LUTHER ET LES HUMANISTES
son siècle, l'homme de son cœur, et son esprit s'entretient journellement avec le sien ; « car où trouver quelqu'un dont l'oreille ne soit attentive à tout ce que dit Erasme, qu'Érasme n'instruise, qu'Erasme ne domine? » Quant à lui, nourri « parmi les sophistes «, il n'est pas assez instruit pour oser s'approcher, même par la correspondance, d'un savant tel qu'Érasme; mais puisque la querelle sur les indulgences a fait parvenir son nom jusqu'au grand homme, puisque, dans la préface de la nouvelle édition du Manuel du soldat chrétien, il voit qu'Érasme approuve son œuvre, il se hasarde, il s'approche, il lui demande ses bonnes grâces, et désire ardemment s'attacher à lui par les liens d'une tendre affection ' .
Mulian, qui le premier avait reçu l'encens de Luther, fut aussi le premier à saluer, dans son attitude agressive contre Rome, 1'« aurore d'un radieux avenir ». Parmi ses amis, le « nouvel Hercule », le « second saint Paul * », rencontre les partisans les plus ardents. Dans leurs écrits satiriques comme dans leurs cours de professeurs, les humanistes d'Erfurt, Euricius Cordus, Juste Jonas, Eoban Hessus, déclarent la guerre à la « horde impie » que Luther harcelle et presse de tous côtés, et ce sont eux qui poussent Érasme, leur chef commun et vénéré, à prendre sous sa protection la cause de Luther '. Les écrits et les lettres d'Érasme sont la source où s'alimente tous les jours l'enthousiasme toujours croissant des humanistes pour Luther. ' Celui qui les a lus », écrivait l'un d'eux, " ne peut plus demeurer hostile à l'œuvre commencée. »
A l'imitation de Luther, les humanistes affectent de prendre un ton biblique, et ce ton domine bientôt toute la littérature de l'époque; ils deviennent même tout à coup savants théologiens, et font des conférences sur les points de foi controversés. Si auparavant un émule de Mutian avait fait de VÉloge de la folie le sujet d'un cours spécial, Eoban Hessus, en 1519, commente en chaire le Manuel du soldat chrctien. Érasme, selon lui, a ramené les âmes vers la Bible, source de toute vraie piété, et maintenant le monde sort de l'enfance, et renonce à la superstition et à Thypocrisie. Il n'était plus possible de tolérer que le peuple chrétien, la
' De Wette, t. I, p. 247-249. Celte lettre tout entière et la réponse d'Érasme ont été traduites dans l'ouvrage de Stichart, p. 309-315. Avec ses intimes, Luther s'exprime déjà différemment sur le compte d'Érasme. — Voy. Köstli.n, M. Luther, t. 1, p. 137-138.
* Voy. ces passages dans K uipschblte, t. II, p. 30.
* Voy. Hess, t. II, p. 39-45. A Capito, conseiller d'Albert de Mayence, qui cherchait à le décider à ne rien entreprendre contre Luther (Hess, t. II, p. 61-62), Érasme écrivait (décembre 1520; : « Theologi putant Lutherum non posse ccnfici nisi meo stiio. Et id tacite flagitant, ut scribam in illum. At ego absit, ut sic insaniam. • (Hess, t. H, p. 552.)