RESPONSABILITÉ DES PRINCES DANS LA DÉMORALISATION DU CLERGÉ
C'est à ce ,ojrave moment qu'on put se rendre compte des funestes conséquences qu'avait eues pour l'Église l'usage de confier les plus hautes dignités ecclésiastiques aux fils cadels des maisons princières et des grandes familles de la noblesse, et d'abandonner aux princes la nomination à la plupart des sièges épiscopaux et archiépiscopaux >.
Vis-à-vis de l'Église, les princes suivaient cette même politique d'égoisme, d'ambition cupide, rapace, qui en avait fait les pires ennemis de l'Empire. Cette déplorable politique fut pour l'Église la source des plus amères épreuves; elle engendra des maux et des abus sans nombre dans le domaine religieux.
u Et cependant les princes cherchent sans cesse querelle à l'Église », poursuit Charles de Bodmaun; « ils accablent le clergé de reproches, oubliant c|u'eux-mêmes, et par tous les moyens possibles, ont établi dans les emplois les plus élevés la plus grande, quoique assurément la plus mauvaise partie des prélats et des hauts dignitaires. Ils n'ont pas honte d'outrager l'Église, après lui avoir eux-mêmes donné le baiser de Judas. »
Ils ne voyaient dans le funeste usage des commendes « que l'exercice très-légitime du pouvoir souverain ». Les docteurs en droit romain l'avaient prôné les premiers. Non-seulement on accordait à d'anciens serviteurs de princes le privilège de gérer, leur vie durant, des éghses et des abbayes en leur remettant ce qu'on appelait les lettres de pain; non-seulement on tolérait que ces personnages apportassent dans les monastères des mœurs étrangement dissolues qui discréditaient les couvents auprès du peuple, mais des chasseurs, des fauconniers, des valets et autre semblable engeance, devaient, selon les lois imaginées par les princes, être entretenus pendant les saisons de chasses par les églises et les monastères : « Alors de lamentables scandales se produisaient; dans les collégiales et les abbayes régnaient l'impudicité, la débauche, car les gens de cette espèce ne se font pas faute de s'abandonner à une licence grossière. Ne sont-ils pas serviteurs de princes? Aussi ne songent-ils qu'à se gorger de mangeaille, à s'enivrer le jour et la nuit; ils vont jusqu'à faire pénétrer des femmes dans les couvents, et l'on ne parvient pas à rassasier la compagnie -. '^ « Ils mènent une vie scandaleuse dans
drait le mieux, et qu'il serait tenu d'y inviter tous les autres; pour que la chose «se passât gaiement -, il devait donner une somme de 50 florins afin qu'il y eût vingt-huit tireurs, au moins. Celui dont c'était le tour d'inviter les autres s'engageait en outre à fournir vinp,t-huit chevaux qui presque tous devaient (^tre montés par des tireurs. Il devait nourrir bêtes et gens aussi longtemps que durerait la fête. Pourtant le règlement portait que les repas ne devaient pas avoir plus de huit services, etc. ReiS-ICh, Journal für Bayern, t. I, p. 467.
1 Voy. notre premier volume, p. 576-579.
- Clag eines ein/eilig Klosterbruders. Bl. *.
RESPONSABILITÉ DES PHINCES DANS r,A DÉMORALISATION DU CLERGÉ. 3G1
les abbayes », lif-on dans une adresse des Klafs bavarois à leurs ducs, adresse on sont rapportées les justes plaintes du pays sur les chasseurs, fauconniers et leur suite; « non-seulement il Taut leur donner à man^yer et à boire jour et nuit, mais encore leurservir tout ce qu il y a de meilleur, à eux et à tous ceux qu'ils amènent avec eux, sans aucune nécessité. Parfois, il est vrai, les princes publient des édits interdisant ces excès, mais de si faibles mesures n'obtiennent que fort peu de résultats '. "
Le droit de spoliation, qui s'exerçait à la mort des prieurs et des curés, était également regardé parles princes comme .. un très-légitime exercice du pouvoir souverain », et souvent leurs intendants se conduisaient alors avec une telle brutalité, ■ que cela était vraiment scandaleux et lamentable à voir ■■. On lit dans un écrit du temps qui mentionne ces abus comme étant de notoriété publique : « Dès qu'un curé est sur son lit de mort, les avocats faméliques, les valets de la justice laïque envahissent sa maison; ce sont les chasseurs d'arî>ent, les pêcheurs de biens d'Église! Ils s'établissent sur le bien du curé, et vivent de ses revenus, dévorant tout ce qui se trouve dans sa maison, en usant comme si c'était leur propriété légitime; et lorsque arrive enfin la mort du pasteur, il ne reste plus même de quoi payer ses dettes -, '= « Nous avons de trop justes plaintes à formuler », écrivent un peu plus tard plusieurs clercs du diocèse de Passau; < dès qu'un curé vient à mourir, souvent même avant son décès, la cure est envahie par les huissiers des tribunaux laïques, et les jours se passent eu excès de raangeaille, en banquets; il semble que ce soit la fête patronale, et l'héritage du défunt se trouve tellement diminué par ces bombances, que souvent c'est à peine si l'ordinaire peut obtenir la portion de canonicat qui lui revient, et que les créanciers ne parviennent pas à se faire payer. De plus, ces gens de justice ont l'effronterie de montrer ouvertement leur allégresse aux pauvres curés sur le point de mourir; ils ne leur cachent point qu'ils se flattent de mener bientôt chez lui un joyeux train. La
' Voy. les documents fournis par Sugexheim, p. 264-266. Plus tard les choses n'allèrent pas en saméliorant. Sugenheira a publié un mémoire inédit du nonce du Pape (1519), où il est dit à propos du clergé bavarois : « Veuatores monasteria et parochias, ibidem ad lüitum victitando. praeter motum fréquentant ac molestant, in quibiis etiam imperiose versantur, et quae volunl potins immoderate extorquent quam pétant. Oua^ .es personarum regularium non solum bonis, sed etiam instiluto et profession: pluriraum obest, maxime quod per eosdcm venatores etiam mtilieres riliquamlo introducuntur . •
* Clag eines einfeliig A'iosicrbrudcrs, Bl. 4''. Une bulle du pape Sixte IV adressée à l'évêque de Passau (1477) dit à propos des ^ advocati, precones et alii officiales seculares ' : ^ Vacantes praeterea ecclesias et illarum domus ac bona sub gravissimis et inutilibus expensis in crapulis et commessationibus aliisque scandalosis actibus custodire contendunt... » Mon. Boica, 31'', p. 5S8.
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conséquence de tout cela, c'est que le peuple perd tout respect, toute obéissance envers le clergé. >- Les États de Bavière font entendre à plusieurs reprises les mêmes plaintes : < S'il arrive qu'un curé ou autre ecclésiastique ait quelque chose à laisser après lui, les autorités laïques accaparent aussitôt son héritage, et les créanciers, les héritiers réclament vainement ce qui leur est dû. Pour toute réponse à leurs réclamations, on leur assigne des délais sans fin, et pour raisons, des frais de justice onéreux. La cause est si longtemps en suspens que bien souvent, avant qu'elle soit jugée, l'héritage s'en est allé en fumée '. «
^ En somme ", comme le disent fort bien les Plaintes d'un simple moine, « les laïques, princes et nobles veulent être les maîtres dans l'Eglise, disposer des meilleurs emplois, et remplir peu ou point les obligations que le devoir de leur charge leur impose. Ils ne songent qu'à établir des clercs qui leur soient dévoués dans les charges dont ils disposent, pour se faire ensuite payer ce bon office. Ils troublent l'ordre et la paix des cloîtres et des abbayes, et mènent une vie de débauches, dont les biens d'Église font tous les frais; puis ils se posent en censeurs intègres et s'écrient hypocritement : « O la corruption du clergé! » O pharisiens, sans doute Dieu se sert de vous pour châtier sévèrement son peuple ! •■■
Cette conduite ^ pharisaïque ' des princes laïques, personne ne l'a mieux caractérisée que l'un des plus nobles d'entre eux, le duc Georges de Saxe. Voici comment il s'exprime dans une instruction rédigée pour ses chargés d'affaires, et écrite de sa propre main : « On nous parle beaucoup des nombreux abus qui existent; mais les plus regrettables, ceux dont le monde enlier est maintenant et surtout scandalisé, on les passe sous silence ; or ceux-là viennent de nous. L'origine de l'hérésie que Dieu a permise parmi nous, c'est très-évidemment la manière défectueuse dont les prélats sont élus, car Dieu a dit : Celui qui n'entre pas dans la bergerie par la porte, celui-là n'est pas le vrai pasteur. Malheureusement, et ce n'est pas actuellement le moindre scandale de la Chrétienté, nous autres Ordres laïques, grands et petits, nous ne faisons aucune attention à cette divine parole. Nous briguons pour nos enfants, nos frères et nos amis les dignités épiscopales et les honneurs de l'Église, et sans nous préoccuper de la porte, nous ne pensons qu'à la manière d'y faire pénétrer les nôtres; que ce soit par le seuil ou par le toit, peu nous importe. Cette manière d'agir nous est deve-
1 Voy. SuGENHEiM, p. 266-271. Dans le même ouvrage on trouvera un grand nombre de documents relatifs à cet abus, que Jes synodes combattaient en vain.
KOlUiES DE SAXE S i; i; I.F.TAT M O li A L I) (I Cf, KR GE. 36H
ic si nalurclle, qu'il semble (jue nous voulions .iller bien vite eu . nier par ce chemin; il s'ensuit que les brebis suivent les pasteurs, et encourent avec eux les diätimenls de Dieu, comme malheureusement nous ne le voyons que trop. >
" Secondement, nous autres princes laïques, auxquels Dieu a remis la puissance (et Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi parmi les princes ecclésiastiques!), voici comment nous agissons : Comme nous avons entre nos mains les biens des couvents et des abbayes, la cupidilé nous tourmente au sujet de ces mêmes biens, de sorte que trop souvent nous sommes beaucoup plus préoccupés de savoir à qui appartient telle ou telle abbaye, pour nous eHorcer de l'accaparer et pour être en état de maintenir notre rang, que de nous informer si l'on y mène une vie chrétienne, si la règle y est observée. L'ambition qui nous dévore, si elle a grossi les revenus des gouvernants, a nui grandement, pendant ces temps de désordre, à plus d'une communauté. Dans ces questions nous avons entièrement perdu de vue la charité envers Dieu et envers le prochain, et nous ne nous sommes pas demandé si notre conduite n'entrainait pas nos frères dans un crime damnable; nous n'avons eu souci que des moyens de soutenir notre train fastueux. ■' Georges ajoutait que ceux qui se plaignaient le plus du clergé ne parlaient jamais des abus bien autrement graves dont ils étaient eux-mêmes les auteurs. « Autrefois une coutume salutaire et louable voulait que parmi nous ceux qui manifestement avaient forfait à Dieu et à l'honneur, ne fussent plus soufferts ni tolérés dans la société des gentilshommes qui se piquaient d'être honnêtes; chacun les évitait, comme on fuit les sources empoisonnées. Les usuriers, les adultères, les déserteurs, les traîtres, les parjures, tous les gens souillés de vices notoires étaient exclus de notre compagnie. Maintenant cette honnête manière d'agir est abandonnée, ce qui n'est pas une des moindres causes des scandales qui se produisent. " ^^ Pourquoi ne porte-t-on pas plainte contre les moines et les religieuses qui ont déserté leur couvent? N'ont-ils pas failli à l'honneur, oublié le serment qu'ils avaient prêté devant Dieu et devant les hommes? Par conséquent ne sont-ils pas parjures? ne doivent-ils pas être traités comme tels? > " Tous les jours », poursuit le duc, < des épitres calomniatrices et des livres pernicieux se répandent, et prônent l'Évangile luthérien; les chrétiens restés fermement attachés à l'Église chrétienne sont honnis. Les prédicants ne cessent d'exhorter les moines et les religieuses à abandonner leurs monastères; s'ils ne le font, ils les menacent des peines éternelles; s'ils renoncent à leurs vœux, ils leur promettent le bonheur et les plaisirs de la chair. Puis, aussitôt que les moines les ont écoutés, on, les entretient, on les aide dans les principautés envi-