IE RKGIME DE LA TERREUR A MUNSTER
lilé de monnmenls de l'art et de la science périssent en cette funeste journée;: l'incendie des arcliivcs et des bibliülli"(iücs dure huit jours entiers. Gomme selon la lettre de l'Écriture, tout ce qui est élevé doit être abaissé, et tout ce qui est abaissé élevé, on prend, ai bout de quelques jours, la résolution de raser les églises; beaucoup sont complètement détruites, d'autres perdent leurs coupoles. L;i splendide église collégiale de Saint-Maurice, où Rolhmann avait commencé son œuvre de destruction, n'est bientôt plus qu'un monceau de cendres. Pour anéantir tous les souvenirs du passé, on va jusqu'à supprimer les divisions de l'année chrétienne; le dimanche et les jours delête sont abolis; le mot église disparaît du langage usuel; une église s'appelle désormais « une carrière». La cathédrale prend le nom de « grande carrière » ; la cour delà cathédrale devient la a montagne de Sion ». Un jour, dans le dôme, on parodie^les cérémonies de la messe; des chats^ des chiens, des rats, des chauves-souris sont offerts sur l'autel parmi les huées et les applaudissements de la populace. Rothmaun monte en chaire, et explique à l'assistance que cette farce vaut toutes les messes du monde.
Le 27 février, le régime de la terreur est inauguré par la proclamation suivante : « Les habitants de Munster sont sommés, ou de recevoir le nouveau baptême ou de s'expatrier. » Des bandes armées vocifèn-nt dans les rues : c. Hors de chez nous, les impies! iJi 'u se lève, et va les punir ! » « Les Anabaptistes, » écrivait l'évê- «|ue,(' ont chassé de leurs maisons et de notre ville, pir leurs féroces menaces, tous les bourgeois honnêtes, hommes, femmes, enfants, réduits aujourd'hui à la plus extrême détresse; ils ont établi ceux de l.'ur secte et des nouveaux venus dans les demeures et biens des ecch^■^iastiques et des la'iques expulsés; des malades, des femmes eneeiutes, des inlinnes, hommes et femmes, chassés de Munster, en proie à une mortelle angoisse, ont si tristement péri qu'on n'a jamais entendu parler, en n'importe quel pays, d'aucun peuple iniidèle, turc ou^payen, traité avec une cruauté plus barbare. Les Anabaptistes ont fait des biens des expulsés un plus triste et plus délesta')le usage quo s'il se fût agide biens d'ennemis ou devoleurs: ils se sonl|)artagé toutes ces richesses, ilsen ontalmsé, tandis que quanlilé de pieuses et honorables gens, dépouillés de tout leur avoir, chassés
r.'présenlait les saMIIcs, a éié alTreusen:eiit aLîmr, et, devant le cliœiir, les slaturs tu boi.s scul|il(' du Sauveur cl de sa sainte Mère ont clé sci( es comme du bois vulgaire. Ou .s'en est servi pour construire ties lieux d'aisance. Ou i.e peut ass(z lli'lrir la conduite qu'ils ont tenue. » Zcilachr. des BerghclWn Ccschichlsverein, i I, p. 329 Ü3U.
de leurs propriétés, erraient dans des lieux étrangers, accablés de douleur, et clierchantçà et là abri etsubsistance. »
Tous ceux qui refusèrent de quitter Munster rcçurentun nouveau baptême. Le 2 mars, « la ville sainte était épurée; nul impie ne s'y trouvait plus ». « Les merveilles du Seigneur sont grandes et merveilleuses, » mandait Rollimann aux Anabaptistes des environs; « le Seigneur s'est tenu à nos côtés et nous a délivrés de la main de nos ennemis; saisis d'une terreur panique, ils se sont précipités en masse hors de la cité. Mais, selon les paroles du prophète, tous les saints doivent se réunir à Munster ; aussi m'est-il ordonné de vous écrire : Ilàtcz-vous de nous joindre avec tous vos frères, apportez votre or, votre argent, en un mot tout ce que vous possédez. »
Pour établir « le saint royaume parmi les enfants de Dieu », les prophètes, les prédicants et le conseil décidèrent que tous les biens seraient mis en commun, et que chacun apporterait aux chefs de la cité son argent et son or. Tous rapportèrent en effet. Le prophète Jean Mathys se chargea de garder la propriété commune, et, <( depuis ce jour, fut plus obéi que le bourgmestre ».
Dès la fin de février, l'évêque et ses hommes de guerre avaient commencé à cerner Munster. Mais les assiégeants manquaient de tout, de munitions, d'artillerie, d'argent. Faute de poudre, ils ne pouvaient tirer plus de douze fois en deux jours K Les rebelles, au contraire, bien protégés derrière leurs solides remparts, étaient abondamment pourvus de vivres. «Outre cela, les enfants de Dieu, appuyés sur sa force, étaient pleins de confiance, comptaient sur le secours de leurs frères éloignés, et, bien que peu nombreux, préparaient le massacre général de tous les impies. »
Le Ü avril, le prophète Mathys fut tué dans une sortie follement audacieuse dont il avait pris l'initiative. Jean de Leyde lui succéda, et le surpassa. Sur sa proposition, l'ancienne constitution de Munster fut abolie, et la ville sainte, à l'exemple de l'antique Israël, élit douze juges, établis législateurs souverains dans toutes les affaires civiles et ecclésiastiques. Maîtres absolus, ces juges avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets. « Tout ce que la Sainte Écriture condamne ou ordonne, » lisons-nous dans les «nouvelles tables delà loi », « les membres du nouvel Israël devront s'y conformer sans aucune iiésitation. »
Au nombre de ces commandements de l'Écriture, le prophète, les « anciens », les prédicants mettaient la pluralité des femmes. Le 23 juillet, Rotiimann fit connaître au peuple la volonté du Seigneur. Quiconque voulait être vraiment chrétien devait de toute
' Kellsü, p. 243-2ii.
nécessité avoir plusieurs femmes. Sous peine de subir le dernier supplice, les femmes, et même de toutes jeunes lilles, furent contraintes au mariage. Chacun eut autant de femmes qu'il en voulut prendre; Rotlimann en choisit quatre, Jean de Leyde, seize.
Tousceux qui s'élevèrent contre « le véritable évangile de la communauté des biens et de la pluralité des femmes » furent traités avec la dernière rigueur. Les crimes les plus effroyables ne tardèrent pas à se produire *. « L'exaltation religieuse, la volupté, la férocité se donnaient la main. »
« Les nouveaux enfants de Dieu, hommes et femmes, jeunes et vieux, saisis d'une sorte de délire ou vraiment possédés du démon, commencèrent à prophétiser. » Les femmes surtout semblaient hors d'elles-mêmes. » « Quelques-unes, » rapportent des témoins oculaires, « couraient par les rues en habits débraillés. D'autres s'élevaient du sol par bonds furieux, comme si elles eussent voulu voler. Plusieurs se roulaient dans l'ordure. D'autres avaient l'écume à la bouche : quelques-unes s'écriaient qu'elles voyaient Dieu le Père entouré de milliers d'anges, tenant une verge en sa main, et s'apprêtant à chàiier les impies ; d'autres se prosternaient devant un coq de cuivre servant de girouette et tout éclairé des rayons du soleil, prétendant que Dieu le l^ère était descendu en personne sur la maison. On les voyait parcourirles chemins semblables à des furies, annonçant l'avènement tout proche du Christ. Knipperdolling s'écria un jour, en présence de tout le peuple, qu'il sentait le démon s'emparer de son être; là-dessus il se jette à terre et se met à fouiller le sol avec son visage, comme un porc. Un autre jour, il tombe sur le sol l'écume à la bouche, et s'écrie à haute voix qu'il \a mourir, ou bien se lever pour aller rendre la vue aux aveugles, car telle est la volonté du Père 2. »
Après un brillant succès remporté sur les assiégeants, un nouveau prophèie, l'ortèvre Dusentschur, de Warendorf,convü(pia les habitants sur la place du marché (^septembre 153Ö), et leur annonça que le Père céleste venait de lui révéler sa volonté : Jean de Leyde, le saint, le prophète de Dieu, devait être élu roi de toute la terre et régner sur les empereurs, les rois, les princes et les puissants du monde enti«'r. Le trône et le sceptre de son père David lui seraient remis jusqu'à ce (|u'il plût au Seigneur de les lui retirer. « Alors Jean de Leyde s'écria qu'il avait eu la même révélation, mais qu'il remerciait son Père céleste d'avoir fait con-
1 VoY. GuESBiXK, dans Cobnelius, Miliislcrische GcschichIsqiieUcn , i. Il,
- \oY. CoiiNELius, t. Il, p. '-jQ. — UuciioLTZ, Uf liundcnbuud , p. 30U.
naître sa volonté à ses frères par l'entremise de Dusenstchur. Ensuite il supplia le Seigneur de lui accorder la sagesse et l'intelligence, et Dusenstchur tendit à l'élu du Seigneur l'épée que les douze anciens lui avaient confiée, oignit sa tête d'une huile parfumée, puis, au nom du Très-Haut, le sacra roi de la nouvelle Sion. Les prédicants se déclarèrent pour lui. Tous les rois et princes de la terre, affirmait Rothmann, lui seraient un jour assujettis.
Le tailleur hollandais réunit entre ses mains toute autorité, aussi bien spirituelle que temporelle; il signait ses édits : « Jean le Juste, roi du Temple nouveau, serviteur du Dieu très saint *. » H fit frapper des monnaies portant cette inscription : « Un roi juste pour régner sur tous ; un Dieu, une foi, un baptême. » il choisit Knipperdolling pour son ministre, Rothmann pour son orateur et son avocat, et composa son conseil de prédicants et de laïques. Lo nouveau « dominateur de la terre » s'entourait d'une pompe royale. Comme insignes de ses dignités, il portait deux couronnes d'or très pur artistement ciselé, l'une royale, l'autre impériale 2, Dans son harem, disposé à la mode de l'Orient, la reine Divora, veuve du prophète Mathys, avait la première place et vivait dans le faste et la magnificence. L'une des femmes du roi, dégoûtée de la vie révoltante du harem, rapporta un jour à Jean ses présents et, se prosternant à ses pieds, le supplia de lui permettre de quitter Munster. Le roi la conduisit aussitôt sur la place du marché, et là, en présence de tout le peuple, lui trancha la tête de ses propres mains. Pendant ce temps, un chœur de femmes chantait : « A Dieu seul appartient la gloire au plus haut des cieux! »Le roi, avec toute sa cour, dansa autour du cadavre sanglant.
Un jour, Jean le Juste fit assembler toute la population sur la montagne de Sion (c'est-à-dire sur la place de la cathédrale), à l'exception descinq cents hommes chargés de veiller aux remparts; il y avait là seize cents hommes valides, quatre cents vieillards et adolescents, et quatre mille femmes. Un grand le^^lin réunitlous les frères. Le roi et la première reine parurent avec leur suite, et se
* Voy. BüCHOLTZ, Urkundenhand, p. 3öi-3ü6.
* « Eiifii), M rapporte Kerssenbroick, « les choses allèrent si loin qu'il s'entoura d'un appareil royal, et revêlit des habits de roi II avait fait faire deux couronnes de l'or le plus pur, ornées de pierres précieuses; l'une était surmontée d'une lour, comme le sont généralement les couronnes royalt s, l'autre imitait la couronne impériale, car au diadème s'adaptaient des lames d'or, qui remontaient plus haut que la tète et venaient aboutir a une croix, le tout ciselé avec tant d'art et d'habileté que le travail et la patience de l'ouvrier étaient encore plus dignes d'admiration que la pureté du métal. Le roi ne tarda pasà se persuader qu'il régnerait dans l'avenir non seulement sur une partie du monde, mais sur tous les empires de la terre » Voy. Nokdhoff, dans la Zeilschr. für Bildende Kunst de V. Lüztow, X, p. 84.
340 I.r.S ANABAl'TlSTi:S DE MUNSTER ET PIIlLIPPiS DE HESSE. 1535.
mirent en devoir de servir les assistants. Le roi;, apercevant un étranger parmi les convives, s'approcha de lui et lui dcinandi: <.< A quelle foi appartiens-tu, et conjment oses-tu le présenter dans la salle du festin sans avoir la robe nuptiale? » Ayant prononcé ces mots, il lui trancha la tète, se rassit à table, et plaisanta du meurtre qu'il venait de commettre, allirmant que l'inconnu était un Judas qui s'était fourvoyé parmi les Irères avec de mauvais desseins. Après le repas, il distribua à tous des gâteaux ronds et blancs, et la reine servit du vin, tandis que tous deux en même temps prononçaient les paroles de l'institution de l'Eucharistie.
C'était par Tordre de Dieu, disait Jean, qu'il avait en main le glaive de la justice. Roi du peuple choisi, il était obligé d'avoir une cour magnifique; aucun de ses actes n'avait pour mobile l'ostentation, l'amour du faste. Son unique but était de procurer à Dieu la gloire qui lui est due, car pour lui il était mort à la chair; dans peu de temps, on le verrait environné d'un éclat autrement éblouissant, et tout le peuple d'Israël, assis sur de riches trônes, mangerait dans de la vaisselle d'argent; l'heure était proche, et bientôt il allait partir pour entreprendre la conquête de tous les pays de la terre.
Pour préparer cette grande expédition, douze ducs, élus avec l'assentiment du peuple, reçurent en expectative les principautés, les domaines ecclésiastiques ou laïques qu'il se proposait de conquérir aussitôt après le siège; les souverains de tous ces pays allaient être exterminés.
Le seul Philippe de Hesse devait'êtreépargnéet conserver ses étals; car bien qu'il eiît envoyé à Tevetjue de Munster quelques compagnies de lansquenets, les Anabaptistes espéraient le voir devenir un jour le zél('^ protecteur de la « vérité ». Le mauvais état de sa santé, un peu de crainte humaine, le retenaient encore. « Que les Papistes, les Babyloniens, s'opposent à nous et nous persécutent, leur culte les y autorise, et cela est naturel; mais que les Évangéliques, qui se donnent pour les fervents amis de la vérité et pour les vrais disciples de Jésus-Christ, approuvent et aident les chrétiens menteurs, comment qualifier une pareille conduite?» Les Anabaptistes avaient demandé aux prétendus Évangéliques s'intitulant Luthériens ou Zvvingliens de leur prouver la fausseté de leur doctrine, l'illégalité de leurs actes : « Mais jusqu'à ce jour, nous n'avons reçu d'eux aucune réponse sensée ; les Évangélicjues se contentent de nous traiter d'hérétiques. Si quelqu'un peut nous prouver que nous avons lorl, nous sommes tout prêts à donner satisfaction à la loi divine. » « Ce que nous souffrons, nous le soullrons pour la justice, aussi nr^ sommes-nous nullement abattus. » « Notre ori^uleestun feu cpie Dieu même attise, et toutes
LES anabaptistes; de MUNSTFR et PHILIPPE DE HESSE. 153o. 341
les eaux delà terre ne parviendraient pas à lY'teindre. Que le monde en pleure ou s'en raille, peu importe; !a petite pierre n'en deviendra pas moins grande montagne, et cette montagne dominera un jour la terre entière. »
« Cher Lips, » écrivait le « roi de la nouvelle Sion » au Landgrave Philippe, « tu n'ignores pas que le Christ a annoncé et que les prophètes ont rendu témoignage que les écrits prophétiques auraient tous leur accomplissement. Pierre a dit lui-môme, dans les Actes des Apôtres, qu'au temps de la restitution, qui a commencé le jour où la lumière de l'Évangile a pénétré dans la prison babylonienne, tout ce que Dieu a révélé par la bouche de ses prophètes s'accomplirait. » Jean de Leide conseillait au Landgrave de scruter attentivement les livres de l'xVncien et du Nouveau Testament et de s'instruire à fond du traitement que Dieu réservait aux Babyloniens, tandis que le peu[»le de Dieu, dans l'univers entier, parviendrait à l'empire souverain et à la gloire. Cette étude lui prouverait surabondamment que le roi de Munster n'avait point usurpé la couronne, et qu'il était vraiment l'élu du Seigneur *.
A cette lettre était jointe une confession de foi rédigée par Rolhmann et intitulée : « Delà Restitution, doctrine très orthodoxe de delà sainte foi et delà vie chrétienne. » Un y lisait : « C'est maintenant que le monde, corrompu par le péché, va être réparé. Par Érasme, Luther et Zwingle, la vérité a commencé à se faire jour. Mais elle va se manifester dans tous son éclat par le ministère de trois nouveaux prophètes que le monde jusqu'à ce jour a tenus pour de parfaits ignorants : Melchior Holmann, Jean Mathys et Jean de Leyde. » Après ce préambule, Rolhmann expose les articles de sa croyance et cherche éprouver, par des textes de l'Écriture, que la polygamie, que la communauté de biens et l'extermination des impies par le glaive des autorités sont ordonnées parla loi divine 2.
Philippe entreprit de réfuter cet écrit. Selon lui, la vraie doctrine avait d'abord été bien comprise à Munster, mais déjà les choses semblaient y prendre une mauvaise tournure; les Anabaptistes avaient trahi leur devoir; leur conduite envers les habitants de Munster était répréhensible. Leur doctrine de la foi et de la liberté de la volonté humaine était erronée. Le libre arbitre était une chimère, l'homme était réservé à un jugement qu'il n'était pas en son pouvoir de changer. (.( Si quelques-uns n'étaient destinés à un éternel châtiment, comment les autres pourraient-ils faire l'expérience de l'infinie miséricorde du Seigneur? » « Cessez-donc de
' Voy. Bdcholtz, t. V, p. 597 et suiv. — Rommel, t. II. p. .3.37, 339. - Voy. Keller, p. i4'J-l.jU. •