‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 50 sur 477 · L'ANCIEN HUMANISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

L'ANCIEN HUMANISME ALLEMAND

l'antiquité ; mais par l'étude des classiques ils ne voulaient pas se borner à former l'intelligence et le goiU, ils désiraient avant tout parvenir, };rAcc à eux, à une intclli{;cncc plus profonde du christianisme et à l'ainélioralion de la vie morale. Celle nianiérc d'envisager les auteurs païens n'avait pas, du reste, rien de nouveau. Déjà, mus par les mômes motifs, les Pères de l'Eglise, pendant les premiers siècles, avaient recommandé et encourage l'étude des langues antiques; juscju'au treizième siècle, les écrivains de l'antiquité avaient été lus assidi^menl dans les écoles du moyen âge, et c'est à cette période primitive de culture classique que se rattachaient, à l'époque qui nous occupe, les efforis des premiers humanistes, après une longue période de stagnalion et de barbarie. Réunissant à tous les manuscrits qu'on possédait déjà ceux qu'avait fait pénétrer en Occident la conquête de Constantinople, et dont l'imprimerie rendait la connaissance plus facile, les nouveaux travailleurs s'efforcèrent de les envisager sous tous leurs aspects et d'en faire pénétrer l'esprit dans la vie même du peuple.

Us ne luttaient pas contre l'école scolastique elle-même; ils ne rejetaient que la forme roide et embarrassée de son langage, et ne blâmaient que ses continuelles querelles, ses subtilités puériles, sa pédante argutie sur des mots, sa science stérile. Leur propre éducation, solidement scolastique, les préservait de l'esprit exclusif et des extravagances de l'école italienne, aussi bien que des erreurs où tombèrent plus tard les humanistes de la nouvelle école.

Aussi les théologiens el philosophes scolastiques, dont le système dominait alors dans les universités, ne voyaient-ils nullement dans les premiers humanistes des novateurs dangereux ou funestes. Parmi les deux partis qui se combattaient au sein de l'école, nominaux et réalistes, les premiers ont, il est vrai, peu d'hommes à citer dans les rangs de l'ancien humanisme, mais cela lient à ce que les nominaux, selon l'essence même de leur système, avaient une méthode plus dissolvante, négative et analytique, que positive et créatrice. Pour les réalistes, c'est à eux qu'on doit l'introduction des études classiques ' dans les hautes écoles, et ceux-là mêmes dont on raille aujourd'hui V obsmranlisme ont favorisé et aidé le mouvement suscité par les nouveaux savants, aussi longtemps que ce mouvement ne menaça ni l'autorité de l'Église ni les fondements de la vie chrétienne.

La lutte ne commença et ne devint nécessaire que lorsque les jeunes humanistes rejetèrent toute l'ancienne science théologique et philosophique comme n'étant que purs sophismes et barbarie, réclamèrent pour leurs idées un monopole exclusif, prétendirent que toute notion scientifique se trouve uniquement contenue dans les ouvrages

' Voy. Zarncke, Sébastien Brand, XX. — Fischer, 139.

desancieos, entrèrent en lutte ouverte avec l'Église et le christianisme , et trop souvent, par une vie frivole, jetèrent un défi ä la morale. Ainsi l'humanisme ancien et l'humanisme moderne sont séparés par l'essence même de leur nature. De plus, il y a encore entre eux cette différence, cjue les modernes sont trop exclusivement charmé'^ par l'admirable vêtement delà forme antique; l'élude delà langue, les beautés littéraires, les occupent uniquement; au lieu que le premier but des anciens humanistes, c'était de parvenir par la lecture des auteurs anciens à une connaissance plus approfondie de la vie antique prise dans son ensemble. Les modernes, outre cela, semblent mépriser leur langue maternelle et la littérature nationale; ils les traitent de barbares; elles sont, au contraire, l'objet de l'amour et de la sollicitude des vieux maîtres de l'humanisme allemand. Dans leur pensée, les études classiques devaient donner au peuple la clef de son propre passé, et lui fournir les moyens de le glorifier.

Tous ces principes de l'ancien humanisme se trouvaient déjà clairement accentués dans Agricole, qui peut être considéré comme le véritable fondateur de l'école.

Rodolphe Agricola ', né à Laflo, près Groningen (1442), semble avoir réuni dans sa personne toutes les connaissances classiques de son temps. Ses contemporains voyaient en lui un second Virgile; même en Italie, où il séjourna de 1473 à 1480, on s'émerveillait de la facilité d'élocution, de l'aisance, de la pureté avec lesquelles il avait appris à s'exprimer en latin. Son grand désir était de voir l'Allemagne parvenir ta un si haut degré de culture et de science classique, que dans l'étude même du latin, elle ne fiU pas surpassée par le Latium. Wimpheling le loue d'avoir insisté pour obtenir que les historiens de l'antiquité fussent traduits en allemand et accompagnés de commentaires, < afin que le peuple apprit à les connaître, et que par leur influence la langue nationale fût perfectionnée^ •. Au reste, les études classiques d'Agricola ne l'avaient pas rendu étranger à sa propre langue, et il se plaisait à chanter sur la guitare les chansons allemandes qu'il composait. 11 étudia aussi à fond la philosophie, et ses écrits dans ce domaine sont restés célèbres par l'exactitude des définitions et la pureté du langage. L'histoire naturelle et la médecine lui étaient également familières. Déjà parvenu au terme de la vie, il s'adonna à l'étude de l'hébreu, l'enseigna à quelques jeunes

' Voy. Tresling, l'ita et mérita Budolphi Agricole (Groningae, 1830). — Meiners, t. II, p. 332-363. — Erhvrdt, t I, p. 374-415. — Ritter, Geschichte der Philosophie, t. IX, p. 261-267. — R.vLMER, Gesch. der Pädagorjik, t. II, p. 77-86. — Geiger, Biorirnphie allemande universelle, t. I, p. 151-156.

- De arte impressoria, fol. 17. — Voy. Geiger, Reuchlin.p. 66-67.

Page 1