L'ARMÉE EVANGÉLIQUE A HEILBRONN
bon ! Tous les gens à éperons seront massacrés ! « Luz Taschenmacher, dont la pîque était encore ensanglantée, portait l'habit de gala du comte d'Helfenstein. Hans Waldner était coiffé de son béret et avait son épée au côté; avec eux était aussi le « porcher de Kresbach », un misérable qui avait été des plus ardents au pillage du château, et avait demandé à grands cris la mort du comte.
La « Fraternité " fut d'avis de . faire passer par les piques » tous les grands seigneurs d'Heilbronn : u Nous allons nous faire justice! maintenant cela va marcher! notre fortune commence! les coquins nous ont assez longtemps trompés, leur affaire est claire! nous ne ferons aucun mal aux pauvres, nous n'en voulons qu'aux riches. On coupera les mains de tous ceux qui ont prêté serment contre nous! »
L'armée de l'I nion se présenta le mardi de Pâques devant la ville, « demandant â danser à la kermesse d'Heilbronn ». Georges Metzler fit savoir au conseil que lui et ses frères étaient venus pour châtier leurs ennemis les prêtres. Le devoir de la ville était d'accueillir les frères chrétiens, et les bourgeois devaient partager avec eux. Si la Fraternité était repoussée, elle était résolue à mettre en haut ceux qui étaient au dernier rang; mais si on lui donnait entrée de bonne amitié, les chefs se prêteraient volontiers à un accommodement. Le conseil entama les négociations; mais tandis qu'elles se poursuivaient, les paysans pénétrèrent dans la ville, soit que les portes leur eussent été ouvertes par ordre du conseil, soit que les bourgeois révolutionnaires eussent pris l'initiative. Dès lors, les insurgés furent maîtres et seigneurs de la cité. Rohrbach et ses affidés expliquèrent à la population, assemblée sur la place du marché, « qu'ils ne voulaient rien entreprendre contre l'autorité de l'Empereur, et que, dociles à la doctrine de saint Paul, ils avaient pris les armes pour protéger l'Evangile. >•
Cette « protection de l'Évangile » commença immédiatement par le pillage de la maison de Saint-Jean. Les lettres, comptes, papiers des chevaliers furent déchirés, éparpillés, jetés dans le ruisseau. Les femmes et les enfants allaient et venaient, transportant du vin, de l'avoine, du linge, de l'argenterie, des objets de ménage de tous genres. Rohrbach établit un marché dans le château, et fît savoir à toute la ville que le butin allait être mis à l'enchère. A la caisse du blé des commendes, on voyait des bourgeois mesurer le froment et l'avoine avec le bâton de justice et les balances municipales; les femmes portaient des soutanes et des aubes de chœur, et s'étaient fait des tabliers avec le linge d'église. Nous séjournerons quelque temps ici », disaient-elles; quant aux bourgeois, ils peuvent aller habiter nos villages! » Ou contraignit les chevaliers de Saint-Jean de s'asseoir tête nue à la table des paysans. >' Aujourd'hui, mon petit seigneur », disait un paysan à un chevalier, < nous sommes grands
L'ARMÉE ÉVAN(;ÉLIQUE A IIKILBRONN. 1525. 535
maîtres! » Et ce disant, il lui porta un si rude coup qu'il le fit tomber à la renverse. Tout l'arfjent comptant qui se put trouver fut saisi et partiijjé. Le couvent de Sainte-Claire dut payer une rançon de 5,000 florins; cehii dos Carmélites, situé à quelque distance de la ville, eu oflrit 3,000 et, mal{;ré des promesses formelles, fut trèsendommafjé. Partout les paysans faisaient de riches captures ; aussi cussenl-ils bien voulu voir se prolonjjer indéfiniment la < fraternité évan{;élique >. Leur principal chef, Georges .Metzler, reçut pour sa part 13,000 florins. Rohrbach déposa chez une veuve une somme de soixante et onze florins, un rouleau de doubles ducats, des pierres précieuses enchâssées d.ms l'or, de superbes hanaps en arjjenf, et divers autres bijoux de[»raude valeur. On vit un bourgeois d'Heilbronn portant sur son dos un sac contenant 1,400 florins, partager la somme avec quatre cmeutiers. Ces - féroces sangliers « pénétraient aussi chez les prêtres qui étaient nombreux dans la ville, et s'emparaient de l'argenterie, des gobelets d'argent et du vin qu'ils trouvaient.
Le conseil avait 'sacrifié le clergé à sa propre sûreté. Il ■ jura d'observer localement les douze articles présentés par les paysans, et fit savoir à (ous les habitants d'Heilbronn que chacun était libre de se joindre aux rebelles, et que le^ citoyens qui voudraient suivre les révoltés pourraient, plus tard, quand il leur plairait, rentrer dans la ville sans crainte d'être inquiétés, parce qu'il ne serait fait aucun tort à leurs droits de bourgeoisie, à leur réputation, ni à leurs biens ' v .
' On lit dans une chanson populaire du temps :
( HeilbroM.n, tu as été coupable.
Tu n"a> pas bien réfl'^chi, Tu expieras ta faute, Car lu as causé la ruine de bien des gens! A cause de loi, plus d'un coeur loyal A été livré au d-sespoir, Et beaucoup ont perdu la vie Par suite de ton crime!
Tu as fait alliance avec les paysans, Et tu n'y étais pas forcée, Toi qui as de si profonds fossés, I>e si bonnes murailles!
Alors les pauvres braves gens ont eu peur, Car dans leurs campagnes.
Leurs vülag-rs, leurs bourgs découverts, Ils n'avaient aucun secours à espérer!
Et à la fin
^'eut-on que je dise la vérité ?
Dans plus d'une ville Le mal n'e-t pas venu Des seigneurs ni du conseil.
Il est venu des vauriens Qu iont dirigé tout le jeu, Et qui, n'ayant rien à perdre, Ont voulu gagner beaucoup.
LiLlE.NKRON, t. III, p. an, 451.
536 L'ARMÉE ÉVANGELIOUE A HEILBRONN. 15i5.
Aussitôt que le conseil de Wimpfen eut apprit qu'Heilbronn avait ouvert ses portes aux insurgés, il leur envoya des délégués, et conclut avec eux un traité de paix, aux dépens du clergé. La ville s'engageait à livrer une certaine somme d'argent et à fournir les paysans de vin et de blé prélevés sur les biens d'Église. Liberté était laissée aux bourgeois de se joindre aux révoltés et d'adopter leurs articles ; les meneurs révolutionnaires de la ville obtinrent, pour eux et les leurs, une lettre de protection les mettant entièrement à l'abri, et laissant à leur libre disposition tous les biens ecclésiastiques. Redoutant les représailles de la ligue souabe, qui avait droit de juridiction sur Heilbronn, les paysans convinrent de ne pas arborer de bannière aux couleurs et armes de la ville. Hans Flux, qui avait servi d'intermédiaire entre les conseillers et les rebelles, leva donc l' < étendard libre d'Heilbronn. 11 exhortait en ces fermes les habitants de la cité : « Chrétiens mes frères, marchez hardiment sous cette bannière, venez prompt ement au secours de l'Evangile! A tous sera donné un égal butin, même ration de blé, de vin, même solde! Le riche sera tenu en même estime que le pauvre! " Le conseil consentit à fournir les révoltés de piques, de cuirasses, de poudre et de pièces d'artillerie. « Aussitôt que vous désirerez nous revoir, faites-le-nous savoir au plus vite >, dit Flux à l'un des bourgmestres au moment de quitter Heilbronn; à quoi celui-ci répondit en tremblant : « Merci, cher Hans, et bonne chance! '' Un bourgeois d'Heilbronn fut élu premier maître de quartier au conseil de guerre des paysans. L n autre avouait hautement le but qu'on se proposait : « Tomber sur les cités, égorger tous nos ennemis, nous en donner à cœur joie! » Une troupe de femmes suivait l'armée, portant comme les hommes armes et cuirasses, et faisant cortège à cette même " Hofmann noire » qui, à Weinsberg, avait plongé son couteau dans le corps du comte d'Helfeinstein et avait proféré des imprécations sur Heilbronn et surtout sur les conseillers, " ces scélérats et ces coquins ". Si l'on avait suivi les conseils de cette mégère, la ville entière eiU été détruite. Elle eut voulu « déchiqueter toutes les robes des nobles dames pour les voir aller par les rues comme des oies plumées ". Exhortant les troupes au pillage, elle leur répétait « qu'il ne fallait pas laisser pierre sur pierre à Heilbronn, et que la ville allait être transformée en village, parce que tout devait être nivelé ' » .
' Sur ces événements, voy. la relation de Jacques Sturm dans Schreicer, t. II, p. 66. — Jager, Geschichte von Heilbronn, t. Il, p. 35-SO. — Zimbiermann. l. II, p. 4i39-490. La Hofmann est l'une des personnalités les plus repoussantes de la révolution sociale. Elle fit preuve ..une telle férocité que, parmi les femmes
KM EUT K. s DANS l,E \V lî lî T K M B E P, G . l.>2:i. 537
Le 22 avril, l'arinrc de l'Union quilta k- caini) d'Heilbronn pour opérer sa Jonclioa avec plusieurs autres bandes qui, pendant ce lemps, commandées le plus souvent par Florian de (ieyer, avaient soumis à la « Fraternité n les contrées du Neckar, du Kocher et du .laxt, soit par la force, soit du libre consentement des populations. Une partie de ces bordes assaillit et pilla Scbeuerberfj, château appartenant aux chevaliers de Sainf-.Iean et situé sur la montajyne qui surmonte .\eckarsulm, et liorncck, donjon de Dietrich de Cleen, grand maître de l'Ordre l'eutonique. Les révoltés pénétrèrent ensuite au cœur du Wurtemberg.
Là, plusieiu's hordes s'étaient déjà l'ormées • pour ie soutien du droit et de la justice, pour la cause du saint Évangile et de la parole de Dieu = , L'une d'elles était entrée le 25 avril à Stuttgard, d'où le Çonseilde régence autrichien s'était hâté de s'enfuir. D'autres avaient soumis prescpic toutes les villes de la lorét Noire wurtembourgeoise. Dans la ville libre de Hall, les paysannes, accourues des environs, choisissaient d'avance les maisons qu'elles se promettaient d'habiter. " Avant peu % disaient-elles aux bourgeoises de la ville, •= nous aussi nous serons de grandes dames! ■ Néanmoins la ville essaya de résister; mais ses paysans Iraternisèrenl avec les bandes de la seigneurie de Limpurg, qui avaient leur quartier général à Gaildorf, et qui, brûlant et pillant sur leur passage, jetaient l'épouvante parmi tous ceux qui avaient encore quelque chose à perdre. Ces hordes s'intitulaient 1' « Union générale », et prétendaient ne s'être associées que par un motif fraternel de charité chrétienne, pour établir le saint Evangile et pi)ur extirper les abus >. La rage de destruction des insurgés se donna surtout carrière au couvent de Lorch, auquel ils mirent le feu le 12 mai; ils n'épargnèrent même pas les tombes des empereurs de la maison de Hohenstaufen. Le capitaine d'une compagnie formée dans les villages du territoire de Gmünd marcha avec trois cents hommes contre le château impérial de Hoheustaulen, le pilla et y mit le feu. Partout vainqueurs,
hussites qui, au quinzième siècle, se firent remarquer par leur cruauté, leur féroce soif de vengeance, on trouverait difficilement son égale. Auxiliatrice et conseillère de Jacques ({ohrbacli, elle ne respirait qu'incendie, pillage, meurtre. Elle marchait ù la téta des hordes armées dont, elle enflammait le courage : « Dieu était pour les paysans, ils devaient marcher joyeusement, hardiment ! ^ Elle avait prononce sur eux des sortilèges; aucune pique, hallebarde ou balle ne pouvait leur nuire. Zimmermann, t. II, p. 490, célèbre la • Hofmann >, et l'appelle la Jeanne d'Arc de la guerre des paysans! « Triste opprimée, femme héroïque sortie des huiles du Neckar, être fatal, à l'âme énergique et sauvage, cœur passionné, aimant et haïssant avec la même vigueur, avec ton Dieu U vcui! sur les lèvres et ton âme éprise de vengeance, de guerre et de liberté, comme tu vivrais dans la légende et dans l'histoire, comme la musique et l'éloquence l'auraient glorifiée, si ta cause avait triomphé, ou si du moins tu n'avais pas pris naissance dans la hutte du paysan i .