APOLOGIE DE LA POLYGAMIE
ils d'apaiser le Landgrave et d'obtenir de lui qu'il n'exécutât point sa menace.
Juste Ménius avait fait un livre pour rappeler à tous les chrétiens du Saint-Empire que le commandement de Dieu exigeant que tout époux se contentât d'une seule épouse était de stricte obligation.il démontrait que permettre la polygamie serait introduire dans les lois civiles un désordre dont on ne pouvait calculer les conséquences :(f Car si quelque potentat s'avisait de donner le premier un détestable exemple à cet égard, il n'y aurait plus moyen d'empêcher le peuple de faire comme lui, et l'on verrait pulluler les actions impudiques; la licence, la grossièreté bestiale prendraient la haute main. D'autre part, tolérer la polygamie chez les grands et l'interdire au petits serait soulever toute la population. » Sur le conseil de Luther et du chancelier Brück, l'Électeur, en 1542, avait interdit l'impression du livre de Ménius, prétendant que, « parmi les théologiens, ce traité pourrait provoquer de grosses disputes, nuire à la parole divine et causer aux papistes une grande joie, en les rendant témoins des dissensions des docteurs 1. »
Quant au Landgrave^, à cette époque, il avait déjà fait publier dans ses états une apologie de la polygamie.
Dès juillet 1540, il écrivait à Bucer: « Nous ne disputerons plus pour savoir si l'on doit faire oui ou non de la bigamie une règle générale. Nous laisserons à la conscience de nos docteurs à décider la question-. » N'était-il pas étrange qu'on voulût l'obliger à empêcher ses prédicants de présenter la bigamie ou polygamie comme légitime devant Dieu en cas de nécessité 3? Aussi ne tarda-t-il pas à autoriser la publicatioi d'un traité destiné à préparer le peuple a à la réorganisation de la vie de famille. »
Ce traité, qui parut sous le nom supposé d'Hulderich Neobulus, mais qui, vraisemblablement, était l'œuvre du prédicant Lenning, avait pour titre : Dialogue ou entretien amical de deux pei'sonnes pour savoir s'il est conforme ou non au droit divin, naturel, impérial et ecclésiastique d'avoir plus d'une épouse à, la fois ^. Ce livre propose des raisons et des objections pour et contra et cherche à démontrer que la polygamie, n'a été défendue que par suite d'une fausse manière d'interpréter l'Écriture et par l'autorité tyrannique des Papes
1 Schmidt, J. Menim, t. F, p. 256-2G2. Corp. Reform, t. IV, p. 761.
«Voy. Lenz, t. I. p. 203-204.
H'oy. Lenz, t. I, p 30i.
* Saus indication de lieu ou d'année sur le titre, 3 feuilles in-i". A la dernière page, on lit: « Diiuiiiclij ai Lrslarc,-17 mars 1541. » Or, ce jour-lù le Landgrave l'hilippe arrivait à Uatisbonne, apportant avec lui le l)ialo!/tie; voy. Lenz t. il» p. 26, note 5.
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Dieu, y lisons-nous, permettait aux patriarches de l'ancienne loi d'avoir plusieurs femmes à la fois. Donc, dans la loi nouvelle, la bigamie ne pouvait être criminelle, a Nous ne voyons nulle part, dans les anciens canons, qu'il soit défendu d'avoir plus d'une épouse. Ce n'est qu'après l'époque apostolique que, par suite d'une estime exagérée du célibat, de la continence et de la mortification de la chair, on a refusé à la nature des satisfactions que Dieu lui avait permises. Faute de bien pénétrer le sens de l'Écriture, on est arrivé à croire que ce qui afflige la chair, comme par exemple la prière, la solitude, constitue la sainteté et la vie angélique; delà, la trop grande estime et importance accordée à la vie monacale, et c'est ce qui explique aussi l'horreur éprouvée par les anciens pères pour quiconque demandait à avoir plusieurs femmes. Aussi soumettaient-ils ces personnes à des pénitences spéciales. Alors sont venus les canons, les prescriptions du droit ecclésiastique. Mais ces lois, pas plus que celle du jeune ou autres pénitences imposées par les hommes, n'obligent en rien la conscience, laquelle ne doit se laisser guider que par les canons qui se trouvent dans la Sainte Écriture, règles immuables du droit véritable, oij la justice éternelle est exposée. » « Ce que les Saints Pères ont donné pour vrai peut très bien être faux, aussi bien dans les prescriptions que dans les défenses. Étant hommes, ils étaient sujets à l'erreur et pouvaient se tromper surle vrai ou le faux, le bien ou le mal. ))
Quant au droit impérial, le traité de Ménius affirme que l'Empereur Valentinien a très expressément autorisé la bigamie, et qu'on a, de plus, l'exemple d'empereurs et de rois aj-ant eu plusieurs femmes à la fois, sans compter leurs concubines. A la vérité, les Papes, « après avoir mis aux empereurs le joug sur les cornes, » n'avaient pas toléré la bigamie dans « cjs héros si dignes de louanges;» mais puisque la loi de Valentinien permet ce que Dieu lui-même a autorisé et toléré, laissons-lui, parmi nous, sa valeur et son efficacité, bien qu'autrefois, par un manque d'intelligence et par un zèle mal entendu, nos ancêtres l'aient laissé tomber en désuétude. » a Une femme pieuse et craignant Dieu qui découvre en son mari un penchant à la bigamie doit, pour éviter tout scandale, lui donner gracieusement son consentement. Dans le cas où elle le lui refuserait, l'appel et l'attrait de Dieu doivent être préférés à toutes les autorisations, à tous les droits humains. »
On attribua ce livre à Bucer, etcomrae à cette époque il reçut du Landgrave un présent de cent florins d'or, on le crut vendu *. Il
* Contre le D/a/o^?<e et contre Bucei',qui en était l'auteur présumé,parurent: Wider das une hr ist lie h Gesprächbüchlein von vile der Eeweiùer, so durch eijnen ge-
4SS PHILIPPE DR HESSE APPROUVE i/a P 0 I.O G 1 E. Î541.
pouvait, à la vérité, affirmer qu'il n'avait ni composé ni publié Je Dialogue ; mais il en avait pris connaissance, et, çà et là^, l'avait corrigé, sur la promesse qui lui avaitété faite que l'écrit ne serait envoyé qu'à des amis dignes de toute confiance. Cela n'empéclia point Philippe de le faire répandre par la presse ; il fut vendu publiquement à Leipsick, et Philippe lui-même, au début, mit beaucoup de zèle à lui procurer des lecteurs. « Je n'ai pu m'empêcher de frémir
schivinden atifrnhr'i sehen Sophisten {der sich erdichter weiss Iluldreych Neobulus nennen thiil) gemacht ist, eyn kurz Gedicht, darinnen gemelter Neobuliis mit seinen eyyenen Farben ganiz artlich aussgeslrivhen ivirt. Contra adsertorem Poljiyami.T. » (Sans indication de lieu ou de date, 3 feuilles in-4''; probablement publié eu 15i2.) Dans cette satire, Néobulas s'entretient avec un vieillard et un jeune homme. Le vieillard se plaint que la nouvelle doctrine sur la polygamie vienne trop tard pour lui, qui n'est plus en état d'en profiter; le jeune homme, au contraire, exprimée Néobulus toute sa gratitude.
« Tu es, selon moi, un grand prophète!
Que Dieu te donne la santé en ce monde,
A toi, qui, gràceà cette dispense,
Devient le consolateur des enfants de Vénus ! »
Néobulus explique sa mission :
« Dieu m'a envoyé dans ce monde
Pour y prophétiser dans la terre d'Allemagne,
Et y apporter un message
Aux enfants de Vénus.
Donc, cher homme du bon Dieu,
Ne crains rien, poursuis ton dessein ;
Je t'aiderai fidèlement.
Je boucherai tous les trous avec la parole de Dieu,
Et je citerai maint exemple de l'Ecriture, etc. » A Bucer, auquel on reprochait son origine juive, se rapporte ce passage :
« D'origine juive et faux chrétien,
Plein d'activé intelligence et de sophislerie.
Le poète de ce petit livre se jirésente à nous.
C'est un hypocrite, un faux docteur.
Qui travestit Dieu, sa parole et son œuvre.
Cite à faux Moïse
Et trompe tout le monde.
11 prétend dissimuler son dessein,
Mais il veut fonder une secte turque, 11 a Mahomet dans le cœur. »
Sur ce, Néobulus, très en colère, s'écrie:
« Puisqu'il en est ainsi, je veux, commeles chats sauvages, Mordre, griller, déchirer à belles dents autour de moi ! Aidé du diable, je ruinerai tout par mes invectives ! Je mugirai comme un sanglier.
J'injurierai, j'outragerai tout le monde. Comme l'a fait Marlin Luther, Lui qui n'a jamais eu j)eur d'invectiver Quiconque a osé écrire contre lui Ou contredire sa lioclrine! »
Voy. SmonKi,, t. Il, p. \ïi.'.\-\-ll . Strobel démontreqne la désignation <le « chai sau-
LUTHER CONTRE l'aPOLOGIE. 1542. 489
en voyant s'imprimer le Dialogue, » lui écrivait Biicer, le 30 novembre 1541, « car l'expérience m'a appris que Dieu, dans le temps où nous vivons, ne donne pas à tous Tintelligence de certaines choses, et que l'on ne fait qu'empirer la situation auprès des bons comme au près des malintentionnés en multipliant les explications et les apologies. » Philippe, le 17 décembre^ répondit àBucer qu'il pouvait se rassurer entièrement : « Quant à ce qui concerne le Dialoguequi vient de paraître, nous regretterions beaucoup, pour notre part, qu'il n'eût pas été publié. Dans notre pays, il a satisfait beaucoup de gens. Laissez les autres tempêter, aboyer, pester tant qu'ils voudront ; ils ne pourront jamais trouver de solides motifs pour le détruire. Mais les choses de Dieu ne plaisent pas toujours aux sages, aux prudents de ce monde, aux enfants encore rudes et grossiers. Ceux-là se plaisent plus à la lecture d'Ovide, de Virgile et d'autres poètes qu'à l'exposition de la loi et des préceptes de Dieu. Cependant, nous pouvons affirmer en toute vérité qu'en ces contrées, aussi bien qu'en Saxe, nous avons trouvé peu de gens opposés au Dialogue. On le loue beaucoup plus qu'on ne le critique, et nous n'avons encore rencontre personne qui ait pu nous prouver, en s'appuyant sur des raisons solides, qu'il fût en contradiction avec la loi divine, et par conséquent répréhensible ^.» A Strasbourg, au contraire, les « dévotes gens, » ainsi que le rapportait Bucer au Landgrave, (21 mars 1542) craignaient que le livre ne fit grand tort à l'Évangile et n'y appportàt tout autant d'entraves «que la révolte des paysans, la dispute sur la Cène ou la rébellion de Munster ~. »
Luther avait eu la pensée de le réfuter. Un fragment de son travail nous a été conservé. Il y condamne avec fermeté les principes qu'on s'efforce de faire triompher : « Voici ce que dit le docteur Martin sur le livre de NéobuU : Celui qui en croira ce livre et ce polisson, et sur sa parole prendra une seconde femme, voulant et prétendant être dans son droit, que lediable lui chauffe et lui bénisse son bain au fin fond de l'enfer, amen ! Je saurais bien, grâce à Dieu, défendre mon dire quand bien même, durant toute l'année, il ne neigerait que des Néobules, des Nébulones, des Hulderich et autres diablotins 3. »
vage » est une allusion à Bucer, » dont les Explanationes Psalmorum avaient été publiées sous le nom d'Aretii Félini. L'auteur de la satire est vraisemblablement le strasbourgeois Michel Hahn. Voy. la lettre de Bucer à Philippe, 14 et 13 avril lo42, dans Lenz, Briefœechscl, t. II, p. 81.
' Yoy. ces lettres dans Lenz, t. Il, p. 26, 20, 38-39, 44-43.
2 Voy. Lenz, t. II, p. 65.
'^ S'àtnmtl Werke, t. LXV, p. 200.
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Mais lorsque l'hillppe, pour empêcher l'écrit de paraître, vint trouver LutJier à Wittembcrg, « le docteur Martin mita son luth des cordes plus douces. » Le 15 mai 1542, Philippe écrivait à Bucer : « Touchant l'écrit que Luther se proposait de publier contre le Dïalogue, nous ne voulons pas vous cacher que nous avons été nousmêmes le trouver ces jours derniers à Wittemberg, où nous avons causé avec le docteur de toutes ces questions, et aussi des mesures que nous avions prises pour la propai^ation de notre petit livre. Nous nous sommes entretenu avec lui de toutes sortes de sujets, sur lesquels il a été satisfait de nous, nous promettant de renoncer à ce qu'il se proposait de faire. Nous sommes aussi tombé d'accord que, dans quelques-uns de ses arguments, le Dialogue était trop faible. Luther ignorait qu'il vînt de nous, sans cela il n'eût jamais eu la pensée de le réfuter . Il trouve que l'exemple de Lamech fournit un argument médiocre et faible, et qu'il n'eût fallu tirer ses exemples que de la vie des patriarches; parler, par exemple, de la nécessité qui contraint quelquefois les gens, puis citer ce texte de Moïse : « Si pendant la guerre une vierge vient à tomber en la possession d'un combattant et qu'eue lui plaise, il pourra la garder. » Mo'ise, ici, ne fait point d'exception pour les hommes mariés, or il est évident qu'il y en avait beaucoup dans l'armée. Ailleurs il dit encore : « Si quelqu'un abuse d'une vierge et que le père consente à la lui donner, il la peut conserver. » Il fallait aussi rappeler qu'à Tubingue il a été permis, à une certaine époque, d'avoir deux femmes à la fois. Ces exemples eussent fourni de bons arguments, grâce auxquels on eût pu fermer la bouche aux gens sans avoir besoin d'entasser tant de raisonnements qui, pour la plupart, ne sont pas solides. Il vaut mieux dire peu et bien, que beaucoup et médiocre i. »
1 Voy. Lenz, t. II. p. H2-S3. Voy. t. Il, p. 66-70, 7o-7(5. LeUres de Philippe à Bucer, du 2i) mars cl du 3 avril 1542.