ÉTAT RELIGIEUX DE I/É LETT O R AT 0 E SAXE
le malest aussi coupable que celui qui l'exécute. >' Dieu a accord«' de grands trésors à la maison de Saxe; mais depuis que Ludier a commencé sa funeste entreprise, les mines semblent avoir perdu de leur fécondité ', et le niveau moral baisse. « Vainement on se flattait d'avoir retrouvé l'Évangile. Georges l'étudiait depuis plus de quarante ans, et restait convaincu que l'Evangile de sa jeunesse valait beaucoup mieux que celui qu'on prêchait actuellement -.
A Eilenbourg, Gabriel Zwilling agitait la population. « Le moine défroqué de Wittemberg •■, rapporte à son sujet un contemporain, « nous a fait aujourdhui un sermon; il a endossé un habit d'étudiant, et mis par-dessus une chemise bordée de noir; il s'est affublé d'un bonnet de fourrure, et dans cet accoutrement nous a parlé de la messe avec le dernier mépris. Il a aussi rejeté les bonnes œuvres, disant que deux chemins s'offraient à nous : l'un étroit et conduisant au ciel, c'est celui de la foi; l'autre large et menant droit à l'enfer, c'est celui des bonnes œuvres. Il a rejeté messe, jeune, prière, aumône, discipline. iSous sommes, selon lui, au-dessus de toute loi. Personne n'est plus obligé ni à la confession ni au baptême. " Après ce sermon, la Cène avait été célébrée dans l'église du château, située sur la montagne. Comme Zwilling avait persuadé à ses auditeurs qu'il n'était nullement nécessaire de se confesser avant de se présenter à la sainte table et qu'on pouvait fort bien communier après avoir mangé, " les assistants ", continue le même narrateur, « s'avancèrent presque en riant pour recevoir l'Eucharistie, et ceux-là mêmes qui avaient passé la nuit précédente dans la débauche et l'ivrognerie, reçurent le Sacrement, comme j'en ai été moi-même témoin " >.
i- Mais dans tout ce qu'ils faisaient, les nouveaux évangOlistes s'imaginaient obéir à la loi de Dieu : '> Lorsque Frédi'ric charge un délégué de faire des représentations à l'iconoclaste Carlstadt, celui-ci, absolument comme Luther l'avait fait avant lui, allègue aussitôt la mission surnaturelle qu'il a reçue de Dieu. « La parole ■ , dit-il, " m'a été donnée en grande abondance; malheur à moi, si je ne prêchais pas! " La désunion ne venait que de ce que tous n'obéissaient pas textuellement à
' Le prince Joachim d'Anhalt mande à son frère que le duc Georges lui a dit : « Si nous restons iidelesà l'Église, tout nous réussira; m;iis si nous nous en laissons détacher, au lieu de notre prospérité actuelle, nous verrons hienlôt .ies revers nous atteindre J'ai remarqué que tous ceux qui sont attachés à la nouvelle doctrine ne réussissent à rien, mais tombent dans la ruine et la misère. Dieu les a-t-il châtiés, ou bien sont-ils tombés par leu;- propre imprévoyance, c'est ce que je n'entreprendrais pas de décider. ■ Prince Georges d'Anhalt, Predigten und Schriften, p. 325.
* Seckendorf, t. I, p. 217; voyez l'article sur le duc Georges dans les : Hisior.polit. BL, t. XLVI, p. 451-4Ô3.
^ Seidemann, Erläuterungen zur Reformationsgesch.^ p. 37.
LUTH KR A WITTEMBKRG, 1522. 229
la sainte Écrilure. Ouant à lui, nulle menace de mort ne le séparerait Jamais de cette base Irès-sure. Il resterait toujours loyalement anaclié au sens litléral de la parole divine, sans se laisser égarer par ce que pourraient ensei(jner les autres. D'ailleurs, il n'y avait que les mauvais chréliens qui pussent se scandaliser de ses sermons. A l'exemple des prophètes de Zwickau, Garlsladt déclarait la guerre aux études scientifiques, réclamait la fermeture des écoles et l'abolition des grades de docteur; lai<|ucs et ouvriers étaient appelés à prêcher le nouvel évangile, les étudiants exhortés à ne plus perdre leur temps à n'importe quel travail scientifique et à apprendre un métier, ou la pratique d'un arl. Tous les jours le nombre de ses adhérents grossissait, et le parti révolutionnaire triomphait à Wittember^ comme à Erfurt. Là aussi, l'Université se changeait eu désert. « Les plus savants, les plus éclairés d'entre nous sont dans la désolation », écrivait Spalatin. " Les nouveaux évangélistesont chacun une méthode différente. » « Ils embrouillent tellement toutes les questions, ils ont de si étranges fantaisies », mande-t-il à Frédéric, « que tous les jours on voit de nouvelles sectes se produire, il en résulte que chacun est troublé dans sa conscience, et que nul ne sait plus qui est cuisinier, qui est cellerier'. »
C'est au milieu d'un pareil état de choses que Luther, qui dans sa solitude de la Wartbourg avait été soigneusement informé de tout ce qui se passait, apparut tout à coup à Wittemberg. Il y prêcha huit sermons consécutifs (mars 1522). 11 attribua les actes de violence récemment commis à « une fausse manière d'entendre la liberté chrétienne ». En présence des faits abominables qui venaient de se produire, il tirade plusieurs textes bibliques, entre autres de l'épitre de saint .lacques (auparavant rejeiée par lui), le principe " que la foi sans la charité est sans aucune efficacité, qu'elle n'est plus même la foi, mais une ombre de foi n. Ce qui avait eu lieu s'était fait sans ordre, au grand scandale du prochain : " Avant d'agir, vous auriez dû prier du fondde votre cœur, puis marcher avec le concours de l'autorité; alors on aurait su que la chose venait de Dieu. » Il était profondément affligé qu'on eût agi sans son ordre et sa coopération. « Suivez-moi », s'écria-t-il, s'autorisant de la mission directe qu'il assurait avoir reçue de Dieu; " je .suis le premier auquel le Seigneur ait révélé ses desseins, c'est moi auquel Dieu a donné la première inspiration de vous prêcher et de vous annoncer sa parole.
' Voy. ces lettres dans le Corp. Reform., t. I, p. 541, 545, 554, 560, 561. Jager, Carhiadt, p. 277-287. On voit, par une lettre de Fröschel citée par Jä|',er {Carlttadt, p. 282), combien les devoirs les plus sacrés de la charité étaient mis eu oubli dans ces tristes querelles.
23) LE PEUPLE SAXON CONTRAIRE AU NOUVEL EVANfilLE.
Aussi ne deviez-vous pas faire un pareil coup sans mon ordre, ef sans m'avoir préalablement consulté. Il reprocha sévèrement à son auditoire la profanation publique du sacrement de l'autel : « Vos autres méfaits seraient encore excusables à la rigueur, mais pour celui-là, nulle indulgence n'est possible. Vous avez agi par trop brutalement! Aussi qu'arrive-t il? On répète : • Là-bas, à Wittemberg, il y a vraiment de beaux chrétiens! Ils prennent le Saint Sacrement entre leurs mains, saisissent le calice, vont ensuite trouver l'eau-de-vie, et se soûlent à cœur joie ! » ^- Si quelqu'un a l'enfantillage de désirer tenir le Saint Sacrement entre ses mains, qu'il se le fasse apporter dans sa demeure, qu'il le tienne et le touche tant qu'il voudra; mais en public, qu'il s'abstienne d'une pareille conduite, car s'en abstenir ne peut lui causer aucun dommage. Il ne faut pas scandaliser nos frères, nos sœurs, nos prochains, et maintenant voilà que tout le monde est si irrité contre nous, qu'on va jusqu'à souhaiter de nous mettre à mort*. -
En effet, la population saxonne ne se montrait nullement favorable au nouvel évangile. Une lettre de l'ambassadeur polonais, Jean Dantiscus, qui visita Luther en 1526 à Wittemberg, nous fournit à cet ép;ard un curieux témoignage : " C'est avec beaucoup de difficultés >■, écrit-il, < que je pus atteindre Wittemberg. Les Meuves, surtout l'Elbe, qui traverse la ville, étaient tellement débordés, que dans les terrains ba?, les champs étaient complètement inondés. Sur ma route, j'entendis les gens de la campagne attribuer ce (léau à Luther, le maudire, l'accabler d'injures, lui et ses partisans. Le peuple est généralement persuadé que Dieu visite et châtie les habitants du pays qui pendant toute la durée du carême ont, pour la plupart, mangé de la viande ^ » Une preuve encore plus évidente du peu de sympathie des Saxons pour i- l'évangile >' nous est fournie par la Consultation publiée par Mélanchthon eu 1523. On lui avait demandé son opinion sur la question de savoir si Frédéric avait le droit de lever une armée pour la défense de - l'évangile . Mélanchthon répond négativement : ^ Il est évident ', dit-il, ^- que la disposition et le .sentiment des Saxons s'opposent à la guerre; cela tient à la faiblesse de leur foi, ils ne sont pas chrétiens. Aussi l'Électeur ne doit-il pas songer à prendre les armes, car il gouverne des païens, c'est-à-dire des infidèles \ » Les catholiques, au dire de Mélanchthon et de Luther, n'étaient donc que des païens et des mécréants.
• Summil. U'erice, t. XXVIII, p. 204-285; voyez particulièrement p. 208, 212-214, 220, 246, 275.
- Dans IIiPLER, p. 72. Voy. aussi p. 54, et plus haut, p. 136, note 5. » f.uthrrs Sihnmil. Werke, t. LXIV, p. 278.
LUTHER SUR SA UOCTRIXE SEULE JUSTIFIANTE. 1522. 231
Lurher voyait dans le méchant tour que le diable lui avait joué à Wittembepjj », par l'entremise de Carlstadt et des nouveaux prophètes, une punition divine. Dieu avait voulu le châtier de sou attitude trop humble à Worms : « Je rejjrette amèrement > , dit-il dans sa réponse à Henri VIII (1522), « de m'étre trop humilié à \\'orms. Par égard puur l'Empereur, j'ai été jusqu'à souffrir que ma doctrine fiU soumise à des juges; j'ai consenti à écouter ceux qui prétendaient démontrer mon erreur, .le n'aurais pas dû témoigner une humilité si sotte, puisque j'étais convaincu de la vérité absolue de ce que j'avais avancé, et que d'ailleurs, avec le tyran, tout était inutile. » Ainsi donc Luther n'hésitait pas à appeler publiquement l'Empereur un tyran. Dans le même écrit il s'intitule : ^ l'Ecclésiaste de Wittemberg, par la grâce de Dieu. " Non-seulement il affirme avoir reçu sa doctrine de Dieu, mais il veut être considéré comme ayant « plus d'autorité dans sou petit doigt que mille papes, rois, princes et docteurs n'en possédèrent jamais '. Il se déclare prêt à soutenir tous les points de sa doctrine, qu'il analyse avec détail : > Celui qui enseigne autre chose que ce que j'enseigne ou me condamne à ce sujet, condamne Dieu même, et demeurera pour jamais enfant de l'enfer. » - Une oie connaît mieux le psautier que tous les papistes mis ensemble ne savent ce que c'est que la foi et les bonnes œuvres! > L'étude assidue de la sainte Écriture et la grâce de Dieu lui ont révélé " que la papauté, l'épiscopat, les abbayes, les couvents, les universités, la prèlraille, la monacaille, les nonnes, les messes, les offices ne sunt que damnées inventions du diable ». •le n'aurais pas dû dire que la papauté est une plus grande usurpation que celle de JNemrod, car presque tous les royaumes de cette nature sont en dehors de la loi de Dieu, comme celui de Nemrod; mais j'aurais dû dire : Le p;ipisme est la pire abomination et la plus empoisonnée du diable que la terre ait connue! ■■•■ Henri VIII n'était qu' " un cerveau fêlé, une grossière tête d'âne », et le roi d'Angleterre justifiait bien le proverbe qui assure « qu'il n'y a pires fous que les rois et les princes ' » .
> Antwort au/ König Heinrichs l'III von Engelland Buch vider seinen Tractât von der babylonischen Geßingniss. Sämmtl. Werke, t. XXVIII, p. 343-387. — V'oy. SUrtOUt p. 3ôl, 346-347, 349-351, 380, 383. Parlant de Henri, il dit encore : Cest par la permission de Dieu qu'il est aveuglé, afin que par moi sa malice soit mise au
232 LUTHER SUR SA DOCTRINE SEULE ,] U S T 1 F lAN T E. 1522.
« l'ous mes ennemis réunis à tous les démons, bien que ces derniers se soient approchés de moi de bien près >, disait-il en déplorant le " méchant tour de Wittemberg" avec le chevalier Hartmuth de Cronberg, « ne m'ont pas fait autant de mal que les nôtres, et je dois confesser que la fumée qui vient d'eux me cuit terriblement les yeux, et semble pénétrer jusqu'à mon cœur. Après tout, je me demande si tout cela n'est pas arrivé pour me punir, car à Worms, pour ne pas désobliger de bons amis et ne pas sembler trop roide et trop obstiné, j'ai montré une modération excessive; j'aurais dû confesser ma foi devant le tyran avec plus de force et de vigueur. Combien, depuis ce temps, lespaïensincrédules nem'ont-ils pas injurié! De combien de mépris et d'outrages ne m'ont-ils pas abreuvé! Ils jugent en païens qu'ils sont, et comme des gens qui ignorent profondément ce que c'est que l'Esprit, ce que c'est que la foi. Je me suis bien souvent repenti de mon humiliié et de mes égards! » Selon Luther, la condamnation de sa doctrine à Worms avait été la condamnation de la divine vérité elle-même, et ce crime était maintenant imputé à la nafionallemande tout entière. « Vous savez ", écrit-il, « que l'iniquité commise à Worms, alors que la divine vérité fut si déplorablement outragée,condamnéedepropos délibéré, méchamment, publiquement, sans avoir été entendue ni examinée, vous savez, dis-je, que ce crime a été imputé à toute la nation allemande, car les chefs l'ont commis, et personne ne les a contredits et ne s'est opposé à leur sentence. Par là, Dieu a été si grièvement offensé qu'il nous a retiré sa précieuse parole; ou bien il a permis qu'elle dtviul le prétexte d'un tel scandale, que personne ne pouvant plus reconnaître en elle la parole de Dieu, elle a été traitée selon ses mérites. On s'est cru autorisé à la persécuter, à la diffamer, ou Ta appelée diabolique. Oui, eu vérité, mon cher Hartmuth, l'Allemagne, pour être agréable au Pape, a malheureusement assumé sur sa tête une terrible responsabilité, à Worms, au jour fatal de la Diète! « Du reste, au dire de Luther, ce n'était pas la première fois que l'Allemagne repoussait l'évangile. Aussi craignait-il beaucoup que Dieu ne la traitât comme la Judée : « Nous lisons dans le livre des Rois que les Juifs, ayant pendant longtemps persécuté et mis à mort les prophètes, Dieu s'était enfin détourné d'eux, et leur avait refusé toute assistance. Si mes ennemis n'ont pas versé mon sang, ce n'est pas qu'ils n'en aient eu le dessein précis et arrêté, et tous les jours ils m'immolent encore dans leur pensée. Malheureuse nation! Étais-tu donc destinée à servir l'Antéchrist, à te faire son geôlier et son bourreau! Devais-tu t'élever contre les saints et les prophètes du Seigneur! " « Voyez comme les paroles me viennent en abondance!
jour. » On trouve une sévère mais juste appréciation de la réponse de Luther à Henri VIIl dans IIöfler, Adrian VI, p. 26t.