‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 363 sur 477 · DÉCADENCE DES LETTRES · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DES LETTRES

D'innombrables prédicants tenaient le même langage, et se répandaient en injures contre toute notion rationnelle, contre toute science profane.

Après les Universités, ce furent les belles-lettres et les humanités qui reçurent les plus rudes coups. Avant le début des querelles religieuses, elles avaient pris un tel essor « que Cicéron lui-même «, assurait-on, « n'aurait eu qu'à se cacher dans un petit coin s'il eût pu revenir au monde ". Mais ce bel élan avait été de courte durée. « Partout où la doctrine luthérienne prévaut », écrivait Érasme à Pirkheimer, « les sciences dépérissent, car les nouveaux convertis ne recherchent que deux choses : une place et une femme. Une fois ceci obtenu, TÉvangile leur donne pleine liberté de vivre à leur guise'. "

" Sous prétexte d'Évangile », écrivait d'Erfurt l'humaniste Eoban Hessus (1525), « les moines sortis de leurs couvents étouffent complètement l'essor des belles-lettres. Dans leurs funestes prédications, ils dépouillent les bonnes études du respect qui leur est di^ pour mieux prôner leur sagesse prétendue. Noire Université est complètement déserte, et nous sommes tombés dans le mépris public ^ ' « Nous en sommes venus à un tel point », écrit-il avec douleur à son ami Camérarius, " qu'il ne nous reste plus que le souvenir de notre ancienne gloire. L'espoir de la voir renaître disparait même entièrement \ » « Notre Université est tombée », mande à son tour en gémissant Euricius Cordus à son ami Draconites (1523); « les étudiants mènent une vie tellement dissolue que, parmi eux, on pourrait se croire dans un camp de soldats; aussi la vie m'est-elle devenue à charge. » " Dans quel triste abaissement nous voyons maintenant la science! » écrit vers la même époque l'humaniste Nossen. >< Personne ne saurait voir avec indifférence à quel point le zèle pour la science et la vertu sont éteints parmi nous. Ce qui m'afflige le plus, c'est la crainte qu'une fois les fondements des sciences sapés, toute piété ne soit du même coup ruinée, et que nous ne voyions reparaître une barbarie capable d'anéantir les derniers et faibles vestiges de la religion et des lettres ^ »

« Personne n'aurait jamaispu croire »,rapporteea cette même année (1523) le doyen de la faculté de philosophie d'Erfurt dans un compte

de Luther Dollinyer a extrait le passage suivant : " Deux et cinq font sept; ceci, je puis le concevoir par ma raison; mais s'il m'était dit d'en haut : \on, cela fait huit, je devrais le troire, contre ma raison et mon sentiment. Aussi le diable n'est-;l occupé qu'à persuader aux prêtres de Rome de luciurerla volonté et l'œuvie de Dieu aux règles ordinaires de la raison. •

' Op. IV, p. 1139.

- Voy. ScHAVERTZELL, p. 37. — Krilse, Eobaiius Hessus, t. I, p. 330.

^ Kampschllte, t. II, p. 201.

* kXAlPSCHLLTE, l. II, p. 175, 180.

DÉCADENCK DES I.ETTliKS. (523. 313

rendu officiel, < qu'en si peu de temps notre Universilé viendrait ainsi à déchoir, et qu'à peine une ombre de sa splendeur passée subsisterait encore! O douleur! c'est cependant le spectacle qui frappe maintenant nos regards! On parle de telle façon de l'Université dans les chaires chrétiennes, que tout ce qui était en honneur autrefois est à préseul criblé d'outrages. » « Les éludes scientifiques sont abaudonnéeset méprisées >-, écrit le recteurde l'université; « la jeunesse a maintenant horreur des grades académiques; toute discipline a disparu. " « Mais qu'y a-f-il là d'étonnant? » ajoute-t-il; " comment être surpris de ce qui se passe pour nos écoles, lorsque nous voyons la religion elle-même, qui, durant tant de siècles, avait joui du respect de fous, n'être plus à l'abri des insultes? Nos péchés ont mérité (|ue la h;iine des sectaires s'attaque impunément à toute chose, selon que cela leur passe par l'esprit; ou n'estime plus, pour ainsi dire, que ce qui était méprisé autrefois '. »

A Erfurt, le nombre des professeurs et des étudiants diminuait d'année en année. A peine quelques jeunes gens témoignaient-ils le désir d'obtenir un emploi, un grade académique quelconque. De mai 1520 à 1521, on compte encore trois cent onze étudiants immatriculés; mais l'année suivante ce chiffre est réduit à cent vingt; en 1522, à soixante-douze; en 1523-1524, à vingt-quatre*.

Les études scientifiques avaient le même sort à Wittemberg. " .le vois bien que tu éprouves le même chagrin que moi à propos de la ruine de nos études », écrivait Mélanchthon à Eoban Hessus (1525). « Il y a peu de temps encore, les lettres florissaient, main tnant elles dépérissent. Ceux qui font peu de cas des études profanes n'ont guère meilleure opinion, crois-le bien, des études théologiques! - « Si nous avions pu voir l'avènement de cet âge d'or que l'épanouissement des sciences nous faisait autrefois espérer '•, disait-il quelques années plus tard en présentant ses œuvres au public, -■ mes ouvrages auraient un caractère plus joyeux, ils seraient plus ornés, plus brillants. Mais la discorde fatale qui a suivi de si près l'essor des lettres a intimidé mes efforts. Je m'étais mis à l'œuvre avec tant d'ardeur! » Malheureusement, dès 1524, les troubles religieux étaient venus l'assombrir : « Je vis ici à peu près au désert », écrit-il à un ami; « je n'ai presque de commerce qu'avec des esprits étroits et bornés, parmi lesquels je ne prends aucune espèce de plaisir; aussi je reste à la maison, comme un savetier boiteux. " « Je n'ai personne avec lequel je puisse espérer quelque conformité de sentiments; je n'ai d'amitié qu'avec les loups, comme eût dit Platon, amitiés pleines de soucis

' Kampschulte, t. Il, p. 179, 184.

"■' Voy. KAMrsCHL'LTE, Uchersichl der jährlichen ImnuUnculalionen, t. II. p. 219.

314 DECADENCE DES LETTRES. ir,23.

et de fatigues. > Il voit échouer tous ses efforts pour le relèvement des sciences ', et dans ses lettres confidentielles, n'hésite pas à accuser les théologiens de Wittemberg du dépérissement des lettres ^

Les autres Universités de l'Allemagne du Nord, Leipzig' et Rostock, par exemple, perdaient d'année en année de leur importance. A Rostock, où l'on avait vu jadis jusqu'à trois cents étudiants se faire inscrire tous les ans, il ne s'en présenta en 1524 que trente-huit; en 1525, que quinze*.

Les Universités du sud de l'Allemagne, Bâle, Heidelberg, Fribourg, nous offrent le même lamentable spectacle : " L'Université git à terre, elle est comme morte et enterrée ", écrivait-on de Bâle à la même date; « les chaires des professeurs sont aussi vides que les bancs des élèves. >- En 1522, vingt-neuf étudiants seulement s'y font inscrire; en 1526, il ne s'en présente plus que cinq^ A Heidelberg, en 1525, il y a plus de professeurs que d'étudiants ^. '< C'est à peine si j'ai six auditeurs fidèles », écrit de Fribourg, en 1523, Ulrich Zasius, le plus célèbre de tous les juristes de ce temps, « et par-dessus le marché, ils sont tous Français. Je m'acquitte avec un grand zèle des devoirs de ma charge, même lorsque j'ignore si j'aurai oui ou non des auditeurs, et lesquels; mais je suis tenté de prendre mon métier à dégoiU, lorsque je vois la jurisprudence

' Voyez ses lelires dans le Corp. Reform., t. I, p. 575, 604, 613, 679, 683, 695, 726, 894. — Voy. l'article intitulé : Reformation und Literatur, dans le Hisi. Pol. Bl., t. LXXIX, p. 259. — DÖLL1\GER, Reformatio», t. I, p. 354; Pallsen, p. 135-138.

* Corp. Reform.., t. I, p. 887, et t. II. p. 513. Voy. t. I, p. 830.

* A Leipzig, entre 1508 et 1522, 6,485 étudiants avaient été inscrits. Entre 1523 et 1537, 1,935 seulement. ZN.vnCKE, Die url-undllchen Quellen zur Gesch. der Universität Leipzig, .jbhand. der Jcönigl. Sächsischen Gesellsch ifi der ll/isscnschaflen, t. III, p. 594,

*A Rostock, au printemps de 1512, le nombre des étudiants se montait à 119; durant le stinestie dliiver, à 183; dans les années qui précèdent immédiatement la réforme, la diminution des étudiants n'est pas encore apprécia!. le. Mais au moment où éclatent les querelles reli;jieuses, leur nombre ne cesse de décroître, de telle sorte que dans le semestre d'été de 1524 on n'en compte que 24, dans le semestre d'hiver que 14; dans le semestre d'été 1525, que 11 ; dans le semestre d'hiver, que 4. Dans le semestre d'hiver de 1526, il n'y eut pas une seule inscription. Krabbe, Die Universität Rostock, im 15. und 16. Jahrhundert, p. 290-293, 372, 387. « En ce temps-là ., dit un chroniqueur (Grape, Evangel. Rostock, p. 109;, l'Académie fut tellement désertée, que lorsqu'on prononçait le mot de docteur, à peine savait-on ce que cela voulait dire. " — Voy. Döllinger, Reformation, t. I, p. 575. — PaulseN, p. 141.

* Voy. ViscHER, Gesch. den Universität Basel, p. 185. •- Avec la peste physique, eorporum pestis, la réforme arriva de compagnie, animorum. pestis. Elle produisit une perturbation puissante, empêcha l'arrivée de nouveaux élèves et chassa les anciens. » Registres d'inscription de l'Université; à partir de 1526, chaque nouveau recteur répète ces mêmes plaintes. — Vischer, p. 258.

^ -- ...Universitatem magna ex parte decrescere deflorescereque, in eam pervenisse infelicitatem, ut plures sint professores quam auditores. • — Hautz, Gesch. der Universität. Heidelberg, p. 390.

»h'ir A r-iKNCK Di-s r.i; r m Ks. 1523, 315

ainsi abnndonuéc. » « Il y a ici ", dit-il encore, « une disette extraordinaire d'étudiants, et je n'entrevois point d'amélioration possible *. » L'Université de Vienne, qui sous Maximilicu avait compté ses professeurs par centaines et qui avait vu quelquefois sept mille étudiants s'inscrire annuellement sur ses rcg^istres, elle, si lonpjtemps l'une des |)remières universités de l'Kurope, tomba peu à peu, à la suite des troubles religieux, dans un si lamentable état, que c'est à peine si elle possédait encore en i 023 une cinquantaine d'étudiants. La faculté de droit se vit forcée de fermer ses salles de cours pendant quelque temps, les élèves faisant totalement défaut ^

Là oii la nouvelle doctrine se développait sans aucune entrave, d'innombrables prédicants travaillaient à ruiner de fond en comble toute cnUin-e intellectuelle. Ils visaient sciemment, de propos délibéré, à fonder le règne de la foule ignorante, guidée par les démagogues religieux, sur les ruines des institutions ecclésiastiques et scientifiques ^

On revenait aux doctrines que les hussites de Bohême avaient mises en honneur au quinzième siècle : '= Celui qui s'adonne aux arts libéraux >', avaient enseigné ces hérétiques, - celui qui accepte un grade universitaire, n'est qu'un orgueilleux, qu'un païen, qui prêche contre l'Évangile. Toutes les vérités de la philosophie et des arts libéraux, même lorsqu'elles semblent devoir servir la loi du Christ, loin d'être approfondies, doivent être abolies comme entachées de paganisme, et en réalité païennes; les écoles doivent être détruites*. >

' Voy. SriNTZiNG, i'Irirh Zasius, p. 2ii)-250,

^ A Vienne en 1517, le nombre des inscriptions se monte à (567, en 1520 à 569. A partir de 1522, une rapide décadence survient, ^ praecipue ■ , lisons-nous dans les actes de l'Université, quia ea tempestate secta Lutherana plerosque a suscipiendls gradii^us dehortubatur ». Les savants, déclare le recteur Frédéric Herrer, « sont en horreur à l'homme du peuple -. — Voy. Kink, Gesch. der Wiener Uniiersim, t. I, p. 233, 253, 254. — AscuBiCH, t. II, p. 86, note 2, p. 29i. — Sur la diminution du nombre des étudiants à Ingolstadt depuis 1518, voy. Pr.vntl, Gesell, der Universiiät in Ingolstadt, t. I, p. 164. — A Cologne, en 1516, il y avait encore 370 étudiants; en 1521, 354; en 1527, 72. — Voy. Zeitschrift des Bergischen Geschichtsvereins, t. VI. p. 208.

^ Comme le dit très-justement Dollingek, Reformation, t. F, p. 440.

* Voy. 1IÖFLER, Geschichtschreiber der husitischen Bewegung, t. I, p. 391. " Ouod omnes veritates in philosnphia et in artibus legis Christi promotivae nullo unquam modo sunt amplectendae sive studendae. - — Brezowa, dans Uöfler, t. I, p. 140. — Voy. Palacky 3^, p. 189; Lechler, t. II, p. 272-274; Aschbagh, Kaiser Sigmund, t. III, p. 101-102; Bezold, Zur Gesch. des Husitenthums, p. 48-49. — Lauteur, favorable aux doctrines taborites de la Réforme de l'empereur Sigismond, déc4arait que la science des plus savants n'était plus d'aucune utilité; que les savants devaient rester inaclifs; que leurs études et leurs travaux étaient vains, parce que personne n'en devenait meilleur : Je ne puis m'empécher de dire que leur savoir a été pour nous le chemin de l'enfer; c'est la pure vérité. > BoEHM, p. 60, note 3.;

Page 1