‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 85 sur 477 · POÉSIE POPULAIRE · texte numérisé non relu

POÉSIE POPULAIRE

Ainiîi que nous venons de le constater, les arts, au moment qui nous occupe, florissaient à l'envi. Parmi ceux qui frappent l'oreille, le premier de tous, la musique, avait foit de merveilleux progrès; mais il n'en était pas de même du second. La poésie, en effet, j'entends la poésie artistique, était au contraire tombée dans une profonde décadence. On se tromperait cependant grandement si l'on en concluait que toute puissance poétique fiU paralysée dans la nation. Le principe essentiel de la poésie, c'est l'imagination créatrice qui a pour domaine le vaste champ où se meuvent la pensée humaine et le monde des sentiments. Or, cette imagination s'était affirmée avec éclat, avec une variété prodigieuse, dans les chefs-d'œuvre des arts plastiques et dans les compositions musicales; la forme et la matière différaient seules. Ce n'était pas avec des mots, mais avec des pierres, des mélaux, du bois, des couleurs et des sous que l'Allemagne avait été dotée de poésies sublimes ; et comme la musique, dans le développement normal d'un peuple, précède toujours la poésie (parce que le chant, l'épopée, l'art dramatique ne se forment que par l'impulsion qu'elle leur imprime et l'accompagnement nécessaire qu'elle y ajoute *), l'admirable progrès qui s'était produit dans l'art des sons faisait espérer qu'un nouveau printemps renaîtrait bientôt pour la poésie. Mais cet espoir était encore fondé sur un motif plus profond.

A l'époque du premier épanouissement de la littérature, le chant populaire, origine de nos grandes poésies héroïques et de nos épopées nationales, avait donné naissance à la poésie artistique; ensuite il avait été refoulé par le brillant essor de la poésie savante, œuvre des

' • Les chansons des laïques dans le pays d'Allemagne sont faites avec simplicité et mieux connues de tous que bien des ouvrages où l'on a mis beaucoup d'art et de travail. » Hugo de Trimberg, dans son poëme intitulé le Renner. Vers 11080,

> Voy. Gervinüs, 2, 249.

2l2 l.'ART ET LA VIE POPULAIRE.

clercs et des chevaliers; mais sitôt que dans le cours du quatorzième siècle cette veine eut été épuisée, il se fit jour de nouveau, et révéla une fois de plus la fécondité de son inspiration créatrice. La poésie artistique aurait pu y trouver une mine féconde d'idées, des sujets nouveaux et comme une nouvelle vie, si, à ce moment même, le trouble violent survenu au commencement du seizième siècle ne fût venu interrompre toute culture intellecluelle.

La nouvelle poésie populaire se développa, dans les classes inférieures, en même temps que le sentiment de la personnalité et le besoin de la liberté; elle n'appartenait pas exclusivement à telle ou telle classe sociale, mais à la nation tout entière. Ce qui était cher et précieux au peuple de temps immémorial trouva dans le lyrisme populaire une expression tantôt joyeuse, tantôt plaintive, toujours pleine de simplicité et de fraîcheur; c'est justement sa forme dénuée d'art et toute naïve qui fait sa grâce et produit une impression si profonde. Sortie directement des sentiments naturels, elle reproduit avec fidélité l'émotion immédiate, sans y mêler rien d'étranger, et avec une sincérité exempte de toute prétention. Eu elle, tout est vu de face. Elle n'a point de réminiscence; nulle part elle ne nous montre le vague horizon, ni le passé lointain. Tout s'y passe dans l'actualité, tout y respire la joie franche du moment présent, tout y est personnel; les arbres et les fleurs ont un langage, ils consolent, ils avertissent, et même ils voyagent '.

Les chansons populaires étaient le trésor commun de la nation; on les chantait aussi bien devant l'Empereur et les princes que pendant les danses champêtres; " sous le tilleul du village, dans le calme tranquille du soir ", comme dans les gais repas; môme dans les saints asiles de nos églises, on entendait souvent retentir les mélodies que le peuple chantait dans ses réunions joyeuses. L'air et les paroles étaient inséparablement unis; la chanson n'existait que par cette union, il n'en existait point qui fussent destinées uniquement à la lecture. Le poète populaire, dès qu'il avait composé quelques paroles, les adaptait aussitôt, soit à un air nouveau, soit à une mélodie déjà connue qui prêtait à ses simples vers leur vie et leur accent *. Le chant déterminait la durée de la chanson et assurait, pour ainsi dire, la perpétuité de sa vie. Ce n'était pas seulement par les lèvres que le plaisir du chant se faisait sentir; le lied servait encore à accompagner les rondes joyeuses, et le mouvement de la danse lui prêtait une poésie nouvelle. Beaucoup d'anciennes mélodies nous ont sans doute été conservées de la sorte dans des danses rustiques encore en usage aujourd'hui '.

' Voy. Gervinus, 1. 11,269-271. Kurz, t. I, p. 590-592.— Vilmar, Handbüchlein,i-1. *Sur les mélodies populaires, voy. Liliencron, àdiVLS Y Appendice, t. I, p. 24. ^ Voy. GORRES, Alldeutsche Volks und Meislerlieder, t. XVI et XIX. — Sur l'union

Page 1