REFORMES DE WORMS
:>(;curilé particulière de quelques pays, l'ancienne forme confédéraliscdc l'union souahc, d'aulrcs associations analogues et d'anciennes iiicsures dcsécuriu'; publi(iuc, se trouvèrent ainsi Iranslorniécs en loi (i Ktat'. Exactement obéie, cette ordonnance eût rétabli l'ordre et la tranquillité dans la nation.
Mais le maintien de la p<Tix publique ne pouvait être espéré qu'à la condition qu'une cour suprême, solidement instituée, serait mise Cl) état de redresser les violations faites au droit, soit lorsque les princes souverains auraient des diliérends les uns avec les autres, soit lorsque les particuliers se verraient contraints de recourir à la justice ou seraient lésés dans leurs droits, parles volontés arbitraires des princes. Maximilien s'occupa activement de l'érection de celte ( {)ur suprême, connue sous le nom de Chambre impériale, renonçant au suprême pouvoir juridique que ses prédécesseurs avaient exercé jusque-là, et qui avait toujours été considéré comme un des attributs essentiels de leur puissance. 11 consentit à ce que le tribunal souverain ne suivit plus la cour royale, mais eut son siège permanent à Francfort-sur-le-Meiu. 11 abandonna aux états le choix des magistrats appelés à le composer, ne se réservant que l'élection du ■;raud justicier, ou président, qui devait en être ie chef. Il autorisa ce dernier à prononcer en son nom la sentence du ban, et renonça même au droit de prononcer l'arrière-ban. 11 fut décidé que la proclamalion de cette sentence ne pourrait être faite que pendant l'assemblée des états, rendue désormais annuelle.
Maximilien faisait toutes ces concessions dans l'espérance qu'elles iiii seraient comptées, et que les princes lui accorderaient les secours d'argent dont il ne pouvait se passer pour soutenir vis-à-vis de la Trance la puissance impériale et l'honneur de l'Empire, et mettre la iialion à l'abri des envahissements des Turcs. Cependant les secours \;>lés ne s'élevèrent pas au delà de 250,000 florins!
11 fut décidé que ces secours seraient obtenus au moyeu d'un impôt général, désigné sous le nom de " denier commun =), impôt qui devait être réclamé pendant quatre ans. Tous les sujets de l'Empire, sans nulle distinction de rang, devaient y être soumis. Sur
' Voy. MOSER, Patr'toiischc Phaïuaskn, t. IV, p. 150-1Ô2. On se flattait de l'espoir de voir la paix perpétuelle ouvrir une nouvelle phase dans l'histoire de l'ijnpire. Les vers de Sctjastien Brant, cités par Zarntke, montrent bien les vives espérances que les décisions de la diète de Worms avaient lait concevoir aux Ijoiis citoyens.
- En cette année quatre-vingt-quinze, à Worms, sur le Rhin, j'entends dire qu'une assemblée si impurtante a eu lieu qu'on n'en a jamais vu une semblable dans lEmpire. C'est celui qui porte la couronne romaine, c'est Maximilien à qui nous devons rendre grâce! Dieu l'a tellement béni, qu'il a pu faire la paix, et, s'il plait à Dieu, elle durera longtemps. •
Voyez aussi les vers latins cités par Zak.noke, p. 126-127.
mille florins de capital en propriélé mobilière ou immobilière, un florin devait être prélevé. Cinq cents florins devaient représenter un demi-florin d'impôt. Ceux qui possédaient moins encore devaient donner la vingl-quatrième partie d'un florin, et tous les citoyens de l'Empire, parvenus â l'âge de quinze ans, étaient contribuables. Les riches devaient s'imposer eux-mêmes, et dans les cliaires, les curés de paroisses étaient chargés de les exhorter à donner, s'il se pouvait, plus qu'il ne leur était demandé. Le denier connnun devait être considéré comme une aumône faite par tous, pour l'amour de Dieu, au malheur public ; aussi les agents impériaux ou fonciers u'étaient-ils pas chargés de le récolter; cet emploi était confié aux curés de paroisse, et sept trésoriers d'empire, nommés par les états, devaient, parles mains de leurs commissaires, recueillir l'argent de tous côtés.
Sur cet impôt général destiné à procurer l'argent nécessaire à l'organisaliou d'une armée d'État, ne reposait pas seulement l'espoir de sauvegarder les droits de l'Euipire en face des nations étrangères; on en attendait encore la possiljiiiîé de pourvoir aux réformes intérieures. Aussi Maximilieu disait-il souvent que le denier commun était la racine, l'essence même de la paix, et que sans lui les réformes projetées à Vv^orms resteraient toujours irréalisables '.
Mais, à vrai dire, il ne fut jamais pleinement rais en vigueur.
Les chevaliers de Franconie déclarèrent au Roi que cet impôt était une nouveauté inouïe, attentatoire à leur liberté. Les Franconiens libres et les gentilshommes se reconnaissaient obligés, à la vérité, d'envoyer leurs fils à la guerre lorsqu'il s'agissait de défendre la couronne impériale, mais ils ne souffriraient jamais qu'on leur imposât des taxes. A leur tour, les chevaliers souabes se déclarèrent libres serviteurs de l'Empire, et ne voulurent pas entendre parler d'être rendus ^- tributaires ", et de se soumettre au « cens '^. Quelques princes qui avaient assisté aux délibérations de Worms avouèrent alors « qu'ils avaient bien prévu que la noblesse refuserait l'impôt, car s'ils avaient su qu'elle y devait consentir, ils ne l'auraient certainement pas votée à la diète- ;;. >< Les chevaliers s'appuient sur l'Empereur et sur l'Empire quand il s'agit de résister aux princes >', disait amèrement Maximiiien; - mais dès qu'il est question d'obéir à l'Empereur, ils se retranchent derrière les princes, comme s'ils n'avaient point d'autres maîtres '. »
La chevalerie pouvait dire, pour pallier sa résistance, qu'elle n'avait
' Voy. les explications des conseillers royaux, Mulleu, t. I, p. 151.
* Mémoire adressé par un agent du Brandebourg au margrave Frédéric, en 1496. HÖFLER, Kaiscrsliches Buch. t. XVI-XVIII.
" Sur la résistance de la noblesse à l'impôt d'Empire, voyez pour plus de détails VON Schukc.kenstein, t. Il, p. 143-157.
DÉCEPTIONS DE MAXIMirJEN. 503
j);i.s c(é représentée dans les diètes où l'impôt avait été consenti. Sons l(î iiK'mc prc(cxle, beaucoup de villes rclusèrcnt de le fournip, (li>anl (]u'à Worms on ne leur avait pas accordé une rcpréseulalion « en rapport avec leur dif,nité ». Même dans les possessions princières, le denier commun fut payé avec beaucoup de " né{;iip,encc et de lenteur ) ', et cependant le soin de l'appliquer aux besoins actuels avait été entièrement remis aux princes.
Un arrêt ultérieur des étals de Worms avait en effet statué que les impôts recueillis seraient apportés tous les ans à la diète par les trésoriers et collecteurs impériaux, et que cette assemblée, non le Roi, déciderait de leur emploi. Le droit de guerre ou de paix avait aussi été donné aux étals, disposition qui portait une nouvelle et grave atteinte aux prérof;alives royales. Sur ce point, comme pour la question de la Chambre impériale, Maximilien cédait aux exijjenccs des princes dans l'espoir que sa condescendance aurait pour résultat le loyal accomplissement des promesses données.
Il fut cruellement déçu. Le 1" février 1496, lorsqu'il envoya ses conseillers à Francfort, où, d'après ce qui avait été convenu à Worms, une nouvelle diète devait s'ouvrir, ayant surtout pour but l'application des impôts prélevés, ceux-ci n'y rencontrèrent qu'un très-petit nombre de députés - ou charj^és de pouvoirs, et durent s'en retourner sans avoir ricu conclu. « Quand il s'agit de fournir des subsides à l'Empire '»dit Pierrede Froissard, « les princes allemands sont toujours malades ou absolument hors d'état de venir en aide à l'Empereur'. »
DIÈTE Î)E LINDAU, DE WORMS ET DE FRIBOURG, 1196, 1197, 1498. REVERS DE l'EMPIRE. 1499.
Dans nue lettre circulaire datée d'Augsbourg et convoquant une nouvelle diète à Lindau (24 mai 1496), Maximilien insistait encore sur
' Voici ce que rapporte Trithème au sujet du prélèvement de l'impôt : « On me taxa A trois florins par an; un pour moi, un pour mes religieux, un pour mes serviteurs et servantes. La première année, les monastères du voisinage, les clercs de Sponheim et des environs payèrent l'impôt; mais les laïques ne donnèrent pas un seul liard. Quand les clercs le surent, les plus avisés ne ■ voulurent pas pas non plus payer l'année suivante. Ceux donc qui avaient donné durent subir la perte, et ceux qui n'avaient rien donné du tout ne furent pas inquiétés pour cela, car, l'année suivante, on ne réclama pas l'arriéré, et ce qui avait été recueilli la première année ne fut nullement employé au but qu'on s'était proposé. • Chron. Hirsaug. ad. annum 1495.
■ Circulaire de Maximilien convoquant les états 5 la diète de Lindau, 23 mai ti96. Müller, t. II, p. 17. — Voy. les manuscrits relatifs à cette question dans la Frankfurts Reic/iscorrespondenz, t. II, p. 589-590, n"'' 784-754.
' Lettre 7.
la nécessité d'agir avec énergie. " Charles VIII ", disait-il, « est déjà entré en campagne, et se propose non-seulement de conquérir Gênes et le Milanais, mais de recevoir des mains du Pape cette couronne impériale que tant d'efforts , tant de sang répandu ont acquise à la nation allemande depuis des siècles. Charles VIII prétend soumettre l'Italie tout entière à son obéissance. ^ Maximilien, en termes suppliants, implore le secours des princes du Saint-Empire. '= Il aurait parié un pays ", écrit-il à l'électeur Frédéric de Saxe, < que les Allemands ne l'auraient pas ainsi abandonné dans le danger! » Privé des secours de l'Empire, il s'était vu forcé d'équiper et de solder à ses frais les troupes destinées à combattre la France : « Notre serment, notre devoir, ce que nous avons tous promis à l'Empire nous presse de nous imposer quelques sacrifices », disait-il. Que le prince électeur considère son rang, qu'il songe moins à son intérêt qu'à son honneur, et vienne au secours de l'Empire, soucieux enfin de sa gloire et de sa prospérité! - Qu'il pense à l'Italie, car il faut bien le dire, notre cause marche mal. » « A notre grande consolation, l'Italie a pu être conservée jusqu'à ce jour; mais dans un avenir prochain, la partie nous sera rendue plus difficile. » " Allemands, tout est entre vos mains «, poursuivait Maximilien; « si vous réunissez vos efforts, vous pourrez, commandés par votre roi, acquérir une telle gloire, que l'occasion d'en obtenir une semblable peut ne pas se présenter avant un siècle '. "
Maximilien représente ensuite aux états réunis à Lindau que, pour la gloire et l'utilité de l'Empire, il n'a ménagé ni sa vie ni ses biens; qu'en retour, il se voit l'objet des reproches et de la malveillance de ses sujets, et qu'il n'est pas un cabaret de son royaume où il ne soit tourné en dérision. Mais si les adversaires du denier commun ont trop d'orgueil pour consentir à fournir quelques secours à l'Empire, le Roi, de son côté, restera fidèle au serment qu'il a prêté; si Dieu et la chrétienté sont trahis, du moins il n'en sera pas responsable. En présence d'une telle catastrophe, Sa Majesté Royale se recommande à Dieu. Le Seigneur fait part aux siens daus tous les temps de sa 'grâce, de sa consolation et de sa lumière; Dieu et le monde sont témoins que Sa Majesté était prête à offrir ses biens et sa vie pour conjurer le malheur qui s'approche. Dans ce péril, le Roi ne craint ni le diable, ni l'enfer; aucun revers, aucun accident pouvant menacer Sa Majesté soit en Allemagne, soit en Italie, n'est capable de l'intimider, « car tous les revers et les affronts qui pourraient l'accabler reviendraient au grand honneur du roi des Romains, dût-il même être réduit à une telle pauvreté qu'il lui fallût aller à
' Müller, t. II, p. 174-175.
Li: s i:tats i;i: fusent L' im pot. 505
pied à Rome! » Au reste, ce qu'il avait promis à Worm«, il «'lail décidé à l'accomplir ponctuellement, et tout serait traité selon la volonté des éla(s, pourvu que le denier commun fût voté '.
il revenait sans cesse à ce qu'il avait dit précédemment : Sans le secours du denier commun, l'honneur, la di{;nité, la prospérité de l'Empire étaient perdus, et la guerre contre les infidèles devenait impossible. Si, par la faute des états, la France réalisait le projet qu'elle poursuivait en Italie, son pouvoir serait tellement fortifié qu'elle envahirait les possessions héréditaires de l'Empereur, y porterait la {juerre et s'en emparerait bientôt ; mais les progrès de l'ennemi s'étendraient très-rapidement à plusieurs autres pays allemands, qui mainîeuant se croient en pleiue sécurité. « Et alors -, continuait-il avec douleur et menace, " il nous faudra chercher à nous entendre avec le roi de France, pour conserver du moins nos pays héréditaires et les pays qui en dépendent -! n
Tous ces avertissements restèrent inutiles. Cependant, à la diète de Lindau, l'archevêque de Mayeuce, Berthold de Henneberg-, le seul presque d'entre les princes qui eut tenu selon ses moyens ce qu'il avait promis, reprocha aux états leur manque de générosité et de patriotisme. Il leur fit comprendre que s'ils ne s'amendaient, les troubles intérieurs iraient toujours en croissant, et qu'il leur faudrait enfin se courber sous la rude discipline d'un maître étranger: " Du temps de Charles IV et de Sigismond ■', leur dit-il - la souveraineté de l'Empereur était encore reconnue en Italie; aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Le roi de Bohème est prince électeur du Saint-Empire : cependant qu'a-t-il fait pour lui? Il en a détaché récemment la Silésie et la Moravie ! La Prusse et la Livonie sont dans une inexprimable détresse : mais qui donc s'en soucie? Le peu qui reste à l'Empire lui est tous les jours arraché, et les morceaux en sont donnés à celui-ci ou à celui-là. Pourquoi les Suisses jouissent-ils de l'estime générale? pourquoi sont-ils respectés des Italiens, des Français, du Saint-Père? pourquoi sont-ils redoutés de chacun? C'est qu'ils ont su rester unis. L'Allemagne devrait suivre un tel exemple. Les ordonnances de Worms, destinées à conjurer la ruine de l'Empire, devraient être prises en considération. N'en faisons point le sujet de vains bavardages, mais avisons à leur prompte exécution, à l'établissement solide de la Chambre impériale et au prélèvement du denier commun. »
Mais les représentations et les reproches de l'archevêque eurent aussi peu de succès que les paroles royales. On était volontiers de
' Voyez la réponse royale dans Höfler, Re/ormhcwegung, p. 50-51. - Cité par Mulleu, t. II, p. 31 .
son avis lorsqu'il s'agissait " de former de bonnes résolutions ou de désigner des diètes futures pour en prendre d'analogues; mais dès qu'il fallait en venir à l'action, aux secours à fournir, les princes n'avaient plus d'oreilles >;. Les diètes n'ont été et ne sont fécondes qu'en un sens, avait dit longtemps auparavant Énéas Sylvius. < Chacune d'elles en porte toujours une autre dans ses entrailles '• »
Les peines de Berthold furent perdues, et ses efforts furent même plus nuisibles qu'utiles à l'Empire, parce qu'au lieu de s'unir étroitement à Maximilieu et de mettre à sa disposition, et les ressources matérielles dont il pouvait disposer, et son influence morale, il travaillait à l'affaiblissement du pouvoir royal, et souhaitait de voir la puissance intérieure et extérieure remise entre les mains de l'oligarchie.
Or il n'y avait rien à attendre de cette oligarchie, soit pour le relèvement de l'honneur de l'Empire, soit pour le bien public. Non-seulement, à Lindau, les princes refusèrent de s'armer contre la France (qui pendant tout ce temps travaillait avec succès à établir son hégémonie en Italie), mais encore ils demeurèrent absolument indifférents aux instantes supplications que leur adressait de Livonie l'ordre Teutonique aux abois. Walter de Plettenberg, grand maître de l'ordre, animé du plus vaillant courage et de la persévérance la plus admirable, défendait depuis vingt-cinq ans contre le czar ivan cette colonie importante, celte frontière extrême de la Germanie; il avait remporté dans ces lointaines régions les dernières victoires de la civilisation européenne sur la barbarie de l'Orient. Mais les forces russes, trop au-dessus de celles dont il pouvait disposer, lui faisaient pressentir une défaite dans un avenir très- proche. Son péril était imminent. Néanmoins les états ne se montraient nullenîent touchés de la détresse de cette « Livonie si reculée >, bien que longtemps auparavant Berîhoîd, avec le pénétrant coup d'oeil de son génie politique, eût attiré leur attention sur les dangers que dès lors la Russie faisait courir à l'Aliemague. Les états apprirent sans s'émouvoir que le Czar avait fait jeter dans des cachots infects quarante-neuf marchands hanséatiques, après leur avoir pris leur argent et leurs effets. Peu leur importait que la Hanse, privée de tout secours, dût renoncera maintenir sa position dans ces contrées lointaines. Ils l'abandonnaient à son triste sort, laissant la Livonie sans secours, et pensant avoir suffisamment pourvu à la dignité et à la grandeur de la patrie,
' • Fœcunda' sunt omnes disettr, qiia'libet in ventre alteram habet. • | 0pp., p. 533, ep. 72. On pouvait presque dire de chaque diète ce que Tri- » thème rapporte de la diète de Nuremberg en 1487 : « Ubi niultis convenientibus multa fuerunt proposita, dicta et agilata, sed praeter verba nihil seqiiebatur. omnibus quae sua sunt quaerentibus. • Chron. Hirsaug. ad annum 1487.