LES NOVATEURS RELIGIEUX ET L'ARCHEVÉOUE DE MAYENCE
s'efforcent de couvrir leur propre ignominie. " L'honnête Usingen ne pouvait contenir son indignation en voyant ceux qui avaient précisément le plus besoin de réforme s'ériger en juges de la société chrétienne : que l'audacieuse entreprise des novateurs demeurât impunie, lui semblait une honte pour le nom allemand. Les désordres des iconoclastes à Constantinople avaient causé jadis la chute du Bas-Empire, dont l'antique splendeur avait été transférée à la nation allemande : ainsi, disait Usingen dans un douloureux et prophétique pressentiment, la dévastation des églises aura également pour conséquence la décadence de l'Allemagne et la ruine de sa vieille gloire'. Le peuple se pressait autour de sa chaire', et pourtant sa parole restait sans influence sur le cours des événements, et le parti révolutionnaire gagnait chaque jour du terrain. Pendant trente ans, Usingen avait servi fidèlement sa ville natale, il avait bien mérité de l'Université d'Erfurt; cependant, il se voyait maintenant exposé sans défense aux insultes de la populace; c'est à peine s'il était en sécurité pour sa vie, car la majorité des membres du conseil faisait cause commune avec les novateurs, et protégeait « l'évangile ", désireux qu'ils étaient d'échapper à la domination détestée de l'archevêque de Mayencc, et de faire main basse sur les biens du clergés « Les nouveaux hérétiques ne redoutent guère l'archevêque de Mayence -, écrivait à Home Charles de Bodmann; ■ au contraire, ils espèrent que lui, et bien d'autres avec lui, se tourneront peu à peu de leur côté, et que les prélats, dans leur propre intérêt, donneront les mains à la confiscation des biens de l'Église. Ouant à l'exécution de l'édit de Worms, il n'eu a pour ainsi dire plus été question depuis que l'Empereur a quitté le royaume; dans quelques villes épiscopales, les livres luthériens sont vendus librement et publiquement,
' Voy. les excellents développements fournis sur ce sujet par Kampsghllte, t. II, p, 141-16), 169-174.
' A son sermon pour la fête de saint Mathieu (1523), environ quatre mille auditeurs étaient réunis. Voy. Kampschulte, t. II, p. 153, note 1. Cuelsamer, prédicant luthérien, disait un jour en chaire à propos d'Usinjjen: - Nelnilo ille turpissimus nunc tandem Christum ipsum pudef.icere conatur ob fornicarioruni defensionem : idqne lucri causi. Usingen, selon lui, n'était qu'un sophiste frappé d'aveuglement qui ne comprenait rien à l'Évangile; « un de ces vieillards endurcis », comme s'exprime un autre préJicant, ^ qui, d'après le témoignage de la sainte Écriture, ont dans tous les temps résisté à la vérité - . Des bandes tumultueuses étaient envoyées aux sermons d'Usinger, pour l'interrompre par des sif- \'\ flets et le troubler par des exclamations injurieuses. Plus d'une fois, rapporle-t-il, |: on tenta de se débarrasser de lui par la violence. Des espions stipendiés le j guettaient quand il retournait chez lui après avoir prêche (p. 155-158, !70). |' Usingen finitparseréfugier au couvent des Augustins, à Würtzbourg. Un volume i: d'extraits rassemblés par lui et écrits de sa main, se voit encore dans la biblio- 's thèque de l'Université de cette ville, et donne une haute idée de l'étendue de ses j; connaissances. — Koldf, Augustiner Congrégation, p. 394, note 2. j
' Kampschulte, t. II, p. t65. ;
r.ES novatei:r.s nF.r.ifarux et f/archev^que pe mayence 219
et ledit impérial devient nnliirellement l'objet de la risée populaire '. " Un autre jour, il crrit : ;: Le peu|)Ie dévore avec une incroyable avidité tous les libelles qui attaquent et injurient TEglise et son organisation. A peine si quelques évêques veillent à ce que de<: })rédications et des écrits de controverse appropriés à ses connaissances viennent l'instruire des conséquences funestes que peuvent avoir les doctrines hérétiques pour l'unité de l'Église et le bien public. Les partisans de Luther ont pénétré jusque dans les conseils privés des princes ecclésiastiques. Dans la crainte et l'effroi de la révolution qui nous menace, tout, parmi nous, semble paralysé, tandis que dans le camp de nos ennemis la révolte lève audacieusement la tête'. "
L'attitude révolutionnaire toujours plus hardie des novateurs religieux était la conséquence toute naturelle de la conduite hésitante et louche d'un grand nombre d'évêques. Albert, archevêque de Mayence et primat d'Allemagne, en était surtout responsable. Dès le début, il n'avait pas été franc, et le nonce du pape, Aléandre, n'avait eu que trop de motifs de blâmer à plusieurs reprises sa conduite et celle de son clergé, dont l'orlhodoxie était à bon droit suspectée. Aussitôt après la publication de ledit de Worms, Albert avait fait savoir à Luther qu'il pouvait compter sur ses bons offices et sur sa protection. Lui aussi songeait à soutenir la cause de l'Évangile, « mais il comptait prendre un chemin plus sur et plus aisé ». Menacé par Hütten et son parti', Albert n'avait pas signé l'édit de Worms comme il eut di) le faire en sa qualité de chancelier de l'Empire, et dans ses diocèses de Mayence, de Mag-
' Corhlaeus se plaint à plusieurs reprises du peu de zèle qu'apporteut les évéques à la répression des nouvelles doctrines. Voyez les Glos und Comment
auf den 18 ArticLel vom rechten Messhaiti n Dl. B^ et D- et Glos und Comment auf 154 Ariickel, Dl. q^. und l*. L'édit de Worms, qui avait fait croire au ' dénoi'iment de la tragédie - , n'en fut au contraire que le début. — Voy. la lettre d'Alphonse Valdes à Pierre Martyr, 15 mai 1521, dans les œuvres de Lessing, puhi. par Mallzahu, t. IV, p. 101.
' Lettre du 22 juillet et du 2,3 août 152.3. Voy. plus haut, p. 162, note 5.
' « Fertur Galerita Moguutinus hosies in se juratos habere 1800 •, écrit Luther à Mélanchthon le 21 mai 1521. Voy. de Wette, t. II, p. 11. Albert, dans sa pusillanimité inconcevalde, comme disait Aléandre, agissait sous l'impression des prophéties astrologiques, qui annonçaient un soulèvement général et prochain du peuple. A la cour d'Albert -, dit Bodmann - les astrologues sont très en faveur. - L'astrologue Jean ab Indagine avait cherché un abri près de l'archevêque contre les ' canes Astrologiae calumniatores " , c'est-à-dire les théologiens scolastiques, qu'il dépeint comme imbus d'une - theologia ineptissima .. Il disait en parlant d'Albert : • Jure consultus aliquis est? habet apud te, quo compensare actum studiorum laborem potest. Medicus est vel Astrologus? ab archanis habetur. - Lettre du 1" juin 1522 dans les Xeuen Beiträgen von allen und neuen theologischen Sachen, auf das Jahr 1752, p. 458-468. Le vicaire général d'Albert, Théodoric Zobel, dédia à Jean ab Indagine (1522) un ouvrage astrologique. Voy. Friedrich, Astrologie und Re/ormation, p. 149-150.