LES LEGATS CONTRE LE COLLOQUE
leur avis ; il craignait extrêmement les complications politiques à l'intérieur, et désirait avant tout obtenir des Protestants des secours contre les Turcs; de plus, il était dans une extrême pénurie d'argent et, pour des emprunts déjà contractés, se voyait trop souvent obligé de payer à d'avides usuriers des intérêts exorbitants. Pour toutes ces raisons, il redoutait de voir éclater en Allemagne une guerre qui eût mis en péril son royaume et ses possessions héréditaires. De là son désir de louvoyer^ et d'accommoder les attaires de religion au moyen de négociations habiles et de colloques religieux K
En vainles légats, à plusieurs reprises, s'efforcèreut-ilsdefairecomprendre à l'Empereur « qu'on ne pouvait attendre aucun bon résultat des conférences religieuses du moment où les Protestants rejetaient lautorité de l'Église et de son chef suprême, et que de telles discussions ne servaient ([u'à aigrir davantage les esprits, k Jamais les Protestants n'ont tenu les promesses (ju'ils nous ont faites en ces sortes d'assemblées, ;) répétait le cardinal Farnèse à Charles- Quint; « ils n'en continuent pas moins à dévaster les églises, à expulser les évoques, à outrager la religion, le tout impunément; le seul remède à employer, c'est le moyen canonique du Concile, et c'est aussi celui qui olfre le moins de danger. » Il insistait au nom du Pape pour que le Concile général s'ouvrit cette année-là même. Il conseillait à l'Empereur de prescrire une Diète, d'y paraître en personne, de fortifier la ligue catholique, de chercher par tous les moyens possibles à réconcilier les Protestants à l'idée du Concile, entin de conclure avec la France une paix solide, puisque de cette paix dépendaient uniquement le salut de la Chrétienté et le refoulement des Turcs -.
Charles, trouvant que la convention de Francfort blessait les droits du Saint-Siège ^, lui avait refusé sa sanction; mais, le 18 avril
^ ' Aufzeichnungen zu 1540, voy. plus haut, p. 19, note 1. Le vénitien Marius Giustiuiani, reveuaiit de la cour de Ferdinand, en 1.j41, rendait compte comme il suit de la situation : « Sua niaestà è poverissimo re e principe, ha talmente impegDato il tutio, che la maggior diflicoltà, che hanno ilsuosiconsiglieri è di rilrovar cosa da imi)egnare, che non ve n'è; laonde patisce gran botte ed usure dai niercanti, che gli vogliouo credere. » « E perché si potria dubitare che dall'imperio sua maeslà avesse alcuna utilità, diro, che il re dé Honiani non ne ha utilità pur d'un fiorino. >• L'Empereur lui-même, selon lui, ne tirait pas annuellement lU.UOO florins de toute l'Allemagne. Voy. Albèri, sér. 1, vol. il, p 128-130.
^Kavnald, ud a. iö^JO, d" 15-21. Sur la divergence d'opinion du Pape et de l'Empereur, voy. pour plus de détails, Pastor, Reunionsbestrebunr/en, p. lü'J et suiv.
* « Gaîsar respondit Pontifici, se decretum Francfordiense justa lance librasse, comperisseque contra dignitatem, aulhoritatemque Sedis Apostolicicconflatum, atque adeo ratum non habuisse, uec quidquam circa id decretum sine asseusu
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1540^ il invita les membres du Saint-Empire à se réunir à Spire « pour l'accommodement prompt et pacifique des affaires religieuses, i) W insista pour que les deux chefs de la Ligue y assistassent. Des plénipotentiaires envoyés par le Pape devaient prendre part aux discussions, selon la volonté expresse de Charles-Quint. Granvelle avait lait entendre au légat que le Pape «ferait bien » d'accéder à la volonté de son maître.
Une déclaration que les membres d'Empire protestants remirent à deux ambassadeurs de l'Empereur, à Smalkalde, montre bien le peu de fruit qu'on pouvait espérer de l'assemblée de Spire. Ils y annoncent la résolution de s'en tenir purement et simplement au texte de la Confession d'Augsbourg, et répètent que la querelle religieuse ne pourra s'apaiser que si leurs adversaires renoncent «. à leurs inventions niaises et contraires à l'Écriture, à leurs erreurs, à l'horrible abus qu'ils font des sacrements; » qu'au reste, ils ne reconnaissent à personne le droit de décider sur les points controversés : « La volonté de Dieu ne peut jamais nous être révélée par le canal de quelques hommes faillibles, mais uniquement, comme le dit saint Jean, par la parole du Fils de Dieu qui repose dans le sein du Père. Que Sa Majesté Impériale daigne donc permettre que ce suprême Docteur, notre bienaimé Seigneur Jésus-Christ, demeure le seul juge de vos différends ^ »
L'Électeur de Saxe et le Landgrave de Hesse, au lieu de se rendre à l'invitation de l'Empereur, lui écrivirent «. que ce n'était pas leur faute si, malgré tant de négociations, la paix religieuse n'avait pas encore été conclue; le tort n'en devait être imputé qu'à l'extrême gravité de la question, qui intéressait à la fois la gloire de Dieu et le salut des âmes. De plus, les Catholiques n'avaient jamais voulu se laisser reprendre, comme Sa Majesté le savait fort bien. » Personnellement^ il leur était impossible de venir à Spire; il leur restait trop peu do temps jusque-là pour leurs préparatifs de départ; mais ils comptaient y envoyer leurs délégués et, si les choses paraissaient incliner vers la paix, ils ne refuseraient pas de s'y rendre plus lard en personne -.
Depuis longt«imps l'Électeur et le Landgrave étaient décidés à restercliez eux ^. Pour ne pas tomber dans de graves péchés, comnje
Pontificio actiiniiu. . . » IIaymald. ad a. l'j.lO, n" 17. Uespuesla que se hizo sobre la rcsoliicion que se lumo en /as cnaas de Alcmania // lieceso de Frankfurt, voy.DöLLiNGEii, Docuinenle, p. :2!2-28. Voy. Mauhenekecueh, Karl V und die Protestanten, p. 45. noie.
' Wai.ch, t. XV1[, p. 443.
'^ llonTLEi)i;it, llraaclicn, p. 159. \Vai,cu, t. XYII, p. 462.
'J ^.ettre J» Pljilippe de liesse, 2i mai 1540, voy. NEUnECKEn, Vr/wnden, p. 388.
COLLOQUE D'HAGUEN AU. 1540. ■^73
Philippe l'écrivait à Bucer, il eûtété obligé d'emmener aveclui l'une de ses femmes; or, avec Christine, le séjour de Spire eûtété trop coûteux : « Et quant à certaine personne (la seconde épousée), il serait fort dangereux de la prendre avec nous; vous savez que rien ici ne peut longtemps demeurer secret et ce serait, en un tel lieu, nous exposer à d'étranges aventures ^. »
En juin 1340 « l'Assemblée de la Concorde » s'ouvrit, non pas à Spire, où sévissait alors la peste , mais à Haguenau . Comme il était facile de le prévoir, les discussious n'aboutirent à rien -. Peu s'en fallut que les supplications de Ferdinand ne fussent tournées en ridicule. Puisque, selon la manière de parler de Luther, (( le roi n'était pas pour le Christ, » c'est-à-dire pour les nouvelles doctrines, il était contre le Christ, et devait être regardé comme son ennemi. « Je ne fais plus aucun cas de Ferdinand, » écrivait Luther de Weimar; «il se perd de plus en plus. Mais je redoute, comme je l'ai souvent prédit, que le Pape ne nous mette les Turcs sur les bras, et que Ferdinand ne s'y oppose que mollement. On lui prête certains discours étranges, et l'on ne sait comment les choses tourneront. » « Le Pape résiste au Christ. Que le Christ les confonde donc tous, Ferdinand, les Turcs, le Pape et le diable! Le bruit court que Ferdinand en personne veut prier les Turcs d'être les parrains des princes évangéliques ! » « Il faut vaincre par la prière la nuée de démons qui fait rage en ce moment à Haguenau, et s'acharne contre le Seigneur et ses élus. Que Dieu, du haut du ciel, confonde leurs efforts, et les brise enfin comme les vases d'argile d'un potier -K »
Mélanchthon, qui devait tenir le premier rang parmi les théologiens protestants, était tombé très gravement malade à Weimar en se
' Le 16 mai 1340, voy. Lenz, t. 1, p. 171.
^ Pour plus de détails voy. Pastor, Reunionsbestrebungen, p. 184-198. Dittrich, Gasparo Contarini, p. 3l9 et suiv. « Satis disputatum est, » écrivait Jeaa Eck le 26 août 1540 au cardinal Contarini au sujet du colloque, « nolunt vinci rationibns, nolunt premi Conciliorum, aul sanctorum Pairum authoritate ; ecclesiae consuetudinem aut usum floccipendunt; scripturas eis objectas lacérant et torquent ; ideo frustra teritur tempus et novis libellis haerelicissimis edendis occasio datur, « etc. Haynald, ad a. 1540, n" 51. Le Plat, t. Il, p. 674. €c Stomachari soleo, quoties de illis colloquiis mentio incidit.cum per ea colloquia factiosi semper audaciores et impudentiores efficerentur, et omnia Ecclesise jura convellerent, nihilque eorum praestarent, quse per colloquia decernebantur. » Raderus, Hisi. Bav. M. S., v. Aretin, Maximilian I., p. 45, note 19.
'■' Vov. ces lettres dans de Wette, t. V, p. 298. Bürkhardt, Briefwechsel, p. 408-499.
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rendant à Hagiienau. Le profond chap;rin que lui causait le double mariage de Philippe n'était pas étranger à son mal. Cependant il guérit, et Luther, de Weimar, écrivait à sa femme : « Je vous écris pour vous dire que je me porte très bien; je dévore comme un bohème et je bois comme un teuton, ce dont Dieu soit béni. Amen. Yoici d'où vient ma joie : Maître Philippe est vraiment mort, et comme Lazare vraiment ressuscité du tombeau. » Mais la joie de Luther n'était pas sans mélange. La dépravation du peuple, qu'il constatait partout, raffcctait péniblement. Il attribuait à Satan les nombreux cas de suicides qui lui étaient signalés: «Dieu, pour punir l'ingratitude des hommes envers la divine parole que beaucoup méprisent encore, a donné une grande puissance au démon au sein de la nouvelle Église ^. » « Ici même, et dans les pays que je traverse, » écrivait-il les 10 et 16 juillet à Catherine de Bora, « le diable tempête et nous donne d'horribles preuves de sa perversité; il pousse les gens au suicide, à l'incendie par malveillance, et les auteurs de ce dernier crime sont jetés aussitôt en prison et exécutés. Le diable en personne parcourt le monde avec neuf démons aussi mécliants que lui : il conseille l'incendie, il ruine, il dévaste, et les eltets de sa colère sont épouvantables. Plus de mille acres de bois appartenant à mon gracieux seigneur dans les forêts de la Thuringe sont en flammes à l'heure qu'il est. La forêt de la Werda est en fou, et l'on ne parvient pas à (Heindre l'incendie. »Mais Luther espérait que le Christ en personne descendrait bientôt du ciel pour allumer au diable et à ses compagnons, « un petit brasier que Satan à son tour serait iîx.puiifsact à éteindre -. »
L'Électeur de Saxe craignait que Ferdinand ne réussît à faire signer une paix aux termes de laquelle il eût été interdit aux autorités protestantes d'attirer ou de recevoir personne dans leur secte, d'étendre leur Ligue, de chasser les pasteurs catholiques, et de les dépouiller des revenus dont la convention de Francfort ordonnait de leur laisser la jouissance^. Mais les États ne cédèrent au roi sur aucun point.
Lorsque Ferdinand eut acquis la certitude que les conférences d'Haguenau n'aboutiraient à rien, il proposa de les interrompre pour les rouvrir ([uehjucs mois plus tard à Worms, émettant l'espoir qu'à cette époque les chefs de la Ligue ne refuseraient pas d'y assister. « Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour éviter la guerre, » écrivait-il à sa sœur, « et j'emploierai tous les
> Yoy. DE Wktte, t. V, p. 487.
^ Voy. ces letUes dans Huiikiiaudt, p. .'{.'IT-WS; ni: Wettiî. t. V.p. 299. ■' hé|p6clie du 0 juillet l^i'iO à l*liili[)pe de liesse, voy. Nicldeckeii, Vrkitndrn, p. ois.
r.OLLOQUE DE WORMS. Io40. 473
moyens possibles pour accommoder nos différends à l'amiable. » « Dieu sait qu'il n'a pas tenu à moi que le rcccz d'Haguenau n'ait été meilleur ^. »
Charles consentit à remettre la suite des discussions à plus tard, et chargea Granvelle de le représenter à Worms; à l'instante demande de Charles, le Pape promit d'y envoyer un légat et quatre théologiens 2,
« L'Empereur, » mandait Luther le 10 octbre 1340 au duc Albert de Prusse, « convoque les États à Worms pour la Saint-Simon et Saint-Jude. Là, les théologiens des deux partis doivent discuter les points controversés, ce qui veut dire qu'ils perdront leur temps, dépenseront leur argent et laisseront tout en plan à la maison, où leur absence peut causer bien du dommage. II faut que nous laissions le diable agir, mais ce qui arrivera est facile à prévoir 2. »
Le 2^ octobre, peu de temps avant l'ouverture de l'assemblée, un certain nombre de théologiens protestants et de conseillers laïques se réunirent à Gotha et décidèrent entre eux de s'en tenir, sans plus de discubsions inutiles, à la Confession d'Aug-sbourg, de ne céder sur aucun point et de ne plus souffrir qu'on leur remît sans cesse en mémoire les points conciliés à Augsbourg. L'autorité du Pape ne pouvait être acceptée, sous n'importe quelle l'orme, car le Saint- Esprit avait -déclaré que la doctrine de Rome était la doctrine de Satan.
L'Électeur de Saxe ordonna à son chargé de pouvoirs de se tenir immuablement attachée celte décision, quand bien même quelquesuns du parti se montreraient disposés à céder, et qu'une scission fût à craindre parmi les Protestants.
Granvelle, le 25 novembre, ouvrit l'assemblée par le pathétique tableau de la détresse de l'Allemagne, détresse qu'il fallait s'attendre à voir devenir plus affreuse de jour en jour. Le légat, le 8 décembre, parla dans le même sens : « Jésus-Christ, dans la suprême prière qu'il fit après la Cène, parlant comme notre pontife souverain, supplia son Père que les siens fussent unis de sentiments entre eux comme avec lui, et comme lui-même est uni à son Père. Le lien de l'union, c'est la charité ; le nouveau commandement du Seigneur, c'est encore la charité, et c'est à co signe que les vrais disciples de Jésus-Christ seront toujours reconnus. Si nous nous étions souvenus de ce divin précepte, les choses n'auraient pu' en venir
• BucHOLTz, t. IV, p. 35Ü, 337.
* Voy. DiTTRiCH, Gasparo Coiitarini, p. 532 et suiv. Pastor, Picunionsbesire bungen, p. 199-200.
^ DE Wette, t. V, p. 309.
aux funestes querelles, aux haines, aux discordes, injures et calomnies, guerre et effusion de sany, en un mot à toutes les calamités qui désolent l'Allemagne depuis vingt ans. Les Papes, si désireux de remédier au mal, n'ont pu rien obtenir^ ni par leurs prières, ni par leurs exhortations et ambassades répétées. Le Concile convoqué par Paul III à Vicence n'a servi de rien, les princes dissidents ayant refusé d'y envoyer leurs députés. La conférence de Worms doit préparer et précéder le Concile, et j'exhorte tous ceux qui sont ici à y apporter un esprit de paix et de conciliation. »
Mélanchthon lit à ce discours une réponse « véhémente » où il accusait l'Église d'être seule cause, par ses crimes, de tous les troubles religieux qui agitaient l'Empire. Le Saint-Siège, en refusant d'accepter la véritable interprétation de l'Évangile, avait pris sur lui toute la responsabilité des maux qui accablaient la nation.
Bucer écrivait à Luther le jour même du discours du légat : « La patience de Notre-Seigneur Jésus-Christ est vraiment admirable! Voyez comme lise laisse bafouer longtemps, et non seulement par la peste romaine, mais encore par cette race d'hommes pervers que nous voyons à l'œuvre I »
a Que le diable emporte les légats, les prêtres, les moines et les tyrans, et qu'il donne la paix à l'Église! Amen. » Telle était la prière de Juste Menius i.
Plusieurs mois furent employés à disputer sur la manière dont les questions religieuses devaient être traitées; puis commencèrent de courtes discussions, qu'Ogier van Meiern, député de Francfort, résumait ainsi le 3 janvier 1541 : « On ne fait rien de bon ici, sinon s'aigrir de plus en plus les uns contre les autres '-. »
Le 17 janvier 1541, par ordre de l'Empereur, les conférences furent interrompues et ajournées à une Diète prochaine, que Charles promettait de présider en personne, désirant par-dessus tout travailler avec les États au rétablissement de la paix religieuse.
> Voy. Pastor, Reunionshestrebungen, p. 198-217. Dittrich, Regesfen. p. 136 et suiv. et Gasparo Contarini, p. 258 et suiv. Le 28 déc. 1540, Thomas Badia écrivait de Worms à Coutarini, qu'on ne voyait point d'espoir de concorde ; qu'on traitait les affaires religieuses comme de pures questions temporelles (cosa slato di temporale) etc. Dittiuch, Regelten, p. 138, n* 524. Le vice-chancelier impérial Naves prit constamment le parti des Protestants. «11 estd'avis, » écrivait l'un deux, « que nos docteurs sont plus forts que tous les théologiens espagnols et autres sophistes. » Neudecker, Urkunden, p. 001-603.
2 Archives de Francfort, « Gespr'ùclishandlioig zu Worms.