CHAPITRE IX
LA LIGUE DE SMALKALDE REJETTE LE CONCILE. — QUESTION d'un CONCILE NATIONAL. — CONCORDE DE WiTTEMBERG.
Dans l'entrevue qui avait eu lieu à Bologne entre le Pape et l'Empereur (24 février 1533), Gliarles-Quint et Paul III s'étaient réciproquement engagés à tout faire pour hâter la réuniondu Concile. Le Pape avait promis de réclamer au plus tut le concours des souverains chrétiens et d'envoyer ses nonces en Allemagnei.
Le2juinde cette même année, HugesRangone,évêque de Beggïo, nonce du Saint-Siège, accompagné d'un orateur impérial, se présentait à la cour de Jean-Frédéric de Saxe, à Weimar. Dans la lettre qu'il était chargé de remettre à l'Electeur, le Pape lui donnait le nom de « fils bien-aimé ». Il évitait toute allusion aux dissensions religieuses, toute récrimination sur le passé, et lui annonçait que sans attendre l'assentiment des souverains chrétiens, impatient qu'il était de voir le plus tôt possible la paix religieuse rétablie, il envoyait en Allemagne l'évêque de Reggio pour préparer les voies à la sainte entreprise et pour écarter tous les obstacles qui pourraient s'y opposer.
Clément YII ajoutait : « Le Concile sera libre, universel, semblable de tout point aux anciennes assemblées de l'Église chrétienne. Ceux qui y prendront part devront s'engager d'avance à se soumettre à ses décisions, puisque sans cette promesse il ne servirait de rien de promulguer des dogmes et de décider sur des points de doctrine. Les princes qui ne pourront y assister enverront leurs chargés de pouvoirs; jusqu'à sa clôture, toute innovation
' Voy. Weiss, t. II, p. d-7. — Voy. \e.Memorinle Aleandrianum. dans Laemmer, Munlissa, p. 139-143. Pour le rétablissement de la paix en Italie, le Pape, l'Empereur, les ducs de iMilan, de Ferrare, de Manloue et les républiques de Gênes, de Sienne et de Lucques, concluront, le 27 février 1533, ä Bologne, une ligue défensive. Weiss, t. 11, p. 7-19.
dans la religion sera interdite. Comme lieu de réunion, nous proposons Mantoue, Plaisance ou Bologne. Si quelque prince, par mépris, refuse de venir, le Concile n'en aura pas moins lieu. Si quelqu'un veut y mettre obstacle par la violence, TEmpereur et autres princes catholiques prêteront main forte au Pape pour le faire respecter. Six mois après avoir reçu l'assentiment des puissances chrétiennes, le Pape annoncera le Concile au monde chrétien, et l'ouvrira l'année suivante K »
L'Électeurrépondit au nonce et à l'orateur impérial qu'avant d'accepter cette invitation il voulait en référer à ceux de sa religion et réclama l'avis des théologiens de Saxe les plus influents : Luther, Juste Jonas, Bugenhagen et Mélanchthon. Tous ces docteurs, au début de la révolution religieuse, avaient réclamé à grands cris le Concile ; mais maintenant qu'il leur était présenté par le Pape et l'Empereur, ils le rejetèrent, par cela seul qu'il devait être organisé selon les traditions de l'antiquité chrétienne. « Accepter ces propositions. » dirent-ils, « serait rétracter d'avance, détruire et déshonorer notre Confession, l'Apologie, l'ensemble de notre doctrine et la conduite que nous avons tenue jusqu'à présent; ce serait en même temps approuver et adopter toutes les abominations papistes. » Luther, selon son usage, ne se servait, en parlant du Pape, que des épithètes de « menteur, d'homicide et de vampire » : « Le Pape ne veut écouter personne, ni Dieu, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni nous, il veut être et rester dieu, en dépit de tous les Chrétiens de l'univers; il entend ne faire, ne permettre que ce qui lui plaît. » « Au Concile, la parole de Dieu doit être le seul juge. Mais régler d'avance et in specie comment ce grand procès doit être conduit, s'engager à trouver et à élire des juges impartiaux, il est difficile de "s'engager d'avance sur ces points. Nous ferons mieux de nous en rapporter à l'Empereur in génère. A lui d'avoir l'œil ouvert, de veiller à ce que tout se passe équitablement et chrétiennement. Si l'Empereur manque à ce devoir, ne nous étant engagés à rien, nous n'aurons de responsabilité ni devant Dieu ni devant les hommes'. » Mélanchthon avouait que le droit de convoquer le Concile et la primauté dans l'assemblée appartenaient au Pape, mais il refusait, lui aussi, d'accepter d'avance les décisions de l'Église. Quant aux membres protestants de l'Empire, ils donnèrent leur réponse sous une forme blessante à la fois pour le Pape et l'Empereur. Ils ne pouvaient, dirent-ils, obéir à la lettre papale. L'Écriture, au Concile, devait seule primer et décider. Si le
î Raynald, ad a. 1533, n" 7-8. — Pallavicino, lib.III, cap. XIII. - LvTUER, Sammtl. Werke, t. IV, p. 14-20.
Concile devait être organisé selon les vues astucieuses du Pape, ils ne refuseraient pas de s'y rendre, pourvu qu'il se tînt en Allemagne, et qu'il ait la gloire de Dieu pour objet. Mais ils entendaient rester libres d'accepter ou de repousser ses décisions, selon qu'ils les trouveraient oui ou non conformes à la sainte Écriture i.
Le Concile fut ajourné et cela, au dire de Clément, par égard pour le roi de France qui était d'avis que l'état troublé de la Chrétienté ne permettait pas de le réunir ^. Mais en réalité le Pape redoutait le Concile '^. II s'était encore une fois rapproché de François \^% avec lequel il avait eu une entrevue à Marseille et s'était laissé séduire par ses belles et trompeuses promesses ''. Peu de temps avant de mourir. Clément reconnut ;, mais trop tard, que le véritable soutien de l'Église c'était l'Empereur et non le roi de France. Le 23 septembre 1534, il remerciait Charles-Quint de tout ce qu'il avait fait pour pacifier l'Italie et la Chrétienté et de tous les services qu'il avait rendus au Saint-Siège : « Parvenu à la dernière heure de ma vie, » lui écrivait-il, « je conjure Votre Majesté, par le Cœur de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, de garder toujours ses bonnes dipositions envers la Sainte Église, et de rester aussi zélé pour le bien de la Chrétienté, la dignité du Saint-Siège et la paix de l'Italie qu'elle l'a été jusqu'à ce jour, car tous ces intérêts sont remis à sa puissance et à sa loyauté ». »
1 Walch, t. XVI, p. 2281-2289. Voy. Bucholtz, t. IV, p. 294-293. —Pastor Rcunion sbeslrehungen, p. 88-89.
- Cléraent VII à Ferdinand, 20 mars 1534, dans Laemmer, Maiitlssa, p. 144-140, Voy. Bucholtz, t. IV, p. 296-297. Le duc deSaxe, George le Barbu, parla à Vergérius avec une amertume bien naturelle des délais apportés au Concile par le Pape, trop ami de la France : « Vellem quidem sanctiss. Dom. uti boni pastoris consilio, qui animam suam pro ovibus posuit et errabundam ovem ad nonaginta uovem oves reportavit, sicque se non vanis gallicis persuasionibus occuparet. Nam cum Franciscus semper nostro imperio malum machinatus sit, quomodo poterit bonum inire consilium deque statu Germania; aliud proponere, nisi quam favillas Germania; per flatum suum in flammam excitet, spretaque aquila summum pontificem insultet et ltali;e post noviter adeptam tranquillitatem iterum incendium praeparet, etc. » Voy. Gess, p. 48-30.
^ L'ambassadeur vénitien Antonio Soriano, très au courant de ces affaires, ècrivaitde Romeen 1533 au sujet de Clément VII et du Concile : « Dal canto di Clémente esso fu fugalo contutli i mezzi et con tutte le vie possibili e la paura di quelio, piu che ogn' altra cosa, vessoTanimo di Sua Santilà, di sorte che per tal causa Ella perdelte l'amicizia che avea con Cesare et con altri e finaimente le vita propria. » Albéiu, ser. II, vol. III, p. 312.
* Vers la fin de mai 13lil, Oswald Myconius écrivait de Bàle à Joachim Vadiau après s'être entretenu avec l'ambassadeur de France Guillaume de lieliay au sujet de l'entrevue de Marseille : « Habe persuasum tibi, Papa; apud RIassiliam egregia data verba esse, neque ulli seni magisuUa in fabula illusuni. Si lubet, amicis istbaec concredito, sed fidis, omuia enira coricaeis plena. » IIerminjard, t. III, p. 183-186.
' Raynald, ad annum 1534, n" 67.
Clément VII expira le 25 décembre lo3o. Le 13 octobre, à la joie générale, le cardinal Alexandre FarnAse, âgé de soixante-sept ans, fut élevé au pontificat suprême à l'unanimité des suffrages *. Il prit le nom de Paul III, et travailla avec le zèle le plus sincère, du moins au commencement de son pontificat , à la réunion du Concile. Comme les Protestants, rejetant la tradition et les développements historiques de l'Église, voulaient que la lettre morte et si diversement interprétée de l'Écriture fût l'unique règle des décisions du Concile, et qu'ils entendaient n'accepter ses décrets qu'autant qu'ils leur paraîtraient conformes à leur manière de voir, on ne pouvait guère s'attendre à la restauration de l'ancienne concorde, au retour à l'unité; mais on voulait espérer « contre toute espérance », et d'ailleurs, en dehors de la question protestante, on soupirait après la répression si nécessaire des abus, on attendait du Concile la réforme des mœurs, le relèvement de la discipline, et surtout cette entente entre les puissances chrétiennes, grâce à laquelle il deviendrait possible, en s'unissant,de repousser l'ennemi héréditaire du nom chrétien.
Paul III expédia donc de pressants messages à l'Empereur et à Ferdinand, puis il envoya ses légats réclamer le concours énergique des princes chrétiens, afin que le concile pût se réunir le plus tôt possible.
Pour l'Allemagne, son choix tomba sur l'évêque de Capo d'Istria, Pierre-Paul Vergérius, déjà nonce sous Clément VII à la cour de Ferdinand. «J'affirme, »écrivait Vergérius le 29 août lo3o à un se-
* Le 1Ö oct. 1531, G. de Casale écrivait de Rome à Norfolk, à propos de l'éleclion de Paul 111: « Hujus quidam creationis ingens in urbe gaudimn est. Is enimboDus vir et integer omnium opinione existimatur. Anlequam hue accederet, dicebat se, si unquam licuerit, Concilium indicturum ; suiqueeum in eadem opinione perseverare affirmant. Çerle nulla unquam Pontificiselectio sincerior et sanctior extitit. » Voy. Stale-Papers, t. Vil, p. 573. Le 4 nov. 1534, Gilbert Cousin écrivait à Boniface Amerbach : « Uicitur esse nobilis.doctus et doctorumbominum amans, moribus sobriis ac philosophicis. » Hermixjard, t. lll,p. 221, note 10. — Le Pape signala son avènement au trône en élevant à la dignité cardinalice des hommes vraiment supérieurs. Voy. Raxke, Päpste, t. I, p. 147, 243 et suiv. Riffel t. 11, p. 505. De Redmont, t. 111, partie, 2b, p. 491. — Le 7 avril 1537, Hosius écrivant à Reginadl Pole, lui dit, parlant de Paul 111 : « Si quis cognoscere cupiat qui vir Sit. qua prudentia intelligentiaqne, quibus moribus praeditus, non aliunde facilius et rectius conjecturam fieri posse.quam ex iis quos in consilium suum adhibendos atque in amplissimo istodignitatis gradu ponendos pulavit. » Voy. Hipler t. 1, p. 44. Le Consilium delectorum Cardinalium et aliorum Prjelatorum de emendanda Ecclesia. Voy. Le Plat , t. 11, p. 596, et suiv. Voy. le discours de Sadolet dans Laemmer, Mantissa, p. 204, écrit et publié vers le mois de novembre 1536.. Voy. la remarque de üittrich dans Vllistor. Jahrbuch der Gürres-Gesellschaft (1882), t. 111, p. 687, note. — Consilium quatuor delectorum a Paulo 111, super reformatione s. Romanae Ecclesias; Dittrich, Regesten, p. 279-288, vers juillet 1537 , Toy. p. 102, n" 245.— Dans sa jeunesse, la conduite d'Alexandre Farnèse n'avait pas été sans reproche. 11 avait un fils et une fille naturels, reconnus de lui.