‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 102 sur 572 · CAMPAGNE CONTRE LES TURCS · texte numérisé non relu

CAMPAGNE CONTRE LES TURCS

La paix signée à Nuremberg avec l'Electeur de Saxe et ses alliés fut ensuite officiellement proclamée. Mais, par égard pour les membres catholiques qui voulaient que toutes les affaires intentées par la Chambre Impériale fussent réglées conformément au recezd'Augsbourg, la suspension des procès pour cause de religion, concédée par l'Empereur aux Protestants, ne fut pas insérée dans le recez officiel, mais leur fut seulement garantie par une promesse particulière i.

Le recez signé de tous portait expressément (point de la plus grande importance pour la future interprétation des articles de Nuremberg) que cette suspension n'était applicable qu'aux procès intentés pour cause de religion, et non, comme l'avaient demandé les Protestants^ à toutes les affaires pouvant indirectement s'y rapporter "-.

(( Encore devons-nous considérer commeun grand bonheurpour le Saint-Empire romain et pour toute la Chrétienté que le recez de Ratisbonne ait enfin pu être signé, bien que sans aucune démonstration de joie (27 juillet), car sans cela il n'y aurait eu aucun moyen de résister au barbare ennemi du nom chrétien ; tout en n'obtenant pas, à beaucoup près, les secours promis, l'Empereur put mettre sur pied une armée considérable ^. »

Au lieu des quarante mille hommes de pied et des huit mille cavaliers votés par l'Empire, Charles-Quint n'obtint, en effet, que vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers ^, auxquels vinrent se joindre, l'Empereur fournissant plus qu'il n'avait promis, quarante-cinq mille lansquenets, et sept mille cavaliers, pris dans les armées impériales et royales de Bohème, d'Italie et d'Espagne \ Clément Ylf, à la grande joie des Allemands, « offrit cent mille florins d'or pour la solde de dix mille Hongrois, et confia à son neveu, Hippolyte de Médicis, le commandement de troupes expérimentées '. »

* « .. Assurance particulière de non-procéder (à cause de la religion) par édit Sscal. »

* Voy. BucHHOLTZ, t. IV, p. 46-47. Urkimdenhand, p. 3-2-33.

' * Laurent Truchsess, voy. p. 19, note 1. —«Les troupes n'offraient guère l'aspect d'une armée chrétienne. » In hoc Christianorum exercitu quot putas milia fiiere, qui vina plus, quam pecudum ritu non bibunt, sed maledicto compotationisscelere vorant, vomuntque, perduntque nefando nimis flagitio. — Kil. Leib, Annales p. o80.

* ScHARTLi.v, Lebensbeschreibung, p. 3-2.

* ScHARTLiN, Lehe?isbeschreibunr/, p. 32.

Voy. la dépêche d'Aléandre, 7 juillet 13 }2, dans Laemmsr, Mon. Vat..p. l't±—

284 CAMPAGXK CONTRE LRS TURCS. lo32.

A la lin de septembre, l'Etripereur passa la k grande armée » en revue au camp de Vienne.

Mais aucun combat important ne fut livré. Soliman, dont le plan de campagne venait d"étre anéanti par l'inutile siège dcGùns, héroïquement soutenu par Nicolas Jurischitz, n'osa point livrer bataille à une armée si considérable, et fit retraite par la Styrie, livran t les pays qu'il traversait à d'horribles dévastations.

(f Si les Turcs, au lieu de marcher vers l'Autriche, se fussent dirigés versla Bohême, »écrivait le bourgmestre de Görlitz .IcanHass, « sans aucun doute nous serions tous turcs à l'heure qu'il est ; l'Empire ne se serait guère soucié de la Bohùme ^. » L'armée de Casim Bey, commandant en chef de l'armée turque, fut « si complètement écrasée dans la forêt de Vienne que pas un homme n'échappa. Louis Gritti, général tout dévoué à Zapoli, qui assiégeait par terre la ville de Gran, tandis qu'une flotte turque l'attaquait par mer, se vit contraint de lever le siège, tant fut énergique la résistance de la garnison allemande. A ce même moment, l'Empereur reçut des nouvelles satifaisantes d'André Doria, lequel était parvenu à chasser les Musulmans de la mer Ionienne, et avait reconquis Patras, Coron et les Dardanelles de Morée.

Si l'on eût su mettre ces heureux événements à profit, il eût été facile, alors, de détrôner Zapoli et de délivrer la Hongrie du joug avilissant des Turcs.

« La moitié de notre armée, » écrivait Schärtlin de Burtenbach, (( eût suffi pour conquérir la Hongrie. » Mécontent de la manière dont la guerre était conduite, il ajoutait : «Nous guerroyons comme notre Empereur a toujours aimé à le faire; nous imitons le bœuf, qui, lorsqu'il se voit placé dans un gras pâturage, s'accroupit, mange et rumine, puis, aussitôt (jue la faim recommence aie presser, avance pas à pas pour se procurer une nouvelle pâture"-. » L'armée impériale se débanda; d'ab )rd, parce que les troupes n'avaient été levées que pour combattre les Turcs, ensuite parce que l'Empereur lui même la licencia.

A la grande douleur de Ferdinaml, Charles-Qiint, au lieu de contiimer la guerre, voulut aller immédiatement traiter avec le Pape

Ce n'était qu'avec la plus grande difficullo qu'il était parvenu à trouver 100. 000 florins il'or, écrivait le Pape, néanmoins, il les donnait de bon cœ ir, pour laraour de l'Kmpereur. du roi Ferdinand, et aussi de la nation allemande, de laquelle il avait toujours espéré voir sortir un jour le salut général. Hui'.iiiioltz, t. IV. p. I(l4.

' K.iMMIM., p. J()3-ltJi-.

' Voy. IIdhuehckh, p. 2i>, 32. — Voy. les lettres de Ferdinand, du 30 oct. lo32, dans La\z. Correspoii'i'nz. t. Il, p. Il), et celle du 31 octobro à la reine Marie. danstiEV.w, t. Il, p, 54-85.

ALEANDRE SUR LA SITUATION DE l'eMPIRE. 1532. 285

la question du concile pour retourner ensuite en Espagne. 11 ne laissa à la solde de son tVère que quelques bandes de soldats italiens, environ huit mille hommes, qui ne tardèrent pas à constituer un véritable fléau pour la Hongrie.

Ferdinand était inconsolable.

« Les Moravcs et les Bohèmes hésitent à venir à mon secours » écrivait-il le 2 octobre à sa sœur Marie; « l'Empire refuse de me secourir, de sorte que je n'ai d'autres ressources que les soldats italiens ([ue l'Empereur m'a laissés, et mille hommes de pied, enrôlés dans les comtés du Tyrol et de Pfyrdt. » Bien que payés suffisamment, les Italiens, proraptement mutinés, battirent en retraite, brûlant, saccageant tout sur leur passage.

« Vous pouvez vous imaginer, chère sœur, » écrivait tristement Ferdinand, le 21 octobre, à sa sœur, « la situation dans laquelle je me trouve actuellement. Vous savez également en quel état sont 1rs affaires de l'Empire, tant en Bavière (|ue dans les autres pays allemands. En vérité tout marche de telle manière ({ue l'avenir est encore plus à redouter que le présent *. »

En dehors de la situation toujours si critique de la Bohême, la reconnaissance de l'élection de Ferdinand restait, pour l'avenir de l'Empire aussi bien que pour la cause catholique, une question grosse de périls, et le retour de l'Empereur en Espagne donnait peu d'espoir de la voir se résoudre.

Le nonce du pape Aléandre n'ignorait pas la souveraine importance de ces deux questions, aussi suivait- il avec anxiété toutes les démarches des ducs de Bavière.

Relativement à la religion, au témoignage d'Aléandre, la disposition générale du peuple allemand était beaucoup plus favorable au catholicisme qu'elle ne l'était onze ans auparavant, lors de son premier séjour en Allemagne. On souhaitait avec ardeur la répression dessi nombreuses hérésies qui s'étaient produites. Assurément, le désir de s'approprier les biens ecclésiastiques était encore ardent, la haine, en grande partie méritée, ressentie pour le clergé, n'était pas moindre; néanmoins, si quel([ues abus pouvaient être retranchés et si les Gatholi([ues faisaient leur devoir, Aléandre assurait qu'il ne fallait pas désespérer du retour des Allemands à l'unité de l'Eglise 2.

* Gevay, t H. p. Sl-oi. — « Oultre tout cesy saves en quel bon estât que demeurent les afeies île leuipire tant avecques Baviùre que aullres, que est à laveiiaut (Je sorte que est plus à craindre ladvenir que nest encoires le présent. » — Noy. la lettre de KerJniand a lEiaperear, S) ocldbce 153:2, dans Laxz, Cn-i-espondenz, t. 11, p. 19.

- Dépèchesdu 17 avril, da 31 mai et Ju 11 juin 1532, dans Laem.m.:r, Mon. Vat., p. IJU, 114, 130.

285 ALHANDRE SLU LA SITUATION DE LEMPIRE. lo3i.

« Une chose très digne de remarque, » écrit-il dans sa dépêche du 14 mars lo32 datée de Ratisbonne, « c'est que les sujets des princes luthériens, après avoir été entraînés dans l'iiérésie par l'appât d'avantages temporels, se trouvent maintenant déçus et plus opprimés qu'autrefois, du temps où, grâce au clergé catholique, beaucoup de leurs misères étaient adoucies. Maintenant ils voudiaient pouvoir revenir en arrière, il en va de même, bien que pour de tout autres motifs, dans les villes libres. Ceux qui, au commencement, dirigeaientle mouvement, voyant leurcrédit baisserparmilepeuple, se repentent de leur défection, et reviendraient volontiers à l'Eglise romaine, s'ils ne craignaient les émeutes. D'autre part, les sujets des princes catholiques sont plus que jamais opprimés, les uns par la tyrannie des princes, les autres en punition de leur révolte. Les plébéiens, dans les villes libres catholiques, voient avec une extrême jalousie grandir la puissance des Protestants ; à leur tour, ils sont possédés d'un esprit d'insubordination, de sorte que cette nation est suspendue sur le bord d'un abîme. » Cependant Aléandrenevoyaitpas les choses à un point de vue aussi désespéré (pi'en 1521, à l'époque de la diète de Worms. « Aujourd'hui, » écrit-il, « les hérésies ont pris une telle extension qu'elles menacent d'anéantir tout gouvernement divin ou humain. Aussi suis-je convaincu qu'elles prendront lin dans un temps peu éloigné, soit que l'Empereur se décide à venir habiter définitivement l'Allemagne, soit que l'élection universellement reconnue de Ferdinand permette d'accommoder les affaires de Hongrie. » « L'absence de l'Empereur, la triste situation de la Hongrie, ces deux obstacles, » ajoute Aléandre, « nuisent plus à la cause catholique que l'hérésie elle-même, et comme le malin esprit ne l'ignore pas et sait aussi que l'obéissance rendue à Ferdinand serait le meilleur moyen de ramener les Luthériens à la vérité par la douceur ou par la force, il a mis au cœur des frères de Bavière, Guillaume et Louis, bien que tous deux catholiques et les plus proches parents du roi, une ardente jalousie contre lui. Envieux de la grandeur et de la puissance de ce prince, les deux frères vont jusqu'à refuser de lui obéir, et par là se rattachent au parti des princes luthériens. Par un reste de pudeur ou pour quelque autre motif, ils n'ont pas encore apostasie, mais on craint fort qu'ils ne laissent bientôt à leurs sujets la liberté de changer de religion, et surtout (ju'ils ne soutiennent en secret la cause protestante K »

hnpériaux et Catholiques étaient unanimes à détester les intri-

• Lmîmuiîii, .l/ü/i. Val., p. 103-101. — Yoy. Vxsron, Rcuiiionsbcstrcbun^cn, p. 79, 17U-171.

ALÉANDRE SUR LA SITUATION DE l'eMPIRE. J532. 287

gues du chancelier Eck, le favori seul écouté du duc Guillaume. (( Eck le bavarois, » écrivait Laurent Truchsetz, « a de laides actions sur la conscience. C'est un tel fauteur de trahison que la chose ne se peut exprimer. Dès qu'il le peut, il accepte des pots-de-vin, et sème partout la discorde. C'est lui qui a soulevé contre les membres d'Empire protestants une guerre sanglante; c'est encore lui qui a l'ait alliance avec ces mêmes Protestants, et tout bas leur insinue que l'Empereur est sur le point de tourner contre eux sa puissance, sans tenir aucun compte de ses anciennes promesses \ »

1 * Aufzeichnungen, voy. plus haut, p. 19, note l.

Page 1