CHANSONS CONTRE LES AVOCATS
«Puisse la noblesse avoir la victoire, et mettre fin aux niaiseries de ces paysans! Je le souhaite de tout mon cœur! Puissent-ils s'humilier devant les seigneurs, et ne gagner à cette guerre que repentir, peine et chagrin ' ! '
Syi'iacus Spatigenbcrj'; dit dans sa Chronif/ue de Mansfelt (1452) : . On rima et l'on clianla des chansons pour rappeler aux autorités le devoir qu'elles avaient de maintenir l'équité dans le goiivernemcnl ; on les exhortait à ne pas accorder trop de liberté et de pouvoir à la noblesse, à ne pas permet! re aux bourgeois trop de luxe et de magnificence, h ne pas charger au delà de toute mesure les gens de la campagne, à tenir les routes en bon état et à rendre Justice à chacun* ",
C'était en effet du manque de justice et d'équité qu'on avait le plus souvent à se plaindre. Les représentants du droit romain nouvellement introduit s'attiraient déjà par leurs fiitales pratiques la réprobation populaire. Dans une chanson satirique oi^i les classes élevées sont mises en accusation, un poète inconnu se fait l'éclio des plaintes formulées contre les nouveaux légistes :
Il Depuis qu'on a admis ce droit dans le conseil des princes, bien des maux sont tombés sur le pays ". "
On appelait les légistes : 'c Plieurs de droit, coupeurs de bourse, sangsues. "
t Partout aujourd'hui l'un trompe l'outre. On toid et l'on fausse le droit. Le jugement, qui devrait être vérilique, se vend maintenant pour des avantages temporels et de l'argent. Partout procès et appels. Et dans les arrêts qu'on prononce, le pauvre, qui ne connaît pas la chicane, est souvent victime... Ce qu'autrefois on aimait et estimait, aujourd'hui on n'en fait plus de cas. Le vieux droit a été retourné. Les nouvelles inventions sont aujourd'hui en faveur dans le monde entier, j
Voilà ce qu'on lit dans un pamphlet datant de 1493, et où les princes, les Juifs et les légistes sont stigmatisés. Ces derniers sont menacés d'une vigoureuse expulsion; les princes sont rappelés à l'ordre à cause de leur trafic avec les Juifs usuriers; on les engage à ne pas tant les aimer :
u Et le plus grand mal encore de tout, c'est que les princes et les seigneurs s'arrangent a\ec les maudits Juiisqui enlèvent aux chrétiens leur avoir, les mauvais chiens qu'ils sont! Seigneur prince, veux-tu m'entcn-
' LiLiENCRON, t. I, p. 415-419. — Voy. t. II, p. 334-338, les vers composés plus lard contre les paysans de Nuremberg.
- Voy. LiLiENCRON, t. I, p. 449.
' LlLIENCROX, 1. 1, p. 560.
dre? Prends garde A toi! Ils te maudissent soir et matin. Prince, comte, seigneur, suis le conseil que je te donne .- si tu aimes Dieu, si tu veux parvenir au paradis, évite trois choses sur la terre : ne t'adonne pas à l'usure, n'abaisse pas le droit jusqu'à en faire ton serviteur, ne t'attache pas aux Juifs, ne leur donne pas ta confiance : ce sont les voleurs de ton àme et les insulteurs de IS'otre-Dame. ■•
Les prêtres ne sont pas épargnés non plus; surtout ceux qui sont nobles, ne cherchent que les bénéfices et s'adonnent au jeu, à la chasse et aux plaisirs :
« Leur conduite nous afflige grandement! Ce qu'ils devraient nous défendre, ils le font toute la journée! 11 n'y a qu'une plainte contre eux. En vérité, je le déclare, ils se déshonorent eux-mêmes. «
Le brigandage de la noblesse est intolérable, dit encore la chanson. Les gentilshommes semblent considérer le vol comme une <• action honorable ". On va même jusqu'à l'enseigner '■ comme on enseigne à lire aux enfants -. Cela n'était que trop vrai. Werner Rolewinck nous a donné d'amples détails sur la manière dont on formait au vol, en Westphalie, les jeunes gentilshommes (1478). Lorsqu'ils se mettaient en campagne, ils chantaient, dans le patois de leur pays :
t Volons, pillons sans vergogne ! Les meilleurs du pays le font bien ! » Les paysans ripostaient à leur tour :
<• Prendre, rouer, di^coller, emprisonner, il n'y a pas là de péché! Si nous ne le faisions, nous n'aurions rien à mettre sous la dent i. i
On donnait par dérision l'instruetion suivante aux jeunes nobles :
<• Si tu veux te nourrir, écoute, jeune gentilhomme, suis ma leçon : monte à cheval, mets-tni en campagne, tiens-toi près du bois vert; quand le paysan viendra abattre du fagot, jette-toi promptement sur lui, saisisle par le collet; que Ion cœur se réjouisse, car bientôt tu pourras le dépouiller. Dételle ses chevaux gaiement et courageusement, et, s'il a de l'argent, coupe-lui la gorge '-. s
Une autre chanson satirique, soi-disant chantée par le gentilhomme brigand, réclame le pillage des marchands :
" Les marchands sont devenus nobles, on s'en aperçoit tous les jours. Eh bien! que les chevaliers achèvent de les équiper! Qu'on les dépouille de leur fourrure de martre, qu'on les échaude, qu'on les pille, ces bons marchands: Cela rabattra un peu leur orgueil ^! •
'^ De laude Saxoniœ, p. 212-214.
« Uhland, t. I, p. 339.
^ Ibid., p. 369.