CANTIQUES. NOELS
nient fondre cl délicat savent aussi louer avec f/,ràce la Mère de Dieu et les saiuls! Mais les plus prolonds et les plus élevés sont consacrés au Sauveur; ils sont d'une tendresse, d'une pureté incomparables, et ce qui en fait l'immuable fond, c'est toujours une pensée analogue à celle-ci :
" Au milieu du temps de notre vie, nous sommes environnés par la mort : qui cherchons-nous donc ici-bas, qui peut nous aider, qui pourra nous obtenir miséricorde, si ce n'est loi, Seigneur, toi seul, que nos fautes ont justement irrité ' ! «
Ils expriment aussi la sainte allégresse d'une foi pleine de confiance :
" Jésus, consolateur du pécheur, celui qui te cherche sera délivré, celui (|ui te prie sera protégé, pourvu qu'il ne cherche que loi seul! O Jésus! douce fontaine du cœur! Ton éclat est plus brillanl que celui du soleil, ta bonté chasse toute peine et fait oublier toute la vanité du monde. Aucune langue ne peut dire, aucun livre n'imaginera jamais, l'homme éprouvé peut seul savoir ce que c'est que d'aimer Jésus -. »
" Si je sacrifiais ma jeune vie pour Dieu, mon Créateur, il me donnerait son royaume éternel en échange. Et que pourrait-il m'arriver de plus heureux? Il a souffert pour nous une mort cruelle et amère, il a combattu comme un vaillant chevalier, il a abandonné sa royauté pour nous tirer de la misère. S'il me fallait renoncer au monde, je ne m'en soucierais guère! Je me tournerais alors entièrement vers Jésus-Christ seul ^. i
Mais c'est dans les noëls que l'esprit si profondément religieux du quinzième siècle s'exprime avec le plus de grâce et de pureté. Leur naïveté aimable, leur simplicité émouvante, ne seront jamais égalées par l'art le plus raffinée Cela est surtout vrai des cantiques sur la fuite et le séjour en Egypte. Nous possédons environ cent de ces noëls ^ au nombre desquels se trouve celui qui est le plus répandu et nous charme autant par sa mélodie que par ses paroles :
ï Un rameau est issu d'une racine délicate. Il sortait de Jessé, comme nos pères l'ont chanté. Au milieu du rude hiver, vers le milieu de la nuit, il a produit une petite fleur. »
Parmi les créatures, le plus grand et le plus bel éloge appartient à
* Ph. Wackernagel, p. 750.
* Traduction d'un cantique très-répandu de saint Bernard, tiré d'un manuscrit de Cologne (1460,. — Hoffmann, Kirchenlied, p. 310-3!2. Ph. Waokernagel, p. 629, note.
*Tiré d'un manuscrit de Ratisbonne, du commencement du seizième siècle, Uhland, 1. 1, p. 866.
* Ainsi que le dit Hoffmann, Niederl. geistl. Lieder, p. 3-5.
»Meister, p. 145-273. — Phil. Wackernagel, 631-632, 698-703, 711. — Hoffmann, Kirchenlied,^. 165.
224 L'AllT ET LA VIE POPULAIRE.
la Vierge Mère. Elle est vénérée comme Tabrégé de toutes les vertus; elle est invoquée comme notre continuelle et puissante avocate auprès du Sauveur :
1 J'ai choisi pour l'objet de mon amour une tendre jeune fiile. Elle est de haute naissance, elle est la joie de mon cœur ! Depuis des milliers d'années, on a bien parlé d'elle! Elle est de grande noblesse, elle est d'illustre origine! Elle est comme un jardin joyeux, plein de merveilleuses fleurs. Ma tristesse a cessé dès que je l'ai aperçue. Elle est la couronne des femmes, la guirlande des vierges. Elle est la récompense des anges, elle est l'éclat du ciel! — Isi le soleil ni la lune ne peuvent lui èire comparés '. »
Ce qui domine dans tous ces cantiques pieux, c'est Jésus-Christ, considéré non -seulement comme Époux de l'Église, mais encore comme celui de toute âme fidèle. Cette pensée s'y retrouve sans cesse, elle est développée sous tous ses aspects ^ L'aimable allégorie de la strophe suivante en est une forme gracieuse :
Nous allons bâtir une petite maison, Un pelit cloître pour notre âme.
Jésus-Christ en sera le Maître, La Vierge Marie la ménagère, La crainte de Dieu la portière.
L'amour de Dieu le sommelier; L'humilité y habitera.
Et la sagesse tiendra tout sous clef ^.
Le désh' du ciel, véritable nostalgie du chrétien, ne s'exprime nulle part plus fidèlement que dans le cantique populaire suivant :
c Je voudrais être dans mon pays et dépouillé de toutes les consolations du monde. Je veux parler de mon pays du ciel! L;\ je contemplerai Dieu éternellement. Allons, mon àme, prépare-toi! La troupe des anges t'attend. Le monde entier est trop étroit pour toi. Dans ma vraie patrie, la vie ne connaît pns la mort, la joie est sans chagrin, la santé sans souffrance, le bonheur dure aujourd'hui et durera toujours. Là, mille années sont comme un jour, et l'on ne connaît aucun chagrin. Allons, mon cœur! allons, mon âme, cherche le bien suprême! Ce qui n'est pas du ciel, n'en fais aucun cas, et pense toujours à ta vraie patrie: Tu sais bien qu'il te faudra partir d'ici, que ce soit aujourd'hui ou demain! Puisqu'il n'en peut être autrement, maud.t le faux éclat du monde! Pleure tes péchés, améliore-toi comme si tu partais demain pour le paradis. Adieu, monde! Que Dieu te bénissse! Je pars pour le ciel ^!»
Les cantiques allemands chantés par le peuple n'appartenaient pas plus qu'aujourd'hui aux offices religieux proprement dits. Mais
' Tiré d'un manuscrit de Stuttgard (quinzième siècle). Uhland. I, 842-844. ' Voy. Hoffmann, Geistliche Lieder, p. 6.
' Tiré d'un manuscrit du quinzième siècle de Vienne. Uhland, t. I, p. 864. * Voy. Ph. Wackernagel, p. C31. — Uhland, p. 868.
OR^(;I^f^: du drame ueligikux. 225
ils prirent peu à peu, par le lonjj usage qu'on eu avail l'ait à Tiiiterieur des éf;liscs et au dehors, un certain caractère lilurjyique \ ElTusious d'une foi sincère et tendre, ils étaient en même temps un puissant moyen de raviver sans cesse la fol populaire; [jrAce à eux, les fidèles participaient au culte d'une double manière: par la prière et par le clianl. Les cantiques allemands élaient en usajjc durant les pèlerinages, les processions, aux principales fêtes de l'année, pendant la représenlation des mystères, aux consécrations d'églises, aux fêtes des saints, avant et après le sermon, à la suite des proses liturgiques de la messe, enfin aux offices de l'après-midi et du soir. C'est donc avec raison que Philippe .Mélanchthon, dans son apologie de la confession d'Augsbourg, déclarait que l'usage des cantiques en langue vulgaire <- avait toujours été tenu pour louable dans l'Kglise * 'i . " Nul peuple de la chrétienté ne pouvait se vanter de posséder un témoignage plus poétique de sa foi, un plus beau trésor de cantiques spirituels' ", que le peuple allemand au commencement du seizième siècle.
Le drame spirituel, comme le chant religieux, sortit à la fois du culte liturgique et de la fraîche et saine vitalité populaire. Si l'on entre bien dans l'esprit de ces représentations et qu'on se rende un compte exact de l'action qu'elles exerçaient sur les âmes, on connaîtra à fond une grande partie de ce qui constituait à cette époque la culture intellectuelle du peuple.
Depuis les temps les plus anciens, le service divin, en se développant, avait pris de plus en plus la forme symbolique d'un drame liturgique. Le centre de tout le culte, la sainte messe, est en elle-même une commémoration dramatique, un renouvellement non sanglant du sacrifice du Golgotha, c'est-à-dire de la plus sublime et de la plus sainte tragédie qu'il soit possible de concevoir. Toutes ses parties développent graduellement le drame auguste de l'immolation divine; il se déroule en cinq actes, si l'on peut ainsi parler, devant les fidèles
' Voy. Hoffmann, p, 192-193. — Voy. Biumker, p. 128-129, qui prouve avec évidence que pendant tout le moyen âge le cliant grégorien latin fut seul chanté dans les églises, et que les évéques veillaient avec soin à ce qu'il fût intégralement conservé.
* Voy. Jacob, p. 366-368. — Meister, p. 13-16. — Baumkeu, p. 130-137.
' C'est l'aveu de Pli. W;tckernagel, malgré ses préjugés protestants. — Voy. : A mes critiques, p. 62.
2j6 L'AUT et la vie POPULAIRE.
qui rotfrent et y participent avec le prêtre, et leur fait successivement parcourir toute la gamme des sentiments religieux '. Aussi la mes<e est-elle tout naturellement devenue le texte de nos grands compositeurs de musique sacrée. Pendant la grand'messe, prêtre, lévites et assistants sont en communication continuelle. Ils se parlent, ils se répondent. Tous les détails du culte sont symboliques: la couleur, la forme des vêtements sacerdotaux, rornementatiou des autels, et jusqu'à la pensée qui a présidé à la structure du saint édifice. Les vêpres aussi, avec leurs antiennes et leurs répons, établissent un continuel dialogue entre le prêtre et les fidèles. Les processions solennelles d'autrefois, suivies par les Ordres religieux et le clergé séculier en costumes si variés, les corporations et les confréries en habits de fête, les cierges, les bannières flottantes, tout composait déjà une sorte de représentation ^cénique.
A côté des éléments dramatiques qui existaient déjà dans le développement régulier du culte, les premiers germes du véritable drame spirituel ne tardèrent pas à se luoutrer. L'initiative du clergé les fit éclore, et c'est sous sa direction que furent représentés, soit dans nos églises, soit dans les cimetières ou les cloîtres, les premiers essais des Mystères, destinés à instruire et à édifier le peuple.
Mais il faut en chercher la véritable origine dans ces rites symboliques qui, dès la plus haute antiquité chrétienne, ont été en usage pour la célébration de nos grandes fêtes. A >i'oël, par exemple, on a toujours représenté la Crèche, l'Enfant Jésus, sa sainte Mère; le vendredi saint, on ensevelissait solennellement un crucifix qu'on venait relever en grande pompe à l'aube de Pâques. A ces premiers essais se joignit bientôt la récitation de versets bibliques expliquant la fête, puis des proses, des hymnes liturgiques, de saintes légendes. On y mêla plus tard des allusions aux événements actuels; enfin l'élément comique vint s'y mêler, se rapportant plus ou moins à quelque trait du mystère représenté^.
Vers la fin du moyen âge, on était en possession de drames religieux appropriés à toutes les fêtes du Sauveur, depuis Noël jusqu'à l'Ascension; mais l'histoire de la Passion, surtout dans les représentations de Pâques, restait le thème préféré du public. Aussi prenaiton un soin particulier pour l'entourer de magnificence, s'efforçant
' Voy. Guido GÖRRES, Das iheater im MitUlalter, dans la Histor. und pol. Blät., p. 6, 9, 37. Görres a le mérite d'avoir le premier attiré l'atteation des érudits sur l'ancien art dramatique allemand. — Voy. ^ur ce sujet les travaux si approfondis de MoNE (1841-1846), d'HoFFM.vw von Falters, de Leben, de Pichler, de Vi'einhold et de Hase.
* Voy. Wilken, über die kritische Bthandlung der geistlichen Spiele (Halle, 1873, p. 7-101.