‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 145 sur 572 · TENTATIVES DE CONCILIATION ENTRE LUTHÉRIENS ET ZWINGLIENS · texte numérisé non relu

TENTATIVES DE CONCILIATION ENTRE LUTHÉRIENS ET ZWINGLIENS

Mais il était du moins un malentendu, cause d'innombrables calamités, de cruelles angoisses de conscience, qui pouvaitétre retranché ou dissimulé, c'était ce dissentiment au sujet de la Gène qui, depuis si longtemps, divisait Luihérieiis et Zwingliens. Ce dissentiment une fois écarté, rien n'empêcherait plus les Suisses d'adhérer à la Confession d'Augsbourg et alors, redevenus frères, Suisses et Allemands pourraient combattre ensemble les papistes et leur infernale doctrine. Martin Bucer douta longtemps qu'on pût trouver une formule capable de satisfaire les deux partis. Partisan de cette « philosophie de la dissimulation » ((u'avait jadis prônée Mélanchthon , il avait constamment cherché à nier les dissidences qui subsistaient au fond des cœurs. Le prédicant Ambroise Blarer était comme lui pour la dissimulation, disant que si jamais elle pouvait être excusable, c'était en cette affaire K Mais eniin Bucer, toujours ingéniuux à trouver des faux-fuyants, crut avoir découvert une détinition capable de réunir les deux partis. Il en parla d'abord à Mélanchthon sur les vives instances du Landgrave qui, dirigé surtout par des vues politiques, avait toujours regardé comme « peu importantes » les disputes sur l'Eucharistie. Alin que« les buveurs de sang, les papistes homicides », ne triomphassent point de la désunion des nouveaux croyants, Luther, oubliant les anathèmes lancés jadis par lui contre les sacramentaires, se déclara disposé à la conciliation 2. H remit à Mélanchthon, alors à Gassel, une instruction où, pour la doctrine de l'Eucharistie, il s'appuyait non seulement sur l'Écriture Sainte, mais aussi« sur la perpétuelle croyance de l'Église universelle », et faisait remarquer qu'il serait témérairede s'imaginer « que l'Église aitpu errersurcette matière durant tant de siècleset dans toute la Chrétienté ». « Mais, » ajoutait-il,« comme sesadversaires étaient sansdoutedebonne foi en restant attachés à l'opinion contraire, » il consentait à tolérer leur manière de voir 3. 11 se déclara donc satisfait de l'habile définition

sectes et de croyances diverses, x écrit Sébastien Franck; « de telle sorte que jusqu'ici on en compte bien dix principales, et l'on n'eu voit pas la un. » « Chaque secte a ses docteurs, ses chefs, ses pasteurs, et personne maintenant ne pourrait donner de renseignements exacts sur la religion des Allemands; un volume enliar ne suffirait pas pour énumérer toutes les sectes et les sectes des sectes. » Cusmof/raphii;, 44* et 44 b. » Le monde veut et doit avoir un Pape, » dit plus loin Franck; « dût-il le voler ou ledéterrer, il lui eu faut un et si on lui en donnait un tous les jours à choisir, il eu cherclierait encore un autre. » Cosinorjraphie, 103*.

' Voy. les lettres de Bucer et de blarer des 12 et 23 dèc. 1531, dans Fhüssei., p. 2:12-233.

ä Lettre du 17 oct. 1534 à Philippe de liesse. Voy. de W'iirri:, l. IV, p. Äiy-«GO.

■■i Voy. i->E WiiTTE, t. iV. p. 570-572.

CONCORDE DE WITTEMBERG. lo3C. 391

de Bucer que Mélanchtliou lui avait apportée de Cassel ; il écrivit des lettres cordiales aux Zwingliens d'Augsbourg et de Strasbourg, et leur assura (\iie rien désormais ne s'opposait plus à la parfaite concorde de tous les Protestants. Pour sceller la réconciliation, Bucer et plusieurs prédlcants de l'Oberland se réunirent au mois de mai 1536 à Wittemberg.

Mais ils se trouvèrent en présence d'un tout autre homme que celui qu'ils s'étaient attendus à rencontrer. Peu de temps avant leur arrivée, l'Électcurde Saxe avait enjoint àLuther de se tenir inébranlablement attaché aux articles de la Confession d'Augs bourg et à l'Apologie, et de ne pas faire la plus petite concession aux prédicants suisses*. Luther, aussitôt, était entré dans ses vues, ce qui ne l'empêchait pointde reprocher aux prédicants do l'Oberland d'étredans une dépendance servile do leurs gouvernants pour les affaires religieuses. A force de ruses et de duplicité, on pensait, dit-il, se rapprocher de lui. On se proposait de le duper, lui et ses amis, mais il n'en serait pas ainsi; il sommait ses adversaires de rétracter publiquement ladoctriiie qu'ilsavaienttenue jusque-là pour orthodoxe, d'en reconnaître franchement l'erreur, et de se souineltre à la formule qu'il avait lui-même donnée, la seule vraic^ la seule admissible, et à laquelle rien d'étranger ne devait se mêler 2.

A cette déclaration imprévue, le prédicant d'Augsbourg, Wolfgang Musculus, s'écria dans sapremière surprise : « Hélas! qu'est-ce que cette vie? Il nous faut maintenant implorerla clémence de Lutheret tomber à ses pieds comme s'il était un second pape! Nous allons donc avoir une papauté nouvelle? » Mais le luthérien Schradin lui répondit avec beaucoup de bon sens : « De quoi vous plaignez-vous? Quel démon vous a poussé à venir ici? Pourquoi avcz-vous apporté vous-même votre hommage?Luther ne vous avait pas prié de venir! Ecoutez-moi, seigneur Souris, attendez-vous à des choses plus merveilleuses encore ; nous saurons et apprendrons bientôt lequel des deux est le plus habile^ ou de Bucer ou du docteur Luther 3. »

On ne tarda pas à le comprendre.

Bucer, subjugué par la hauteur et l'énergique attitude de Luther, s'expliqua avec embarras, prétexta d'anciens malentendus, et finit par répéter mot pour mot les propres te-rmes dont Luther s'était servi, avouant « que le vrai Corps de Jésus-Christ est reçu avec la bouche et dans le cœur, non seulement parles justes et pour leur salut, mais encore par les indignes, bien que pour leur condam-

1 Pour plus de détails, voy. Planck, t. III, p. 360-372. * Voy. Planck, t. III, p. 376etsuiv.

^ Voy. Keim, Esslingen, p. 123.

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