ÉTATS DE LA LIGUE A SMALKALDE
Mais lors de la chute de ce ministre, les relations des Alliés avec l'Angleterre se rompirent tout à fait. Aussi Mélanchthon alia-l-il jusqu'à souhaiter qu'Henri YIII tombât sous le couteau d'un assassin. « Le tyran anglais, ;) écrivait-il le 2i août 1540 à Yeit Dietrich, «afait mettre à mort Cromwell ; c'est un adultère et un tyran. Or, comme l'a si bien dit le poète tragique, il n'est point de sacrifice plus agréable aux. dieux que la mort d'un tyran. Puisse le Seigneur mettre cette vérité au cœur d'un homme de courage M »
Au mois de mars 1540, les États généraux de la Ligue se réunirent à Smalkalde, et les théologiens qui y siégeaient prièrent les princes protestants de faire une démarche décisive auprès de Charles-Quint- Bucer écrivait le 8 avril à Philippe de Hesse : « Il faut insister auprès de Sa Majesté au sujet de la conférence religieuse qu'elle nous a promise à Francfort, et demander la réunion d'un concile national 2. »Les Catholiques, selon les théologiensde\yittemberg,n'avaicn*' qu'un partià prendre : accepter et confesser purement et simplement la vraie doctrine.«Iln'y a pas de milieu,» disaient-ils. «De nos jours, il faut ou maintenir et fortifier l'idolâtrie, le blasphème, l'erreur, l'impudicité et les autres vices, ou se ranger franchement du côté de la Confession d'Augsbourg, car le Christa dit : Celui qui n'estpas avec moi est contre moi 3. » Sur l'avis de ces docteurs, l'assemblée prit la résolution suivante : « Partout où les messes et abus scandaleux sont encore tolérés^, partout où celte tolérance a fortifié l'obs-
il était impatient, disait-il, de voir « l'argent anglais venir en aide à l'armée allemande. » Lettre du 2 août 1539 à Philippe de Hesse. Voy. Lenz, t. 1, p. 97. Voy. aussi p. 107-108.
' « Quam vere dixit ille in Tragœdia ; non gratiorem victimam Dec mactari posse, quam tyiannum. Utinam alicuiforli vire iJeus hancmentem insérât.» Corp. Un form. y t. 111, p. 1070.11 est certain que Mélanclithon ne considérait pas comme un crime le meurtre d'un tyran. « D'après la raison iiumaine », dit-il dans l'explication du psaume LIX, « se défendre contre un tyran qui commet une injustice publique et criante, est chose permise. Et lorsque dans une semblable rencontre le tyran est misa mort, on doit en conclure que le défenseur élait dans son droit. » Corp. Urform., t. XllI, p. 1128. Luther, dans ses Vropos de Table, exprime la même opinion: « Lorsqu'un souverain tyrannique agit contre le droit, il devient semblable au reste des hommes, car il dépose aussitôt la personne du souverain et perd avec justice son droit vis-à-vis de ses sujets. » « Si les bourgeois et sujets ne peuvent tolérer ni souffrir davantage le pouvoir d'un tyran, ils ont le droit de le faire périr comme ils feraient périr un meurtrier ou un brigand. » Sdmmtl. Werhe, l. LXll, p. 201-202, 207.
«Voy. Lenz, t. 1, p. 142-143.
'■' Corp.Jieform., t. III, p. 028. Voy. la leitrede .Mélanchthon aux prédicants de Nuremberg, t. 111, p. OGl.
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tination des prêtres papistes, au grand scandale des pieux et bons chrétiens, tout racnabre de la Ligue est tenu, dans ses domaines, de faire disparaître le scandale le plusconvenablementetéquitablement qu'il se pourra, et de détruire les tabernacles, les custodes du Saint- Sacrement, les autels, les tableaux et les images *. »
« Si l'Empereur et les membres catholiques de l'Empire, » écrivaient Bucer et Mélanchthon au Landgrave, « refusent de garantir la sécurité publique et de nous accorder la conférence chrétienne, s'ils persistent dans leur obstination et leur erreur et continuent à persécuter notre foi , les supérieurs protestants, [après avoir invoqué l'esprit de Dieu, chercheront ensemble le meilleur moyen de donner la paix aux églises. » « Le Landgrave doit réfléchir à ce que la gloire et la parole de Dieu réclament de lui et, en cas de nécessité, faire son devoir, » insistait Mélanchthon, alors entièrement sous l'intluence de Bucer.
(( Votre avis, » répondit Philippe, le lo mars, « seraitparfaitement raisonnable si tous les membres protestants de l'Empire pensaient comme nous et comme l'Électeur de Saxe, car alors on viendrait facilement à bout des Catholiques et des villes. Mais il n'en est pas ainsi et, tant que l'Électeur et nous sommes seuls de votre avis, rien ne peut se faire. » Il disait n'avoir épargné ni temps ni peines pour déterminer les membres d'Empire protestants à prendre l'offensive, « mais, ainsi que vous le comprendrez sans aucun doute, eux et les villes sont d'accord pour répéter qu'il ne faut pas mettre le feu aux poudres -. »
(Jue du côté des Catholiques il n'y eût rien à redouter, les Protestants le savaient depuis longtemps'^. La mort du duc Georges de S>ixe avait ôté à l'Union de Nuremberg son principal soutien; déplus, les Catholiques étaient désunis entre eux et en mauvaise intelligence avec l'Empereur.
A la cour impériale, le Landgrave était parvenu à se faire d'influents amis. Le chancelier Eck, excité par l'espoir « des bons potsde-vin de Hesse, » soutenait avec zèle les intérêts protestants etj comme lui, le ministre Granvelle avait des raisons toutes particulières pour travailler avec ardeur « à la grandeur de Philippe. »
' * Archives de Francfort. « Abschied zu Schmalkalden am 15 April 1540. »
- Yoy. Lenz, t. 1, p. 147-150.
^ A propos des enrôlemeals des Catholiques, Bucer écrivait, le 10 mars 15i0,à ses amis de Strasbourg:« Apparatusadversariorum adhuc minaturmagisquam ostentatur. » « Les nôtres, » ajoutait-ii, « sout pleins de confiance. » Lenz (t. I, p. 146, note-) cite une lettre curieuse. Voy. une lettre de Sailer à Philippe, datéedu 11 février lûiO, où il rapporte ce qui lui a été dit par Guillaume de Bavière. Lenz, t.I, p. 4o5.
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L'ambassade que les Alliés avaient envoyée à Charles-Quint s'acquitta de sa mission à Gand,le24 février 1540, en présence deGranvelle. Lesdéputés assurèrent à l'Empereur « que la crainte de Dieu et l'avertissement de leur conscience avaient seuls poussés les Alliés à embrasser le pur Évangile dont le Saint-Esprit leur avait donné l'intelligenco ». A les en croire, ils n'avaient jamais cessé d'être les fidèles sujets de Sa Majesté ; on les calomniait en voulant lui persuader le contraire ; ils ne voulaient point la guerre et n'avaient levé des troupes que pour leur défense, et parce que leurs adversaires avaient pris l'initiative. L'Empereur, conformément à ce qui avait été décidé à Francfort, devait rassurer les consciences et, pour hâter la conférence religieuse lant désirée, abroger les procès intentés par la Chambre Impériale, en particulier la sentence prononcée contre Minden, car ces procès blessaient plus que toute autre chose la conscience des Électeurs et princes. » << L'Empereur devait aussi prescrire une Diète d'Empire et accorder la paix perpétuelle. Cet ouvrage rendrait immortel le beau nom d'Empereur pacifique que les peuples lui avaient décerné *. »
Dans une instruction particulière, Philippe avait recommandé à ses délégués de chercher avant tout à se mettre dans les bonnes grâces du tout-puissant ministre d'État Granvelle^.
Cetterecommandation leur était faiteau moment même où Philippe exposait ses plans militaires à l'Electeur de Saxe et cherchait à le déterminer à commencer les hostilités.
Granvclle s'entretint de la façon la plus amicale avec Georges deBoyneburg,run des délégués du Landgrave; il lui exprima ledésir d'être utile aux Protestants et parla beaucoup de sa grande affection pour Philippe. Jusque-là, disait-il, il avait tout fait pour retenir la main de l'Empereur, car il avait pour Philippe une amitié singulière^, accompagnée du sincère désir de le servir en tout ce qui serait en
1 * Voy. ce document dans les archives de Francfort : Botschafl an den Kaiser in den Niederlanden. Printemps de loiO. Le 6 fév. 15il, Calvin écrivait à Farel: « Nostri Cicsarem de sua pollicitatione appellant. Interim tarnen nonsecus iumultuanlur, ac si bellum esset jam indiclum. Superiori mense visi sunt nimis esse résides; nunc mirum est quam sint excitati. >< Calrini 0pp., t. XI, 12.
*Lénz, t. 1, p. 427. Voy. la relation de l'ambassadeur de Venise, datée de üand le 18 mars loiO, dans les Venetiunise/ien Depeschen, p. 406-407.
^« 11 me dit encore beaucoup de choses sur Votre Grâce, » ajoute Boyneburg dans sou rapport ù Philippe ; <■ mais il ne serait pas prudent de les rapporter ici, et j'en rendrai compte à Votre Grâce à mon retour. » Evidemment il s'agissait des gratifications attendues par le chancelier. Le docteur Sailer, écrivant à l'hilippe, parle de Kck dans les mêmes termes que Hoyneburg: « Personne ne jouit ];lus de la considération, de la confiance etdcl'estime du chancelier que Votre Altesse, j)0ur des raisons que je connais bien, et qu'il ne serait pas à propos d'écrire. » Voy. Lenz, t. 1, p. 43ti-l37. Kck, à diverses reprises, fut acheté par Philippe, et lendit môme lu main, comme nous le verrons plus tard.
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son pouvoir. « Par Granvelle, » écrivait Boyneburg, «on peut tout obtenir de l'Empereur ; sans lui, impossible de rien faire ici ^. » Aussi le Landgrave conseillait-il à Jean Frédéric de s'arranger de façon à avoir ce ministre (( dans sa manche^; » à son avis, il fallait se servir de lui pour décider l'Empereur à réunir un concile national, une Diète, un colloque religieux, ou du moins à établir une paix apparente ^.
Outre Granvclle, Philippe avait réussi à mettre dans ses intérêts l'archevêque de Lund. Ce prélat très influent auprès de l'Empereur, fit des révélations importantes à un délégué du Landgrave venu pour l'entretenir à Cologne, au sujet des conseillers qui, à la cour de Charles-Quint et de Ferdinand, poussaient le plus l'Empereur à prendre contre les Protestants des mesures sévères. L'archevêque, en faisant ces révélations, tremblait d'être trahi. « Surtout, » répétait-il, « ayez grand soin de tenir secret tout ce que je vous dis. Sa Grâce sait quelle position serait la mienne, si l'on venait à découvrir que j'ai parlé. » Il assurait que, pour son compte, il ne cessait de donner à l'Empereur les conseils les plus pacifiques; iFavait constamment en vue, disait-il, les intérêts du Landgrave. Charles-Quint s'était entretenu un jour avec lui de Philippe, et lui avait dit : « On m'assure que c'est un homme de mauvaises mœurs ?» A quoi il s'était hâté de répondre c< qu'il n'en était rien, que le Landgrave était un ami sincère de la vérité, qu'il agissait toujours à cœur ouvert, qu'il était ferme et persévérant dans ses desseins, ne démentait jamais le lendemain ce qu'il avait fait ou dit la veille et que, de plus, il semblait résolu à servir fidèlement l'Empereur. Charles avait repris : « Ami, pensez-vous vraiment ce que vous dites? » Et il avait répondu : « Oui, en vérité! » L'archevêque offrit à Philippe d'entretenir avec lui une correspondance secrète, et promit de lui rendre à l'occasion tous les bons offices imaginables ^.
L'Électeur de Saxe fut très satisfait de ce rapprochement. « Cela ne peut que nous être très utile, » disait-il, « et le Landgrave pourra par ce canal être tenu au courant de bien des choses ^. »
« Nous savons, » écrivait le docteur Sailer à Philippe, « qu'à la cour royale et impériale, on tient l'archevêque pour quasi-luthérien, et par conséquent pour suspect ; aussi est-il de son intérêt,
- Voy. Lenz, t. I, p. 1Ö6, note 8.
* Voy. Lenz, t. 1, p. 427, note 5.
ä Philippe à Bucer, 15 mars 1540. Voy. Lenz, t.L p. 147.
* Entretien d'irlenri Lersner avec l'arclievêque, les 5 et 0 mars loiO. Voy. Lenz, 1. 1, p. 471-489.
' Voy. Lenz, t. [, p. 427, note 5.
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étant prince d'Empire, de se faire bien venir des princes allemands et de s'employer pour eux. » « Votre Grâce étant eu plus haute réputation qu'aucun d'eux, je ne suis pas étonné (ju'il recherche sa faveur avant toute autre ^ »
Le vice-chancelier Naves ressentait, lui aussi, « une singulière sympathie » pour les princes protestants dont il recevait de riches présents ^. Un nouveau croyant écrivait à Jacques Sturm : « Vraiment je trouve en ce Naves un excellent esprit; il voit nos aflaires avec beaucoup de bienveillance, et s'exprime le plus favorablement du monde sur notre compte. » Naves lui avait confié que Granvelle pressait l'Empereur de se réconcilier avec les Allemands, « s'il voulait sauver l'Empire et éviter qu'un de ses ennemis ne fût élu à sa place 2. » L'archevêque de Lund employait le même argument. «Si l'on en vient aux mains, » répétait-il à Charles, « il est fort à craindre que les Protestants n'élèvent le roi de France à l'Empire ''■. »
Granvelle, Lund et Naves réunissaient leurs efforts pour empêcher l'Empereur de prendre des mesures énergiques contre le mouvement révolutionnaire qui, sous le manteau de « TÉvangile », prenait chaque année plus d'importance. Ils lui conseillaient les voies diplomatique et surtout ce « colloque pacifique » tant réclamé par les Protestants.
Ferdinand^ lui aussi, quoique sincèrement catholique, était de
1 Le 23 mai 1540, voy. Lenz, t. I, p. 465.
ä Lorsque les bourgeois d'Augsbourg purent craindre que l'Empereur ne réunît les Etats généraux dans leur ville et ne les punît d'avoir perséculé les Calholi" ques, le Landgrave, consulté par eux sur la manière dont le péril pourrait cire évité, leur donna le conseil de sacrifier sans hésiter deux raille florins pour décider Maves et les aulresmiuistres deTEmpereur à agir selon leurs intérêts. Seckendouf, t. III, p. 4'J7. Sur les concussions de Granvelle et de Naves, voy. ce que mande Honacorsi, le -13 lévrier 'lo3'J, aux ducs deBavière. Voy. v. Aretin, MuxuiùIluii, p. 33- 34. Voy. dans IIevu, t. Ill, p. 4ö5, ce que fit Ulrich de Wurtemberg pour corrompre Granvelle et Naves. Ou lit au sujet de Naves, dans la Ziin»ieric/ien C/iruntk : « Naves, jour et nuit, était si troublé dans sa conscience que, pour avoir un peu de repos, il avait recours à la boisson. » A la cour de Ferdinand, les Alliés de Smalkalde avaient aussi leurs espions et leurs délateurs. « Nous avons amis partout, »disaitle Landgrave ùCornélius Scepper, délégué de la reine Marie, (cet. 1541), « et savons bien les secrets, mèmedu roi» et, prenant une lettre eu sa main: «Cette lettre, dit-il, vient de la cour du roy. et d'ung qui bien scail les secrelz ; et soubzriait, sans toutefois me monlrer ladite lettre, fors que de luiiig. » Voy. Lanz, SlaalsjHipierc, j). 313-314.
^ Eu uov. lîiiu, voy. NEUUEckEU, Urkunden, p. üül-üUö.
* Voy. Laemmeii, Mun. Val., \>. "tl'S, "22'J.