‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 173 sur 572 · RÈGLEMENT ECCLÉSIASTIQUE DE L'ÉLECTEUR JOACHIM II · texte numérisé non relu

RÈGLEMENT ECCLÉSIASTIQUE DE L'ÉLECTEUR JOACHIM II

étaient ordonnées ; le prêtre , portant le Saint-Sacrement aux malades, devait être, selon l'usage, revêtu d'un surplis blanc, et précédé d'un enfant de chœur tenant le cierge et la clochette. Tous ces « usages » étaient maintenus, « pour que le peuple fiît moins scandalisé et moins troublé dans sa foi ^ » car il ne fallait pas qu'il s'aperçût que le culte catholique venait de lui être enlevé 2. Les prodicantss'étant plaints du maintien de tant de « cérémonies, »TÉlecteur leur répondit avec fermeté qu'il entendait être aussi indépendant de l'Église de Wittemberg que de la cour romaine : « Mon Église de Brandebourg et de Cologne, » leur dit-il, « est tout aussi bien la véritable Église chrétienne que celle de Wittemberg. »

Luther était loin d'approuver ces mesures, cependant il conseilla aux prédicants de ne pas faire de difficultés au sujet des « cérémonies. » « Si l'Électeur consent à faire prêcher l'Évangile dans toute sa pureté, clarté, intégrité, sans mélange d'inventions humaines, » leur écrivait-il, (^ au nom de Dieu, suivez la procession tout du long, et portez une croix d'or ou d'argent, une chape ou un surplis de velours, de soie ou de toile, tout comme il vous plaira, cela est fort indifférent. Si l'Électeur ne se contente pas d'une chape ou d'un surplis, portez en trois. Si une procession ne lui paraît pas suffisante, sonnez, chantez, tournez sept fois autour de la ville, comme .fosué le fit jadis avec les enfants d'Israël autour de Jéricho en poussant un cri de guerre et en sonnant de la trompette. » L'Électeur pouvait aussi, s'il le trouvait bon, sauter au son des harpes, des cymbales, des clairons ou des cloches. David n'avait-il pas dansé devant l'arche du Seigneur 3? Au fond, cependant, Luther jugeait sévèrement Joachim, aussi bien que son chapelain .lean Agricola d'Eisleben, prédicateur de la cathédrale, (|u'il avait coutume d'appeler « Maître Grickel, » et avec lequel il avait eu de longues querelles théologiques ^. « Maître Grickel, » écrivail-il en löiO à Jacques Stratnor, le collègue d'Agricola, « est en état de rivaliser avec n'importe quel histrion. Je lui donnerais volontiers l'avis de renoncer à tout jamais à ses fonctions de prédicateur pour se faire paillasse n'importe où, car pour l'enseignement religieux, il ne vaut rien. Félicitons-nous d'être débarrassés déco niais vaniteux. » « Tel prince, tel prêtre. Aux grands fous les

' Voy. ce règlement ecclésiastique dans Richter, t. 1, p. 323-334.

s Droysen dit à ce sujel : '» Le règlement ecclésiastique avait été en partie rédige pour faire prendre le cliange au jieuple sur la grande rovohilion qui s'opérait dans la religion. Aussi s'explique-t-on facilement que la masse du peuple, les pauvres gens de la plaine, ne s'en soient pus doutes » (p. 188-189).

3 Voy. ni: Wi:tte, t. V, p. 235.

' Voy. sur ce |)oint les détails fournis par Kawiîrau, p. 12'.1-2I0.

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grandes sonnettes; leurs habitudes et leurs esprits s'accordent merveilleusement ensemble *. »

Joachimexigea qu'on obéît de pointen point à toutes ses prescriptions religieuses : « Si quelqu'un était d'humeur assez obstinée pour refuser de se conformer à ce règlement très chrétien, nous lui permettrions, dans notre indulgence, d'aller résider dans un autre pays où il pourra vivre à sa guise. » Sans se préoccuper d'obtenir l'assentiment des États, l'Électeur s'érigea en pontife suprême. 11 était de son devoir, affirmait-il, non seulement dans les choses temporelles mais encore dans les questions ecclésiastiques, de rendre à chacun justice, et d'édicter des règlements chrétiens au moyen desquels la discipline et les bonnes mœurs pussent être maintenues. Il n'avait que l'aire de l'approbation des États. Par ses fonctionnaires ecclésiastiques, sa police, son consistoire, ses inquisiteurs^, il fortifiade plus en plus son pouvoir civil et religieux. Pour ce qui regardait les évoques de Brandebourg, de Lebus, d'Havclberg, il conclut à Köpnick, avec son frère Hans, un traité d'après lequel « ces prélats étaient autorisés à conserver leurs évêchés jusqu'à leur mort, avec la juridiction épiscopale et la jouissance de leurs anciens revenus, pourvu qu'après eux les princes de la maison électorale, ou du moins leurs plus proches alliés, fussent établis en leur lieu et place, de manière à ce que la dignité épiscopale et les évêchés revinssent un jour aux princes de la maison de Brandebourg '.

Dans l'inspection générale des églises, écoles et couvents prescrite par ses ordres en 1540, il fut constaté que (juantité de prédicants faisaient leur affaire principale d'un métier ou dune industrie quelconque. Tailleurs, maçons, mégissiers avaient dans les villes et villages la charge des âmes. Des compagnons de métiers qui, dans leurs voyages, avaient entendu prêcher Luther, appris son catéchisme et feuilleté sa Bible, enseignaient au peuple la doctrine chrétienne Luther, auquel de tous côtés on demandait des pasteurs, «ordonnait;) souvent des ouvriers imprimeurs, auxquels il recommandait «d'achever leur instruction par la lecture de ses sermons^. » . Les évoques et nombre d'ecclésiastiques adress'h-ent une supplique à l'Électeur, pour le conjurer de se montrer tolérant, d'accorder aux Catholiques la liberté d'assister à la messe selon

* Voy. DE Wette, t. V, p. 320-328. « Tous les jours, » écrivait Luther à Elisabeth, veuve de l'Electeur de Brandebourg, « on vient se plaindre à moi d^Agricola qui se montre de plus en plus hostile aux doctrines de Wittemberg. » BuPKHAUDT, Luther'x Briefwechsel, p. 663.

- Voy. Droyse\, 2b, p. 18Ö-18S. Müller. Reformation, p. 296 et suiv.

^ Gallus, p. 33 et suiv. Müller, Reformation, p. 20S et suiv.

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la coutume du passé, et de les dispenser de recevoir la communion sous les deux espèces : « Autrefois, tout le monde s'accordait à dire que les évoques, les prélats, les prêtres, les religieux avaient l'obligation de prêcher, et la prédication était considérée comme le principal devoir de leur état. Mais maintenant on nous interdit la chaire, ce qui est chose lamentable, car aucun de nous ne pouvant prêcher, écrire ou enseigner pour combattre les nouvelles doctrines, les Protestants ont beau jeu et succès facile. » 0 S'il convient aux villes d'élire des prédicants, elles n'ont qu'à payer leurs traitements, au lieu de les prélever sur les revenus de l'ancien clergé. On dépouille les évêques de leur juridiction et de leurs propriétés malgré leurs titres et leurs privilèges. A leur insu, sans leur consentement, on installe de nouveaux venus, élus par le caprice des uns et des autres. Des forgerons, des tanneurs, des cordonniers osent célébrer la messe et prêcher ; ceux qui n'ont même pas le pouvoir de consacrer administrent les sacrements, de sorte qu'il en résulte parmi nous une véritable idolâtrie *. »

Ces justes plaintes ne furent point écoutées; les prêtres séculiers ou réguliers qui refusèrent de se conformer aux ordres de lÉlecteur furent expulsés sans miséricorde. « En 1530, » dit un panégyriste de Joachim , « TÉlecteur avait arraché du cloître des troupeaux de prêtres à messe, et purgé définitivement la contrée de l'abomination monacale 2. »

Les propriétés des églises, couvents et autres établissements religieux turent confisquées ou hypothéquées à des seigneurs ou à des villes. Le pauvre peuple du Brandebourg fut le seul à n'avoir aucune part au butin; jamais il n'avait été plus accablé d'impôts. Les paysans, entièrement sous le joug des seigneurs fonciers, tombaient peu à peu dans un avilissant servage. Une ordonnance de chasse condamne tout paysan coupable d'avoir abattu^ dans les forêts, un chevreuil, un cerf ou un sanglier à avoir les yeux crevés.

' « Der Prelathen und Geistlichen Artickel, 1540. « Voy. Winter, Die Märkischen Stunde, i. XIX, p. 306-307, 2Ü8, 269. Winter ne nie point la justesse de ces récriminations : « Les Catholiques du Brandebourg se considéraient comme opprimés, et soutenaient qu'il leur avait été promis une tolérance absolue. On n'avait pas le droit de les contraindre on matière de religion« ad unam vel utramque speciem, » c'est où ils en reviennent sans cesï-e. « Winter ajoute néanmoins: « Dans l'état actuel des choses cette protestation ne pouvait natureUemcHl avoir aucune influence. L'ancien droit, une fois pour tontes, avait été annihilé parla nouvelle doctrine; il eut été coupable de s'obstiner à le maintenir dans un état de choses tout durèrent de celui du passé, u Certes, c'est là une singulière manière de rai.sonner 1

* « Kx monasteriis sacrificulorum grèges ejecit et INlarcliiam a monachorum impuritate liberavit. » Voy. Leutinckii, dans Kiiaupe, p. i(58.

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Des sommes prodigieuses étaient employées à satisfaire les goûts fastueux du prince, sa passion pour la chasse, les courses de chevaux, les combats d'animaux, le jeu, les bâtisses et les femmes. Bientôt l'Électorat se trouva obéré de dettes énormes i.

A la mort de Joachim P^ les finances avaient été trouvées en bon ordre; dès 1540, les dettes de son successeur montaient à plus de six cent mille thalers. Les États, ayant été invités à les couvrir se récrièrent,[disant que jamais du temps des prédécesseurs de Joachim la dette publique n'était montée si haut. Sa Grâce Électorale devait imiter ses devanciers, qui toujours avaient pris leur avis, au lieu de décider toutes les questions avec deux ou trois conseillers intimes. Elle devait,aussi bien qu'eux, prendresa part des charges publiques; si l'on n'adoptait des mesures toutes différentes, ils étaient tous ruinés. Cependant les villes consentirent à fournir environ quatre cent mille florins; en échangede cette condescendance, TÉ lecteur les autorisa à vendre les trésors des sacristies pour « satisfaire à leurs plus pressants besoins. »Quant aux seigneurs fonciers, ils reçurent, en récompense d'un vote complaisant, la permission de dépouiller quelques paysans « à leur convenance et selon l'occasion. » De nouveaux impôts furent prescrits, a Que Dieu ait pitié de nousl » écrit en gémissan tun contemporain, « le grand impôt est venu en même temps que la Visitation des paroisses. Impôt sur les maisons, impôt sur les revenus, sur les terres, sur les charrues, impôt pour les citadins, impôt pour les gens de la campagne! » Les habitants de quelques villages de l'ancien territoire refusèrent nettement de s'exécuter, dût-on les mettre tous à mort; leurs seigneurs, disaient-ils, devaient respecter les anciens contrats. Ils refusaient absolument d'en accepter de nouveaux. Cinquante gentilshommes de la petite noblesse, se réunirent pour adresser au gouvernement les reproches les plus amers. (1541) Ces exécrables impôts, disaient-ils, les réduisaient à la mendicité. La détresse du pays, détresse que ni la guerre, ni d'autres causes légitimes ne motivaient, était due « à certains personnages qui s'enrichissaient aux dépens des autres ; ni eux ni leur souverain ne pourraient jamais maintenir maison ou château , si l'on ne mettait un terme aux emprunts, aux prodigalités actuelles. » « Les grands seigneurs, ceux qui font tout le mal, vivent dans le faste, dévorent l'argent

' Il dépensait des sommes considérables pour l'achat de lions, d'ours, de tau. reaux sauvages, de loups et autres animaux féroces, dont il seplaisaità voiries combats, donnant ainsi à ses sujets un divertissement onéreux et cruel. Gallus, p. 88. L'Electeur, plus encore que les princes allemands ses contemporains, élait passionné pour la fabrication de l'or. En moins de dix ans, il ne vint pas moins de dix alchimistes à sa cour. Des sommes considérables leur furent prodiguées. Voy, Fürstenleben und FürstensUte, p. 344.

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des misérables, tandis que nous sommes condamnés à la misère, nous, nos malheureux vassaux, et tout le pays. »

Six ans s'étaient écoulés depuis la mort de l'Électeur catholique Joachim. « Implorons la miséricorde divine^ » dit le même cahier de doléances, « car nous avons agi en aveugles; en six ans, nous sommes devenus la risée de nos voisins. » « L'année suivante, en pleine assemblée des Etats, ils se plaignent plus amèrement encore: « Rendez-nous ce que vous nous avez pris, car « nous sommes décidés à sortir de notre apathie, nous sommes réveillés, nous voulons tenir conseil avant que d'être entièrement asservis, etil en est grand temps, car nous sommes l'objet des railleries de tous, et notre humiliation est complète.» En réponse à toutes ces récriminations, Joachim menace les États : « Dans les assemblées précédentes, » dit-il, (( quelques brouillons étourdis se sont répandus en discours impertinents contre moi et mes conseils; ils ont été jusqu'à publier des pamphlets anonymes ; ils ont tenu des assemblées illégales; je suis décidé à faire une enquête et les coupables seront rigoureusement punis. »Mais le conseiller Eustache de Sclilieben lui écrivait la même année : « La noblesse n'a plus aucune confiance en Votre Grâce. Impossible d'obtenir des cautionnements, et chacun se refuse à signer. »

Les hypothèques devenaient tous les ans plus nombreuses. Le magistrat de Brandebourg reçut, « à compte sur les dettes de l'Électeur, » lecouventdes Dominicains et celui des Carmes, le bailli Hans von Arnim prit possession de l'abbaye do Boitzenburg avec toutes ses terres et chartes; le monastère de Krewesen passa, pour quinze mille florins, entre les mains des seigneurs de Lüderitz, puis, par voie d'échange, aux seigneurs de Bismark.

Mais ni les biens du clergé, ni les nouveaux impôts ne suffisaient à l'Électeur. Aussi ne tarda-t-il pas à appeler les juifs * dans ses états. En reconnaissance de cette faveur, ils s'engagèrent à payer tous les ans quatre cents llorins de contributions et à fournir à la monnaie trois mille marcs d'argent fin. Le juif Lippold . devint l'homme influent de la cour, le favori du prince, l'intendant des finances. Par ordre de l'Électeur, les paroisses furent obligées de livrer aux officiers de la monnaie les trésors de leurs sacristies : dont un inventaire minutieux avait été dressé : raonstrances, calices, quantité d'objets de prix, disparurent ainsi. Lippold acquit une fortune considérable et jouissait à la cour d'un tel crédit que les plus hauts fonctionnaires de l'État sollicitaient son appui. Il prêtait sur gages, et prenait ciiuiuaiite-quatre pour

• Agricola qui, dans ses sermons, prenait parti pour les juifs, finit par cire soupçonné d'avoir été aciieté par eux. Voy. Kawehau, p. 227.

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