CHANT RELIGIEUX
Les chansons satiriques railleuses et dénonciatrices qui s'attaquaient aux lirréliqucs et leur reprochaient de décliircr l'unité de l'Ej^lise ', é(aicn( très-répandues parmi le peuple, coninic aussi les chansons conlre les Suisses, qui voulaient se séparer du royaume et servaient les Français conlre l'Empereur ^
Le lied élait passionnément aimé du peuple.
On chantait, " parce qu'il n'y a rien dans la vie qu'un refrain fçai, parti du C(rur, ne change en joie ". Surtout il était d'usaj^e, dans toutes les réjouissances et divertissements, de chauler leslicder nouveaux les plus gais, afin d'empêcher qu'on ne bavarde et ne trinque avec excès ^ " Lorsque deux ou trois personnes sont ensemble, il laut chanter ", lit-on dans un livre de piété daté de 1509. " Que tous chantent pendant le travail, dans la maison, aux champs, pendant la prière et les exercices de piété, dans la joie et la souffrance, dans le deuil et les festins. Oua»d hi chanson est honnête, sache qu'elle est agréable à Dieu; mais lorsqu'elle ne l'est pas, tu pèches en la chantant; évite de le faire. Le chant qui se rapporte à la gloire de Dieu et des saints, et qu'on entend dans les églises de tous les peuples chrétiens, celui des après-midi, des dimanches et des jours de fête, celui que chantent enfants et serviteurs devant les digues pères de famille, ceux-là sont singulièrement louables, et disposent le C(Pur à la joie. Or Dieu aime un cœur joyeux*. »
La poésie lyrique est l'expression la plus profonde, la plus transparente, la plus élevée de l'àme populaire; semblable à la respiration et au battement du pouls, elle est le témoignage et la mesure de sa'force et de sa vie \
' WiMPHKLiNG, dans son livre De arte hnprcssoria, p. 17, s'appuie sur l(;s chansons si répandues parmi le peuple contre les liussites et les autres hérétiques pour prouver l'esprit religieux populaire de son temps. — Comparez aussi Liliencuon, t. II, III.
* Voy. WiMPHELiNG, dans les passages déjà indiqués. Le chroniqueur suisse Anshelm raconte que depuis 1488 les confédérés, surtout à cause de leur attachement pour la France, furent inhumainement poursuivis eu Allemagne par des chansons grossières, méprisantes et railleuses. — Voy. Gruneisen, p. 43. — Liliencron, t. II, p. 363, sur la rudesse et la vulgarité des chants populaires à partir des troubles du seizième siècle. Voy. Gervinus, t. II, p. 258, 275-276.
' Voy. ces passages dans GœOEKE, Gnïndriss zur Geschichte der deutschen Dichtung,
* Ein christlich crmanuiig zum f rumen leben (Mayence, 1509).
* Voy. GÖRRES, Alldeutsche Volkslieder, t. IV-VI.
Cette vie iulime s'est déjà révélée à nous dans les chants populaires profanes; mais elle se manifeste mieux encore dans les pieux cantiques qui alimentaient la piété du foyer, et dans le chant d'église qui se mêlait aux offices publics à l'intérieur des temples, et servait aux exercices religieux du peuple assemblé.
Les chants religieux et les cantiques spirituels en langue vulgaire étaient en usage en Allemagne dès le neuvième siècle, et le peu qui nous en a été conservé met daus fout son jour la piété naïve, la foi simple, fendre et robuste de nos ancêtres. '^ Le monde entier », écrivait, en 1148, le prévôt Gerhoh de Reichersberg dans son Explication des psaumes, <■ loue maintenant le Sauveur daus des cantiques composés eu langue vulgaire. L'usage s'en est surtout répandu parmi les Allemands, dont la langue s'ajuste à merveille à d'harmonieuses mélodies K » i- Ouand nous quittâmes les pays allemands », écrivait le moine Gottfried, qui avait accompagné saint Bernard pendant la prédication de la croisade, à l'évêque Hermann de Constance (1146), " votre cantique ^ Christ, accorde-nous ta grâce », cessa fout à coup, et personne ne se trouva là pour continuer à louer Dieu. Sachez que le peuple romain n'a point, comme vos compatriotes, de chants qui lui soient propres, et par lesquels il puisse témoigner à Dieu sa reconnaissance pour chacun de ses bienfaits -. "
A partir du douzième siècle, les documents abondent sur les cantiques allemands chantés pendant le service divin, les processions, les pèlerinages, la représentation des mystères et autres saintes circonstances ^ On les chantait nîême pendant le combat, et si les chevaliers de l'ordre Teutonique entonnèrent le cantique " Le Christ est ressuscité » dans la sanglante bataille de Tannenberg (1410), dès 1167, l'armée allemande avait chanté « Jésus, foi qui es né d'une Vierge », pendant la bataille de Tusculum, et tandis que l'archevêque Christian, de Mayence, s'élançait dans la mêlée, sa bannière à la main. Le cantique avant la prédication, « Viens, Esprit- Saint » ; celui de Noël, " Un beau petit enfant nous est né » ; celui de Pâques, " Jésus-Christ est ressuscité, le premier d'entre tous les martyrs »; le chant de l'Ascension, ^- Jésus-Christ s'est élevé au Ciel »; celui de la Pentecôte, - Prions maintenant le Saint-Esprit », étaient depuis le treizième siècle sur les lèvres de tous les fidèles. Frère Berthold, célèbre prédicateur (f 1272), fait dans un de ses sermons l'éioge du cantique de la Pentecôte : C'est un très-beau cantique, dit-il; chantez-le d'autant plus volontiers que vous le chanterez plus
' Voy. Hoffmann, Kirchenlied, p. 41.
* Beniaidi Opp , éd. Mabilion, t. II, p. 1197. — Voy. Baumker, p. 125.
^ Voy. Hoffmann, p. 42, 48. — Koberstein, t. I, p. 230-346.
CHANT KEI.KMEUX. 221
souvent; chan(cz-Ic de (ouïe votre âme, qu'il vous aide à appeler Dieu à votre secours; celui qui Ta composé était un homme sajje; il a l'ait là une bonne et utile trouvaille. » Bertiiold conseille ensuite à ses auditeurs d'en composer de semblables, s'ils en ont le talent '. Dans une des strophes du cantique pascal, attribué au curé Conrad de Oueinfurt (f 1382), on lit :
« Fnilcs résonner vos accords clairs et doux, vous, fidèles, dans la nef, vous, |)r^lres, dans le chœur! répétez encore voire cantique, chantez ;\ pleine voix : « Le Christ s'est affranchi aujourd'hui des liens de la mort -! 1
Jean de Salzbourg-, moine bénédictin, fut au quatorzième siècle le plus zélé propap,ateur des cantiques spirituels; il traduisit en allemand un nombre considérable des meilleures hymnes de l'ancienne liturgie, et composa quelques cantiques empreints d'une piété profonde, qu'il mit en musique avec le concours d'un prêtre séculier. L'air, le " ton ^ de beaucoup de ces cantiques se conserva; et sur ces anciennes mélodies on composa et l'on chanta de nouveaux cantiques qui étaient encore d'un usage fréquent vers la fin du moyeu âge ».
Au quinzième siècle, le prêtre Henri de Laufenberg, entré en 1415 au cloître de Saint -Jean, à Strasbourg, tenta d'adapter la musique profane aux cantiques spirituels, et transforma en chants pieux les chansons préférées du peuple.
Le quinzième siècle fut l'époque la plus favorable au développement du cantique. Les essais de réforme qui avaient été tentés à l'intérieur de l'Église, le nouvel épanouissement de la piété, les innombrables Bibles allemandes et livres d'édification mis pour la première fois entre les mains de tous, exercèrent tout naturellement une grande influence sur le chant religieux. Les luttes religieuses elles-mêmes secondèrent ce progrès, car pour combattre les hérétiques qui cherchaient à propager leur doctrine par des cantiques, on se servit des mêmes armes qu'eux. Les cantiques des diverses contrées allemandes qui n'avaient jusque-là existé que dans les mémoires devinrent, à partir de la découverte de l'imprimerie, le trésor commun de tous les chrétiens; les fidèles les savaient par cœur; de 1470 à 1518, on en connaît plus de trente recueils imprimés en langue vulgaire, abstraction faite de beaucoup d'autres, sans indication précise de date et de lieu; ils contiennent la traduction des chants liturgiques, des offices, des hymnes de l'Église, des psaumes
Voy. Holland, Alldeutsche Dichtkunst, p. 418-419. * Voy. KOBERSTEIN, t. I, p. 346. ^
' Pour plus de détails, voy. Holl\nd, p. 420-423.
de la pénitence; ou bien ce sont de pieux traités accompagnés de cantiques '.
« Les papistes, dit Luther, dans un de ses sermons, ont autrefois composé de beaux cantiques, par exemple : « 0 toi qui as brisé l'enfer et vaincu l'exécrable démon - ; ou bien " Le Christ est ressuscité, le premier d'entre tous les martyrs ». Ils semblaient vraiment partir du cœur. A Noël, ou chantait : i-- un beau petit enfant nous est né aujourd'hui "; à la Pentecôte: " Prions maintenant le Saint-Esprit >; pendant la messe on entendait le beau cantique : " Dieu saint, sois loué et béni, toi qui nous as nourris de ta propre substance - ! ■
Plus, durant les quatorzième et quinzième siècles, le chant populaire profane ou spirituel s'était perfectionné, plus aussi la mélodie populaire proprement dite s'était développée. Les musiciens de profession sentirent leur émulation s'éveiller % et s'efforcèrent de moduler savamment ces effusions directes de la poésie nationale. C'est par centaines que nous possédons les admirables cantiques adaptés à ces inimitables mélodies ^ Les chants d'Église à quatre voix, édités par Erhard OEglin avec un soin d'artiste si minutieux, marquent le grand progrès accompli dans le cours du siècle, et montrent avec quelle aisance les musiciens étaient arrivés à composer des chants à plusieurs voix. Dans ces compositions, la mélodie populaire primitive " joue le rôle de note tenue, dans des strophes séparées par des pauses. La phrase primitive est tout entourée de voix qui, autour d'elle, composent une symphonie en contre-point. Elle rappelle la sainte image qui, dans les autels en bois sculpté du moyen âge, forme le sujet principal, et que nos artistes environnaient de tant de personnages secondaires \ "
Ces cantiques, dont la beauté a été à peine surpassée de nos jours, pourraient à eux seuls former un ensemble complet de doctrine religieuse. Leur piété simple et solide nous offre sans cesse Jésus-Christ comme principe et fin de tout salut. Que de chants d'un senti-
' Voy. Wackernagel, p. 807; voyez-en le catalogue dans Meister, 36-39.
^Luthers Sämvulkhc Werke. Édit. de Francfort, vol. V, p. 23. Contre l'affirmation de Cawerau que ses cantiques n'étaient point chantés dans l'église, voy. ma Lrochure Ames critiques, p. 61-62. Plus de la moitié des chants attribués à Luther ont une origine plus ancienne et ont été seulement remaniés par lui, c'est-à-dire adaptés à la nouvelle doctrine; d'autres ne sont que des traductions d'hymnes latines et de psaumes; très-peu sont vraiment de sa composition. Il transporta aussi dans la nouvelle église les mélodies de nos anciens chants d'église; il est très-douteux qu'il ait composé lui-même une seule des mélodies qui lui sont attribuées. — Voy. Meister, p. 16, 30, et Baumker, p. 138, 154.
' Voy. ci-dessus.
* Voy. Arnold, p. 20-60, 165-170.
5 Ambros, p. 368.