LA FOI DEMEURÉE VIVE DANS LE PEUPLE
toutes les classes de la nation, à l'intérieur des familles comme dans les monastt'Tes '. Ce n'est que dans les dernières années du quinzième siècle que des signes alarmants commencent à faire redouter une diminution de foi; un trouble étrange ajjile les esprits; les ensei{jnemen!s de l'Église et son culle sont allacjués. Sébastien Brant déplore le mépris où sont tombées les indulgences, et considère ce mépris comme le signe évident de l'approche de l'Antéchrist ^ Geiler de Kaisersberg parle des propos impies tenus sur les sacrements ^ Dans un de ses sermons
' Les amples détails que nous avons fournis dansée volume sur l'enseignement populaire, la science et l'art fen offrent d'indiscutables preuves. Pendant la seconde moitié du quinzième siècle, les conférences religieuses augmentent d'année en année; les pèlerinages sont plus fréquents, peut-être, qu'à aucune autre époque antérieure; le culte des saints, surtout celui de sainte Anne, de sainte Marie, de saint losepli, prennent un développement remarquable et général dans le peuple. Voyez Falk, Druckkunsi, .33-37, 44-79, 83-107. A propos des pèlerinages, dont l'accroissement excitait quelque opposition, Rolewinck dit : • Tant que le peuple les entreprend dans le pieux dessein d'honorer le seul Dieu véritable, son Fils Notre-.Seigneur .lésus-Christ et ses saints, et dans la ferme confiance que sa prière sera exaucée, on doit plutôt les encourager qu'y mettre obstacle. • (/)e laude ixteris Saxoniœ, p. 20Ü.) A Aix-la-Chapelle, lieu de pèlerinage le plus fréquenté de l'Allemagne, il y eut en 1453 une telle afttuence de pèlerins que le conseil de la ville se vit contraint de fermer les portes de la cité et de ne laisser entrer les uns qu'à mesure que d'autres sortaient. Dans le voisinage de la cathédrale, les toits des maisons étaient souvent enlevés pour donner aux pèlerins la possibilité d'apercevoir les reliques. En 1493, les gardiens des portes de la cité ne comptèrent pas moins de cent quarante-deux mille pèlerins en un seul jour, et dans l'église de Sainte-Marie, pendant les quinze jours que duraient les fêtes des saintes reliques, quatre-vingt-cinq mille florins (somme énorme pour cette époque) furent donnés en offrande par les assistants
réunis. Voy. Kessel, Mittheilungen über die. Hciligthümer der Stiftskirche tu Aachen, p. 164-206. (Cöln, 1874.) Voyez ,J. Kreb s, Zur Geschichte der Heiligthums fahrten, Cologne, 1881. Sur les pèlerinages d'enfants à Saint-Michel, en Normandie, voyez la chroi.ique de Cologne dans les Chroniken der deutschen Städte, t. XIV, p. 799-800. Sur les troupes de pèlerins venus de Thuringe, de Franconie, de Hesse, pour vénérer le Précieux Sang à Wilnack, voyez Stolle, p. 308-312. — Lübeckische Chroniken, t. II, p. 205. — Voyez Hoffmann, Geschichte des deutschen Kirchenliedes, p. 185-187. A Crimen thaï, en 1515, le nombre des pèlerins s'élève à 44,000. Trithème écrit sur le jubilé de Rome en 1500 : • Currebant viri et raulieres, viduae ac virgines, juvenes ac senes, monachi ac moniales, permixti ac confusi eratque res viro sapienti admiratione digna. " Chrön. Sponheim, p. 412. La «currendi libido • de l'époque, malgré toute la ferveur de l'intention, se montrait fréquemment dans les troupes de pèlerins, et bien des avertissements s'élevaient pour blâmer les vices qui s'y glissaient. Voy. kampschulte Universität Erfurt, t.I, p. 17. — Voyez Anshelm, t. III, p. 152-154. — Voyez Trithem, Chron. Sponheim, p. 415. Dans la confrérie de Sainte-Marie, à Francfort-sur-l'Oder, on comptait en 1501 soixante et onze hommts et quatre-vingt-dix femmes, parmi lesquels se trouvaient les premiers et les plus considérés personnages de la ville. A Cologne sur la Sprée, le bourgmestre Michel Fritze se fit remarquer par son zèle pour l'accroissement du culte de la Mère de Dieu, et fit construire une église en son honneur. Partout, on comptait parmi les premiers du pays les plus zélés « frères de Marie •• (Zur Geschickte der Marienverchrung für der Reformation, p. 128-135.) Sur le culte de sainte Anne au quinzième siècle, voy. Falk, Katholik, 1878, cah 1. -Narrenschiff, par ' 103. " L'indulgence est tellement dépréciée, que personne ne la réclame et ne la respecte. • Voy. Zappert, Badewesen, p. 136.
(1515) il fait intervenir des personnages qui déclarent fort nettement " qu'ils ont maintenant la Sainte Ecriture entre les mains, et peuvent d'eux-mêmes connaître et discerner ce qui est nécessaire au salut, sans avoir besoin pour cela ni d'Eglise, ni de pape * ».
Dès 1518, on compte au moins quatorze traductions complètes de la Bible en haut allemand, et cinq en bas allemand.
L'Église n'avait pas mis obstacle à la diffusion de la Bible tant que les divisions de ses enfants ne lui en avaient pas révélé les dangers. Mais les esprits les plus éclairés ne tardèrent pas à se demander s'il était expédient et utile de mettre la Sainte Écriture tout entière entre les mains de tous. Geiler et Braut craignent qu'on n'en force le sens, que des gens ignorants et frivoles ne l'interprètent dans un esprit malveillant ou grossier, et qu'on ne la mette au service de toutes sortes de doctrines touchant la foi et les mœurs. « Dieu même », disent-ils, « n'a pas mis à la portée de tous sans distinction sa divine parole, puisqu'il n'a pas fait de la lecture une condition de salut. Toutes les hérésies sont nées d'une fausse interprétation de la Sainte Écriture. Elle offre déjà de grandes difficultés à l'héxégète savant : combien plus, par conséquent, à la foule ignorante! » « liest dangereux », dit Geiler, < de mettre un couteau dans la main des enfants et de leur permettre de couper eux-mêmes leur pain, parce qu'ils peuvent se blesser. De même la sainte Bible, qui est le pain de Dieu, doit être lue et expliquée par ceux qui sont déjà avancés en savoir, en expérience, et peuvent en tirer le sens indubitable. Le peuple, peu versé dans ces questions, pourrait aisément se icandaliser à cette lecture; car, s'en tenant simplement au sens littéral, il est exposé à tirer le mal de ce qui était destiné à alimenter sa foi ^ » Geiler adresse à ce sujet de pressantes exhortations à ses auditeurs. Il les met constamment en garde contre l'abus de la Bible.
« Nous lisons la Bible et les vénérables écrits des saints Pères »,
' Dans le Cod. Camp., p. 29. « Il y a déjà vingt ans », dit l'auteur des Commentaires sur les soixante - dix articles et hérésies des luthériens (Strasbourg, 1524, page D. 3), " j'ai entendu des gens pieux et expérimentés se plaindre de ce que les bourgeois et les paysans lisaient et commentaient la Sainte Écriture et étaient avides d'entendre ce que les faux interprètes leur disaient contre l'Église et sa doctrine. •
^ Tiré de l'édition donnée par Wimpheling, De Pétri ScoUii Lucubmiiones, p. 152 B. — Voyez l'important recueil de censures de l'archevêque de Mayence Berthold de Henneberg de i486, dans le Codex dipl. de Godenus, t. IV, p. 469. L'archevêque dit comme Geiler : « Ouis enim dabit rudibus atque indoctis hominibus et emineo sexui, in quorum manibus codœces sacrarum litterarum inciderint, veros excerpere intellectus? Videxlur sacri cvangelii aut epistolarum Pauli textus, nemo sane prudens negabit, multa suppletione et sub auditione aliarum scripturarum opus esse. • Il nomma des commissaires particuliers à Mayence, Erfurt et Francfort, chargés de surveiller l'impression de la Bible. Voyez d'autres décrets de censure dans F.iULM.vN.N, p. 231.