‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 178 sur 572 · PLANS MILITAIRES DES ALLIÉS · texte numérisé non relu

PLANS MILITAIRES DES ALLIÉS

offensive et défensive avec Henri, Vlil qui venait d'épouser sa sœur Anne de Glèves ^.

Le 6 novembre 1539, le Landgrave proposa à l'Électeur d'aller « surprendre » avec lui Henri de Brunswick, le plus redoutable adversaire des princes protestants, avec une armc'e de 24,000 hommes. Les Alliés, assurait-il, ne pouvaient manquer de soutenir l'entreprise. La fidélité du duc à l'ancienne religion, sa querelle avec Goslar, d'autres griefs encore fournissaient des prétextes plus que suffisants pour les y déterminer, même si au début ils faisaient quelques objections. Il ne faudrait qu'occuper le pays plat aux alentours de Brunswick; la conquête des places fortes serait abandonnée aux villes voisines, Lunebourg, Goslar et autres. Avec le principal corps d'armée, on pourrait ensuite envahir sans tarder l'archevêché de Brème, pour attaquer au cœur de ses états l'archevêque de Brème, frère du duc de Brunswick.

L'Électeur ne se montra pas opposé à cette rupture de la Paix Publique, à cette agression directe, dirigée en pleine paix contre les membres de l'Empire ; il manifesta seulement le désir de s'entretenir plus au long de ce projet avec le Landgrave pendant les États de la Ligue qui allaient s'ouvrir à Anhalt. Avant de rien tenter, il tenait à se mettre à couvert des représailles d'Albert de Brandebourg, archevêque de Magdebourg et d'Haï berstadt, car « il ne pouvait laisser un tel ennemi derrière son dos. » Quant au duc Guillaume de Juliers-Glùves son beau-frère, il promettait de l'inviter à venir le voir à Paderborn avant les fêtes de Noël -.

Vers la fin de novembre, Philippe lui fit de nouvelles propositions : il prendrait parti pour le duc de Glèves^ contre l'Empereur; il viendrait en aide à l'Électeur si, dans la question de iMagdebourg, les Alhés refusaient de l'assister. Le cas échéant, il promettait même de soutenir les prétentions de Jean-Frédéric à la couronne impériale. Il lui écrivait de sa propre main : « Sil survenait

février 1539) il hérita du duché de Clèves, et devint ainsi l'un des plus puissants princes de l'Empire. (l'our plus de détails voy. Nettesheim, Geschlchleder Stadt und des Amtes Geldern, t. 1, p. 220-240.) — Bouterwek, Anna von Cleve, p. 362- 366. Mai« l'Empereur n'était nullement disposé à renoncer « à ce qui lui appartenait. » A un délégué du duc de Clèves, qui invoquait, pour soutenir les prétentions de son maître, une parole de l'Empereur Sigismond, Charles répondit : « D'aures témoignages contredisent celui-ci : jamais le duc n'aurait dû avoir l'audace de s^établir dans la possession de la terre avant même que la juslice n'ait informé. Je ne puis ni le permettre ni le tolérer. Il laut rappeler aux habitants de Clèves que je n'ai pas hésité à déclarer la guerre môme au roi de France lorsque celui-ci essaya de détacher le Milanais de l'Empire. » Voy. Ranke, t. IV, p. 129

' Uatifié en janv. 1540. Boutehwek, p. 369.

- Lenz, Briefwechsel, t. 1, p. 4Ü7-40S. Malheureusement nous ne possédons ni la lettre de Philippe ni la réponse de l'Electeur.

un cas de mort, ou que d'importants changements vinssent à s'opérer dans le monde, si la question religieuse suscitait quelque guerre et que, devenus les maîtres, nous songions à élire un nouvel Empereur, l'Électeur me trouverait tout disposé à prendre ses intérêts avec tout le zèle dont je suis capable i. »

Ür le Landgrave ne faisait toutes ces avances que pour obtenir de l'Électeur la promesse qu'il le laisserait libre de commettre un crime contre lequel les anciennes lois de l'Empire avaient décrété la peine capitale.

Dès 1526, aussitôt après avoir introduit les nouvelles doctrines dans ses états, Pliilippeav ait témoigné le désir de prendre une seconde épouse. Luther, auquel il s'était adressé pour savoir « s'il est permis à unchréticn d'avoir plus d'une femraeà la fois, » lui avait répondu « que très certainement les patriarches avaient eu un grand nombre de femmes, mais que cela ne leur avait été permis qu'à cause de la nécessité, car, une fois de justes motifs retranchés, on ne voyait point dans l'Écriture qu'ils en aient eu plus d'une. Isaac, Jacob, Joseph, Moïse n'avaient eu qu'une épouse. » « En sorte que je ne sais quel conseil donner à Votre Grâce, et serais plutôt disposé à la détourner d'un dessein semblable, surtout s'il s'agit d'un chrétien, à moins qu'il n'y eût nécessité urgente, comme par exemple si l'épouse avait la lèpre, ou si elle était incapable de remplir les devoirs de son état. Quant à ceux qui ne sont pas chrétiens, je n'ai pas ici à m'occuper d'eux. 2. »

Depuis cette époque, Philippe avait vécu dans l'adultère ; il avouait lui-même n'avoir pas gardé trois semaines la fidélité qu'il devait à sa femme «*. Ses excès avaient uni par lui attirer une maladie honteuse '*, pendant laquelle il forma le projet non seulement de contracter un second mariage, mais encore de permettre à ses sujets, toutes les fois qu'ils le jugeraient à propos, de suivre son exemple.

Depuis longtemps déjà il nourrissait une passion criminelle pour Marguerite de la Sale, demoiselle d'honneur de sa sœur Elisabeth; il voulut en faire sa « seconde épousée. » La mère de Marguerite

' Voy. Lenz, Briefwechsel, 1. 1, p. 336.

' Lettre de Luther, 28 nov. 15:26, voy. Hêppe, p, 263. Voy. de Wetïe-Seide^ MANN, t. VI, p. 79-80. Voy. dans notre second voL p. 397-398, l'opinion de Luther sur la bigamie.

^ Voy. plus haut, p. Ü3-G4.

^ Voy. plus haut, p. 42i.

finit par donner son consentement à cet étrange hymen, à la condition, toutefois, que son fivre, Ernest de Miltiz, Christine, IV^pouse légitime du Landgrave, Luther, Mélanchthon, Bucer, l'Électeur de Saxe et le duc Maurice assisteraient au mariage. Cependant elle consentait à ce que ces deux princes se fissent représenter par leurs conseillers intimes. Le Landgrave accepta ces conditions. Par l'entremise de Géréon Sailer, médecin d'Augsbourg, il obtint, en novembre 1539, l'assentiment de Bucer, qui se fit fort de décider Luther, Mélanchthon et l'Électeur Saxe à donner l'approbation désirée.

« Bucer est d'avis, » écrivait Philippe le 1" décembre 1539 à la mère de Marguerite, « que vu les temps difficiles où nous vivons, et à cause de quelques chrétiens faibles qu'il faut ménager, il serait préférable de tenir ce mariage secret quelque temps encore, jusqu'à ce que les prédicants puissent adroitement le faire accepter du peuple. Mais en môme temps, il se tient pour très assuré que Mélanchthon, Luther et nos autres théologiens pourront, en s'appuyant sur des textes de l'Écriture, me permettre de me marier, bien qu'en secret pour le moment. Je ne leur ai pas encore dit de qui il s'agissait *. »

En se rendant à Wittemberg, Bucer, écrivant au Landgrave, insiste pour que le secret le plus absolu soit gardé, afin que tout puisse s'arranger plus aisément, « pour la gloire de Dieu, et qu'aucun scandale inutile ne soit donné aux chrétiens. Le Seigneur Jésus donnera sa grâce. Amen 2, »

Le Landgrave l'avait chargé de remettre aux théologiens de Wittemberg une « consultation» où élaientexposées toutes les raisons qui lui faisaient désirer de contracter une seconde union. Philippe y déclarait que depuis des années il vivait dans l'adultère et l'impudicité et que, s'il avait à s'exposer à la guerre pour la cause évangélique, il ne le pourrait faire qu'avec une conscience chargée de péchés, de sorte que, s'il y était tué, il irait certainement tout droit au diable. Il ajoutait : « On doit avoir égard au précepte de saint Paul qui a dit qu'il valait mieux prendre une femme que do tomber dans la fornication. Aussi, pour éviter toute impureté, je me détermine à user du remède et du moyen dont je ne doute aucunement que Dieu me permette de me servir. Je ne veux pas demeurer plus longtemps dans les lacets du démon, et je ne puis ni ne veux m'en tirer que par cette voie. C'est pourquoi je demande à Luther, à Mélanchthon et à Bucer de décider si je puis m'en servir licitement, afin ([ue je

' Voy. Lknz, liriefircchspl, t. I, p. 3îîi, ' Voy. Lenz, t. I, p. 119.

puisse vivre et mourir plus gaiement pour la cause de l'Évangile et en entreprendre plus volontiers la défense. Ce que je demande n'est point contraire à la loi de Dieu, puisque ni Dieu dans l'Ancien Testament, ni Jésus-Christ dans le Nouveau, les prophètes ni les apôtres n'ont jamais défendu à un homme d'avoir deux femmes à la fois^ et qu'aucun roi ni prince n'a été puni par aucun prophète ou apôtre pour ce fait, ou compté parmi ceux, qui n'ont plus droit à l'héritage céleste. Dans la longue énumération que fait Paul de ceux qui n'obtiendront point le royaume de Dieu, il ne fait aucune mention des bigames. Il se contente de dire qu'un évêque et un ministre ne doivent avoir qu'une femme. Or, il n'était pas nécessaire de leur donner un tel précepte s'il eût été défendu indistinctement à tout chrétien d'en avoir plusieurs! »

Pour se rendre les théologiens de Wittemberg plus favorables, Philippe ajoutait : « Je sais que Luther et Mélanchlhon ont conseillé au roi d'Angleterre de ne point rompre son premier mariage, mais d'épouser une seconde femme, comme on le voit dans leur consultation motivée K »

Le Landgrave avait eu de Christine trois fils et quatre filles; cependant il se déclarait incapable de renoncer à sa vie de désordre s'il ne prenait une seconde épouse. Aussi priait-il Luther et Mélanchthon de certifier, sinon dans une lettre particulière, du moins publiquement, qu'il n'agissait pas contrairement à la loi de Dieu en contractant en secret une seconde union, et qu'ils tenaient cette union pour légitime; il leur demandait de plus de faire accepter de tous la résolution qu'il avait prise.

Il terminait par des menaces : Si Luther et Mélanchthon refusaient de lui venir en aide en cette alïaire;, il les avertissait qu'il saurait bien sans eux gagner sa cause auprès de l'Empereur, dût la chose lui coûter gros : « Je me flatte d'obtenir tout ce que je voudrai en donnant un bon pot-de-vin à quelques-uns des ministres de l'Empereur. Mais quoique pour rien au monde je ne voulusse me retirer de l'Église en me laissant entraîner dans quelque démarche contraire à ses intérêts, je crains pourtant que les ministres impé-

^ Mélanchthon avait fait connaître sa manière de voir sur ce point dans son Mémoire intitulé De bigamia régis Anglie (27 août 1531): « Si vult rex successioni prospicere, quanto satius est, id facere sine infamia prioris conjugii. Ac potest id fier! sine uUo periculo conscientiœ cujuscunque aut famae per polijgamiam. Etsi enim non velim concedere poljgamiam vulgo, dixi enim supra nos non ferre leges, tamen in hoc casu propter magnam utilitatem regni, fortassis etiam propter conscientiam régis ita pronuncio : tutissimum esse régi, si ducat secundam uxorem, priore non abjecta, quia cerlum est, pohjgamiam non esse proldbitam jure divino. » Corp. Reform. , t. II, p. .'»26.

riaux ne saisissent cette circonstance pour m'engager à quelque chose qui ne serait pas utile à cette cause et à ce parti*. »

L'assentiment des théologiens de Saxe lui était indispensable, à cause de la mère de Marguerite qui refusait absolument de lui donner sa fille sans leur approbation. Mais, de plus, le Landgrave, très évidemment, voulait rendre les chefs de la nouvelle Église complices d'un acte que les lois de l'Empire punissaient avecla dernière rigueur. Il ne pouvait pas non plus se passer du consentement de l'Électeur, car dans le cas où Charles-Quint se tournerait contre lui, l'appui diplomatique et les forces militaires de Jean Frédéric lui étaient absolument nécessaires. Voilà pourquoi Philippe faisait briller aux yeux de l'Électeur les plus flatteuses perspectives et lui parlait du duché de Clèves,de l'archevêché de Magdebourg, et même de sa future élévation à l'Empire 2.

La {( consultation » de Philippe plongea Luther et Mélanchthon dans les plus graves perplexités et leur coûta bien des luttes de conscience. Dans la lettre qu'ils lui adressent tous deux, (10 décembre 1539) ils commencent par lui exprimer la joie qu'ils éprouvent de sa convalescence : « Car noire église pauvre, misérable, petite et abandonnée, a besoin de régents vertueux qui la protègent. » Quant à la question que leur posait le prince, ils le priaient de se souvenir de la différence qu'il y a entre établir une loi universelle et user de dispense en un cas particulier, pour de pressantes raisons et avec la permission de Dieu. » « Votre Grâce sait assez que, si l'on faisait imprimer quelque chose sur cette matière, on le prendrait pour un précepte, d'où il arriverait une infinité de troubles et de scandales. Nous prions Votre Grâce de considérer les dangers où serait exposé un homme, convaincu d'avoir introduit en Allemagne une loi qui diviserait les familles et les engagerait en des procès éternels. Puisque ce sont deux choses toutes différentes d'introduire une loi nouvelle et d'user de dispense à l'égard de la même loi, nous supplions Votre Grâce de faire réflexion sur ce qui suit : En premier lieu, il faut prendre garde avant toutes choses que la pluralité des femmes ne s'introduise en forme de loi que tout le monde puisse suivre quand il voudra. Il faut, en second lieu, que Votre Grâce ait égard à l'effroyable scandale qui ne manquera pas d'arriver, si elle donne occasion aux ennemis de l'Évangile de s'écrier que nous ressemblons aux Anabaptistes qui font un jeu du mariage, et aux turcs qui prennent autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. » « Nous conjurons Votre Grâce d'éviter en toute

' Corp. nefonn., t. III, p. 8Ki-856.

* Voyez plus haut, p. 4c!l.

manière la fornication et l'adultère. Et pour ce que dit Votre Grâce, qu'il ne lui est pas possible de s'abstenir de la vie impudique qu'elle mène tant qu'elle n'aura qu'une femme, nous souhaiterions qu'elle Tût en meilleur état devant Dieu, et qu'elle vécût en sûreté de conscience. Mais enfin, si Votre Grâce est entièrement résolue d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire secrètement, c'est-à-dire qu'il n'y ait que la personne qu'elle épousera et peu d'autres personnes fidèles qui le sachent, en les obligeant au secret sous le sceau de la confession. L'on ne doit pas se soucier beaucoup de ce qui s'en dira, pourvu que la conscience soit bonne. C'est ainsi que nous l'approuvons, car l'Évangile n'a ni révoqué ni défendu ce qui avait été permis dans la loi de Moïse à l'égard du mariage. Votre Grâce a donc dans cet écrit non seulement l'approbation de nous tous en cas de nécessité sur ce qu'elle désire, mais encore notre mémoire et souvenir. »

En concluant, Luther et Mélanchthon insistent encore très vivement auprès du Landgrave pour qu'il ne mette pas Charles-Quint au courant de cette affaire, « car il est à souhaiter qu'aucun prince chrétien n'ait de relations avec l'Empereur. » « Nous savons que l'Empereur est trompeur et perfide et qu'il ne travaille qu'à diviser l'Empire *. »

Nulle part, dans cette dispense, il n'est question de la totale nullité et impossibilité d'un second mariage pendant toute la durée du premier.

L'Électeur répondit à Bucer, qui lui avait demandé de donner son approbation au double mariage, que le Landgrave, dans sahaute intelligence, devait mûrement rétlcchir aux embarras et difficultés qui pourraient résulter d'un tel acte; qu'il lui conseillait d'invoquer le Seigneur, afin d'être eu état de résister à la tentation, et le suppliait de se contenterde la pieuse princesse son épouse ; qu'en tout cas il ne devait rien précipiter ; que si néanmoins le second mariage ne pouvait être évité, il se rangerait à l'avis des théologiens, et prêterait au Landgrave un fidèle appui -.

Sans attendre la réponse de Wittemberg, Philippe, le 11 décembre, avait décidé sa femme Christine à consentir à tout ce qu'il voulait. Par d'indignes moyens, il avait obtenu d'elle la promesse « de ne jamais se plaindre, de ne point l'accuser, soit devant l'Empereur, soit devant le roi, les princes ou les États, ni en public ni en secret, et

* Heppe, p. 2613-270. — DE Wette, l. VI, p. 239-244, Corp. Reform., t. III, p. 856-863. Dans les lettres intimes où Mélanchthon pouvait dire sa vraie pensée, il parlait tout autrement d- l'Empereur.

- Relation de Bucer sur sa négociation avec l'Electeur à Weimar, les 14 et 15 déc. 1539. Voy. Lenz, Briefwechsel, t. I, p. 350-338.

4o4 DOUBLE MAniACE DE PHILIPPE DE HESSE. 1540.

do ne jamais créer de difficultés ou rendre la vie pénible à la personne (ju'il choisirait *. » De son côtr, il lui jura sur sa foi et son honneur de prince de la tenir toujours pour sa « première et supérieure épouse, » et de s'acquitter envers elle plus encore que par le passé de son devoir conjugal. De plus il lui promit (jue ses enfants « seraient considérés comme ses seuls héritiers légitimes 2. »

Philippe envoya à la mère de iMarguerite les réponses et dispenses de ses théologiens, assurant qu'il obtiendrait facilement de rÉlecteur qu'il se fît représenter au mariage par l'un de ses conseillers intimes; il se faisait fort aussi de décider Bucer et Mélanchthon à y assister; ses propres théologiens et conseillers y seraient également présents, à l'exception de l'oncle de Marguerite, Ernest de Miltiz : « Car pour celui-là c'est un papiste, et comme tel il n'est pas assez versé dans la Sainte Écriture pouraccepter devant Dieu la légitimité d'un double mariage ^. »

Sailer, médecin d'Augsbourg, écrivait au Landgrave, le H février 1540 : « Luther, Bugenhagen et Mélanchthon viennent de faire paraître un petit livre sur le mariage; ils s'y expriment avec beaucoup plus de liberté qu'autrefois. Ils remettent entièrement le jugement des causes matrimoniales aux autorités civiles, de sorte que celles-ci, en pareille matière^ auront désormais tout droit d'agir, de prononcer, de dispenser, d'ordonner comme dans les autres affaires civiles, pour la plus grande liberté des consciences. Bugenhagen ne fait point difficulté d'avouer que les chrétiens de Gorinthe avaient plusieurs femmes '^ »

Le 13 février 1540, la princesse Christine mit au monde une

' a Sur son lit de mort, la Lamlgrave Christine fiten pleurant, à son fils Guillaume, l'aveu secret de la manière dont on lui avait extorquo le singulier consentement donné par elle au second mariage de son époux. En lui faisant boire un certain breuvage, on lui avait ôté le sentiment; puis on avait refusé de lui remetlre la copie du consentement qu'elle avait donnö presque à son insu. Guillaume fut pénétré de l'indignation la plus vive lorsque ses intimes amis de Saxe, et particulièrement Gaspard l'eucer, beau-fils de .Mélanchthon. lui racontèrent ce qu'ils savaient sur celte affaire. » (Mommix, Geschichle î'on Hessen, t. V, p. 20-21.) Au sujet d'une conversation qu'elle avait eue avec le Landgrave Guillaume, la princesse palatine l<]lisabelh écrivait à sa mère, la princesse Anne de Saxo : « II se mit à me parler du Docteur Luther, l'appelant scélérat, el disant que c'était lui qui avait persuadé à son père qu'il pouvait prendre deux femmes, et parla fort mal du Docteur Luther. Alors je lui dis que jamais Luther n'avait pu faire ce dont il l'accusait. A quoi le Landgrave ré|)ondit qu'il avait en main sa propre lettre autogra|)he. Je dis à cela qu'on avait p'i apposer la signature de Luther à une lellrc dont lui-même avait ignoré le contenu. » Le F^anilgrave voulut alors lui montrer la lettre, mais Elisabeth refusa de la lire et môme de l'entendre lire. » C. v. Wkbeii, Aliud, Ckurfilrslin von Sar/iscn. (Leipsik, 1805), p. 401-402.

^- Le 11 déc. lf)3». Voy. Lenz, t. I, p. 358-^59.

» Lenz, t. I, p. 330-332.

• Voy. Li:nz, t. I, p. 4i>0.

fille *. Déjà la date du second mariage était arrêtée entre le Landgrave et la mère de Marguerite.

Mais tout à coup il se trouva que Marguerite, elle aussi, n'était pas « suffisamment versée dans la Sainte Écriture » pour ne point éprouver de scrupules de conscience. Elle éleva quelques objections. Pour la tranquilliser, Jean Lenning, l'un des théologiens de la cour, composa un traité dédié « à la très noble et vertueuse vierge Marguerite, sa fille bien-aimée dans le Christ, » où il engage la princesse à étudier dans la Sainte Écriture l'histoire d'Esther et d'Abigaïl 2. Philippe lui envoya les dispenses de Luther et de Mélanchthon, ainsi que la réponse de l'Électeur de Saxe, et chargea à l'un de ses courtisans d'aller l'avertir de sa part que, si elle ne cédait à son désir, il viendrait en personne lui mettre sous les yeux ses engagements et ses lettres d'amour, et qu'à l'aide de ces pièces il saurait si bien la compromettre que jamais personne ne prétendrait à sa main ^.

Le 4 mars 1540, le mariage fut célébré à Rothenbourg sur la Fulde. Bucer, Mélanchthon, Ebrard von der Thann y assistèrent, ces deux derniers en qualité de représentants de l'Électeur de Saxe; et plusieurs autres conseillers laïques étaient également présents. Le prédicateur de la cour, Dyonisius Mélander, qui avait lui-même trois femmes^, officia (( selon le devoirde sacharge et la grâce qui lui avait été donnée d'en haut. » Dans son allocution, il s'efforça, comme Lenning l'avait fait dans son traité, de tranquilliser la conscience toujours troublée de Marguerite, et l'Écriture en main, « aussi bien qu'on le pouvait faire en si peu de temps, » de la convaincre qu'elle pouvait contracter ce mariage « en tout honneur et toute sécurité de conscience, dans la foi et la charité, sans avoir rien à redouter des jugements de Dieu. » Il ajouta que, jusqu'alors, la bigamie avait été défendue et tenue pour criminelle parmi les chrétiens, mais que cette erreur ne venait que du peu d'intelligence qu'on avait autrefois de l'Écriture; pour la même raison, on avait interdit le mariage aux prêtres, et l'usage de la viande à tous les fidèles en certains jours. Ces sévérités inutiles ne provenaient que de

* Voy. RoMMEL, t. I, p. 582, Tableau généalogique.

*RoMMEL, t. 11, p. 417. Deux prédicants de Cassai se déclarèrent courageusement contre le second mariage du Landgrave. Rodolphe Walter, alors à Marbourg, écrivait à Bullinger : « Accersitus est a Landgravio theologus quidam, ut huic conniibio subscriberet, quod cum recusavit vix ab eo Princeps teneri potuit ira et furore libidinoso commotus bis verbistheologum increpans, etc. » Fuesslin, £'/Jis/. llelvet. Reform., p. 203. Strubel, t. 1, p. 440-441.

3 Voy. Lenz, t I, p. .333-334.

* « Quarum duae primœ, » écrit Walter, « ab eo relicta nullo jure répudiât« sunt. » Voy. la lettre citée note 3.

l'ignorance de nos pères : « Il y a quelques années, la violation des jours d'abstinence scandalisait autant les consciences et semblait aussi abominable que les doubles unions peuvent le paraître aujourd'hui à plusieurs ^ »

Philippe et son chapelain se proposaient d'autoriser la polygamie dans leur nouvelle église, (.< totalement affranchie du joug dtla Papauté. »

Dans le contrat de mariage que le prédicant de Hersfeld, Balthasar Reid, avait rédigé, Philippe déclarait avoir été contraint à cette seconde union« pour des raisons urgentes de conscience et de santé, en sorte qu'il lui aurait été impossible de sauver sa vie et de vivre selon Dieu s'il n'avait pris une seconde épouse; » il disait avoir exposé l'état de sa conscience à plusieurs prédicants dévots, prudents et chrétiens, qui tous lui avaient conseillé le double mariage; la même cause et la même nécessité avaient décidé la princesse Christine, duchesse de Saxe, son épouse, à consentir de bonne grâce à ce qu'une compagne lui fût donnée, « afin que l'âme et le corps de son très cher époux fussent à l'abri de tout péril, et pour la plus grande gloire de Dieu^ ! »

Le 5 avril, le Landgrave, « dans le calme et la joie d'une bonne conscience, » écrivit à Luther pour le remercier de la dispense qu'il lui avait envoyée : « Je vois bien que Votre Grâce est très satisfaite delà permission reçue, » lui répondit Luther le 10 avril, (( mais nous serions très heureux qu'elle fût tenue secrète, car sans cela les rustres grossiers pourraient avoir envie de suivre l'exemple de Votre Grâce, et peut-être apporteraient-ils des raisons tout aussi bonnes, sinon meilleures, ce qui nous mettrait bien de l'embarras sur les bras. » « J'ai reçu le présent de Votre Grâce, le foudre de vin du Rhin, » mande-t-il à Philippe le 24 mai, « et je lui en rends mes humbles remerciements ^. »

Mais en écrivant à l'Electeur, Luther lui exprime son mécontentement de toute cette affaire. Il n'a, dit-il, donné la dispense qu'à cause des tourments de conscience allégués par Philippe, et parce que le Landgrave lui avait assuré ne pouvoir éviter le vice impur s'il ne lui était permis de prendre une seconde femme. « Si j'avais su que, depuis longtemps, le Landgrave satisfaisait à ses honteux désirs avec d'autres femmes, bien certainement aucun ange n'aurait pu

• Voy. IIhppe, p. 272-274. « Los nombreux enfants que Philippe eut de Marguerite eurent une destinée vraiment tragique. Les haines violentes entre frètes, les rixes sanglantes, la folie étaient choses communes parmi eux. » Hassencamp, t. I, p. 506.

2 « Ut tanquam dilectissimi mariti anima; et corpori serviret ri. honor Dei promoveretur\ » Hommel, t. Il, p. 411-412. Voy. IIassencamp, t. 1, p. 476.

■'Voy. ces lettres dans Lenz t. 1, p. 301-363 .

LUTHER SUR LE DOUBLE MARLVCfE DE PHILIPPE DE HESSE 1540. 157

me persuader de donner une pareille dispense. Encore moins aurais-je permis la célébration publique d'une semblable union; ajoutez à cela qu'on m'avait complètement caché qu'il s'agissait d'une princesse, et même d'une jeune landgrave ; vraiment cela n'est pas tolérable,et l 'Empire aura de la peine à le supporter. » « J'avnis compris et j'espérais que, sileLandgrave était obligé par l'infirmité de sa chair d'user d'un tel remède, à sa honte et à son péché, il entretiendrait une honnête jeune fille, liée à lui par un mariage secret, dans une maison ignorée. Bien qu'aux yeux du monde cela encore eût été un scandale, on lui aurait néanmoins permis, pour cause de grande nécessité, d'aller et de venir dans cette maison, comme cela a été pratiqué maintes fois par de grands et puissants seigneurs *. »

La sœur de Philippe, la duchesse Elisabeth de Rochlitz , fut tout d'abord indignée de la conduite de son frère. « Elle se mit à pleurer, » rapporte le messager que le Landgrave avait chargé de lui communiquer en grand secret la nouvelle, « puis elle jeta par terre tous les objets à sa portéeen poussant de grands cris. »Depuis plusieurs années, Elisabeth était protestante zélée, mais elle méprisait, disaitelle, « les Luther et les Bucer » et prétendit qu'au fond ce n'étaient que des misérables, et que le Landgrave s'était conduit odieusement. Dans son chagrin, elle alla jusqu'à menacer de se tuer. Mais lorsque Philippe l'eut avertie que, si elle ne se calmait, il ferait des révélations fâcheuses sur sa propre conduite depuis son veuvage, la duchesse se tut ^. Le Landgrave fut très surpris de l'éclat de sa colère: « Ma sœur elle-même, » écrivait-il à Bucer, « m'avait souvent conseillé, d'avoir une concubine plutôt que de fréquenter tant de filles perdues. Si donc elle peut admettre et tolérer un péché si contraire à la loi de Dieu, pourquoi fait-elle tant de tapage au sujet d'une dispense qui m'a été donnée par Dieu même 3? » Bucer, pour consoler le Landgrave, lui envoyait de pieuses paroles : « J'avais prévu toutes ces attaques, » lui écrivait-il; « mais le Seigneur nous prêtera son secours, pourvu que nous fassions et souffrions tout pour son royaume *. »

Cependant on tremblait que Mélander ne gardât pas le secret. Au moment de la célébration du mariage, il avait avoué avec les autres prédicants « qu'il ne s'agissait là que d'une dispense donnée dans un cas d'extrême nécessité et de grand tourment de conscience,

* Seideman.x, Lauterhach's Tagebuch, Append. 196-198, note. Voy. dans Kolde , p. 348 la note sur la date de la lettre.

*Lenz, t. 1, p. 334-335. Sur la vie scandaleuse de la duchesse , voy. Zimmerische Chronik, t. I, p. 437-439.

3 19 mars 1540. Lenz, t.l, p. 160.

* 18 mars 1540, voy. Lenz, t. I, p. 159.

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