II
qu'on doit appeler repos et sécurité Tespérauce de n'être pas assommé. Je pourrais en écrire beaucoup sur ce sujet, mais la douleur m'ote la plume de la main'. « Le 21 mai, douze mille paysans marchèrent sur la ville, interceptèrent les eaux des puits et des moulins, surprirent la garnison du château fort, et, maîtres de cette position, entourèrent la cité de coulevrines. Beaucoup de maisons s'écroulèrent, le faite de la tour de la cathédrale s'abattit. Le 24 mai, Fribourg capitulait, et concluait un traité avec les révoltés par lequel elle s'engageait a à adopter le saint Evangile de la divine vérité, à prêier main-forte à la justice de Dieu, et à faire justice aux réclamations des pauvres =. Par rapport aux couvents et aux abbayes, le conseil dut promettre < qu'avec les paysans, leurs amis et bons frères ", il s'emploierait « à les humiUer, à les abolir, et partagerait ensuite le butin avec les émeutiers, comme tant de villes et de pays l'avaient déjà fait . En punition de l'assistance prêtée aux prêtres et aux nobles, la ville fut condamnée à payer trois mille florins d'amende ^ « Ce traité », écrit Zasius, " renferme une clause à la fois révoltante et grotesque, chose assez naturelle, étant donné les auteurs de l'écrit; il porte que l'Évangile sera « protégé - ! Il semble, en vérité, que les chrétiens ne l'aient pas maintenu et professé pendant tous les siècles précédents^! >'
Luther, que Zasius regardait comme le véritable père de la révolution, avait, à la fin d'avril 1525, publié une sorte de manifeste où il repoussait toute responsabilité dans les malheurs pubhcs : ses ennemis seuls, les prophètes homicides, avaient, disait-il, entraîné le peuple à la sédition.
Il ne comprenait que trop le tort fait à son parti par les insurgés incendiaires et pillards qui invoquaient en tous lieux l'Évangile, et prétendaient combattre pour sa cause; il redoutait l'abolition de toute autorité, de tout ordre social, le bouleversement et la ruine irrémédiable de l'Allemagne, < si l'insurrection continuait, et prenait la haute main ».
Il avait donc le sérieux bon vouloir d'apaiser la révolution et de rétablir la paix; mais il faut convenir que la manière dont il s'y prit
1 Zasii Epist.. p. 97. — Voy. Stintzi\G, p. 263-267. — Hartfelder, Bauernkrieg, p. 326-330.
* Dans Schreiber, t. H, p. 131-133.
' Vôy. la note 1.
r.IITIIEli SIIi; r.KS articles des I-AYSANS. 1525. 515
pour obtenir ce rcsiillal, ('l.iir moins f;ii(e |)oiir c.ilmer les esprits que pour jefer encore de riiiiile sur le feu.
Son ccrif est intitulé : /C.r/iortation u lu jifii.c, à propos fies douze articles des paysans de Souahe ' .
i l>es paysans de .Souabe ', dif-il en coiiirnençant. « ont rédifjé douze articles réclamant l'abolition des intolérables abus dont ils .sont victimes par la faute des autorités, lis se fondent sur des textes de rÉcriInre, et ils ont fait imprimer leurs articles. .l'ai vu avec satisfaction que, dans le douzième, ils se déclarent prêts à accepter les observations qu'on pourrait leur faire, là on elles seraient justes, et se montrent fout disposés à se laisser instruire, pourvu qu'on leur découvre leur erreur en s'appuyant sur l'Écriture; car il est juste et légitime que la conscience de chacun soit dirigée dans le sens précis de la parole divine. « Or les paysans ayant prononcé le nom de Luther, et l'ayant mis au nombre - de ceux qui maintiennent ici-bas l'autorité de la sainte Kcriture ••, il se faisait un devoir de charité chrétienne de les instruire comme ils le demandaient.
La première partie de VExhortation s'adresse aux princes, la seconde aux paysans.
Luther commence par expliquer, comme il l'avait déjà fait auparavant % les signes nombreux et effroyables qui ont paru récemment au ciel et sur la terre, et annoncent une catastrophe en même temps qu'une heureuse révolution à l'Allemagne '. - Ces signes vous regardent ', dit-il s'adressant aux princes et aux seigneurs; - ils ne vous présagent rien de bon; rien d'heureux ne saurait vous arriver. Vous seuls méritez nos remerciments pour l'émeute et les troubles actuels; vous en êtes responsables, princes et seigneurs, et vous surtout, évêques aveugles, prêtres et moines insensés, qui aujourd'hui encore demeurez dans l'endurcissement, et ne cessez de vous opposer avec fureur au saint Évangile ■ (c'est-à-dire à l'Évangile de Luther); « et cependant vous savez qu'il a raison et ne peut être réfuté ! Comment avez-vous gouverné jusqu'ici? Vous ne savez que
' Sammil. U'erl.e, t. XXIV, p. 257-286. I.fs paysans lui avaient envoyé les douze articles. Son nom était inscrit en tète de la liste des " docteurs éminents appelés à définir le droit divin '.
- Voy. plus haut, p. 296.
^ >Iclanchthon parle aussi des ■ portenla ' dans une lettre à Camerarius du 16 avril 1525, et snus l'impression nouvelle de la guerre des paysans, explique le moine-veau autrement que Luther ne l'avait d'abord fait (voy. plus haut, p. 297j. ~ Christus homicidam ab initio fuisse Satanam dixit, nec est quod putemus nunc aliud agere, quam ut faces iniiciat, et incendium excitet quoquomodo. Hue spectabant portenta, quae nata sunt tam multa proximo anno; vitulomonachus certe depravationem Lutheranae doctrinae in carnales et perniciosas opiniones significabat. Arcus nocte a me visus in nubibus in Loseri domo significabat haud dubie populärem motum. > — Corp. Reform,, t. I, p. 738.
pressurer, que dépouiller vos sujets pour soutenir votre faste et votre orgueil, de sorte qu'il devient impossible au pauvre homme de vous tolérer plus longtemps. Le glaive est sur votre gorge, et cependant vous pensez encore être si solides en selle qu'il soit impossible de vous renverser. Mais, par une si aveugle sécurité, par une audace si obstinée, vous ne réussirez qu'à vous casser le cou plus sûrement, prenez-y garde! C'est ce que vous cherchez, semble-t-il; vous voulez absolument périr, nulle remontrance, nul avertissement ne vous sert! Aussi Dieu dispose-t-il les choses de manière qu'on ne puisse, ni ne veuille, ni ne doive tolérer plus longtemps votre tyrannie; il faut que vous changiez, il faut que vous cédiez à la parole de Dieu " (c'est-à-dire à la doctrine de Luther). ^ Si vous ne le faites volontairement et amiablement, vous vous y verrez bientôt forcés. Si les paysans sont aujourd'hui vaincus, demain d'autres seront triomphants; si vous les mettez en déroute, ils n'en seront pas moins vainqueurs, car Dieu en suscitera d'autres, parce qu'il a résolu de vous humilier et de vous punir. Ce ne sont pas les paysans, chers seigneurs, qui s'élèvent contre vous, c'est Dieu même; Dieu eu persoune s'apprête à corriger votre perversité. Quelques-uns d'entre vous ont dit qu'ils exposeraient volontiers leurs terres et leurs gens pour anéantir la doctrine de Luther. IMais que diriez-vous si vous aviez été vos propres prophètes, et si vos terres et vos biens étaient en effet compromis"? -
Les princes devaient se montrer indulgents envers les paysans : 1 une charrette de foin cède le chemin à un ivrogne; combien plus devez-vous renoncer à votre violence, à votre opiniâtre tyrannie, et traiter avec ménagement les pauvres paysans égarés! N'entamez point la querelle avec eux, car vous ne savez pas quelle en serait l'issue. »
Quant aux douze articles des révoltés, « quelques-uns ', dit Luther, « sont si équitables, si légitimes, qu'ils ont l'approbation de Dieu et du monde entier, et témoignent de la vérité de ce verset de David : « Dieu a déversé son mépris sur les princes. » Le premier, celui qui regarde la prédication de l'Évangile et le droit d'élire les pasteurs, ne peut, sans injustice évidente, être contesté. Bien que l'intérêt personnel s'y glisse, puisqu'il y est question d'entretenir le curé avec des revenus qui n'appartiennent pas aux paysans, cependant il faut convenir qu'on ne saurait leur refuser la libre prédication de l'Evangile; contre une pareille réclamation, l'autorité ne peut et ne doit rien entreprendre.
. Les autres articles dénoncent de si criants abus, comme par exemple la mortaille, les dimes continuellement augmentées, qu'ils sont très-certainement légitimes et justes, car les princes et sei-
F, UT II ER SUR I-ES ARTICLKS I) K S l'AVSANS. 152.>. 517
gneurs n'ont pas CMé constitués pour exploiter les sujets selon leur inti'iTf ou leur caprice, mais unicpieinent pour prcnrlre à cœur l'intértU e( l'avaufa^je des subordonnés; oui, il est Impossible de tolérer plus lonjjfemps les extorsions des puissants. Lorsque le champ du pauvre homme rapporte autant de florins que d'épis, (juel profit en relirc-t-il, puis(jue les princes réclament toujours davant^i{jc, mènent une vie de plus en plus fastueuse, et {jaspillent le bien du pauvre pour les satisl'aclions de leur bien-être, pour leurs babils somptueux, leurs iesliiis, leurs excès de table, leurs constructions inutiles, et qu'ils usent de l'argent acquis par la sueur du paysan comme si c'était de la paille? » Le luxe des seigneurs doit être réprimé, et leur prodigalité restreinte; il est juste que le pauvre homme ait, lui aussi, son bénéfice. Les articles des paysans peuvent instruire leurs maîtres, car les injustices qui les oppriment y sont très-nettement exposées. »
Dans la seconde partie de l'ouvrage, celle qu'il adresse aux paysans, qu'il appelle « ses cliers seigneurs et frères >, Luther répète encore : « Je reconnais, et il n'est malheureusement que trop certain, que les princes et seigneurs ont cherché à entraver la prédication de l'Evangile, el accablé si despotiquement leurs sujets qu'ils ont mérité d'être traités en ennemis et précipités de leurs sièges par la colère de Dieu; car ils ont gravement péché contre le Seigneur et contre leurs frères, et u'onl aucune excuse.
Un tel langage ne pouvait qu'exciter les passions populaires, qu'attiser l'effroyable brasier de l'insurrection; il ne pouvait contribuer au rétablissement de la concorde.
C'était en vain que Luther, s'adressant aux paysans incendiaires et pillards, leur répétait : « Quand même l'autorité serait tyrannique et injuste, cela n'excuserait aucunement l'émeute et la révolte, car châtier l'iniquité n'appartient pas à tous; l'aulorifé seule a le droit de punir; elle a le glaive en main, comme disent Paul et Pierre; c'est à elle que Dieu a confié le châtiment du méchant. A celui qui te prend ton manteau, laisse-lui aussi ta robe, et celui qui te donne un soufflet, tends-lui encore l'autre joue, dit l'Évangile. Entendezvous, communautés chrétiennes? Comment votre conduite s'accordet-elle avec ce précepte '? »
' ^ Liïtlier, dans la chaleur de sa dispute avec Caristadt et Münzer -^ dit le protestant Charles Ha;çen (Deutsche Geschichte, t. II, p. 182-184 , abandonna beaucoup de ses premiers el libéraux principes, et présenta ses principales doctrines sous une forme si ûpie, si absolue, qu'il était impossible à tout homme de bon sens de s'en accommoder. 11 traitait la raison de gourgandine du diable, disant qu'une opinion est réfutable dans la mesure eîacte où elle s'accorde avec elle. Non-seulement, disait-il, il avait encouragé la sédition, mais il n'avait pas hésité à inviter le peuple allemand à se baigner dans le sang des papistes, parce que
Abusés par de faux prophètes, les rebelles ne pouvaient plus se glorifier du nom de chrétien, ni se vanter de suivre la loi du Christ. « Admettons que votre cause soit ce que vous dites, c'est-à-dire bonne et juste : en devenant vos propres juges, eu vous révoltant contre la tyrannie et la violence, vous faites, il est vrai, ce que Dieu ne vous défend pas absolument de faire, mais vous vous rendez indignes de votre titre de chrétien; le nom de chrétien, vous dis-je, renoncez-y, et n'en faites pas le honteux manteau de votre violence, de votre conduite antichrétienne et séditieuse! "
' Non que je prétende justifier ou défendre l'autorité dans l'intolérable préjudice qu'elle vous cause; les princes commettent envers vous des injustices criantes, je le reconnais; mais s ajoutait Luther, « du moment que les paysans prennent sur eux de venger eux-mêmes leur querelle, l'iiutorité doit être avertie qu'elle n'a plus à faire à des chrétiens, mais à des païens; et les paysans, de leur côté, doivent avouer qu'ils ne combattent pas en chrétiens, mais en païens. Changez votre dénomination, dites que vous êtes de ceux qui luttent pour s'affranchir d'un joug inique, et que vous suivez l'impulsion naturelle; mais laissez là votre titre de chrétien. Que si vous y tenez, je ne puis envisager la chose autrement qu'elle ne m'apparait; je ne puis vous cacher que je vous tiens pour des ennemis, qui étouffez mon Évangile et y mettez obstacle; car je vois bien que le diable, qui jusqu'à présent n'a pu me perdre par le Pape, cherche maintenant à me dévorer et à m'anéantir par les prophètes homi-
ceux-là font une chose agréable à Dieu qui iinéantissent et démolissent les églises et les couvents! ce fut après avoir été abandonné par les prophètes de Zwickau, Carlstadt, Münzer et les anabaptistes qu'il posa pour la première fois ses célèbres axiomes sur l'autorité; et pourtant, à ce uiéuie moment, il appelle les princes « des gredins, des misérables, qui renient Dieu, et sont dignes du mépris du peuple; des fous en délire et sans cervelle, dont on ne voulait ni ne pouvait plus tolérer la tyrannie et le despotisme -. Il ne faut pas s'étonner si les lecteurs de semblables invectives les recueillaient précieusement, et les préféraient aux doctrines sur l'obéissance passive, dont ils mettaient fort en doute l'orthodoxie. Outre que nul homme raisonnable ne peut admettre une semblable obligation, et qu'elle est en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux du droit allemand, lequel envisage *^orame un contrat les rapports entre prince et peuple, et déclare que le prince ne peut le violer sans cesser d'avoir droit à la soumission des sujets, il était aisé d'apporter des textes bibliques détruisant la nécessité prétendue d'une obéissance si servile. — La singulière façon dont Luther invitait à la paix princes et paysans fut imitée par les prédicanis. Bucer disait en pleine chaire, à Strasbourg, que les évêques et les princes avaient opprimé le pauvre homme au delà de toute mesure. - .Jusqu'ici ils l'ont écorché jusqu'à l'os, mais maintenant ils se mettent à sucer la moelle de l'os. Écoute bien ma comparaison : Si tu ordonnes au loup de garder les brebis, ou bien à ton chat de soigner le lôti, tu peux aisément t'imaginer la manière dont tu seras obéi. C'est ainsi que le pauvre homme a été protégé par ses maîtres. ' Bucer ajoutait : « cependant, gardez-vous de toute émeute! - Lettre du 9 juillet 1526, dans Jörg, p. 286, note.
LUTIIF.Ii SUR LES AHTICr.ES DES PAYSANS. I52r>. 51»
cides et les amis du désordre que vous souffrez parmi vous. Eh bien done, (jiie Salan me dévore, s'il le veut, mais son ventre en deviendra bien étroit, je l'eu avertis! ■
Les articles dont quelques-uns, au dire de Luther, étaient si légitimes, si équitables , sont l'objet d'un jn^jernent tout différent dans la seconde partie du livre. L'emploi que les paysans veulent faire des revenus ecclésiastiques y est appelé '• vol, escroquerie ; la pensée de supprimer le servage « est, selon Luther, directement opposée à rÉvaugile, et outre cela, inique ■■. Les autorités et les paysans agissent les uns et les autres contre Dieu, et sont également sous le coup de sa colère. - Or, les deux camps en présence étant également dans leur tort, et vous, paysans, vous arrogeant le droit de vous rendre justice ä vous-mêmes, vous périrez les uns et les autres; Dieu fustigera un coquin par un autre coquin. »
Voici quel était son conseil : les princes devaient renoncer à leur tyrannie, à leur oppression, afin que - le pauvre homme put, lui aussi, avoir de l'air et de l'espace ". Les paysans, de leur côté, devaient abandonner ^ ceux de leurs articles qui montraient trop d'exigences et visaien! trop haut «. Une commission composée de nobles et de magistrats devait travailler à conclure un accommodement pacifique. Aux paysans, Luther prédisait que, quand bien même ils commenceraient par remporter de grands avantages, ils étaient destinés à s'entre-dévorer plus tard comme des bêtes fauves. Aux princes, il disait : Pour vous, mes seigneurs, vous avez contre vous l'Écriture et l'histoire, qui vous peuvent avertir de la manière dont finissent les tyrans. Les poètes païens nous ont aussi rapporté la façon dont périssent les tyrans; ils meurent rarement d'une mort sèche, et généralement on les trouve un beau matin baignés dans leur sang. Donc, comme il est notoire que vous gouvernez despotiquement et férocement, que vous interdisez l'Évangile et que vous pressurez et tyrannisez le pauvre homme, vous n'avez d'autre perspective et consolation que le genre de mort dont sont morts vos pareils'. «
' Cette Exhortation à la paix Contredit étrangement un écrit postérieur de Luther dont nous pai-lerons dans la suite [Contre les troupes homicides et pillardes des paysans), où il conseille aux princes de mettre à mort les émeutiers comme des chiens enragés. Du côté protestant, on a cherché à expliquer cette contradiction en supposant que l'Exhortation à la paix avait paru à un moment où le mouvement pouvait encore passer pour iuoffensif (Ranke, t. II, p. 221), probablement en mars 1525 Be.nsen, p. 270 , par conséqueut avant que les paysans aient commis leurs plus exécrables forfaits. C'est lorsque Luther fut informé, dit Bensen, surtout des horreurs de Weinsberg (voy. plus bas, p. 527), que son courroux s'enflamma, et qu'il composa son second écrit. Cette supposition est sans fondement, car les émeutiers avaient déjà exercé leur