‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 142 sur 572 · LUTHER ET LE LÉGAT VERGÉRIUS · texte numérisé non relu

LUTHER ET LE LÉGAT VERGÉRIUS

lettre flatteuse à Mélanchthon pour l'inviter à venir le voir à Paris*. En même temps, il assurait les Luthériens, par l'entremise de du Bellay, qu'il partageait leurs opinions sur la plupart des points disputés, et que les doctrines de la justification, du libre arbitre et de l'Eucharistie lui agréaient particulièrement. A la vérité, les théologiens français soutenaient avec énergie le dogme de la transsubstantiation, mais, disait du Bellay, le roi est seul maître en son royaume -, et parfois il montre quelque velléité de suivre l'exemple d'Henri VllI et de se déclarer le maître absolu des consciences et l'arbitre snprême de la foi. Quant au Pape, François était d'avis qu'il n'avait la prééminence sur les autres évèques que de par le droit humain et point du toutdepar le droit divin 3. L'ambassadeur français, au nom de son maître, pria les Alliés d>? Smalkalde denerien décider au sujet du Concile avant d'en avoir délibéré avec lui et avec le roi d'Angleterre.

Mais sans avoir besoin de ces insinuations, les membres d'Empire Protestants et leurs théologiens étaient décidés d'avance à repousser les avances de Rome. Luther dit à Yergérius qui était venu l'entretenir à Wittcmberg : « Nous sommes maintenant éclairés sur toutes les vérités de la foi par la lumière directe du Saint-Esprit, et par conséquent nous n'avons aucunement besoin de Concile. Cependaut je ne le repousse pas, et je veux mourir si je n'y défends mesprincipes contre lemonde entier; ce qui sort de mes lèvres n'est pas ma propre indiguation, c'estcellede Dieu 3. » De son

de femmes. » Mémoires de Tavannes, t. XXIII, p. 217. — Voy. le mémoire de Tornabuoni daté du 24 avril lo39, dans Desjardins, t. III, p. 16-17.

*■ Dans la lettre par laquelle du Bellay presse Mélanchthon d'accepter l'invitation du roi, il dit en pariant de François l"' : « Inlelliges, eum neque a te, neque a dogmatis vesiris maximopere esse alienum. » Seckendouf, t. III, p. 109.— Voy. a lettre de Mont à Henri \"111, Slale-Papers, t. Vil, p. 626. — Henri VlH fit tout ce qu'il put pour empêcher le voyage de Mélanchthon. Mont ù Cromwell, 7 sept. 1535, Stale-Papers, t. VU, p. 629.

^ « ... esse enim solum, qui in regno suo imperet. >< Déclaration de l'ambassadeur de France du Bellay à Smalkalde, 20 déc. 1333. Coiy. Reform., t. Il, p. 1014-1018.

^ Voy. la note précédente. Le clergé français pensait autrementi. « Ce clergé, » écrivaient Heynes et Mont de Heims le 7 août 1533 à Henri VIII, était d'après tout ce qu'ils voyaient et entendaient, « whoUi dedicat to the Bischop of "Rome and highly estemilh his autorite ». Slate-Papers, t. VII, p. 623.

* Walch, t. XVI, p. 2296 et suiv. — Voy. la relation de Vergérius(12 nov. 1333) dans Laemmer, Analecta Homana, p. 128-136, Bucholtz, t. IV, p.3U2-303. — Luther fut prié à dîner chez le nonce : « Il revêtit ses plus beaux habits, suspendit à son cou une chaîne d'or, se fit raser, et mit un grand soin à l'arrangement de sa chevelure: puis il dit à son barbier étonné qu'il voulait paraître jeune à l'envoyé du Pape, afin que celui-ci vît bien qu'il avait encore la force d'entreprendre de grandes choses. Le barbier objecta qu'il allait scandaliser les seigneurs romains; à quoi Luther répondit qu'il en avait bien

3S2 AFFAIRE DU CONCILE. 153C-lo37.

côté, rÉlecteur de Saxe assurait au légat que la doctrine luthérienne navait rien emprunté à la sagesse ou à l'imagination des hommes; ce qui était humain, était sujet à l'erreur, au lieu que la nouvelle doctrine était fondée sur l'inébranlable rocher de la parole de Dieu, et n'avait besoin, par la grâce de Dieu, ni des censures, ni de l'approbation do Rome. Dans leur réponse au légat, les Alliés de Smalkalde repoussaient « tout concile dont le Pape aurait tracé d'avance le programme », et annonçaient l'intention d'élire parmi toutes les classes de la société des juges doctes et impartiaux, chargés par eux de prononcer sur les points controversés en se conformant strictement à la parole de Dieu *.

Luther enseignait au peuple que « l'Église du Pape était l'école de Satan et que Satan y enseignait publiquement l'iniquité. « Celui qui a l'audace de dire au Christ : Tu es un hérétique et ta doctrine est celle du démon, tout en sachant fort bien que Jésus-Christ est l'unique Maître et Seigneur, celui qui ose ainsi injurier en face le Sauveur du monde, est sans doute possédé non par sept démons mais par soixante-dix-sept tonnes de démons. Voilà pourtant le crime que commet l'Église du Pape, avec une savante astuce - ! »

C'est par de pareilles assertions qu'on s'efforçait de justifier aux yeux du peuple qui, las des dissensions religieuses et de leurs déplorables conséquences, soupirait après le Concile, la résolution qu'on avait prise de le rejeter.

Le 2 juin 1536, Paul 111, malgré la querelle survenue entre l'Empereur et le roi de France, publiait une lettre-circulaire invitant les nations chrétiennes au Concile général qui devait

l'iulenlion, ayant élé assez scandalisé, lui et les siens, par ces beaux messieurs et que c'était ainsi qu'il fallait agir avec les renards et les serpents. Là-dessus le baiLier souhaita que Dieu lût avec lui et convertit par sa bouclie les seigneurs de Rome. Mais Luther répondit : « Je ne les convertirai poinl, seulement il se peut laire que je les chapitre de la bonne sorte avant de les laisser aller. » Lorsqu'il eut prit plaça avec Lfugenhagen dans la voiture qui devait les conduire chez Ycrgérius, il s écria en riant : « Voilà le carrosse du pape allemand et du cardinal i^oméranus, les deux instruments du Seigneur ! » — Köstlin, t. II, p. 1573.

1 Corp. Reform., t. H, p. '.182-989. o Un synode comme celui que réclamaient les Prolestants, » dit Hiifel (t. 11, p. 495), « aurait de beaucoup dépasse dans son étrange bigarrure, dans ses proportions énormes, l'assemblée de la Convention nationale eu France. »

- Eliiche Sprüche widcr chis Conciinnn Obslanliense, etc., voy. Sammtl. \\'erlce, t. XXXI, p. 392-411, — Aussclireilen eines lieiligen freien c/irisilic/ien Concils, 1535, p. 411-41Ü.

LES ALLIÉS CONTRE LE CO.NCILE. l-'îST. 383

s'ouvrir à Mantoue au mois de mai de l'année suivante. Cette lettre se taisait absolument sur la forme du futur concile, et ne faisait aucune allusion aux anciennes assemblées de l'Église, pour ne point réveiller les susceptibilités protestantes. Par des dépêches particulières, Je Pape informa les princes chrétiens du Concile, les exhortant à conserver ou à rétablir dans leurs États la concorde et lunion. Pierre van der Vorst, évêquc d'Acqui, fut envoyé aux princes allemands des Pays-Bas. A Vienne et près des Catholiques allemands ce même prélat fut accueilli avec de grandes marques de respect. Au contraire, les princes protestants, alors réunis à Sraalkalde, le reçurent avec l'intention évidente de le mortifier (février 1537).

Jean-Frédéric ne voulait pas lui donner audience; puis, étant revenu sur sa décision, il refusa de lire la bulle et les deux brefs du Pape. Le Landgrave de Hesse et les ducs de AYurtemberg, de Poméranie et de Lunébourg firent savoir au légat qu'il pouvait s'épargner la peine de venir les visiter. L'attitude du prélat resta calme et digue, fleld, le vice-chancelier de l'Empereur, rencontra, au sujet du Concile, la même résistance obstinée. En vain rappelait-il aux Protestants tout ce que l'Empereur avait fait pour obtenir du Saint-Siège la réalisation de sa promesse : «La plupartdesnations chrétiennes et la plus grande partie des membres du Saint-Empire, » leur disait-il, « prendront part au Concile; il ne vous sied point de vous croire un meilleur jugement, un zèle plus éclairé que toutlereste de la Chrétienté. Le Pape vous offre le Concile sans fixer d'avance les points sur lesquels porteront les débats, sans TOUS poser aucune condition. 11 veut le réunir sinon en Allemagne, dumoins dans un pays inféodé à l'Empire, ou dans une ville proche de la frontière. Et quel autre moyen voyez-vous de restaurer l'unité de l'Église et de rétablir la paix? La patrie, au lieu d'être un bercail paisible, ressemble de plus en plus à un antre de bêtes féroces prêtes à s'entredévorer. Seul le Concile peut ramener entre les peuples chrétiens la concorde sans laquelle nous ne pourrons triompher de nos ennemis. »

Ce moment fut aussi décisifpour les destinées du peuple allemand que celui où le Pape Adrien Yl, en 1523, s'adressant plein de confiance à ses concitoyens , les avait suppliés de travailler avec lui à la pacification de l'Église et au maintien de la constitution de l'Empire. Comme au temps d'Adrien, le Saint- Siège était alors sincèrement résolu à apporter aux abus ecclésiastiques des réformes radicales aussi bien qu'à restaurer l'antique discipline, et le Concile, alors comme autrefois, lui semblait le meilleur remède à appliquer aux maux dont gémissait l'Église.

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