LA QUERELLE DE REUCHLIN
Jean Reuchlin est en Allemagne un des premiers savants qui aient fait adopter dans nos Universités l'étude de la langue grecque. Par ses efforts persévérants, l'ascendant de sa parole et de ses exemples, par son enthousiasme pour la littérature grecque, il était parvenu à en faire comprendre la valeur et la beauté. Son dictionnaire, ses traductions latines des classiques grecs, avaient aussi rendu d'importants services aux lettres latines; mais c'est surtout pour la connaissance et l'enseignement de l'hébreu que son influence avait été considérable. Le premier, il avait créé en Allemagne l'étude raisonnée decette langue. Ilcherchait, parses travaux et par ses efforts pour reconstituer le texte original de l'Ancien Testament, à former un utile contre-poids au culte exagéré de l'antiquité païenne; il disait souvent avec tristesse: « L'éloquence et la poésie des anciens ont tant de charme, qu'elles font non-seulement négliger, mais mépriser la sainte Écriture '. »
Cependant l'étude derhébreu,commecelle de la littérature classique, n'était pas sans offrir quelque danger. Reuchlin avait un penchant inné pour les subtilités du mysticisme. Bientôt il ne se servit plus de sa connaissance de l'hébreu que comme d'une sorte de clef qui l'aidât à pénétrer dans le merveilleux domaine de la science cabalistique. Pic de la Mirandole exerça sur lui à cet égard un considérable ascendant. Ce grand homme avait initié les savants allemands aux mystères de la cabale, et n'en parlait jamais qu'avec la plus ardente admiration. « La cabale et la magie naturelle >■, disait-il, « nous donnent plus que toute autre science la certitude de la divinité du Christ. » Et Reuchlin ajoutait : « Les cabalistes n'ont d'autre but que de relever vers Dieu l'esprit de l'homme et de le conduire vers la félicité parfaite. Celui qui cultive leur science goûtera en ce monde
* Voy. notre premier volume, p. 83-85.
38 NOUVELLE THEOSOPHIE DE REÜCHLIN.
la plus grande somme possible de bonheur, et jouira dans l'autre de la béatitude éternelle'. »
Pour exposer ses théories, Reuchlin avait publié deux importants traités : la Parole miraculeuse'^ et la Science cabalislique^ . 11 y pose les fondements d'une théosophie à moitié mystique, à moitié rationaliste.
Voici les principales données de ces savants ouvrages : Le monde visible n'est que le pâle reflet d'un monde invisible; il existe entre ces deux mondes d'étroites relations. A ce principe vient se rattacher la croyance au pouvoir magique exercé par les éléments terrestres sur les forces qui leur sont associées dans le monde céleste. Les lettres de la sainte Écriture, dont chacune se trouve dai)s un rapport surnaturel avec les anges chargés du gouvernement du monde inférieur, sont considérées comme ayant le mystérieux pouvoir d'unir aux esprits célestes le monde extérieur. A l'énoncé de certains mots, Dieu lui-même apparaît aux yeux de notre esprit, et vient en même temps habiter notre âme. Reuchlin, pour justitier l'interprétation des cinq livres de Moïse d'après la cabale, prétendait que si une sagesse secrète n'y eût été cachée, ils n'eussent en rien différé d'autres écrits de législation et de morale. D'après Reuchlin, Moïse avait reçu de Dieu l'art de disposer les lettres de la sainte Écriture de cette façon mystique; de Moïse il avait été transmis à Jésus, de Jésus, par la tradition, aux Septante, et de ces derniers à la communauté des Ésotériques. Le système de Reuchlin le conduisait à penser que Pythagore avait tenu pour vrais presque tous les articles de la foi chrétienne. Mais d'après la philosophie pythagoricienne, la foi, disait-il, ne peut être soumise à aucune opération logique, car l'entendement à lui tout seul ne saurait fournira l'homme de justes noi ions touchant les bases de la religion ; aussi la foi ne se donne-t-elle pas comme le résultat de la réflexion et du raisonnement humain, mais bien pour la conséquence d'une révélation divine.
Reuchlin était bien éloigné de vouloir, par ses théories philosophiques et mystiques, porter la moindre atteinte au christianisme ou à l'Église; il se flattait bien plutôt d'avoir, au moyen des livres juifs, allumé un nouveau flambeau à la lueur duquel les dogmes
' Voy. ces passages dans Geiger, Reuchlin, p. 169, 176. ■ L'esprit de Reuchlin était confus et enclin au mysticisme >, dit Geicer (p. 195). Ses connaissances scientifiques étaient incomplètes. Il ne s'éleva jamais jusqu'aux hauteurs de la philosopliie. Jacques Margolith, de Ratisbonne, savant Juif qui ne manquait pas de mérite, cherchait à détourner Reuchlin de son engouement pour la cabale : >■ Ne forte sapientia raultiplicet ei damnum plus quam perfectum. • ReuMtn't Briefwechsel, p. 53-54.
- De verbo mirifico (1494).
" De arte cabbalistica (151*7).