THEOLOGIENS PROTESTANTS SUR LE DOUBLE MARIAGE DE PHILIPPE
joué du Landgrave en lui donnant le conseil d'épouser Marguerite, il ferait grand tort à sa doctrine et à l'estime dans laquelle chacun le tenait, l'engageant à réfléchir à ce qu'il avait écrit treize ans auparavant dans son commentaire de la Genèse, et que ses disciples et adhérents n'avaient jamais réfuté*.
Le Landgrave, très irrité des conseils de Luther, lui écrivit, le 18 juillet, qu'on l'accusait à tort d'avoir eu, avant le mariage, des relations coupables avec Marguerite; ce qui était vrai, c'est qu'au défaut de cette personne il en aurait immanquablement choisi une autre, noble fille ou roturière. « Et si j'ai pris Marguerite pkitôt qu'une autre, c'est qu'elle mo plaisait davantage. Il me semble que cela est naturel, car je constate que vous autres saintes gens prenez de même volontiers la femme qui vous agrée; souffrez donc quo nous autres, pauvres pécheurs, noiLS fassions de même. Vous m'avez certifié, répondant aux scrupules dont je vous faisais part, qu'un second mariage n'était pas opposé à la loi de Dieu et que ce qui était permis par Moïse n'était pas défendu par le Christ. Vous avez écrit en toutes lettres que, pourvous, vous teniez mon second mariage pour légitime et que j'en avais pour garant, non seulement votre témoignage écrit, maisvotre mémoire etsouvcnir. Si maintenant vous prétendez vous être moqué de moi en me donnant unepareille assurance,la chose est vraiment étrange, car je ne vous avais pas demandé une bouffonnerie, mais une attestation signée de votre main m'affirmant que, si je contractais un tel mariage, je n'en resterais pas moins bon chrétien. »
Si, comme Luther continuait à l'affirmer, le Landgrave pouvait, devant Dieu, considérer « la personne en question » comme sa femme légitime, pourquoi s'effrayait-il des jugements du monde?« Si l'affaire ne doit pas troubler notre conscience en la présence du Dieu tout puissant, éternel, immuable, pourquoi se soucier du jugement d'un monde maudit, sodomite, usurier, corrompu, ripailleur? Oh! plût à Dieu que vous et vos pareils sévissiez contre les vices, contre l'adultère, l'usure, l'ivrognerie qui maintenant sont à peine considérés comme des péchés parmi nous! Plût à Dieu, que vous vous en prissiez à ces crimes, non seulement par des livres et des sermons, mais par la correction sévère des mœurs et l'excommunication, comme le faisaient autrefois les Apôtres ! Plût àDieuque vous fussiezplusrigoureux pour ceux que vous voyez tous les jours, et qui passent pour chrétiens, au grand scandale du monde! Au lieu de
' LvraKR, Sàmmtl Wei'k'^, t.XKXIIl, p. 322-324. Voy. la brochure intitulée :Em zweiten Wort aa meine Kritiker, p. 90-91, et le t. 11 de mou Histoire du peuple allemand, p. 398.
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cela, que faites-vous, vos confivres et vous, pour remédier au mal? Peut-on concilier la débauche avec la vie chrétienne? Si l'honneur de l'Évangile vous tient tellement à cœur, nettoyez donc consciencieusement l'ordure, et qu'on s'aperçoive que c'est pour de bon, et non pour rire ^ ! »
(( Nous avons répondu de notre propre main d'une façon assez mordante à Luther, » écrit le Landgrave à Bucer au sujet de cette lettre, « car nous étions irrités de ce que, dans cette affaire, il se fût montré si pusillanime et si poltron, lui qui est tous les jours témoin de méfaits abominables , de honteuses orgies , et qui laisse passer tout cela sans autre punition que de vaines paroles 2. »
Luther, le 24 juillet, répondit au Landgrave une lettre menaçante: « J'ai pour moi un grand avantage, » lui écrit-il, « car Votre Grâce, ^f etmèmetousies démons, me sont témoins et doivent confesser premièrement queje vous ai donné mon avis en secret ; secondement que je vous ai prié avec instance d'empêcher que ce mariage ne vînt à être connu du public ; troisièmement, que si la chose s'est ébruitée je n'en suis en aucune façon responsable. Aussi longtemps que j'aurai ces trois pièces dans mon dossier, je ne conseillerais pas au diable lui-même démettre ma plume en mouvement, car Dieu viendrait trop à mon aide. » Ce serait à son corps défendant, ajoute-til,qu'ils'enprendraità Philippe, mais il ne lui conseillait pas, dansson propre intérêt, de le pousser à déclarer la guerre. 11 ferait beaucoup mieux de veiller à ce que le secret fût bien gardé: « Croyez-moi, en parlant ainsi, ce n'est pas mon intérêt qui me guide,je sais assez me retourner quand je me sers de ma plume, et si vous m'y obligiez je planterais là Votre Grâce le mieux du monde, ce que je ne ferai pourtant pas volontiers, et ce que la nécessité seule me contraindra de faire ^. »
« Nous n'avons jamais eu l'intention de commencer une campagne contre vous ni de vous mettre la plume en main, » lui répondit le Landgrave; « nous connaissons trop votre habileté pour cela; nous n'avons pas eu non plus la pensée de nous brouiller avec vous. » « Sans une grande et extrême nécessité, » Philippe promit de ne jamais publier la dispense qui lui avait été donnée; mais quand bien même, un jour, il s'y verrait forcé, il se disait certain que Luther, en avouant la dispense, trouverait encore moyen de se tirer d'affaire; «sans flatterie, »il le tenait pour le théologien lepluséminent
1 Voy. Lenz, t. I, p. 380-3S2. « A la cour électorale de Saxe, » écrivait la duchesse Klisabcth de Hochlitz,en 1534, à son frère le Latidjjrave, « les excès de boisson étaient deveiuis un vice licr/'ililaire. » Voy. Willk, p. "io.
« Lettre du 24 juin 1540. dans Lrnz, t. I, p. 203.
■' De Wette- Seidemann, t. VI, p , 273-278.