‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 310 sur 477 · ARRÊT MOMENTANÉ DANS LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

ARRÊT MOMENTANÉ DANS LA RÉVOLUTION

tyrans spirituels. Bien que leurs intrigues aient été découvertes, ils ne songent ni à l'humilité, ni à la paix. De propos délibéré, ils mettent la lumière sous le boisseau; ils s'obstinent dans leur folie, et s'imaginent être si solidement en selle que personne ne puisse les en faire broncher. Je pense que tout cela vient aussi de Dieu, afin qu'endurcis, ne voulant entendre parler d'aucune humble soumission, refusant toute paix, ils finissent, eux aussi, par être exterminés sans miséricorde. » « Je ne peux plus rien faire, je suis positivement hanté par le grand projet. Ils ont maintenant tout le temps de se convertir! Mais Rome ne veut, ni ne doit, ni ne peut souffrir de réforme; cependant s'ils ne changent, un autre les changera sans se soucier de leur reconnaissance, et celui-là ne les instruira pas, comme Luther, par des lettres et des paroles, mais par des actes'. »

Mais Sickingen continuait à déconseiller l'action. Au moment décisif, il refusa même très-nettement son concours au parti révolutionnaire. C'est qu'il avait trouvé plus avantageux d'offrir son épée à l'Empereur qui , à ce moment même, lançait contre Luther son édit de proscription. Robert de la Marck, encouragé par François I", avait envahi les pays héréditaires de Charles-Ouint, et l'Empereur venait d'enrôler Sickingen dans l'armée destinée à protéger ses États ^

« Nos alliés se découragent et hésitent », écrit Hulten à Eoban qui le presse d'agir; « mais quant à moi, je persisterai jusqu'à la mort dans mon dessein! Je tenterai tout, je saisirai mes armes, et de même qu'autrefois j'ai soutenu Luther par la force de mes arguments, maintenant je le défendrai par le poing! Si les nonces du Pape ont ■ réussi à s'échapper, ce n'est pas ma faute, car je n'ai rien négligé pour leur dresser des embûches. Les routes étaient occupées, les embuscades préparées, mais l'escorte de l'Empereur a déjoué tous nos plans. •' Néanmoins il gardait au cœur l'invincible espoir d'être avant peu le témoin delà chute de la papauté et du triomphe del' - Évangile » \

Mais Hütten, pas plus que Sickingen, ne pouvait pour le moment rien entreprendre, et malgré ses fanfaronnades il lui eût été bien impossible de servir ouvertement la « cause de l'Évangile ", car un chargé d'affaires de Charles-Ouint venait d'acheter son inaction en échange d'un revenu annuel de 400 florins * !

Luther, désespérant presque de l'avenir, écrivait à Mélanchlhon le

1 De Wette, t. II, p. 13-15.

^ Pour plus de détails, voy. Ulmann, 191 fl — Voy. dans Hofler, Adrian VI, p. 58, note 1, la liste des nobles qui entrèrent en même temps que Sickingen au service de l'Empereur.

* BÖCKING, t. II, p. 71-75. [

* Voy. plus haut, p. 163, note 3. MaurenbrecheR, Studien uud Skiaen, p. 272.

LUTHER JUfiE PAR SES CONTEMPORAINS. n9

12 mai : « Personne n'est là, personne ne se présente pour défendre la maison d'Israël et lui servir de solide rempart! Portons donc ensemble le fardeau ! Seuls, nous sommes encoxe disposés au combat. Mais lorsque je n'y serai plus, toi aussi tu seras persécuté'! » Mélanchihon, de son côté, se plaignait amèrement que beaucoup de partisans des nouvelles doctrines rentraient dans le giron de l'Église*.

Depuis la diète de Worms il était devenu évident que Luther et ses partisans visaient au complet renversement de l'organisation ecclésiastique et par conséquent de toute la législation existante ^ Aussi les esprits qu'effrayait une révolution si radicale se séparèrent-ils de Luther à dater de ce moment. Bien des panégyristes des premiers jours firent silence; beaucoup rentrèrent même franchement dans le camp des défenseurs de l'Église. Érasme, dès le mois de mai 1520, se repent de tout ce qu'il a écrit précédemment en faveur des nouvelles doctrines. Il prévoit dans un avenir prochain la spoliation de l'Église, les révoltes, la guerre et la ruine des lettres*. Mutian, qui avait d'abord salué en Luther - l'étoile

' De Wette, t. II, p. 2.

* Mélanchthon à Spalatin, septembre 1521, dans le Corp. Reform., t. I, p. 456.

= nroysen dit à propos du prodigieux travail de destruction entrepris par Luther (2'', p. 108) : ^ Jamais révolution n'a plus profondément creusé, n'a plus effroyablement détruit, n'a ju;;é d'une manière plus implacable. Comme à un signal donné, tous les liens d'obéissance et de respect se trouvent dénoués, et tout est remis en question, d'abord dans l'appréciation des hommes, ensuite, avec une logique entraînante, dans les faits, dans la discipline et le bon ordre. Des propriétés immenses ne sont plus en sécurité, malgré leurs titres légaux. Les tribunaux ecclésiastiques, avec leurs vastes ramifications, cessent tout à coup de fonctionner. La juridiction de l'ordinaire tombe en désuétude. • • L'ordre temporel et spirituel, tout est en pleine dér.oute, dans le chaos. • « Tout est menacé, ébranlé jusqu'en sa plus profonde racine, et jusqu'à la question même de son existence. •

* Sur la confiscation des biens du clergé projetée par le parti révolutionnaire. Érasme écrivait à Juste Jonas (10 mai 1521) : ' Qua re nihil arbitror sceleratius,

! ac publicae tranquillitati perniciosius. Etenim si ideo fas arbitrantur invadere

I facultates sacerdotum, quod quidam suis ad luxum, aut alioqui ad res parum

' honestas abutuntur, nec civibus , me magnatibus aliquot erit satis firma rerum suarum

possessio. — Belle vero consultum rebus humanis, si impie tollatur a sacerdotibus,

. quo pejus abutantur homines railitares, qui sic sua profundunt, nonnunquam

' et aliéna, ut nulli mortalium sint usui. • Érasme gémissait : « E meis libris

! quos scripsi, priusquam somniarem exoriturum Lutherum, odiosa quaedam

decerpserunt et in Germanicam versa linguam publicarunt, quaî viderentur

affinia quibusdam Lutheri dogmatis... Ut ingénue dicara, si prœcissem hujus-

modi sa^culum exoriturum, aut non scripsissem quaedam, quae scripsi, aut

aliter scripsissem. » Op., III, p. 641-642, «p. 572.

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