I.MIUMOUR DANS L'ART
rclifjieux, rcmplis.s;iieiit auprès du clergé le même rôle que jouaient les Tous à la cour auprès des rois. Ceux-ci, dans i'espril du icmps, è(aien( donnés aux princes ^ comme ces miroirs bombés dans lesquels leur apparaissait, plaisamment parodiée, leur figure de travers et (oute rapetissée '. » Tant que rK{>lise resta ferme et inébranlable sur ses piliers éternels, elle ne |)ut qu'approuver la guerre entreprise par l'humour contre les abus existants. Il ne lui déplaisait pas de voir traités sans miséricorde ceux qui avaient entre les mains le pouvoir spirituel ou temporel ; elle aimait à voir l'orgueil, la mollesse, l'amour immodéré des biens de la terre, tournés en ridicule. Ces railleries ne devinrent dangereuses, en effet, que lorsque le principe d'autorité venant à s'ébranler, la conduite de Dieu sur son Église étant niée, l'humour se débarrassa du frein salutaire qu'une loi supérieure lui avait imposé : alors ce qui avait été autrefois gaieté devint basse bouffonnerie; l'amusante satire se changea en caricature vulgaire, et tomba enfin dans cette grossièreté sans mesure qui devait avoir plus tard nue influence destructive et funeste sur tous les liens sociaux.
Mais lorsqu'une loi sage et restrictive tempérait l'exubérance de la force, alors qu'un but élevé, immuable, était placé devant tous les yeux, le contraste entre les choses graves et plaisantes, sublimes et ridicules, n'était pas seulement toléré, il était aimé, bien que dans le libre espace laissé à la lutte, les chocs fussent quelquefois d'une extrême rudesse. Un artiste, par exemple, orne la page d'un petit livre de prières; son pinceau délicat y donne le témoignage de sa patience infinie, de son fervent amour, de sa piété profonde; mais, dans les feuillages entrelacés de sa vignette, il place un singe habillé en chasseur qui dirige son arbalète vers un autre singe, lequel lui présente en guise de cible le bas de son dos ^ L'humour coule à flots dans les admirables dessins à la plume exécutés par Dürer pour le livre d'heures de Maximilien '. Pour commenter une prière sur la connaissance de l'humaine misère, l'artiste nous présente un médecin maigre et ratatiné, contemplant un urinoir à travers de grosses lunettes, tandis que de la main gauche il retient son chapelet, qui glisse sur son dos. A côté d'une prière contre la tentation, il nous montre un renard au bord d'une flaque d'eau, jouant de la flûte et attirant les poules qui, toutes, viennent mala-
' Gorhes, Volksbücher, p. 294-295.
2'Voy. Falke, t. I, p. 279.
^ A. Dl'REr's Baïuheichuungcn aus dem Gebetbuch des Kaisers Maximilian, Maximilien von F. X. Stößer. (Munich, 1850.) — Voy. l'explication des dessins dans Heller, t. IF, p. 869-886. — Thausing, Durer, Geschichte seines Lehens, p. 380-381. — L'ouvrage de Schäfer, Deutsche Stiidletcahrzeichen, ihre Enlslchunç}, Geschichte und Deutung, t. J. (Leipzig, 1858.)
droiteraent se livrer à lui. Près cVuu charitable donneur d'aumônes, il place un autre renard qui a volé un poulet. A coté d'un ange qui prie, un satyre joue de la trompette. Sous David qui chante les louanges de Dieu sur la harpe, un butor pousse son cri strident. Une exhortation adressée aux puissants de la terre est commentée par un dessin où nous voyons un empereur tenant d'une main la mappemonde et de l'autre son sceptre, traîné dans un char par un bouc, qu'un petit enfant, monté sur un cheval de bois, tire par la barbe. Mais le plus amusant de tous ces contrastes se trouve dans la page qui représente la Sainte Vierge en prière. Marie est plongée dans un fervent recueillement; le Saint-Esprit plane sur sa tête virginale, tandis qu'à sa gauche, dans un coin, le démon, exaspéré par une épouvantable grêle, s'arrache les cheveux et s'enfuit en hurlant. La satire, par ces jeux capricieux de lumière, servait à mettre en relief, dans toute leur profondeur et leur puissance, les idées graves et sublimes de la foi. Dans les dessins représentant le démon, et lorsqu'il s'agissait de faire comprendre à la fois sa haine contre l'Église et son impuissance finale, il est rare qu'on ne trouve pas quelques traits plaisants. A côté de lui, les petits anges que les artistes occupent à toutes sortes de jeux enfantins, et qui témoignent leur joie naïve, ressortent avec un charme d'autant plus aimable.
Les folies, les travers du temps sont raillés en traits piquants, en mordantes satires dans d'innombrables gravures. La vanité, la passion ridicule des femmes pour les ajustements, y sont tournées en dérision avec une sorte de prédilection. Les présomptueux et les fats, jeunes ou vieux, qui veulent plaire et s'imaginent être aimés, servent aussi de cible à la plaisanterie d'une peu enviable manière. Mais les paysans bouffis de vanité, amoureux d'un luxe au-dessus de leur état, doivent endurer plus que tous les autres le fouet de la satire : l'art du quinzième siècle ne se lasse pas de les fustiger.
Le paysan d'alors, dans la plupart des contrées allemandes, n'était pas cet homme opprimé, courbé sous une morne résignation, que nous voyons apparaître après la grande révolution sociale du seizième siècle; c'est un être vigoureux et hardi, une nature pleine d'énergie, fortement attachée à la vie. Il a le droit de porter des armes, il est en mesure de se défendre, tout comme les membres des corporations ouvrières des villes. Il prend part à la vie publique, aux réunions communales, aux assises populaires. On peut apprécier dans les documents de l'époque qui le concernent, et qui sont eu si grand nombre, l'importance de la place qu'il occupe dans la société. On est si bien renseigné sur lui, grâce aux nombreux témoignages qui nous ont
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(Mé conservés, que nous sommes plus â môme de connaître sa vie, ses mœurs, ses faiblesses, ses ridicules, ses plaisirs ou ses accès de colère, que le degré exact de civilisation des classes plus élevées '.
En Franconic, eu Bavière, eu Bris^jau, en Alsace, là précisément où devaient se montrer plus tard les premiers signes avant-coureurs de la guerre des paysans, l'homme de la campagne vivait en général dans des conditions de grand bien-être. L'aisance dont il jouissait le rendait orgueilleux; il ne s'estimait pas au-dessous des classes supérieures. 11 imitait les mœurs et les plaisirs des nobles, et s'habillait avec du velours et de la soie. On lit dans un des Divertissements pour le carnaval, édités à Nuremberg, où se trouvent à l'adresse des paysans des railleries si fréquentes : '- Les paysans ne peuvent plus supporter que les nobles et leurs enfants s'habillent autrement qu'eux. » « Autrefois, ajoute la satire, les villageois portaient des manteaux gris, des bonnets gris, un chapeau grossier, une blouse de chanvre ou de lin. Leurs souliers étaient attachés avec des écorces d'arbre, leurs cheveux étaient coupés au-dessus des oreilles, " à la mode wende », les selles, les harnais de leurs chevaux étaient simples. » « Mais maintenant qu'ils portent des habits de soie, comme les chevaliers, tout va mal. " Sébastien Brant 'dit aussi dans la Nef des fous : « Les paysans portent des habits de soie et des chaînes d'or; ils ne supportent plus le coutil grossier, il leur faut du drap de Londres ou de Malines. Ils s'en font des habits avec des crevés à la dernière mode, des vêtements de toutes couleurs, de toutes fourrures. Ils portent sur leurs manches l'image d'un fou; les gens de la ville peuvent maintenant prendre lies paysans de bonnes leçons de luxe et de vice! »
Les gravures du temps ne cessent d'amuser le public aux dépens des paysans. On aimait à se divertir de leurs ridicules, et les dessins représentant des scènes de mœurs villageoises étaient alors fort appréciés. — Sur la dernière page, entourée de vignettes, du livre d'heures de Maximilien, Durera fait l'excellente satire d'une ; danse rustique ». Un villageois et une villageoise s'élancent pour danser; la femme a de longs cheveux flottants et une robe traînante comme celles des dames de la ville; l'homme, la bouche largement ouverte, lève gauchement la main. Un autre couple exécute une - danse de cour » : le paysan plein de gravité qui s'apprête à la commencer })orte un verre d'eau sur la tête et, gravement, se met en mesure de danser-.
' Voy. Allihn, Dürersludien, p. 82-94. — Voy. Seeker, p. 413 = UüLAND, t. II, p. 394.
Un dessin à la plume attribué à Martin Scliongauer est encore plus malicieux : des paysans petits-maitres dansent avec leurs belles; Tartiste, comme Dürer, tire un excellent parti des ridicules de ces jeunes fats, de ces grosses paysannes qui s'habillent à la mode des villes et trahissent involontairement leur origine par leurs mouvements lourds et sans grâce '. Les villageois, avec leur faux vernis de cour, leurs prétendues belles manières, rappellent l'aventure de Don Quichotte lorsqu'il voulut s'accoutrer en chevalier. Ils ont emprunté au costume des nobles, éperons, ceinture et épée, sans pouvoir cependant dissimuler leur gaucherie; les fourreaux de leurs épées sont détériorés, et çà et !à on aperçoit le genou nu â travers le haut-de-chausses déchiré '\
Presque tous les artistes de ce temps ont reproduit par la gravure les scènes populaires les plus variées, et grâce à eux nous avons sous les yeux, dans un relief vivant et animé, le tableau des mœurs populaires de l'époque; nous pouvons donc suivre le paysan dans ses travaux et dans ses plaisirs, et établir facilement entre la vie d'autrefois et celle d'aujourd'hui d'intéressants rapprochements, une miniature, ou bien un vitrail, nous fait assister à un marché. Des jeunes filles et des femmes assises offrent et vantent leur marchandise. Il y a du pain blanc, du beurre et des amfs dans les paniers, du lait dans les cruches, des pigeons et des poulets dans les corbeilles tressées qu'elles portent sur la tête. Les robes des marchandes sont d'une grande simplicité, elles couvrent le buste, enveloppent jusqu'au cou, et s'ajustent au corps avec grâce; les manches sont modérément larges; les jupes tombent jusqu'aux pieds, mais ne sont point d'une longueur gênante. Le tablier est noué; les cheveux, séparés sur le front, tombent librement sur le dos pour les jeunes filles, tandis que les femmes plus âgées ou celles venues de la ville, les cachent sous un fichu qui tombe en larges plis ou s'attache sous le menton ^
Les dessins représentant les divertissements et les jeux sont également intéressants : une gravure, par exemple, nous initie aux jeux du monde enfantin; les enfants jouent à la toupie, à la main chaude, à colin-maillard, à la balançoire, à la culbute^. Une autre
' Voy. Falke, p. 313-314.
' Voy. Allihn, p. 90. Sur le luxe d'habillement des paysans, voyez aussi Nor-
TiENBERG, Kölnisches Literaturleben, p. 27-28.
^Voy. Falke, t. I, p. 311-312.
* Zingeile a prouvé dans son charmant travail intitulé : Die deutschen Kinderspiele im Mittelidier, qu'on peut lire dans les comptes rendus des séances de l'Académie de Vienne, t. LVII, p. 119-169, que les petits paysans d'autrefois possédaient la