LES ALLIÉS CONTRE LE CO.XCILE
tour, les Protestants l'accusaient de soutenir une doctrine impie, le Pape s'attribuerait le droit de les condamner, d'intelligence avec ses évêques, qu'attachait à sa cause un serment sacré. De plus, il allégua que les princes ne regardaient pas Mantoue comme un lieu propice à la réunion d'un Concile, le duc régnant leur étant suspect; puis il leur était impossible d'envoyer au Concile leurs théologiens et prédicateurs dont ils ne pouvaient se passer chez eux. D'ailleurs ils étaient persuadés do la parfaite orthodoxie de leur doctrine; elle était, sans aucun doute possible, la pure et vraie doctrine de l'Église catholique, de l'Église de Jésus-Christ. Ils n'avaient proposé aucun nouveau dogme; ils s'étaient bornés à expliquer et à remettre en lumière la doctrine delà véritable Église. Ils n'étaient pas responsables de la scission actuelle, étant fermement résolus à ne jamais se séparer de l'unité catholique *.
Telle fut la réponse que firent au légat et au vice-chancelier de l'Empereur les Alliés de Smalkalde par l'organe de Mélanchthon.
Dans le recez de leur assemblée (6 mars 1337), ils s'engagèrent, pour tout ce qui concernait le Concile, à se prêter les uns aux autres un mutuel appui : « Car nous et nos prédicants pourrons être inquiétés de bien des manières. Aussi, sans la décision de tous, aucun de nous ne pourra-t-il accepter le Concile, quand bien même le Pape, usant à notre égard d'une feinte indulgence, offrirait d'accorder aux membres laïques de l'Empire voix délibérative au Concile, et promettrait de trancher les questions débattues en recourant aux textes mêmes delà sainte Écriture; car un jour peut-être le Pape nous fera des propositions sem'olables, sûr d'avoir toujours la majorité pour lui. ^ Les Alliés s'engageaient aussi à s'abstenir, dans le cas où le Concile leur offrirait de traiter avec eux « cordialement et chrétiennement » sur les points débattus, tout en exigeant d'eux la promesse de se soumettre d'avance à ses décrets '^.
Aléandre et Campcggio avaient eu raison de dire à maintes reprises dès le début de la révolution religieuse : « Lorsqu'ils en appellent à un concile général, les Protestants ne sont pas sincères. ))
• Pastor, Reunionshesirehungen, p. 93 et suiv.
^ Recez des Etats de Smalkalde (mardi apèrs Oculi), G mars 1537, Archives de Francfort, Religions- Aynigung, fol. 218. « On se demande, » dit Preger (FI. lllyrirus, t. I, p. 114), «ce qui serait arrivé si, le Concile ayantété réuni dans les conditions que désiraient les Protestants, la Confession d'Augsbourg y eût étécondamnéi', et que l'on eût donné une autre interprétation à l'Ecriture. La réponse est simple : 12n cî cas les Evangéliqties n'eussent pas oljji à leur propre concile. »
38G PROJET d'un ANTI-CONCILE PROTESTANT. 1537.
ni
L'Électeur et le Landgrave ne se contentèrent pas de repousser \o Concile offert par le Pape. Pliilippe, par l'orfiane do ses théologiens et de son vicc-cliancelier Ferrarius,uc larda pas à proposer la réunion d'un « concile national évangélique». Les Grecs et les Bohèmes^ disail-il, avaient donné l'exemple de semblables assemblées ; aux conciles de Rome, ils avaient opposé les leurs *. Depuis longtemps, l'Électeur regardait comme une mesure de nécessité urgente la publication d'une sorte de formulaire où Luther résumci-ait les articles de foi enseignés et prêches par lui jusqu'à ce jour, et voulait qu'assisté « de ses évoques coadjuteurs et de ses ecclésiastcs » Xprédicants), il réunisse « un concile libre, universel et chrétien ».
Accédant au désir de l'Électeur, Luther rédigea les Arlicles de Smalkalde, où il s'écartait on plusieurs points essentiels de la Confession d'Augsbourg 2 ^ et s'élevait avec une violence de langage incomparable contre la messe et contre le Pape. « La messe,)) disait-il, « c'est une abomination exécrable, uue comète monsirueuse , traînant après elle d'innombrables abus, engendrant et propageant la vermine et les ordures de l'idolâtrie, et avant tout le purgatoire qui, malgré ses chimériques opouvanles, ses messes privées et ses trafics, n'est pas plus à redouter que le fantôme du diable. Le Pape, c'est le véritable Antéchrist ; il se met au-dessus de tous les évêques, il usurpe la place de Dieu et du divin Rédempteur, ce que n'ont jamais osé faire les Turcs ni les Tartaros. Pour tout dire, en un mot, le Pape c'est le démon en personne ; il répand ses mensonges impies au moyen des messes, du purgatoire, des vœux religieux, du mérite des œuvres; il gouverne les hommes comme s'il était au-dessus de Dieu ; il s'élève contre Dieu môme, condamnant, torturant, exterminant tons les chrétiens (\m n'exaltent point son exécrable autorité et ne le mettent point au-dessus de tout. Aussi, de même que nous ne devons pas adorer Satan et l'appeler maître et seigneur, nous ne pouvons pas davantage accepter la loi de son apôtre, le Pape ou l'Antéchrist do Rome. Nous refusons do le considérer comme notre chef et notre maître, car le propre de son pouvoir c'est le mensonge, c'est la ruine des corps et des âmes.
< ROUHGL, t. I, p. 417.
* Voy. IIei'PE, Die confessionnel Ir IJnhricLlini;/, p. 80 et siiiv. « Les Jésuites de Dilliiifj^en avaient raison de soutenir que les arlicles de Sinaii<alde contredisaient la (confession d'Augsbourg. » (p. 88, note 1.)
POURQUOI LUTHER NE CONVOQUA POINT l' ANTI-CONCILE. 1537. 387
Bien éloignés d'aller lui baiser les pieds en l'appelant « très g-racieiix seigneur », nous lui envoyons ce salut que. selon Zacharie, l'ange adresse au démon : « Que Dieu te confonde, Satan * I »
L'Electeur se déclara entièrement satisfait des Articles de Smalkalde. Il était fermement convaincu que tout ce que Luther enseignait était divin, et que tous devaient se soumettre à sa doctrine, sous peine d'encourir la terrible sentence du Christ : « Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon Père céleste.» Lesthéologiensprotestantsréunis à Smalkalde furent invités à signer les Articles et durent promettre d'en faire toujours profession. Tous signèrent et promirent -.
Quant au « libre concile chrétien » que devait convoquer Luther « assisté de ses évêques coadjuteurs et de sesecclésiastes», l'Électeur voulait qu'il eût lieu dans certaines conditions : « Au sein de la libre assemblée rien ne sera proposéàla discussion qui n'ait son fondement bien établi dans la sainte Écriture. Les maximes humaines, les lois, les écrits du passé n'y auront plus pour les consciences la moindre valeur, la moindre autorité. On imposera silence à celui qui parlerait des décisions des anciens conciles. On écrira à l'Empereur pour l'informer respectueusement de la réunion de l'Assemblée chrétienne qui s'ouvrira à Augsbourg, atîn qu'il ait plus de facilité pour s'y rendre. » Ainsi l'Électeur allait jusqu'à présumer que l'Empereur consentirait à assistera un concile présidé par Luther.
Pour protéger le synode protestant, une armée d'au moins quinze mille fantassins et trois mille chevaux cernerait Augsbourg. Et pour lui donner « quelque peu de prestige », deux cent cinquante prédicants et juristes au moins s'y réuniraient 3.
Mais un premier et grave obstacle vint contrarier tous ces plans. Peu de temps après son arrivée à Smalkalde, Luther eut une si violente attaque de son mal (la pierre) que l'on craignit un moment pour sa vie. Sur son lit de douleur, il composait des vers
' Sânmifl. Werke, t. XXV, p. 109-146. Les pamphlets anonymes les plus haineux dirigés contre le Concile (Voy. Voiot, Prt.<;r/uJ/Ze (418-429) n'égalent pas à beaucoup près Lutlier en violence de langage.
* Mélanchthon seul eut le courage d'ajouter ces mots au bas de sa formule d'adhésion :
« Je tiens que nous devrions concéder au Pape la primauté sur les évêques, primauté qui lui a toujours été attribuée y?o-e /annono, pourvu qu'il consente à tolérer l'Evangile ; et cela pour l'amour de la paix et de la concorde, et à cause du grand nombre de chrétiens qui lui sont soumis ou le seront dans l'avenir. » Sänuy^fl. ^^e1kp, t. XXV, p. 144. — Voy. Köllner, p. 447-451. Dans les éditions suivantes de» Articles de Smalkalde, la déclaration de Mélanchthon fut retranchée.
' Corp. Reform., t. 111, p. 139-144. — Voy. Pastor, Réunion hestrebitnf/en, p. 95.
388 POURQUOI LUTHKIl NE CONVOQUA POINT l'aNTI-CONCILE. 1537.
contre les démons et le Pape, « ces scélérats ». « Je voudrais vivre jusqu'à la Pentecôte, » disait-il, « pour flétrir à la face du monde entier la Bête romaine et son royaume maudit; je le ferai très certainement, si Dieu me prête vie ; aucun diable ne m'empêchera de le faire. » « Lorsque le mal le pressait avec violence, » rapporte un de ses panégyristes, « il s'écriait: « Oli! si seulement il y avait ici un Turc pour m'achever! Mais je vois bien qu'il me faudra mourir tandis que mon corps est encore sain et robuste. Et cependant je mourrais sans regret, si ce légat du diable n'était à Smalkalde, tout prêt à crier sur les toits que je suis mort dans les angoisses et dans l'effroi! » Luther fut obligé de quitter Smalkalde. En retournant chez lui, il fit son testament. Il léguait à ses amis les prédicants l'exécration du Pape. Jusqu'à leur dernier soupir, ils devaient se montrer les ennemis acharnés de l'idolâtrie papiste, car Dieu ayant déjà condamné l'Antéchrist, il était défendu à tous de soutenir son exécrable autorité, soit par la plume, soit par les armes *.
Eu proie à de cruelles tortures, il ne pouvait songer à convoquer l'anti-concile ; mais la maladie ne fut pas le seul motif qui le contraignit à y renoncer.
Lorsqu'en 1533 il avait été question pour la première fois de réunir un concile protestant, les théologiens de Saxe s'étaient montrés peu favorables à ce projet. « Une assemblée de ce genre, » avaient-ils dit, « n'aurait aucune autorité, parce qu'on ne tarderait pas à s'apercevoir qu'il n'y a point d'union entre nous. Avant tout, il faut songer à nous mettre d'accord 2. »
Or, depuis cette époque, la désunion des prédicants, la confusion, les malentendus n'avaient fait qu'empirer 3.
* Voy. Keil, Luthers Lebensumstände, t. III, p. 92, 105. « Au temps où Luther altribuait ses souffrances au diable qui, prétendait-il, lui faisait expier chèrement la victoire roniporlée sur le royaumedu Pape, l'idée que le démon et le Pape s'étaient ligués pour le perdre prit dans son esprit une force singulière. Les mots : pape et diable finirent par se confondre totalement dans sa pensée, et toute crise nouvelle de son mal augmentait en lui la haine contre leurs auteurs prétendus. Kn quittant Smalkalde, il dit aux prédicants qui l'accompagnaient : « Que Dieu vous remplisse tous de haine contre le Pape ! » souhait vraiment superflu, adressé à des hommes dont l'opinion du maître et l'applaudissement des puissants réglaient entièrement les croyances. Fiers de s'être affranchis de l'obéissance envers les hommes, ils se courrouçaient contre ce qu'ils appelaient << les maximes humaines », sans s'apercevoir qu'ils se renfermaient de plus en plus dans le cercle étroit de ces formules, de ces définitions dogmatiques qu'un homme, doué d'un génie supérieur, avait détachées du vaste domaine des idées religieuses, et déclorait représenter seules le véritable Christianisme. Jamais l'esprit de parti ne fut plus violent qu'à celte époque. » Voy. Ch. Menziîi., t. 1, p. 283-284.
» Lnllier's ^dmmtl. Werke, t. LV, p. 20.
^ L'ambassadeur de Venise, Nicolas Tiepolo, écrivait à sou retour d'Allemagne
POURQUOI LUTHER NE CONVOQUA POINT l' ANTI-CONCILE. 1337. 389
« Ce qui me fait le plus de mal, » écrivait Mélanchthon en 1536, « ce sont les dissensions religieuses qui déchirent les Églises et les états ^. » « Les consciences faibles sont troublées, » écrit-il ailleurs. « on ne sait quelle secte suivre. Dans ce bouleversement général, les âmes se prennent à douter de tout -. » « On écoute avec avidité ces prédicanls démagogues qui semblent ouvrir toutes grandes les portes de la liberté, et donnent libre carrière à toutes les passions humaines. Dans leurs prêches, plus cyniques que chrétiens, ces hâbleurs vont criantpartoutqu'ona tort d'en revenir à lanécessité des bonnes œuvres. La postérité s'étonnera sans doute qu'il ait existé un siècle aussi en délire que le nôtre, et dans lequel tant de folies diverses aient pu trouver du crédit ^. » L'anarchie religieuse menaçait de s'établir en Allemagne et Mélanchthon le prévoyait avec douleur.
A son retour d'un voyage dans le Palatinat et en Souabe, il écrivait à Myconius (novembre 1336) : « Si tu avais été des nôtres, si tu avais vu comme nous le lamentable état où sont les églises, ruinées, dépouillées en tant de localités, comme nous, lu souhaiterais sans aucun doute avec ardeur, avec larmes et soupirs, que les princes et les savants songeassent enfin aux moyens de venir en aide aux paroisses '\ » L'année suivante^ il écrivait à son ami Veit Dietrich « Vois combien est partout affreuse la détresse des Églises, et comme il est difficile de les administrer! Partout nos confrères se querellent, partout ils fomentent des troubles et des séditions. Nous vivons comme des peuplades nomades ; personne n'obéit en n'importe quoi à n'importe qui ^. v
Dans de telles circonstances, quels bons résultats pouvait-on se promettre de la réunion d'un concile luthérien?
en 1512 ; « la somma a taiita licenza per che siano venuti in alcun luogo questi popoli, che a ognuno vogliono che sia lecito parlare e predicare délia fede, e levar uuove selte, secondo il libito loro, la quai cosa pona estrema confusioiie la ogui luogo. Ogûi bassa e vil per!^oua, ogui lemiua vuol dispulare dellEvaugeliu e délie epistole di sau Paulo et délia fede... et uou solameiite l'una cilla daU'allia, ma inuiia medisima casa le persona si laciano ira se di t'ede diverse, ed andaiido poi di tempo iu tempo di maie in peggio, si perda del tutlo ogni religioue, e si lorna alla fierezza aiilica di vivere. » Daus les pays où rancieiice loi subsistait encore, le peuple était attiré« a qualcuua di queste sctle per la licenza del vivere più libero e secondo incliiiazione dell' appelilo proprio e libertà maggiore che ciascheduna gli concède ». i^'Allemagne entière, ajoutait liepolo, semblait pencher vers l'abime, et des guerres civiles étaient à craindre. Voy. Albéui, ser. 1, vol. 1, p. 128-129.
^Corp. Reform.,\. 111, p. 178.
- a Infirmae conscientiae perturbantur, uesciunt ulram sectam sequi debeant. In eo errore incipiunt de tota religione dubitare. » Corp. Reform., t. 111, p. 2oU.
^ Crop. Reform., t. IU, p. 337.— Voy. 488. \)ohi.ïSuï:n, Reforvialion, t. l,p. 373.
* Corp. Reform., t. 111, p. 187.
* Corp. Reform., t. 111, p. 4G0, 488. « La Germanie est divisée en beaucouj) de