LES SCOLASTIQÜES CONTRE LES HUMANISTES
nant, comme des histrions ou bien comme des coqs dressés pour le combat, traversent l'Allema^jne en tous sens, excitant partout où ils se montrent les inimitiés et les querelles? Leurs mœurs sont relâchées, inconvenantes, pour ne rien dire de plus fort. Il est extrêmement rare de trouver parmi eux quelque respect pour ce qui est saint et vénérable. Ils n'excellent qu'à railler, à mépriser ce qui est établi, et celui qui ne veut pas aider à leur œuvre de destruction passe à leurs yeux pour barbare. »
L'Allemagne fourmillait de parasites littéraires, de brouillons, de libellistes; tous prenaient un plaisir particulier à faire pleuvoir sur les moines une grêle d'injures et de quolibets, il était par conséquent dans la nature des choses que les Ordres religieux se montrassent vivement opposés à l'influence des poètes; et si, au milieu de la bataille, rendus méfiants et intolérants par le péril, fréquemment ignorants par crainte d'une fausse science, ils dépassèrent souvent de beaucoup les bornes de la modération, cela n'est que trèsnaturel. Dans les chaires, dans les universités, les religieux et les théologiens scolastiques tonnaient contre les poëf es, leur reprochant de propajjer une science antichrétienne, de faire plus de cas de l'art de bien dire que de la vérité elle-même, et de se servir de méthodes qui dispensaient la jeunesse de tout travail intellectuel, solide et utile; ils les traitaient d'impies, et les déclaraient entachés de paganisme. Les temps étaient malheureusement venus, disaient à la fois professeurs et prédicateurs, où les hommes, suivant la prédiction de l'Apôlre, las de la vérité, se porteraient vers toutes sortes d'erreurs et de vanités; il était urgent d'arrêter le mal. La prédication de l'Évangile n'avait pas consisté dans les belles paroles de la sagesse humaine; il fallait à tout prix interdire l'étude pernicieuse des poètes et des écrivains païens '.
i- Dans l'intérêt de la jeunesse, il faut tarir cette source d'où s'épanche un fleuve d'iniquité «, disait en chaire un Dominicain de Cologne (1516). -< Ou bien souffrira-t-on plus longtemps que nos jeunes gens soient égarés par des hommes qui ne rougissent pas de I mettre entre leurs mains les poètes les plus licencieux de l'antiquité, i les expliquent dans leurs cours par des gloses inconvenantes, assaisonnant leurs leçons d'attaques et de satires grossières contre l'Église et la papauté? Veut-on voir notre jeunesse plus longtemps guidée ; par des maîtres qui assimilent la Bible aux auteurs païens, et osent dire qu'on peut apprendre dans ces derniers plus de vérités utiles que dans la Sainte Écriture? Que tous les anciens poètes, et aussi les
' C'est ainsi que l'humaniste Hermann van dem Busche, souvent cité déjà, résume, dans son l'allum humanitaiis (éd. Burkhard, p. 27, 29;, les griefs des théologiens de Cologne. — Voy. Kerker, p. 535.
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nouveaux, peut-être plus daugereux encore, soient donc bannis de nos écoles '! "
Les humanistes et les hellénistes qui cherchaient, à la manière d'Érasme, à transformer la science théologique et à discréditer la scolastique tout en affectant des sentiments de piété, passaient à juste titre pour les propagateurs les plus dangereux du mouvement qui se produisait alors ^
Mutian était au nombre des contempteurs les plus acharnés de la scolastique. Il appelait la lutte que l'humanisme soutenait contre elle le combat de la lumière contre les ténèbres, et faisait partager a toute la ligue des poètes, entièrement sous son influence, sa profonde horreur pour ^ les sophistes, race haineuse, arrogante et cupide ». Une partie des compositions poétiques dont il gratifiait ses élèves respire la haine la plus passionnée pour la scolastique. Il voulait le complet anéantissement des anciennes écoles, et de toutes les institutions qui en dépendaient. Les grades académique*, par lescjuels les - sophistes ' maintenaient leur empire, lui paraissaient « burlesques, pour ne rien dire de plus ». « Là où la raison préside «, disait-il, (^ on n'a que faire des docteurs. Les hommes véritablement cultivés n'ont aucun besoin de se tourmenter pour acquérir le titre barbare et creux de bachelier ou de magister '. » « L'école est le domaine des grammairiens, et le théologien n'y est d'aucune utilité. Aujourd'hui, les singes théologiens remplissent l'école, et mettent au jour une foule d'impertinences. » « Dans les hautes écoles, un sophiste, deux mathématiciens, trois théologiens, quatre juristes, cinq médecins, six maîtres d'éloquence, sept professeurs d'hébreu, huit hellénistes, neuf grammairiens et dix philosophes sensés suffiraient amplement pour représenter et régir toutes les sciences*. » La plupart des disciples de Mutian imitaient leur chef, et se répandaient en violentes invectives contre les <• sophistes » et les anciens
' Voy. Lucubrationes 43. Le prince de ( arpi demandait aussi que les poètes latins fussent interdits dans les écoles. Érasme lui-même, dans sa vieillesse, témoin de leur mauvaise influence sur la jeunesse, était de la même opinion. Dans une lettre au recleur du collège de Louvain (14 août 1527), il recommande qu'on lise aux écoliers des auteurs chrétiens, par exemple le Babylas de Saint Jean Chrysostome. " Ethnicos autores », ajoute-t-il, ' ob sermonis elegantiam professoribus legendos arbitror potins quam adolescentibus pra^legendos. » Op. lll, p. 996, ép. 580. — Voy. aussi son opinion sur les cicéroniens qui remettent le paganisme en honneur, dans Durand de Laur, t. II, p. 121-126.
- Voy. le dialogue composé par Latoraus, professeur de Louvain. Il appartient aux écrits les plus importants alors composés contre les humanistes. De tribus linrguis et ratione studii theologici. Lovaniae, 1519. Latonus avait d'abord été partisan de l'humanisme, comme Érasme lui-même l'avoue. 0/>. III, p. 405, ép., 380.
' Rampschulte, t. I, p. 112-115.
*■ Dans Tentzel, p. 161; Krause, Briefwechsel, p. 331.