ANARCHIE RELIGIEUSE
triomphe, il avait annoncé à mainte reprise qu'il avait reçu son Évangile du ciel même; que personne, pas même les anges, n'avait le droit de le juger; que sa bouche était la bouche même du Christ, et que celui qui n'adoptait point sa doctrine ne pouvait espérer le salut'. Maintenant, parmi ceux qui, à son exemple, avaient abandonné l'Église, il voyait de tous côtés surgir de nouveaux apôtres, en possession d'un Évangile différent. Ces hommes s'opposaient à lui, le réfutaient, affirmaient avoir reçu une mission bien au-dessus delà sienne. Dès le commencement de 1525, les choses avaient été si loin, que dans son découragement, Luther laissait échapper cet aveu: « Tel docteur rejette le baptême; tel autre veut qu'un troisième monde soit placé entre celui-ci et le jugement dernier; quelques-uns enseignent que le Christ n'est pas Dieu; l'un dit ceci, l'autre cela, et il y a autant de secles et de Credo que de tètes. Point de rustre si grossier qui ne s'imagine avoir reçu une révélation du Saint-Esprit et ne s'érige en prophète ^ dès qu'il a rêvé ou imaginé quelque choses ')
Cet élat d'anarchie religieuse, qui s'étendait maintenant à une grande partie de l'Empire, avait été dès longtemps prédit par les esprits réfléchis, attentifs au mouvement que Luther avait provoqué. L'Allemagne, avaient-ils dit, deviendra une seconde Bohème, car c'étaient bien les doctrines de Jean Huss que Luther avait propagées en Allemagne*.
Il avait autrefois déclaré n'avoir rien de commun avec Jean Huss (1519), affirmant que jamais il ne légitimerait un schisme, et que les hussites avaient été criminels de rompre l'unité de l'Église romaine ^ Mais peu de temps après, il était arrivé à la persuasion qu'il était lui-même hussite, et que son enseignement était le même que celui du réformateur de Bohème. Avant lui, Huss avait prêché la vérité évangélique, mais elle avait été condamnée au concile de Constance, où la doctrine du « dragon infernal « avait été substituée à l'Évangile littéral. A l'exemple de Huss eî des hussites, Luther
' Voy. plus haut, p 28, 213, 236-237.
- Lettre aux chrétiens d'Anvers, commencement de 1525, dans de Wette, t. III, p. 61.
^ Voy. plus haut sur ce sujet les jugements portés par Emser, Murner, Aléandre, Usingen et le duc George de Saxe, p. 109-112, 131-13i, 157, 200, 217, 227-228.
* Voy. plus haut, p. 85-86.
^ Voy. plus haut, p. 87-88