THÉOLOGIENS PROTESTANTS SUR LE DOUBLE MARIAGE DE PHILIPPE
de son temps ; il ne le trahirait pas, et répondrait d'une manière équivoque aux questions qui lui seraierit adressées à ce sujet, aussi longtemps que la chose serait possible *.
La colère de Luther s'apaisa, car peu de temps apivs nous le voyons remercier le Landgrave pour un présent que sa ménagère a reçu de sa part -.
Au reste Luther ne se mettait pas autrement en peine de tout ce scandale, etregrettaitqueMéîanchthon prît la chose beaucoup plus à cœur. (( Il gémit, il se lamente, » disait-il; « quanta moi, je ne suis qu'un paysan^ un rude Saxon ; la peau de mon esprit est trop dure, trop épaisse, pour que je puisse m'attrister beaucoup de pareilles affaires. C'est une bonne chose pour riiommo que d'avoir de la besogne de taillée : il lui vient alors des pensées, il se sent vivre! Sans cela il ne se soucie que do bien manger ou de bien boire. Quels cris vont pousser les papistes ! Qu'ils continuent à crier, c'est sur leur propre ruine..., car ce sont les scandales qui les feront périr. Quoi d'étonnant s'il en arrive parmi nous? Le Christ n'a-t-il rien eu à souffrir de Judas ? Oh! comme les Pharisiens ont dû en dire sur le compte du Seigneur Christ! Voyez, disaient-ils, de quels gens s'entoure le nouveau prophète! Qu'attendre de bon d'un tel homme? » Puis du ton le plus dégagé et avec un rire grossier, Luther ajoute : « Dieu se plaît à taquiner les gens! Que faire si mon tour est venu ? Pour moi je ne puis parvenir à pleurnicher sur tout ceci. Eh bien ! quoi ? nous en avons pour trois mois, et ensuite la petite chanson passera de mode! Oh! plût à Dieu que Mélanchthon vît les choses comme moi 3 ! »
La douleur de Mélanchthon touchait au désespoir. Ce qui lui faisait le plus de mal, c'était l'humiliant souvenir de la manièredentle Landgrave les avait joués, luiet Luther, leur demandant hypocritement de le tirer de peine pour les attirer habilement dans un piège. « Nous avons été trompés dans l'afî'aire que vous savez,» écrivait-il le l'^'" septembre 15i0 à Veit Dietrich; « non par Bucer, mais par le Landgrave lui-même et son hypocrite piété. 11 a réclamé notre avis dans ses tourments de conscience^
» Le 27 juillet 15i0, voy. Lenz, t. I, p. 383-388.
2 Voy. Lenz. t. 1, p. 388-389.
•'Strubel, Aufzeichnungen, t. IL p. 410-419. « Luther, » dit le théologien protestant Hassencarap, « essaya, à dire le vrai, de se mettre au-dessus de la dispense comme il s'était mis au-dessus des arguments sophistiqués des papistes, et de fortifier en lui la conviction qu'il avait été bien fondé à la donner, mais il n'y parvint quo très imparfaitement. Les opinions qu'il émet à cette date sur la digamie du Landgrave font assez juger de l'état de son esprit, qui était souvent celui d'un homme réduit au désespoir. Un comique bas et trivial se mêle parfois en ses discours à la furie ou aux menaces. »
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jurant que ce remède lui était indispensable; nous lui avons répondu que la loi devait être observée, et que le commandement de Dieu disait expressément : lisseront deux dans une seule chair; nous avons ajouté que, si pourtant la nécessité était trop pressante, il pourrait, en secret, et sans causer un scandale public, avoir recours au second mariage, car il nous menaçait d'apostasier si nous no lui donnions satisfaction. En vérité son tempérament est trop ardent ' ! Pourtant je l'aimais à cause de quelques qualités que j'avais remarquées en lui. Je l'ai quelquefois entendu discuter sur des points de doctrine avec un savoir et une éloquence peu communes ; c'est à coup sûr un sincère ennemi de l'idolâtrie, » c'est-à-dire de l'Église catholique, « etj espérais qu'il serait le digne chef de son peuple. Mais par nature il ressemble à Alcibiade plutôt qu'à Achille. » Jugeant le Landgrave comme l'avait fait avant lui Henri de Brunswick, Mélanchthon ajoutait ^ : « De plus je crains qu'il n'y ait en lui un germe de folie, car la folie est héréditaire dans sa famille 3. » « Tu connais l'homme, » écrivait-il à un autre ami, (( tu sais avec quelle adresse, quelle astuce il sait donner bonne tournure aux choses les plus abominables quand il a couvé quclquedessein et qu'il veut attirer les gens dans le piège *. « Ulrich de Wurtemberg était tout aussi peu disposé que l'Électeur de Saxe à prendre publiquement la défense du Landgrave. Pour s'assurer sa bienveillance et son appui, Phillippe lavait confidentiellement fait avertir, en octobre 1540, que Dieu, en punition de sa vie dissolue, l'avait affligé d'une grave attaque du mal français, et que, pour rompre à jamais avec ses habitudes vicieuses, il avait eu l'inspiration d'exposer son état à Luther, à Mélanchthon et à d'autres excellents docteurs en théologie. Il envoyait au duc copie de leur avis, fondé sur des textes de l'Ecriture, et aussi l'affectueux consentement de son épouse qui, en ce moment, grâces au ciel, était enceinte, et vivait en fort bonne amitié avec lui. Mais Ulrich ne voulutjamaislui promettre son appui, et l'exhorta à abandonner son projet, qui pouvait porter un coup fatal à l'Évangile. » Philippe répondit qu'il ne comprenait pas ce qui pouvait tant l'effrayer dans celte affaire, « surtout après les exemples édifiants que Jean Frédéric avait plus d'une fois donnés ^. » « D'ailleurs, »
' « Est omiiino Uavoup-^'o; cpuat;.
- Yoy. plus haut, p. 418.
3« Acnieluo Tup/jh-» Totj [m-jtv.ç quœ estentilitia illi familic-c » Corp. Reform , t. m, p. 1Ü79.
^ Corp. Reform., t. Ill, p. 1081. Voy. t. 111, p. 1090.
e Voy. llicvo, t. 111, p. :2:2ô-2;52. Une violente dispute s'éleva entre les ihéoio- Siens de liesse et ceux du Wurtemberg- au sujet du double mariage de Phdippe. Voy. lliiYUB, t. 111, p. 229-231. L'écrit public contre les théologiens du Wurtemberg est tout entier du Landgrave. Voy. Lenz, t. I, p. 249-25Ü. Les théolo-
PHILIPPE DE HESSE CONTRE L'ÉLECTEUR DE SAXE. lo'lO. 483
écrivait-il à Bucer le 3 janvier lo41, « il se souciait fort peu des lubies d'Ulrich ; il était même assez-disposé à aider ceux qui désiraient son expulsion et songeaient à faire élire à sa place son fils Christophe; mais auparavant il voulait être bien sur que Christophe et les ducs de Bavière étaient décidés à maintenir l'Evangile dans le duché i. »
Philippe ayant entendu dire que le superintendant de Saxe, Juste Ménius, se disposait à donner à sa conduite un blâme public et voulait célébrer les vertus de lÉlecteur à ses dépens, résolut, pour l'en empêcher, de faire une révélation, bien capable, à la vérité, d'intimider ses détracteurs.
Il écrivit à Bucer : « Si ces saints personnages, si Juste Ménius et les siens ont l'intention de s'égayer à notre sujet, nous saurons leur répondre. Nous ne laisserons pas sous le boisseau la conduite tenue par leur très admirable et très impeccable Électeur, lequel, sous notre toit, à Gassel, et plus tard à Spire^ lors de la première Diète, s'est livré durant un certain temps au péché sodomite '. »
Or les lois de l'Empire punissaient ce crime plus rigoureusement encore que la bigamie : le coupable était condamné à périr sur le bûcher. Si de semblables forfaits venaient à s'ébruiter, si l'un des chefs de la Ligue, non moins criminel que son confrère, l'accusait d'une action aussi abominable que îa sienne, tout l'édifice de la nouvelle religion était menacé. Aussi les Protestants s'efforcèrent
giens du Wurtemberg n'échangeaient pas de douces paroles avec Luther, Mélanchthon et les autres docteurs qui avaient permis à Philippe de prendre une seconde femme. « Partout où il est question du mariage dans le iNouveau Testament, disaient-ils, la monogamie est chose qui s'impose d'elle-mêiue. » « Il faut avoir la tête bien obstinée et bien dure pour jeter auvent les paroles de l'institution première du mariage, malgré les sévères reproches, les graves réprimandes du Christ, les éclairs et les tonnerres de sa parole. En revenir aux exemples de l'Ancien Testament, c'est imiter ceux qui se font des culoUes neuves avec de vieilles culottes usées. » « // est bien à craindre que nous ne traitions avec trop de légèreté et comme en jouant les textes du saint Evangile et ne fassions qu^ orner du nom sacré de Dieu la liberté de la chair, la concupiscence et les mauvais destins. » \' oy .EEPPE,Urlamdlic/ie Beitrage zur Geschichte der Doppelehe des Landgrafen Philipp, Is'ieüner, Zeitschritt für die historische Theologie, t. XXll, p. 281, note 20.
» Voy. LENZ.t. I, p. 302,
^ Lenz, t. 1, p. 802. L'accusation portée par Philippe ne s'accorde guère avec ce que dit Ranke, t. IV, p. 190. « Jean-Frédéric se distinguait entre tous ses contemporains par la stricte correction de ses mœurs.» ^GE.LnAk¥ {Deutsche Geschichte im- Zeilalter der Reformation) se croit autorisé à faire la remarque suivante : (p. b52) « Que Janssen ajoute foi sans peine à l'accusation porlée par le Lnndgrave sur Jean-Frédéric, malgré sa partialité ordinaire, est chose curieuse. Kanke (t. IV, p. l'.tl) nous dit, en parlant de l'Electeur que " jamais un mot indécent ne sortait de sa bouche. » L'aflirmation de Hauke ne suffit pas pour réfuter l'accusation nette et formelle du Landgrave.