La politique belliqueuse et conquérante des rois français avait pu être entravée dans toutes ses entreprises en Allemagne et en Italie tant que les frontières de l'Empire lui avaient opposé une digue
' Ces sujets sont reniarfjualjlement traités dans l'ouvrage de Iicker, intitulé : Aaiscrreicli in seinen universalen und ntilionalen Beziehungen.
- Voy. la lettre de Grégoire de lleimburj]; du 21 décembre 1468. IIoflkfx, Kaiserl. Buch, p. 197. "
POMTIQl'E AMBITIFISE DES UOIS DE FRANCE. ^iH?,
rcdoutnble, et surtout tant que la Lorraine et la Bourgogne étaient restées allemandes; mais lorsque s'ébranla l'ancien ordre de choses, et que l'organisaliou de l'Empire vint à se dissoudre, ces pays attirèrent particulièrement l'atlention de la France, qui ne songea plus qu'a meflre ses projets à exéculion. En 1312, l'occupation de Lyon contre toute justice fut aussi désastreuse pour l'Empire que plus tard la capture de Strasbourg le devait être pour la monarchie '. Les ardentes et continuelles aspirations de la France s'expriment fort clairement dans un document daté de 1333 : par une convention passée entre Philippe de Valois et le duc Henri de basse Bavière, ce dernier, traître à l'Empire et dans l'espérance d'obtenir le trône d'Allemagne par le secours de la France, ouvre an roi Philippe de brillantes perspectives, et lui propose de l'aider à conquérir l'évéché de Cambray et toute la partie romane de l'Empire, depuis la Saône et le Uhoue, jusqu'aux frontières de la Lombardie et de la Suisse allemande-.
Sous Louis de Bavière la politique française, dans le but d'affaiblir l'Empire, entretient pendant de longues années les dissentiments de l'Empereur et du Pape, met sans cesse obstacle à leur réconciliation, tire parti, au quinzième siècle, du schisme religieux^, et cherche, par de continuelles menées et par des conventions secrètement conclues avec les princes*, à s'approprier des territoires allemands. En 1444, le roi Charles VII et ie dauphin Louis ne font point mystère de leurs plans, et déclarent iiautcment que leur intention est de ^ conquérir
' Voy. FicKrn, Kaiserreich, p. 127. Sur les entreprises françaises sous le rcfïnc de Rodolphe, voy. Kopp, lîcicksgeschichtc, i. i. p. 870-878. Sur la perte du royaume d'Arles et les vues ainijitieuscs de la France sur la Lorraine, voy. GEDHAr%Di, Gesch. der erblichen Rrichstiindc, t. I, p. 219-221, 225, 226, 231-23-î, lio, 257.
* RÖHMrn, Kaisfrregesten von 1314-1347, p. 301, et Fontes, t. I, p. 215. Dans Ce traité, Henri tenait déji^ le lan,i;a{;e dont se servirent en 15521e duc Maurice de Saxe et ses affilies dans leur conspiration d'État. « Il s'était, disait-il, résiyné à l'abandon des pays en question, en considération de tout ce que le roi de France avait dépensé dans l'intérêt de l'Empire. >
* Voy. la lettre du roi Robert datée du 21 août 1409 dans les Fnm'kfuris Reichscorrespondcn:, t. I, p. 144, 1 iS.
* Le duc Louis de Bavière avait, dès HOC, engagé à la couronne française ses possessions allemandes sur le Danube pour une somme de 75^000 florins. Droysen, Gesch. der j^reussiachen Poliiik., t. I, p. 251, note. L'archcvêquc Frédéric III de Colo.T,ne était vassal de la France dès 1378. — Lacomblet, Urhundcn- Jmchfiir den Miederrhein, t. III, p. 382, note. L'archevéque Jean II de Mayence en sa qualité de vassal de la France fut défendu contre le roi Robert par le roi de France Charles VI il4I0i. {Fnvihfurts licichscorrespondenz, t. I, p. 151-152.i J. Dubois, conseiller de rhilippe le Bel, expose au Roi en deux mémoires les moyens par lesquels la France pourrait parvenir à la monarchie universelle. Pour soumettre l'Allemagne, il lui faut, selon lui, conclure des traités avec les princes allemands, qui trouveront dans les souverains français un appui contre la tyrannie impériale; il faudra seulement spécifier exactement les conditions du protectorat. « Il posait en principe que la domination française devait être universelle et s'étendre à tous les pays civilisés. » Boutauic, la France sous Philippe le Bel, p. 411. — Voy. VoN Sybel, HiSt. Zeitschrift, t. VIII, p. 465-46G.
les frontières naturelles de la France », c'est-à-dire les pays qui lui appartiennent, d'après eux, de droit : l'Alsace, Metz, Toul, Verdun, Fribourg et Brisaclu Charles Vil se montre décidé à « combattre pour la liberté et la noblesse allemande contre la maison d'Autriche, qu'il faut à tout prix humilier. La France doit s'étendre jusqu'au Uhin. Le Roi ne craint point les princes allemands, il saura bien les vaincre les uns après les autres; ce qu'il redoute, ce sont les villes libres et les paysans. " Ce furent en effet les bourgeois et les gens des campagnes qui déjouèrent ses projets ambitieux'. Bientôt le roi Louis XI, successeur de Charles, expose aux bourgeois de Metz ses droits à leur serment d'hommage, affirme que cette ville lui doit obéissance, qu'elle lui appartient par héritage, et dit tout haut qu'il se rend à Rome pour y recevoir le titre de roi des Romains -. Par la possession de Metz et de Strasbourg, la France rêvait d'avoir un « libre accès dans le Saint-Empire % et ces deux puissants boulevards de notre pays du côté de l'occident furent dès lors dans un continuel péril K
Tandis que sous Frédéric III l'Empire semble se rapprocher toujours davantage d'une inévitable dissolution, la royauté française, au contraire, se fortifie sous Louis XI, véritable fondateur de la poUtique ambitieuse et conquérante de la France. Déjà commence Tordre de choses qu'un ambassadeur vénitien devait caractériser plus tard par ces paroles : <= Tout en France est fondé sur la volonté du Roi; même dans les questions judiciaires, personne, quelles que soient les réclamations de sa conscience, n'aurait le courage d'exprimer une volonté contraire à la sienne. Les Français respectent tellement leur souverain, qu'ils sacrifieraient pour lui non-seulement leurs biens, mais encore leur honneur et leur âme. " " Nul pays n'est plus obéissant; l'unité et la soumission sont les causes de sa force à l'extérieur. » Lorsque le souverain levait arbitrairement un impôt, le peuple ne se révoltait point, persuadé que la violation d'un édit royal constituait un sacrilège. On désignait le souverain français sous le nom de « re délie hcstie >;, parce qu'il avait obtenu de ses sujets une complète abdication de leur volonté. Sous Louis XI, les impôts annuels, de 2 millions qu'ils étaient auparavant, montèrent presque à 5 millions; mais grâce à ce sacrifice la France vit s'organiser une armée permanente, toujours prête au condiat. Un contrat passé en 1474 avec les Suisses permit à Louis, en échange d'une somme considérable, de
' Voy. Janssen, Frankreichs Rheingelüsle, p. 4-8.
-Lettre du clievalier Jobst von Eynsidi au niaryrave Albert Acliille, 4 juillet 1464. Voy. HÖFLER, Fränkische Studien, t. VII. p. 37.
3 Voy. ces lettres dans IJöfler, Fränkische Studien, t. VII, p. 38, H<" 9 et 122.
l'Ol.ITIOUK AMBITIKIISK DES l< 0 I S 1» K FliANCi;. 485
compter désormais en tout temps sur le concours de leurs troupes jiiixiliaircs : avantage inappréciable, caries Suisses formaient alors la seule infanterie disciplinée de l'Europe, et combattaient indifféremment toutes les puissances. « Il est triste de l'avouer », dit Tri thème, « de nos jours les Suisses allemands ont complètement p<'rdu l'amour de leur nationalité, et pour de l'argent français cons(;nlciit à combattre leurs compatriotes. » Wimplielijig dit de môme : Il est douloureux d'adresser un reproche pénible, mais trop juste, aux habitants des Alpes. La plupart d'entre eux, poussés par l'amour du gain, se mettent à la solde des étrangers pour combattre leurs frères, et tirent l'épée contre l'Empire romain et l'Empereur '. ■'
Après la mort de Charles le Téméraire (1477), Louis XI prit possession de la Bourgogne et de la Picardie, et la France se serait rendue maîtresse de tout l'héritage bourguignon, si Maximilien d'Autriche, en sa qualité d'époux de la jeune Marie, n'eiU conservé à l'Empire les Pays-Bas allemands, opposant ainsi une forte digue à l'ambition Irançaise, puisqu'une fois en possession des Pays-Bas, la France eut à chaque instant menacé l'indépendance de l'Allemagne du Nord. Louis fat plus heureux au sud; il réunit le duché de Provence à sa couronne sans que l'Empire songeât même à faire valoir sur lui ses anciens droits de suzeraineté, et depuis ce moment vit son pouvoir s'étendre sur toutes les côtes méridionales de la France. Peu de temps après, eiliarles VIII, fils de Louis XI, fut mis en possession du dernier grand lief de la couronne par son mariage avec Aune de Bretagne.
" Chez nous >, dit Pierre de Froissart, « le Roi, en recevant l'héritage de ses aïeux, s'engage non-seulement à défendre au dedans l'autorité royale, mais encore à accroître autant que possible cette autorité au dehors. Et quels admirables pays s'offrent encore à ses désirs, aussi bien en Allemagne qu'en Italie ^l » Pour maintenir le calme à l'intérieur, les souverains français estimaient que le meilleur moyen d'occuper leur nation remuante et belliqueuse, c'était de lui proposer des agrandissements à l'étranger; aussi s'ingéraient-ils sans cesse dans les affaires et les querelles de leurs voisins. " Pour être dans les bonnes grâces des rois de France, il faut », dit encore Froissart, " être bien persuadé qu'aucun peuple de la terre ne peut se mesurer aux Français, et que l'Orient et l'Occident ne seraient pas trop vastes pour contenir une telle nation "\ "
Des astrologues complaisants avaient prédit autrefois à Charles VIII qu'il régnerait un jour sur l'Orient et l'Occident; la croyance à cette
' V. VON WiSKOWATOFF, ]). 89-90 et 110-1 îl. - Lettre II.
^ Voy. iVluLLER, Reichsldglhealer unter Aïaximilian, t. I, p. 354. — JaGEI\ , Kaiser Maximilian, p. 211-212.
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prophétie s'était répandue dans tout îe peuple, et le Roi lui-même y ajoutait foi. Peu de temps avant départir pourFItalic afin d'} tenter la conquête du royaume de Naples, Charles se montra au milieu d'une fête revêtu des ornements impériaux, et portant les insignes de la souveraineté universelle : le globe impérial et le sceptre. Le peuple et la noblesse l'acclamèrent, le saluant du titre d'Empereur. On voit que ce n'était pas sans motif que dès le quatorzième siècle un pape avait recommandé au roi des Romains de surveiller les démarches des Français en Italie. " La France », avait-il dit, « ne rêve que l'anéantissement de la puissance impériale et la ruine du pouvoir temporel du Saint-Siège. Elle soumettrait â ses lois toute la terre, si ses forces pouvaient suffire à la satisfaction d'une ambition si démesurée K »
L'antique alliance de l'Empire et de l'Italie avait eu dans le passé les plus grands avantages pour les deux nations, bien qu'elle eut imposé de lourds sacrifices â l'une et à l'autre. L'expédition romaine, à laquelle prenaient part toutes les tribus germaniques, entretrenait parmi elles le sentiment de la cohésion nationale, et d'autre part les relations de l'Allemagne avec le pays alors le plus cultivé de l'Europe faisaient naître une émulation féconde, un élan vif et heureux vers les choses intellectuelles. Les Italiens, il est vrai, n'avaient que trop souvent senti la rudesse du joug tudesque; ils avaient été fréquemment accablés d'impôts; mais, d'un autre colé, la puissance de l'Empire les avait mis à l'abri des actes de violence et de despotisme de leurs propres princes et seigneurs temporels, dont la tyrannie, si elle n'eût été entravée, eût rendu impossible l'épanouissement de la liberté des républiques, cette noble fleur du sol itaUen.
L'union, la grandeur de l'Europe centrale reposaient sur l'alliance de l'Allemagne et de ritalic. Lorsque cette alliance eut été brisée, l'Empire vit fin^ir la période de son unité et de sa force, l'Italie celle de sa liberté intérieure et de la prospérité de sa bourgeoisie. Quand la direction puissante de l'Empire lui fit défaut, l'Italie tomba dans une lamentable période de désorganisation et de désastres, et l'on put même craindre un moment que le Pape ne pût demeurer à Rome. Cette rupture fut en grande partie cause de la longue dépendance où resta la cour papale vis-à-vis de la politique française.
« L'Italie a expérimenté depuis des siècles =>, disait à bon droit
1 " Gallica natio semper ad imperium suspiravit. De papatu quid loquamur? Notuni adeo est quod nulla potest tcrgiversatione celari, iieduiii papatiim, îiediiin imperium, sed uiiiversi orbis monarchiam vellent Gallici usurpare, si facultas eorum desideriis responderet. ' Le pape Urbain VI au roi Venceslas, 16 sept. 1382. Velzel, Lcbciisgcschichlc Königs lUcnccslaus , t. I (l'rague, 1788). Domvicnts, p 53. n" 33
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M;iximilicn, « ce que devient nii peuple qui n'a pas d'empereur pour imposer un frein à ses passions. Aussi ses vrais amis ont-ils lou- .i!)iii-H rcj',ardé la puissance impt'riale comme favorable à ses inlérèls, !• soupiré ardemment après le retour de l'Empereur '. » Dante, ciîdiousiaste panéjyyrislede l'Empire, place, dans son sublime poëme, le roi nodolj)lie de Ilabsbour^^' dans le purgatoire, pour n'avoir pas .1! rompli sou devoir en ilalie. Le poète menace le roi Albert du rourroux du ciel parce qu'il ne cherche pas à dompter d'une main (Dermique ' le coursier italien, devenu trop farouche >- . 11 salue, plein d'alléjjresse, l'arrivée de Henri VII, « lil)ératcur longtemps al tendu ». Ces aspirations se retrouvent dans les lettres adressées |)ar Pétrarque à Charles IV. ;< Hâte-toi », lui dit-il, -< comme cela it'd à un empereur! L'Italie est le plus ancien et le plus vaste de tes royaumes! Sa pacification est remise en tes mains; c'est ta mission Il i)lus belle et la plus sainte. Montre à l'Italie son libérateur-! » Mais la délivrance ne vint pas. L'Italie devenait de plus en plus •angèreaux destinées de l'Empire. Les républiques itaUennes, dans irs rivalités continuelles, n'étaient plus guidées que par l'intérêt j.crsonnel et la ruse. Dans les classes élevées la dépravation morale I lisait chaque jour des progrès. Le long schisme religieux qui suivit, ébranla, en Italie plus qu'en tout autre pays de l'Europe, le principe de l'autorité, et le chef de la chrétienté vit diminuer le respect universel dont il s'était vu jusqu'alors entouré.
Le bouleversement complet survenu dans les affaires d'Italie et l'impuissance de l'Empire favorisèrent singulièrement l'ambition des rois de France. A peine Charles VIII s'était-il établi dans le royaume de Kaples (1495), qu'il fit connaitre son dessein de s'emparer de la couronne impériale. Or la prépondérance de la France en Italie eût ä la fois menacé l'équilibre de l' " empire romain de nation germanique - et l'indépendance de l'Allemagne. La guerre avec la France s'imposait donc aux Allemands : elle était pour eux une question vitale.
Mais ûu. côté de l'Orient un bien autre péril menaçait tous les jours davantage l'Empire.
Tant que l'Allemagne avait conservé au centre de l'Europe sonéquilibre puissant, tant que ses frontières étaient restées inviolables pour tout ennemi du dehors, les peuples chrétiens avaient pu poursuivre eu paix le grand but qui leur était commun. Au siècle des croisades, refoulant l'islamisme qui menaçait d'engloutir l'Europe, ils avaient
' Lettre du conseiller royal Henri Grunebeck, cet. 1500.
- Voy. FiCKER, Kaiserreich, p. 80-85. —Geiger, Petrarca, p. 193-199. (Leipzig, 1874.
planté rétendard de la croix au milieu des possessions mahométanes ; ils y avaient fondé leur pouvoir, et la civilisation européenne y avait été apportée. Assurément, le succès des croisades ne doit pas être principalement attribué à l'intervention de l'Empire; mais il faut reconnaître que les croisades eussent été impossibles si, pendant les guerres d'Orieut, l'Allemagne n'eût offert une garantie solide au maintien de Tordre politique. L'idée qui avait présidé à toute l'organisation des guerres saintes, " la paix et la coucorde des princes chrétiens favorisant l'union de toutes leurs forces dans une lutte commune contre l'ennemi de la foi ", n'eût pas été réalisable si la force et la puissance de l'Empire n'eussent empêché tout souverain ambitieux de l'Occident demeuré dans son pays d'envahir les États des princes engagés au loin dans les croisades. La France ne fut à la tête des ennemis de l'islamisme en Orient qu'aussi longtemps que l'Empire fut en état d'opposer une digue redoutable à son ardeur conquérante en Europe; mais plus tard, lorsque l'affaiblissement du pouvoir impérial lui permit de réaliser ses continuels projets de conquête, la France n'exploita que trop souvent dans sou propre intérêt les malheurs que le Croissant faisait subir à la chrétienté. L'Empire une fois déchu de son ancienne splendeur, les peuples chrétiens virent se paralyser peu à peu les efforts qu'ils avaient tentée pour maintenir leur position en Orient ',
Ce ne fut qu'après la prise de Constantinople par les Turcs (1453) et lorsque avec l'empire byzantin eut été renversé le plus redoutable boulevard de la chrétienté, que les nations européennes comprirent le rôle qu'avait joué la puissance impériale dans la politique générale de l'Europe. Tandis que le sultan Mahomet, « dominateur des deux mers, maître de deux parties du monde ', mettait en question l'existence même de la civilisation européenne, l'Empereur, ' protecteur-né 'î de la chrétienté contre l'ennemi commun de la foi, voyait son pouvoir tellement affaibli, qu'eùt-il eu plus de courage et d'énergie que Frédéric III, il lui eût été impossible d'opposer une longue résistance aux assauts furieux des Turcs. Avec l'Empire, la pierre angulaire sur laquelle reposait la société était brisée; les souverains européens, divisés d'intérêts, ne songeaient plus qu'à se combattre les uns les autres, et les efforts héroïques tentés par Nicolas V, Calixte III et Pie II pour délivrer l'Europe du joug humiliant des Turcs, restèrent sans aucun effet. « Nous avons laissé prendre Constantinople -, disait douloureusement Pie II, " et les armes des Barbares pénètrent jusqu'au Danube et à la Save. Pour un léger prétexte nous guer-
• Yoy. FiCKEU, A'aiserthiim, p. 77-79.
flONOlTÊTKS 1M:S TUIUIS I) i: P U I S 1183. 'iSO
royons les uns conln; les autres; mais nous laissons les Turcs dominer «'( j<;oiiverncr en mail res absolus. Les chréfieiis prennent les armes contre cux-mcMiics et livrent de sanglantes batailles; mais eonlre les Turcs, qui blasphèment notre Dieu, détruisent nos églises et veulent ;im''ari(ir jusqu'au nom cliréfiiMi, personne ne songe à lever la main. On (li! <iue les l'ails sont accomplis, qu'il n'y a plus à les changer, que désormais nous ain-ons le repos; comme si l'on en pouvait attendre d'un peuple (lui a soi! de noire sang, et qui, après avoir asservi la (;rcce, a déjà mis l'épéc au cœur de la Hon{;ric! Comme si l'on pouvait se flatter d'obtenir quelque répit d'un adversaire tel que Mahomet! [»énoncez enfin à cette espérance ! Mahomet ne déposera les armes que lorsqu'il verra son complet triomphe assuré. Chacune de ses victoires lui sert de degré pour parvenir à une autre conquête; il ne sera salisfait ([u'après avoir vaincu tous les rois de l'Occident, renversé l'Évangile, et imposé au monde entier la loi de son faux prophète. »
En 11.")<S, la Serbie devient province tunjue; en 1460, lePéloponèse est soumis; en 1461, l'empire de Trébizonde prend fîn; eu 1463, la Bosnie et l'Esclavonie tombent au pouvoir des musulmans, qui remportent une vicloire importante sur les Vénitiens. A ce moment. Pie II, animé d'un saint zèle, recommence à prêcher la croisade; malade, affaibli par l'âge, il déclare néanmoins que son intention est de se mettre en personne à la tête des croisés. « Tous les ans, dit-il, les Turcs dévastent quelque pays chrétien. Est-ce donc à nous de supplier les souverains de venir en aide à nos enfants opprimés et de chasser l'ennemi de nos frontières? Cependant nous l'avons fait bien souvent, mais toujours inutilement. En vain nous leur avons crié : Allez! peut-être <[ue le cri de : Venez! aura plus de pouvoir sur leurs esprits.. le vous déclare donc que je suis résolu à marcher contre les Turcs; je prétends encourager les princes chrétiens par mes paroles et mes actes à suivre mon exemple. Quand ils verront leur maître et leur père, le pape de Rome et le représentant du Christ, vieillard malade et chancelant, entreprendre la campagne, peut-être rougiront-ils de rester à la maison! " « Armez-vous donc enfin -, répétait-il aux souverains, « et puisque vous n'avez pas voulu partir sans nous, venez du moins avec nous ! Saisissez l'épée et le bouclier, aidez-nous, ou plutôt aidez- vous vous-mêmes, et toute la chrétienté avec vous! > « Il s'adresse à tous, il demande à chacun de se joindre à l'expédition. " " Pense à tes proches, à tes frères dans le Christ! Ils languissent dans les prisons turques ou sont en continuel danger d'y être traînés. Si tu es homme, laisse-toi toucher par un sentiment d'humanité! Viens eu aide à ceux qui sont menacés des traitements les plus indignes! Si tu es chrétien, obéis à la loi évangélique qui
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t'ordonne d'aimer ton frère comme toi-même! Considère la détresse des fidèles, exposés à la barbare fureur des Turcs; les fils sont arrachés des bras de leurs pères, les enfants du giron de leurs mères; les épouses sont déshonorées sous les yeux de leurs époux; les jeunes gens sont attelés aux charrues comme des bètes de somme. Aie pitié de tes frères, ou si tu n'as pitié d'eux, aie du moins compassion de toi-même! Souges-y bien, si tu ne défends la cause des peuples qui sont plus proches que toi de l'ennemi, un sort semblable au leur te menace, et ceux qui sont derrière toi t'abandonneront à leur tour. Vous, Allemands, (jui n'assistez pas la Hongrie, n'espérez pas que les Français vous viennent en aide! et vous, Français, ne comptez pas sur le secours des Espagnols si vous ne portez d'abord secours aux Allemands. On se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis pour les antres. Les empereurs de Constantinople et de Trébizonde, le roi de Bosnie, tant d'autres princes, surpris, vaincus les uns après les autres, sont là pour nous convaincre qu'attendre, regarder à l'horizon, sert de peu. Après avoir conquis l'Orient, il est clair que Mahomet n'a qu'un désir : s'emparer de l'Occident '. " L'Europe entière fut remuée par ce cri d'appel. D'Allemagne, des Pays-Bas, de France, les troupes affluaient; ce n'étaient, il est vrai, que des bandes désordonnées, dont la plupart étaient sans armes et ne disposaient d'aucune ressource; néanmoins toutes se hâtaient de rejoindre l'expédition-. Mais l'entreprise fut dissoute par la mort du pontife qui en avait été l'àme, et la force offensive resta à TOsmanisme. En 1469, les Turcs envahirent la Croatie et les pays autrichiens de la Carniole. Bientôt, ce fut le tour de la Carinthie (1473); le pays fut ravagé, les villages pillés, incendiés, les champs dévastés, les hommes égorgés. « On voyait de tous côtés des corps en lambeaux; les haies étaient pleines d'enfants empalés; la terre ruisselait de sang chrétien. ■> Les armées turques, envoyées par le pacha de Bosnie, traversaient tous les ans les pays frontières de l'Allemagne jusqu'à Salzbourg, pillant, massacrant tout sur leur passage. En 1477, les musulmans firent irruption en Italie, et dévastèrent les plaines situées entre Flsonzo, le Tagliamento et la Piave. Déjà les puissances chrétiennes commençaient à former des alliances avec eux, et réclamaient leur assistance contre leurs ennemis particuliers. C'est ainsi qu'en 1478, à la sollicitation du roi Ferdinand de Naples, les troupes turques envahirent le territoire vénitien, et que, deux ans après, les Vénitiens, brûlant de se venger de Ferdinand, mirent entre les mains des mahométans tout un plan de cam-
' R.VYNALDi Annales ad ann. \i(i?,, p. 29-40.
- Deux mille hommes se rendent de Uubeck à Venise pour se joindre aux croisés (1464). Lübechiscke Chroniken, t. II, p. 273-274
INVASIONS DKS T T li C S i: N A 1. 1. K M A (. N I. KT KN ITAI.IK. 491
pallie |)oiip la ronqiK'-lc du royaume de Naplcs. La flotte vénilicnne suivi! les [yalères qui (raiisporlèrent une armée turque en Poiiille (MSO). Des 2L',(M)() iiabilaiits qu'avait alors Olrante, 12,(M)(» furent massacrés, les autres trainés en esciavag^e. L'archevêque, qui, la croix à la main, exhortait la population à demeurer fidèle à la foi, fut mis à mort. ~- .Nous ferons des esclaves de tous les chrétiens pour la plus grande {jloire du Prophète! » disait Mahomet, il avait solennellement juré de fouler aux pieds lîome, la capitale de l'Occident; mais sa mort (1181) et les discordes qui éclatèrent ensuite dans sa famille mirent ohstade pour (juclque temp:^. à de nouveaux projets de conquête. ' Toute la chrétienté serait tombée entre les mains des Turcs, si Dieu ne l'eût secourue », dit un historien contemporain. Pendant que l'Europe se trouvait dans un si pressant péril et qu'une effroyable invasion tur<iuc était imminente, le pape Sixte IV exhortait tous les princes chrétiens à la paix; il s'adressait tout particulièrcmeut aux Kîals italiens, les suppliant de faire ces.-er leurs divisions. Afin de donner lui-même l'exemple, il se réconcilia avec les Florentins, et les vaisseaux du Saint-Siège aidèrent à la reprise d'Otrante. Mais sous ses successeurs. Innocent YIII et Alexandre VI, la chrétienté, dans sa résistance aux ennemis de la foi, reçut peu de secours du Siéfje apostolique, car la politique étroite et égoïste qui régnait en Italie, la soif de plaisir, la corruption des mœurs, avaient malheureusement pénétré jusque dans la cour de Rome*.
Pendant les dix dei'nières années du règne de Frédéric III, l'Allemagne ne cessa d'être exposée à des périls toujours croi-ssants du côté des Turcs. Cinq fois les musulmans pénétrèrent en Styrie, six fois en Cariuthie, sept fois dans la Carniole; l'année même où Frédéric mourut, ils envahirent de nouveau la Styrie et la Carniole, et emmenèrent dix mille chrétiens en esclavage.
Telle est la situation déplorable où se trouvait TAllemagne à l'avénement de Maximilien ^^
L'Orient et l'Occident ne lui donnaient que trop lieu de craindre que si le royaume ne se décidait enfin à une mâle résistance, la maison d'Autriche, et plus tard la Bavière et les principautés qui y touchent, ne fussent à jamais perdues pour l'Empire et ne devinssent françaises ou turques -.
' Après avoir rapporté les malheurs que les Turcs ont fait subir à la chrétienté, le chroniqueur Paul I.ang ajoute : -^ Tot ergo tantaque. immo multo plura. quam quisquam calamo exprimere possit, christiauae reipublicae detrinienta et incommoda solum patimur puntificura, regum principumque nostrorum negligentia et discordia. ^ Voy. encore d'autres passages des chroniques, dans Mlllfr, Heichtlagthealcr unter Maximilian, t. I. p. 206-208. — Br.WT, Xarrenschijf\ § 99.
- Adresse de Maximilien aux étals, 23 mai H96, dans Mlller, Reichsiagiheater, t. n, p. 17.
MAMMILIEN 1°'.
Maximilien est i'iui des souverains les plus populaires de l'histoire d'Allemagne. Les hauts faits du ^ dernier des chevaliers », ses merveilleuses aventures, soit au milieu du tumulte des batailles, soit dans les tournois ou bien dans ces chasses périlleuses où il poursuivait Tours et le sanglier, vivent encore dans la mémoire populaire. " Partout où il paraissait en personne, il se faisait aimer et respecter. • Tantôt à Worms, revêtu d'une simple armure et sans s'être fait reconnaître, il terrasse dans un combat singulier le chevalier français redouté de tous, puis, levant la visière de son casque, découvre son visage de héros au milieu des acclamations enthousiastes du peuple; tantôt à Guinegate, après avoir conquis ses premiers lauriers, généreux à la fois envers amis et ennemis, il prodigue lui-même ses soins aux blessés; ou bien à Augsbourg, pendant une promeuade solitaire, rencontrant dans un chemin creux un mendiant subitement atteint d'un mal mortel, il descend de cheval, tend un cordial au malade, dépouille son manteau royal pour en couvrir le malheureux que la fièvre fait trembler; puis se hâtant vers la ville, s'empresse d'y chercher un prêtre, qui puisse donner au mourant les consolations de la religion.
Dans la chambre de l'Empereur, au château royal d'Inspruck, on a trouvé ces lignes tracées sur la muraille :
Moi, roi par la grâce de Dieu, si je porte la noble couronne,
C'est pour épargner le pauvre,
C'est pour être équitable envers lui
Aussi bien qu'envers le riche,
Afin que nous puissions tous vivre éternellement ensemble
Dans la joie du paradis ' !
.Maximilien n'avait qu'à se montrer pour plaire, pour attirer. Sa fière attitude, sa démarche ferme et assurée, la noblesse et la dignité de tous ses mouvements, l'expression de sereine bienveillance de son visage, la gaieté inaltérable de son âme pure, ses paroles qui gagnaient les cœurs, et dès la première entrevue réconciliaient souvent les esprits les plus prévenus, tout charmait, tout séduisait en lui. Le Jour oîi il alla recevoir à Gand Marie de Bourgogne, son épouse, il fit son entrée dans la ville monté sur un grand cheval bai dominant tous les autres; il était revêtu d'une étincelante armure
' Gespräch der Vögel, communiqué par Chmei., .-In-hir. für (lie Kunde Österreich. Geschischlsquellen, t. I, p. 153-15G.
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rrarj;on(; sa t(^(c clail niie; sos riches boucles blondes claienl: releiiiies par une couronne de perles et de pierres pré<"ieuses. Lu lémoiu de cette scène ne peut s'empt^chci* de s'écrier a|)r{'s l'avoir décrite:
Ouelle apparition merveilleuse! Maximilieu est si brillant de jeunesse, si beau dans sa virililé, si rayonnant de ])onlieur, (jue je ne sais ce que je dois admirer davantajye, ou sa jeunesse en fleur, ou sa vaillance, ou son heureux destin! 11 est impossible de ne pas aimer ce brillanl clievalier ' ! » un l'aimait en elTet, soit qu'on le rencontnU en simple habit de chasse, le chapeau aux bords retroussés sur la tétc, portant les éperons de fer, l'arbalète et le cor de chasse d'un simple écuyer, chevauchant parmi les hautes montagnes et les ravins rocailleux du Tyrol, et conversant familièrement avec le paysan abordé sur la route; soit que dans les plaisirs de la cour, à Ulm ou à Francfort, on l'entendit causer gaiement avec les bourgeois ou les jeunes filles, ne trouvant pas mauvais que les nobles dames, averties de son prochain départ, cachassent ses bottes et ses éperons, pour le voir demeurer encore, et, le lendemain, ouvrir la danse avec la reine delà fête.
Maximilieu sentait en lui l'ardent désir de mettre sa force et sa vie au service d'une ère jeune et nouvelle. Son rêve était d'encourager et de faire progresser les plus nobles efforts de rintelligence, en respeclant tout ce que le passé avait eu de bon, en l'affermissant encore, mais en écartant ce qui était devenu suranné. Sa curiosité pour les connaissances humaines se portait sur tous les points; il s'appliquait aussi volontiers à fondre et à aléser des canons ou à fabriquer des harnais, qu'à l'histoire, aux mathématiques, ou à l'étude des langues -. H passait à la fois pour le prince de la chrétienté le plus habile au métier des armes et pour le polyglotte le plus remarquable. Outre l'allemand et le flamand, il parlait avec aisance le latin, le français, le wallon, l'italien, l'anglais et l'espagnol. Son esprit plein de feu, d'élan et d'entreprise, héritage de sa mère qui était une princesse portugaise, était dans une continuelle activité, et de bonne heure il avait appris à l'école de l'expérience à observer les hommes et à connaître les revirements de la vie. « Celui-là seul compatit à la misère du peuple qui l'a lui-même expérimentée », disait-il un jour au duc de Saxe. Il pouvait en effet se souvenir qu'étant encore adolescent, lors du siège et du bombardement du château impérial par les Viennois, il avait tristement erré dans les communs du château, implorant un petit morceau de pain de la compassion des serviteurs. Aucune contrariété ne pouvait lui faire perdre sa fermeté, son empire sur lui-même, et lorsque ses projets étaient anéantis, il avait coutume
' Lettre du chambellan Guillaame de Ilovei-de, 23 août 1477.
^ TkithÈme, De vcra sludiorumj-alioiie, p. 7.
de s'en consoler eu disant : <- Dieu nous aidera ! Les choses pouvaient encore plus mal tourner! » On rangeait dès lors parmi les qualités particulières aux souverains de la maison de Habsbourg, la sérénité, la confiance en Dieu dans les revers : « Grand péril, grand honneur -, semblait être leur devise '.
« Maximilien ", dit un adversaire de la maison de Habsbourg, " est un prince craignant Dieu, sage, prudent, et pour ce qui le louche personnellement, pacifique, débonnaire et indulgent*. •^ « Le prince est excellent capitaine ", rapporte Machiavel; « il supporte les plus rudes fatigues comme le soldat le plus endurci; il est intrépide dans le danger, et maintient en sou royaume une stricte justice. Ouand il donne audience, il est complaisant, affable, et possède beaucoup d'autres qualités d'un excellent prince. >; Ses plus grands défauts, selon Machiavel, étaient une prodigalité excessive, l'irrésolution dans les desseins, et trop de confiance dans les hommes. " Ceux qui l'entourent le trompent aisément, à cause de son naturel trop débonnaire. Ouelqu'un de ses intimes m'a assuré que tout homme pourrait jouer l'Empereur avant qu'il y eût pris garde ^ ' L'ambassadeur florentin François Vettori reproche aussi à Maximilien sa « libéralité excessive -. " Au
' TrithÈME, De vcra studiorum ralioni\ p. 7.
* Anshelm, t. V, p. 37t.
^ Opcre, IV, p. 106-1C8, 174. Le piipc Jules II reproche aussi à l'Empereur son manque de persévérance et sa prodigalité. Voy. Höfli:«, Carl's l' Wahl zum. römischen Könige, p. 8, note 2. — Les amis personnels de Maximilien constatent eux-mêmes qu'il était ' mauvais trésorier et mauvais maitre de maison ". Lorsqu'il avait de l'argent, il le dépensait à pleines mains, à temps et à contretemps, et pensait que c'était là se montrer royal et magnifique; mais pour ses besoins personnels il n'était rien moins que dépensier et prodigue. Dan; les appartements disposés pour son usage, soit dans les châteaux, soit dans les palais justiciers, il ne voulait pour lui qu'une chambre et un cabinet. Il se tenait dans la chambre, y recevait, y travaillait, et son lit était placé dans le cabinet. Au château de Runkelstein, près de Botzen, on a retrouvé un inventaire datant de 1493 et consignant les « escabeaux du très-gracieux seigneur, sa table à écrire à serrure; dans la chambre â coucher, un lit avec un dais, un autre sans dais, tous deux pourvus de marchepieds; un grand coffre en bois; un bahut à serrure et un petit or,'juc ». Voilà en quoi consistait tout le luxe de la chambre impériale. Le château de Méran n'était pas plus splendidement meublé. D'après un inventaire fait en 1ÖI8, il ne se trouvait dans la chambre impériale, outre un poêle et deux panneaux armoriés, qu'une table et une peliic crédence placée contre la muraille, près du poêle, deux tables de bois ornées d'incrustations, un coffre de marqueterie, un lit surmonlé d'un dais, un coffre à vêtements en bois travaille. Quant au lit impérial, il était garni de deux sacs de paille, de deux lits de plume recouverts de futaine blanche, d'une belle couverture de soie brodée doublée de futaine, et d'une couverture en soie piquée; de plus, un matelas de futaine, un second matelas et quatre coussins. Une des murailles de la chambre était tendue de drap de couleur,« peint à la façon indienne »,oii était représentée l'histoire de Pharaon. Les demoiselles de la cour devaient aussi se contenter d'un ameublement trèssimple. Dans leurs chambres à coucher il n'y avait point d'autres meubles que des lits, des taijourcts et des coffres. Mais le château renfermait des œuvres d'art dignes du goitt d'artiste de l'Empereur. Les quaire panneaux armoriés
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rcsh; r, ;iiontc-t-i!, « on ne saurait nier (in'il ne soit circonspect et prudent. Il ])ossù(le à loiul l'arl fie la (jnerre, il est très-liabile, plein d'expérience el infatigable. Ancnn de ses prédécesseurs, depuis cent ans, n'a inspiré à la nation nnc pareille confiance. Mais sa ;',rande bonté, ses sentiments d'iuunanilé, le rendent parfois trop crédule et trop accommodant *. »
C'est surtout dans ses rapports avec les princes allemands que Maximilien mérite ce reproche. Il ajoutait trop aisément foi à leur parole, 'c L'Emj)ercur avait le grand fort », dit Jean Cochl.TUS, « de se rcjjoser toujours, malgré d'innombrables déceptions, sur les promesses de subsides et de renforts que lui faisaient les princes et les États pendant les diètes qu'il convoquait si fréquemment. Comme ^ il eiU déjà tenu ces secours entre ses mains, il prenait des mesures juématurées. Or les princes, uniquement dominés par l'intérêt per- ^(Minel, étaient généreux en protestations, en promesses; mais une lois revenus des assemblées, ou bien ils ne tenaient point parole, ou bien ne fournissaient qu'un secours dérisoire, et cela jamais au l)i)n moment. Delà, pour l'Empereur, des mortifications et des diffî- ( iiltés sans nombre. An milieu d'une entreprise trop tôt commencée, il lui fallait s'arrêter, parce que les moyens lui faisaient défaut pour la continuer. Alors amis et adversaires, ignorants du véritable état lies choses, avaient beau jeu pour dire et répéter : Voyez comme i Kmpereur a peu de suite dans ses desseins! Le lamentable état lia royaume ne lui a que trop souvent coûté des larmes, car il voulait (le toute son àme le bien de son peuple et la gloire de l'Empire. -^ Sur ce point, les écrivains contemporains lui rendent unanimement justice. Tous s'accordent à dire que Maximilien av.iit vraiment '; l'ûme allemande y; tous vantent son zèle généreux, toujours prêt à se sacrifier pour le bien public; tous célèbrent les services qu'il a rendus à l'Empire et à la patrie -. Fidèle à sa devise : « Mon honneur est l'honneur de l'Allemagne, et l honneur de l'Allemagne est mon honneur -, il se dévouait avec la plus entière abnégation ans intérêts de tous.
L'Empire était déchiré à l'intérieur, impuissant au dehors. Les
dans le parloir et dans la cliainbre appartieuncnt incontestabienienl par leur composition ariislique, la ricbcsse cl léléganco de leur forme, aussi bien que par l'exécution et le fini des délaiis, aux plus parfaits chefs-d'œuvre de l'époque. Dans la fenêtre en saillie, se trouvaient des tableaux atmosphériques recouverisde î^resques, qui peuvent être rangés parmi les plus remarquai les œuvres d'art de ce iemps. — Voyez les intéressants travaux de Schönherr , Das Schloss lîunhrifsiein bei Bollen mil einem Inventar des Schlosses von 149.3 (Innspriick, 1874', p. 22-24, 52, et Die iille Landesfiiisllichc Hurg von Mcrtni, p. 9-23, 26-44 (Méran, 187j1.
' Mémoire de V'etlori, dans les Lcfjaiions de Macuiwel, t. VI, p. 137.
* Lettre du 9 février 1519 adressée à Pierre dAiifsess.
efforts constants de Maximilien tendirent à diriger les forces vives de la nation, plus que jamais en ébuUition et menaçant de s'user stérilement dans de mesquines guerres privées ou de brutales émeutes, vers les plus nobles buts patriotiques. Il rêvait de ressusciter, puis d'affermir dans la nation le sentiment de la cohésion des peuples, Tunion féconde de tous. Sentant combien peu l'état des af foires publiques satisfaisait les exigences croissantes du pays, il se proposait de créer pour l'administration de la justice et pour le gouvernement intérieur des organes plus parfaits. Mais, dans la pensée du Roi, les réformes intérieures devaient céder le pas aux questions extérieures. Il fallait avant tout rétablir au dehors l'autorité et la grandeur du Saint-Empire. Les possessions allemandes devaient être protégées; il fallait reconquérir en Italie la prépondérance autrefois possédée, et qui seule était capable de rendre à la patrie l'influence qu'elle avait perdue dans la politique générale de l'Europe. Victorieux, plus puissant désormais qu'aucun de ses prédécesseurs, Maximilien, d'une main énergique et sûre, rétablirait alors la justice et la paix, et, après avoir reçu du Pape la couronne impériale, tournerait contre les Turcs la valeur éprouvée de son peuple. Car Maximilien se représentait encore la dignité suprême d'empereur selon l'idéal du passé; comme ses prédécesseurs, il entendait être le gardien, le tuteur de l'Église, la pierre angulaire et le principe de tout droit sur la terre, et diriger les armes de l'Occident contre l'ennemi de la foi lui paraissait le premier, le plus élevé de ses devoirs.
Les esprit-s les plus pénétrants, les plus nobles, partageaient les généreux désirs du Uoi. Tous les vrais amis de la patrie étaient persuadés que la force de la nation était u inséparable de la puissance de la royauté " ; que seul le pouvoir monarchique, réta])li dans sou premier état, assurerait dans le royaume la paix et la justice; mais que desactions d'éclat, relevant la gloire impériale à rextérieur,étaient seules capables de mettre obstacle à l'oligarchie des princes. Les grands esprits alors à la tête du mouvement de la pensée disaient, dans la chaleur de leur orgueil patriotique, que la nation ^ la plus riche, la plus exercée au métier des armes de toute la chrétienté ■>, que l'Allemagne, qui avait fait tant de découvertes, gagné tant de batailles intellectuelles, produit dans toutes les branches de la science et de l'art des œuvres si magnifiques, ne devait céder le pas à aucun autre pays, parce qu'elle était appelée à rester à la tête de tous. Des hommes comme Wimplicling, Sébastien Brant, Nauclerus et Pirkheimer célébraient en mâles et patriotiques accents l'antique grandeur de l'Empire, et saluaient dans Maximilien le gardien de l'unité allemande, le restaurateur de l'Empire chrétien germanique,
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le souverain qui assurerait enfin le triomphe du christianisme en Orient et en Occident. « Vois, disait Sébastien Brant,
" Vois! les rênes du monde sont remises à tes mains, ô roi! Tous les habitants de la terre te doivent obéissance! La chrétienté va grandir sous ton règne, seigneur! Maintenant donc, Songe à agrandir l'Empire, comme ton titre même t'y oblige. Oui, je le sais, tu le feras! Le courage vaillant qui est né avec toi empêchera que jamais la force de la volonté s'assoupisse en ton Ame. On lit dans les traits une résolution mAle; ilsrévèlent une Ame haute, un esprit noble et chrétien ! L'espérance que nous avons conçue lorsque autrefois je saluais en toi le restaurateur de l'Empire, ne nous trompera point! Tu prends en ce moment possession des armes impériales, revêts en même temps le courage d'un empereur! Puisse notre ennemi s'apercevoir bientôt que le Dominateur céleste t'a lui-même contié son redoutable glaive ' ! >
Le rôle effacé que jouait T Allemagne dans la politique européenne attristait d'autant plus les bons citoyens que les lansquenets et les Suisses, qui auraient dû soutenir l'Empire, donnaient leur sang à la plupart des guerres entreprises par l'étranger ^ ;' Que ne pourrait l'Allemagne -, .s'écriaient-ils, c si elle voulait mettre à profit ses propres forces! Aucun peuple du monde ne pourrait lui résister! » Beaucoup, entraînés par leur enthousiasme, supposaient aux princes un désintéressement patriotique bien au-dessus de leurs vues particulières, et se proposaient sérieusement de faire à Maximilien la remise de leur pouvoir : - Puisqu'ils ne veulent rien entreprendre pour le bien de l'Empire », disait Coccinius, « puisqu'ils ne sont d'aucun secours à l'Empereur, ils devraient abdiquer leur autorité en sa faveur. '' ^^ Autrefois -, ajoutaient-ils, u lorsque les péages, les droits régaliens appartenaient encore exclusivement aux empereurs, ils étaient en état de mettre sur pied de puissantes armées. Si plus tard rinsouciance ou la trop facile bonté des souverains allemands (de Charles IV en particulier) leur a fait abandonner beaucoup de leurs droits, il ne s'ensuit pas que les princes soient autorisés à s'en servir selun leur bon plaisir. Donc, si, comme nous le voyons en ce moment,
' Gœdecke, p. 17.
*A cette époque, on voit les troupes auxiliaires allemandes exercer une action décisive dans toutes les guerres européennes; les soldats auxquels se confie VVassilievvitch lorsqu il conduit ses Moscovites combattre les Polonais, ceux qui soumettent la Suéde à l'inion, étaient Allemands, aussi bien que les soldats qui, dans la cause des York, périssent à l'endroit même où ils avaient attendu la bataille, et ceux qui, lors de la conquête de la Bretagne par les Français, rendent quelque temps le succès incertain. Les défenseurs et les vainqueurs de Naples, les dominateurs des Hongrois, aussi longtemps qu'ils le Toulurent, ceux qui les sauvèrent tandis qu'ils s'en retournaient chez eux chargés de butin, étaient tous Allemands. IIaNKE, Gesch. der romanischen und germanischen Völker, 2' éd. (Leipzig, 1874), p. 74.
ils en usent de façon à faire un sensible tort à l'Empire, ces droits peuvent légalement leur être retirés. Qu'ils les rendent à Maximilicn, ou plutôt qu'ils lui disent : Tout ce que nous possédons t'appartient! Fais-en tel usa!}e qu'il te plaira! Nous te reconnaissons pour notre empereur, notre maitre légitime et héréditaire, et nous étendons notre serment d'hommage à ta postérité mâle M = " Si les chefs de l'Empire refusent à l'Empereur leur fidèle obéissance », dit l'auteur de la Race ivelche, " le schisme et l'hérésie lèveront la tète, et l'Allemagne périra. On ne peut espérer la cessation des désordres et des discordes intérieures que si toute l'autorité se concentre en un seul pouvoir, et si les droits et l'honneur du Saint-Empire sont sauvegardés à l'extérieur'. »