‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 51 sur 477 · L'IIUIMANFSTE RODOLPHE A MUCO LA · texte numérisé non relu

L'IIUIMANFSTE RODOLPHE A MUCO LA

gens d'avenir, e( fil une traduction des psaumes d'après le texte original '. Mais son véritable mérite, c'est l'action personnelle qu'il exerça, ce sont ses efforts persévérants pour faire adopter par son temps les chefs-d'œuvre de la littérature antique. Aussi, sous certains rapports, fut-il pour T Allemagne quelque chose de ce qu'avait été Pétrarque pour l'Italie ^ C'est lui, au reste, qui écrivit le premier la vie du grand humaniste italien et révéla sa gloire à l'Allemagne. " JXous devons à Pétrarque, dit-il, les progrès qu'a faits de nos jours l'instruction. Tous les siècles doivent le gloi'ificr : l'antiquité, parce qu'il a sauvé ses chefs-d'œuvre de la destruction; les temps modernes, parce que, grAce à son effort courageux, une nouvelle culture intellect iiclle a été fondée, et qu'il l'a laissée en héritage aux âges futurs. >• Agricola avait d'ailleurs plus d'une ressemblance avec Pétrarque; comme lui il était constamment tourmenté du désir de voyager, et comme lui professait une extrême horreur pour tout emploi public. Il entendait ne vivre que pour l'étude, n'être troublé par rien, et répandre dans une libre activité les semences d'un enseignement nouveau. Comme Pétrarque, c'était un patriote ardent. Il s'efforça d'affermir dans le peuple allemand la conscience de sa valeur et de ses aptitudes; mais il dépassa de beaucoup l'illustre père de l'humanisme italien par sa manière profondément chrétienne d'envisager la vie, et par la pureté de ses mœurs. " Si Agricola est si grand, disait Wimpheling, c'est parce que sa science et sa philosophie ne lui ont servi qu'à s'affranchir de toutes les passions, et à concourir au grand œuvre de perfectionnement personnel dont Dieu est luimême l'architecte dans la foi et dans la prière. " Agricola insiste particulièrement dans ses écrits et surtout dans sa correspondance sur la nécessité de conserver l'intégrité de la foi, sur la pureté des mœurs et l'intime union de la piété et de la science. Son épitre à son ami Barbirianus compte parmi les chefs-d'œuvre de la littérature pédagogique. Il lui expose ses vues, mûries par l'étude et l'expérience, sur la meilleure méthode et sur le but de toute culture intellectuelle et scientifique \ Il y recommande instamment l'étude des philosophes, historiens, orateurs et poètes de l'antiquité; mais il ne faut pas, selon lui, étudier trop exclusivement les anciens. » Car les anciens, dit-il, ou ne connaissaient pas le but véritable de la vie, ou ne le pressentaient qu'obscurément et comme à travers un nuage, en sorte qu'us eu parlent plus qu'ils n'en sont convaincus. " « 11 faut donc, ajoute-t-il, monter plus haut, parvenir jusqu'aux saintes Écritures. Ce sont elles qui dissipent toute obscurité et mettent à l'abri

' IlAUTFELDEa, C. Celles, p. 17. — Kvilen, p. 291. - Voy. Geiger, Petrarca und Daitcläaiid, p. 224-228. ^ Voy. EuHARüT, t. I, p. 388-400.

54 L'INSTRUCTION POPUF-AIP.E ET LA SCIENCE.

de foute illusion ou trouble. Il faut diriger sa vie d'après leur enseignement, et bâtir son salut sous leur direction bénie. L'étude des classiques doit surtout servir à nous donner une claire intelligence des saintes Ecritures. ' Les contemporains parlent avec respect de la vie sans tache d'Agricola et font de grands éloges de sa disposition pacifique, de sa modestie, de son affabilité, de sa simplicité d'enfant. H fut enseveli dans l'habit de Saint-François, et enterré à Heidelberg (1495).

Agricola n'appartenait pas lui-même à l'enseignement proprement dit, mais il eut une grande part au développement intellectuel d'Alexandre Hégius, l'un des plus grands pédagofjues du siècle. « J'avais quarante ans, écrit Hégius, lorsque j'allais pour la première fois chez le jeune Agricola; c'est de lui que j'ai appris (ouf ce que je sais, ou du moins tout ce que les autres s'imaginent que je sais'. - Hégius, né au village de Heeck dans le pays de Munster, et formé à l'école des Frères de la vie commune ■:, fut recteur du gymnase de Wesel, dans le Bas-Rhin, de 1469 à 1474. Il prit ensuite pendant un an la direclion de l'école abbatiale, alors florissante, d'Emmerich, et trouva depuis à Devenler le champ le plus fécond de son activité. Érasme le compte parmi les savants qui remirent en honneur la bonne latinité, et déclare que, d'après le jugement de tous les savants contemporains, ses ouvrages sont dignes de l'immortalité, - bien qu'il n'ait pas été assez soigneux de sa réputation comme écrivain ". Jean Murmellius rapporte que son maître Hégius possédait également bien ;le grec et le latin, et recommandait avec ardeur à ses élèves l'étude de ces langues, alors peu cultivée eu Allemagne*.

Hégius a l'incontestable mérite d'avoir simplifié et épuré les méthodes d'enseignement, corrigé ou exclu les anciens livres d'étude et fait des classi(iucs anciens le principal objet de l'enseignement de la jeunesse. C'est lui qui a donné à l'instruction scolaire cette impulsion, qui agit ensuite si puissamment sur la nouvelle vie intellectuelle. Venus des environs des pays éloignés, les jeunes gens avides de s'instruire affluaient par centaines dans les salles où il professait, et non-seulement il sut inspirer à un nombre incalculable de ses élèves l'amour de l'étude, mais encore il éveilla en eux un enthousiasme désintéressé pour la noble mais difficile vocation de l'éducation de la jeunesse '.

' Voy. Rassmann, p. 10, note 24. — Reichlisg , Supplement, p. 289-290. - Voy. Reichling, Suppl., p. 287-303. — Reiculing, Àlurmellius, p. 5-15. 3 Voy. Otto Jahn, p. 404-420.

im; DAGO GUES \V E S TP H A LIENS. 55

Comme Agricolîi, il dut la grande influence qu'il exerça à l'élévafion do ses .senliincnls !'elip,ieux, à ses qualités morales, à sa touclianle simplicifé, à sa modestie, à Tatlrait qu'on ressentait pour son âme candide et pure. " Hégius rayonnait au milieu de tous comme un radieux flambeau par sa piété, et parmi la légion des savants par son vaste savoir et ses {»randes capacités -, dit son élève Jean Butzbach, dans ce " Petit Livret de voyage " [IVanderbüchlein), où il a raconté avec tant de fraîcheur, de naturel, d'une manière si fidèle et si vivante, ses souvenirs de jeunesse, sa vie et ses aventures à Deventer. Selon Butzbach, ïlégius était une nature de la vieille roche allemande. Simple, lo\al, il était le vrai père de ses élèves, surtout de ceux (jui étaient dans le besoin, et auxquels il donnait ce qu'il recevait des plus riches. Il conserva jusque dans l'extrême vieillesse la soif d'apprendre; dans les dernières années de sa vie, il fît un voyage à Sponheim pour voir et consulter la magnifique bibliothèque de l'abbé Trithème. A son retour, il raconta à ses élèves rassemblés autour de lui, et au nombre de deux mille deux cents, qu'il en avait admiré les livres avec un incroyable plaisir, et que toute son attente avait été dépassée. Déjà très-avancé engage, il entra dans l'état ecclésiastique ; lorsqu'il mourut, le 27 décembre 1498, les pauvres de Deventer, auxquels il avait donné en secret et peu à peu toute sa fortune, qui était assez considérable, suivirent son cercueil, et l'accompagnèrent de leurs pleurs et de leurs lamentations. Il ne laissa rien après lui que ses vêtements et ses livres '.

On a dit qu'en admirant la valeur morale d'Hégius, sa noble modestie, ses travaux si étendus et si profonds, l'Allemagne pouvait se consoler, s'il est vrai que dans ses commencements l'humanisme n'y ait reçu qu'une échappée du jour brillant dont il resplendissait à la même époque en Italie -. Mais on ne songe pas, en parlant ainsi, que l'élévation d'àme d'Hégius et son désintéressement ne sont, eu aucune manière, une exception isolée parmi les pédagogues allemands de la fin du quinzième siècle. Le principe qu'il professait, que « toute science est nuisible qui s'acquiert par la perte de la piété ", ne lui appartient pas exclusivement; c'est celui depres(iue tous les hommes qui furent avec lui les initiateurs des études classiques ou qui reçurent de lui la direction de leur esprit. Beaucoup d'entre eux, comme les Westphaliens Bodolphe de Langen, Louis de Dringenberg, Conrad Coclenius, Timan, Remuer, Joseph Horlenius, ont vraiment bien mérité de l'enseignement populaire et de la science.

Parmi les diverses races allemandes, les Westphaliens se sont

' BuTZBVCH, p. 148-151. — Voy. Eriuup. t. I, p. 41(3-427. — Ahrens, Geschichte des Lyceums c« Hannover, p. 20 (Hanovre, 1870). 'Jahn, p. 417.

S6 L'INSTRUCTION FOt'üLAIRK HT L.\ SCIENCE.

inconteslablement distinj^ués par leur zèle pour renseignement de la jeunesse. ^■. Aucun aufre peuple parmi les hommes • écrivait Érasme à Thomas Morus, •■■ ne mérite dï'fre autant loué pour sa persévérance au travail, son esprit de foi, la pureté de ses mœurs, sa simple sagesse et sa sage simplicité '. -^

" une grâce si abondante a été répandue sur ce pavs, disait Werner Rolewinck, que, depuis qu'il a reçu la foi, jamais il n'est retourné en arrière; on ne voit nulle part qu'il s'y soit élevé des hérésiarques. Si l'on parle de la fidélité, soit par rapport à la morale, soit par rapport à la foi, on trouvera que la bonté divine a richement doté la Westphalie. Elle a excellé dans les travaux de l'industrie, la prédication de la parole de Dieu, l'étude des sciences, la pratique religieuse, les exercices de la vie monastique, le gouvernement du peuple, les bonnes mœurs et la prompte inlelligence à servir le prochain; de sorte cjue dans une certaine mesure, elle a exercé un véritable apostolat dans le monde entier. - ^ Le peuple y est, en général, plein de simplicité el de droiture, et habitué à supporter paisiblement bien des genres de violence , continue Rolewinck. En ce qui concerne les sciences, je doute fort qu'il y ait une faculté que les Westphaliens redoutent d'aborder. L'un pénètre les profonds mystères de la théologie, l'autre s'occupe du droit canon, un troisième approfondit le droit civil; celui-là se voue â l'élude de la médecine, ceux-ci donnent toute leur ardeur intellectuelle aux arts, à la poésie, à l'histoire, à l'astronomie, à la géométrie, à l'observation des eaux, de l'air, des météores, des pays, des animaux, etc. -. > Les Westphaliens passaient pour le peuple le plus " passionné pour les voyages «. On les appelait, comme les Florentins, « le cinquième élément >•, parce (ju'ils étaient partout où se trouvent les quatre autres, u C'est à un Westphalicu qui a été comme l'apôtre de l'éducation de la jeunesse dans son active et voyageuse existence, dit Wimpheling, c'est à Louis deDringenberg que l'Alsace doit une grande partie de sa culture intellectuelle; c'est à un autre Westphalicn, revenu dans sa patrie après de longs séjours en Italie, que la Westphalie est redevable de la prospérité de ses propres écoles. »

" Cet autre Westphalien -^ que nous avons déjà cité, c'est le prévôt Rodolphe de Langen, élevé à Deventer, et qui le premier cultiva avec goût la poésie latine en Allemagne. Il réforma les études scolaires en Westphalie, et Munster lui doit une période remarquable d'épanouissement intellectuel. Chaudement appuyé par les chanoines de la cathédrale et par ceux des quatre autres collégiales de la ville, Langen éleva l'école épiscopale à une telle réputation, qu'elle était fréquentée non-

' Voyez K.v:mp.SCHL'I.TE, Einfuhrwtg des Proteslanlisviiis ni Westfalen, p. 20-21. -De laude Saxoniae, p. 134-1 10, 201.

MO Di: D'iNs 1 nunioN. 57

seulement par les éludiaii(sdcWe.sfphalieet des Pays-Bas rhénans, mais encore par ceux de Saxe el de Poméranie. Pendant lonclemps elle fui d'une importance ca))ilale pour l'éducalion de la jeunesse dans rAllema{;ue du nord-ouest. Elle devint aussi une féconde pépinière de professeurs habiles, et juscpi'à Goslar, Rostock, Lübeck, Greifwald et Copenhague, les heureux effets de leur activité se firent sentir.

Mais l'école épiscopale de Munster dut principalement sa réputation et sa gloire à Jean de Murmcllius, que Langen avait associé à ses fonctions de recteur. Comme ])hilologue, écrivain, pédagogue, professeur et poète latin, il tient un rang glorieux parmi les rénovateurs des études classi(iues et les réformateurs de l'instruction. Murmcllius agissait selon l'esprit de son maitre Ilégius. " La fin et le but des études, écrivait-il, ne peut être que la connaissance et la gloire de Dieu. Ceux-là seuls sont vraiment sages qui s'appliquent aux lettres et aux arts afin de s'encourager, eux et les autres, à une bonne vie, à la justice et à la piété. Hien n'est plus nuisible qu'un savant qui est en même temps un méchant homme; il vaut mieux ne rien savoir que d'apprendre et de rester dans le péché. ^ Murmcllius édita aussi des auteurs latins, et non-seulement des classiques proprement dits, mais encore les écrivains chrétiens d'un temps plus rapproché. 11 composa environ vingt-cinq livres d'enseignement, dont plusieurs se sont maintenus pendant des siècles dans les écoles allemandes et hollandaises. C'est à sa sollicitation que l'humaniste Jean Césarius fut appelé ä Munster afin d'y ouvrir des cours de grec.

Il faut encore citer parmi les savants amis de Langen le comte Maurice de Spiegelberg, lui aussi formé à Deventer, et dont l'éducation s'était achevée en Italie. Prévôt delà cathédrale d'Emmerich, il fut l'apôtre zélé de l'instruction et des études classiques, et peut être considéré comme le fondateur du collège de la ville '.

Les écoles nouvellement fondées ou améliorées entretenaient les unes avec les autres des relations amicales; des maîtres de Munster venaient professer à Emmerich, ceux d'Emmerich étaient envoyés aux collèges des villes du voisinage, Xanten et Wesel. Le nombre d'élèves de ces établissements était considérable : à Emmerich, en 1510, le collège comptait , sous le recteur Robert de Venray, quatre cent cinquante élèves étudiant le latin. On dit même que dans la

' Voy. Par:\IET , Podolph Langen , Leben und gesammelte Gedichte des ersten Munster' sehen Humanisten (Munster, 1869). — Vov. de plllS Rir.VND, dans le Journal (héol. et hist.de ßonn, 1870. — ^onoiiore, Dcuhcniiurdig/.eiien, t. I, p.41. — CouM-Lius, p. 12. — Rassmvn.n, p. 7-18. — XuKDiiOFF, p. 88-89. — üeichling, Ifie Humanisten Joseph Horlenim et Jacob Montanas, dans le Zeitschrift des wcstfäl Allerthumsvereins, t. XXX VI, 1-32, et Reichli.NG, Murmcllius, 28.

petite ville de Frankenberg, en Hesse, l'excellent maître Jacob Horle avait sous sa direction près de cent quatre-vingts élèves '.

Le Suisse Henri Bullinger, qui fréquenta lécole d'Emmericli de 1516 à 1519, rapporte qu'il y apprit les éléments du latin dans Donatus et dans la grammaire d'Aldus Manutius. ^- Tous les jours, dit-il, on faisait de^ exercices en classe et à la maison; chaque matin nous devions décliner, comparer, conjuguer: on lisait à haute voix les lettres choisies de Pline, les épitres de Cicéron, puis des fragments de Virgile et d'Horace, quelques poésies de Baptiste Mantuanus, des lettres de saint Jérôme, d'autres auteurs encore. Une fois par semaine, nous devions composer une lettre en latin; on parlait habituellement latin dans la maison; les professeurs du collège enseignaient aussi les principes du grec et de la dialectique. Une ferme discipline y régnait, et l'on apportait une grande attention aux exercices religieux^. "

Au collège de Xanten, le cliapelain Adam Potken faisait depuis 1496 un cours de grec; lui-même, avec plusieurs chanoines de la ville, étudiait tous les jours l'hébreu. Son ami Sébastien Murrho, de Colmar, très-versé dans cette langue, lui procurait les livres qui lui étaient nécessaires. Plus tard, Potken fut envoyé dans une des onze écoles latines de Cologne comme professeur de grec; ces écoles étaient unies aux onze collégiales de la ville, et comptaient souvent parmi leurs professeurs les hommes les plus instruits et les plus capables ^ A Cologne, Potken demeurait dans la maison de son parent Jean Potken, prévôt de Saint-(;eorges, savant orientaliste, qui avait appris Téthiopien à Rome et donna à l'Europe le premier ouvrage imprimé en caractères éthiopiens''.

On obtenait alors de la jeunesse studieuse des choses extraordinaires. Adam Potken lisait à des élèves âgés seulement de onze à douze ans l'Éiiéide de Virgile et les discours de Cicéron. Jean Eck (né en 1486) parcourut le cours complet des classiques latins entre sa neuvième et sa douzième année; il était élève à l'école et dans la maison de son oncle, simple curé de paroisse, et ce qu'il nous raconte de son éducation est d'un intérêt général pour l'histoire de l'enseignement. On expliquait alternativement à l'enfant les auteurs anciens et modernes, les fables d'fisope, une comédie d'Arétinus, l'élégie d'Alda (de (iarin de Vérone), le traité attribué à Sénèque sur les

' Voy. l'exoellent travail de IUkhlint, sur MurmcUius, p. 36-46. 79-80, et sa Bibliog., p. V.Vl et SS.

- Voy. DlLLENIiLRGKR, p. 4-11. — KÖHI.ER, p. 1Ô-I6.

" Pelz, 2^, p. 114. — Nettf.sheim. p. 166-167. — Kühleh, p. 19. — Dir.LF\-

BLRGER, p. 32.

* Kr.ifft, Mitlheibingen nus (Irr Xiederrhcinischin lic/'ormnlionsgcschichte , p. 193

et SS. — Voy. KÖHLE?., p. 21-22.

Page 1