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ANARCHIE RELIGIEUSE

Comme à Zwickau, à Alstedt el en beaucoup de localilés de Saxe et de Thuringe, la doctrine de l'avènement du règne de Dieu fondée sur Tinterprétation « divine et intérieure de la sainte Écriture ^ trouvait en Suisse d'innombrables adhérents. A Zurich, où Ulrich Zwingle avait annoncé le nouvel '^ Évangile - tantôt en se rattachant à Luther et tantôt en le contredisant, on vit bientôt se former un groupe de nouveaux apôtres, partisans de l'explication littérale de la Bible, et désignant le « soi-disant réformateur ^^ de Wittembergsous le nom de « dragon infernal '•. Selon eux, l'enseignement de Luther était faux, inepte. Luther avait commis un crime en livrant la sainte parole de Dieu à l'appréciation de l'autorité temporelle. « Vous n'avez pas le droit ", disait en argumentant contre Zwingle une des voix les plus autorisées de la nouvelle secte, ^ de remettre le jugement aux mains du consed de la ville, puisque le jugement est déjà rendu, et que l'Esprit de Dieu a prononcé. =i « C'est avec raison que nous refusons d'entendre les prédicants -, disaient-ils, se joignant aux anabaptistes pour combattre les zwingliens, « car dans la doctrine qu'ils nous ont jadis enseignée, ils ont puisé prétexte à des émeutes, à des scandales; ils agissent et vivent contrairement aux maximes qu'ils ont préchées; ils s'efforcent, sous des dehors de piété, de mettre au service de leurs idées le glaive du pouvoir temporel, au lieu de ne faire usage que des armes spirituelles. Et pourtant les vrais prédicants évangélistes se sont depuis longtemps prononcés contre une pareille manière d'agir, et l'ont appelée tyrannique'. - Les nouveaux sectaires prétendaient fonder une Église où les élus seuls (c'est-à-dire leurs partisans) auraient accès, tandis que tous les autres hommes ne devraient plus être considérés que comme des impies dignes de châtiment. Entre les élus régnerait une égalité parfaite, et tous les biens seraient communs.

« Ces principes flattaient singulièrement les oreilles de l'homme du peuple » ; aussi accourait-on de tous côtés pour écouter les nouveaux apôtres; tailleurs, cordonniers, pelletiers avaient des visions, prêchaient et enseignaient ce royaume de Dieu, où il n'y aurait aucune différence entre les hommes, où fortunes et propriétés seraient communes, où les couvents et les châteaux seraient rasés, et ceux qui résisteraient à la parole de Dieu, mis à mort^

A dater de 1524, ces apôtres de la révolution sociale se répandirent dans le sud-ouest de l'Allemagne et en Suisse. A Saint-Gall, au rapport d'un témoin oculaire, les prédicants anabaptistes étaient

' BULLINGER, Der liiedeitatifor Ursprung, Fürgang, etc. Zurich, 1560). Bl. 250. Voy. Cor>NELlLS, Geschichte des Mûnslcrischen Au/ruhrs, t. II, p. 8-30; voy. aussi le t. m de cet ouvrage.

- * Lettre de Clément Endres, 13 mai 1524. Voy. plus haut, p. 345, note 5.

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-i nombreux, que de fous côtés, les dimanches et jours de fête, ou voyait, sur les promenades, les bour{jeois se grouper autour d'eux. ~- Ici, ici! ■' disait un paysan à son voisin, « c'est ici qu'est enseigné le véritable Kvangile! Vois donc comme les anciens prèlres nous avaient menti! Comme ils nous avaient mal instruits! On devrait assommer tous ces coquins! »

Le président des cantons catholiques déclarait dès 1524 à la diète helvétique que, excité par les nouveautés religieuses, le peuple devenait séditieux; qu'il refusait de payer les impôts, les dîmes, et de s'acquitter des corvées; qu'il réclamait la communauté des biens, et montrait pour Tantorilé un tel mépris que la ruine de la patrie était imminente ^

Trop souvent les élus, éclairés sur le sens de l'Évangile par des visions et des ravissements , se livraient aux actes les plus effroyables. Le chroniqueur de Berne, Anshelm, raconte qu'à Saint-Gall,en 1)25, « pour accomplir la volonté du Père céleste », eu présence des parents du jeune homme, un frère trancha la tête de son frère, et qu'à Esslingen, dans une réunion fraternelle > , un homme foula sa femme sous ses pieds; ces deux malheureux croyaient fermement accomplir la volonté de Dieu. Jusque sur l'échafaud, le fratricide assura n'avoir tué son frère que par l'ordre du Seigneur. La volonté de Dieu excusait et couvrait toutes sortes de crimes. « Je ne commets point de péché '•, disait un prédicant, - c'est Dieu le Père qui les commet par moi; Dieu est venu en personne dans mon âme. » ' Quelques-uns, gens cependant très-versés dans l'Ecriture », rapporte Anshelm, « sont si épris des ravissements, qu'ils ne veulent plus lire une seule syllabe et refusent de prêter l'oreille à la parole humaine, tant ils se disent consolés au dedans par la céleste voix du Père. « Les magistrats de Saint-Gall, par des édits publiés à diverses reprises, se virent obligés de défendre « qu'à l'avenir personne eût l'audace de se dire inspiré par Dieu le Père, et ne se permit de parler ou d'agir en son uom .

Après les effrayantes et funestes conséquences des visions et des ravissements, vinrent les bizarres conclusions tirées du texte de l'Ecriture par les nouveaux sectaires. Ils prenaient au pied de la lettre une opinion de Lui her, et s'imaginaient que pour interpréter exactement la Bible, il fallait adopter le sens littéral qui s'offrait d'abord à la pensée. A Saint-Gall, ou voyait les gens sortir par les portes de la ville daus les quatre directions du globe pour aller annoncer le royaume de Dieu aux nations; la Bible n'avait-elle pas dit : « Allez, instruisez toutes les nations, et prêchez-leur l'Évangile »? Douze

' Relation de Sicher, dans Baumanx, Acten, 286-987. — Zimmermann, t. II, 22. 87.

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cents anabaptistes se réunirent un jour à Appenzel, et là, attendireni patiemment que les aliments leur fussent envoyés par le Père céleste. C'est qu'ils avaient lu dans l'Évangile : " >'e vous inquiétez point de ce que vous mangerez. ■> La faim ne tarda pas à les décider à retourner chez eux. Sans bâton, sans souliers, sans bourse ni argent, des bandes errantes parcouraient les routes et prêchaient sur le toit des maisons, car l'Évangile avait dit : .^ Ce qu'on vous a dit à l'oreille, criez-le sur les toits. » Beaucoup abandonnaient femmes et enfants pour se joindre aux frères, et mendiaient sur les chemins, car ce n'était pas en vain que le Sauveur avait dit qu'à cause de lui, on devait abandonner son père, sa mère et tout ce qu'on possédait. D'autres briîlaient la Bible, conformément à ce verset : « La lettre tue, mais l'esprit vivifie. - " La nouvelle secte des anabaptistes ■•, dit Sébastien Franck dans sa Chronique, - a eu pour origine l'interprétation littérale des Écritures; beaucoup de ceux qui s'unissaient aux frères avaient bonne intention, ils cherchaient Dieu avec zèle et droiture, et prétendaient ne se diriger que d'après l'Écriture, qu'ils prenaient au pied de la lettre '. «

Le docteur Balthasar Hubmaier était un des hommes les plus actifs et les plus influents de la secte nouvelle 'K ■• C'était un savant singulièrement versé dans l'Écriture qui laissait à chacun le soin d'y puiser sa foi. « En son livre des Dix-huit discours traitant à fond des conditions d'une vie vraiment chrétienne, Hubmaier, comme Luther, avait posé ce principe, que tout chrétien baptisé doit trouver par lui-même dans la Bible l'assurance que son pasteur désaltère et nourrit son âme selon la vérité. Sur la frontière suisse, dans la seigneurie d'Haneustein, il avait fait de la petite ville de

' Voy. Anshelm, l. VI, p. 268; Ar;x, t. II, p. 503-509. — Bcllinger, B. 12, p. 19, 22. — Kessler, Sabba-.a, t. I, p. 258-305. — Franck, Clironica. t. III, p. 193-199. — Voy JÖRG, p. 662-663, 669-670. — A Auftsbourf?, dès 1524, les anabaptistes prêchaient. — Voy. L'hlhorx, p. 62. Un chaudronnier de Xuremberjj conduisit au cimetière de Saint-Jean sa femme, dont la grossesse était fort avancée, et là, il la mit iiarbarement à mort, dans son désir, avoua-t-il, de lui procurer le bonheur du bapiéme de sang. — Voy. Eyf, Drei Jahre aus dem Leben einer deutschen Reiclisladt, dans la Zeitsctirifl für dculsclie CuUwgeschichle, 1873, p. 203-230. NOUS lisons dans une autre chronique du temps au sujet du Tyrol : Les sectes luthériennes y ont fait de tels progrès depuis les derniers vingt-quatre ans. que l'autorité a dû intervenir, particulièrement à propos des anabaptistes. Quelques fanatiques ont en beaucoup d'endroits tellement séduit le peuple ignorant par leur doctrine hérétique, qu'eu peu de semaines un nombre considérable d'hommes et de femmes ont vendu leurs biens, leurs attelages, pour en faire de l'argent, et être admis avec femme et enfants dans la société nouvelle. Pour porter à ce mal un remède opportun, l'autorité a fait exécuter trois hommes à Inspriick. L'un d'eux avait attiré environ quatre cents personnes à cette damnable hérésie. ^ — Greuteu, p. 31.

- Sur Hubmaier, voy. Schreiber, Tasclienbuch für Geschichte und Alterthum SüddeuSchland, années 1 et 2, Fribourg, (839, 1840. Stem, Zwölf, Artikel, p. 57.

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Waldsliul le centre de son action pastorale. Là, il avait recruté parmi le peuple et les corporations ouvrières un grand nombre de partisans, persuadés que ce nouveau pasteur leur offrait « un aliment e! un breuvage |)arfailement sains '. Il attacha tellcmenl sa communauté à ses doctrines, qu'il fut bientôt en état de dicter ses volontés aux magistrats et aux nobles'. L'ancienne religion fut abolie, l'ornementation des églises, les autels, les tableaux, tout fut renversé et brisé au milieu d'un grand tumulte; les prêtres furent chassés. Les disciples d'Hubmaier affirmaient avec orgueil que leur maitre avait été envoyé de Dieu par une disposition toute spéciale de la Providence envers eux, et le nouveau conseil de la ville s'imaginait n'avoir en rien mérité les reproches de son légitime seigneur, l'archiduc Ferdinand, en permettant que la parole de Dieu fût annoncée eu toute liberté dans leur ville. Mais le ;J octobre 1-524, les conseillers de Fribourg en Brisgan écrivirent aux nouveaux convertis de Waldshut : « Votre prétention de n'avoir fait autre chose ([ue favoriser l'extension de la parole de Dieu ne pourra pas vous être d'une grande utilité auprès de Sa Grâce ni ailleurs. Chacun comprendra bien vite que vous vous êtes laissé entraîner et conduire par votre prêtre, et que vous vous êtes révoltés contre l'autorité, jusqu'à vous abandonner à la damnable hérésie des hussites. Vous avez écouté et gardé Hubmaier, malgré tous les ordres et avertissements qu'on a pu vous donner. Si maintenant vous voulez soutenir que vous avez bien fait en agissant ainsi. Sa Grâce, son conseil et ses sujets devront en conclure que vous les tenez pour des oppresseurs de la parole divine. Renoncez donc à tout cela, ne ripostez pas, n'écrivez rien, car vous êtes dans votre tort. Songez bien que s'il en allait ainsi, dans les questions qui iiitéressent notre sainte religion, et que nous devions ajouter foi à la parole du premier moine défroqué ou prêtre qui se présente pour nous expliquer la sainte Écriture d'après sa pensée, et si nous lui laissions le droit d'anéantir les conclusions et ordonnances des anciens et sacrés conciles, tous les jours nous pourrions nous remettre entre les mains d'un nouveau maître, et finirions par ne plus savoir ce que c'est qu'une solide conviction religieuse. Pesez bien toutes ces choses, et soyez désormais fidèles aux anciennes institutions de l'Eglise ^

Les progrès de l'anarchie religieuse étaient une rude épreuve pour Luther.

Plein de confiance eu lui-même, avec un sentiment nonpareil de

' Voy. la déclaration des habitants de Waldshiit à la délégation des princes, et leur lettre au conseiller du tribunal d'Inspriick. 16 décembre 1524, ScHREiBEa, Bauernkrieg, t. I, p. 70.

- Schreiber, BauemLricg, t. I, p. 100-101.

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